‹ Histoire des Juifs (volume 3)Chapitre 138 sur 203 · HENRI HEINE · texte numérisé non relu

HENRI HEINE

Henri Heine (né à Dusseldorf en 1799 et mort à Paris en 1854) était ceriainemeot, dans ie fond de son cœur, bien plus juif que Bœrne ; il possédait les qualités et les défauts de sa race à un haut degré. L'esprit de Bœrne ressemblait à un ruisseau limpide, coulant tout doucement sur des cailloux et ne se couvrant d*écume que quand il était soulevé par quelque tempête. Quant à Heine, son esprit était comme un torrent, dont les eaux, illuminées par les rayons du soleil, brillent de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel, mais qui attire dans le gouffre et emporte dans sa course impétueuse tout ce qui s'en approche. Aussi profond penseur que poète pittoresque, il savait se montrer critique implacable et causeur étincelant.

Sans qu'il s'en rendit peut-être bien compte, Heine éprouvait pour le judaïsme ou plutôt pour la race juive, pour ses longues souffrances ainsi que pour ses livres sacrés, une profonde admiration. Parfois il se sentait fler d'appartenir à un peuple si ancien, qui avait triomphé de tant d'obstacles. « Je vois maintenant, disait-il, que les Grecs furent tout simplement de beaux jeunes gens, tandis que les Juifs furent toujours des hommes vaillants et indomptables, non seulement dans le passé, mais jusqu'au temps présent, malgré dix-huit siècles de misères et de persécutions. J'ai appris à les mieux connaître et apprécier, et s'il n'était pas absurde de se montrer orgueilleux de sa naissance, je pourrais être fler d'appartenir à la noble maison d'Israël, de descendre de ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu et une morale, et qui ont combattu et souffert sur tous les champs de bataille de la pensée. »

Dès sa jeunesse, Heine sentait confusément ce qu'il exprima plus tard avec une si chaleureuse éloquence. Mais les impressions produites sur lui par ses coreligionnaires étaient si diverses qu'il ne savait quelle position prendre à l'égard du judaïsme. Ceux qui se distinguaient par leurs mœurs austères, leur piété, leurs vertus, froissaient son goût délicat par leurs manières gauches et leur extérieur déplaisant. Dans les milieux rafflnés, par contre, où il rencontrait les Friedlaender, les Ben-David, les Jacobson, on se moquait des Juifs et de leur religion et on admirait le christianisme. Mais, plus courageux et plus ferme dans ses convictions

que Bœrne, il ne cessa de manifester sa profonde sympathie pour les Juifs. Il se fit même recevoir membre d*une société de jeunes gens juifs ayant pour but de propager Tinstruction parmi leurs coreligionnaires.

Ce qui modérait pourtant le zèle de Heine pour le judaïsme, dont il reconnaissait la haute antiquité, la grandeur morale et la mission élevée, c'étaient Taspect pitoyable sous lequel se présentait alors cette religion et le dédain dont les chrétiens accablaient ses adeptes. Dans son impatience, il aurait voulu qu^elle se dépouillât instantanément de ses formes surannées, de ce qu'il appelait « ses haillons », et qu'elle se montrât aux yeux de tous brillante et rajeunie. Mais il blâmait les procédés employés par les « éclairés » de Berlin pour obtenir cette rénovation. Selon lui, c'était affaiblir le judaïsme que d'y introduire, sous prétexte de réformes, des usages de l'Église, ce Ce qui manque aujourd'hui à Israël, disait-il, c'est l'énergie... Nous n'avons plus le courage de porter la barbe, de jeûner, de haïr et de souO'rir ». a Moi aussi, avouait-il, je n'ai plus le courage de porter la barbe et de me laisser insulter comme juif. »

Ces insultes que, dès sa jeunesse, Henri Heine avait dû subir et qu'il entendait sans cesse lancer contre sa race, lui rendirent absolument odieux ceux qui outrageaient ainsi et maltraitaient impunément les Juifs. Il détestait également l'Église, qui s'était toujours montrée si cruelle envers ce judaïsme auquel elle devait, en réalité, son existence. Mais il en voulait surtout aux apostats qui, par intérêt, désertaient leur foi et se tournaient contre leurs anciens compagnons d'infortune. Selon lui, il n'est pas possible qu'un Juif soit sincère en adoptant le christianisme : ou bien il trompe les autres ou il se trompe soi-même. Heine exprima ses sentiments de colère contre les ennemis d'Israël dans un poème dramatique intitulé Almanzor (achevé en 1823); seulement, au lieu de Juifs, il fait parler les Maures de Grenade.

Heine ne se contenta pas de donner libre cours à son indignation contre les persécuteurs des Juifs; dans divers ouvrages il glorifia le judaïsme. Comme il le dit lui-même, il éprouvait, lui aussi, les sentiments dont parle le psalmiste avec une si vigoureuse élo-

Page 1