LES RÉFORMES RELIGIEUSES ET LA SCIENCE JUIVE
Une fois sortis de leur état d^asservissemeat et élevés au rang de citoyens, les Juifs devaient songer à modifier la physionomie de leur religion. Depuis deux mille ans, le judaïsme avait eu à lutter pour Texistence, assailli par chaque nouveau peuple qui paraissait sur la scène de Thistoire, par les Grecs et les Romains, les ^ Parthes et les Néo-Perses, les Goths et les Slaves, les Arabes et la féodalité du moyen âge. Les religions également lui avaient déclaré la guerre ; les moines de tout ordre aussi bien que les luthériens Tavaient menacé de destruction. De ces combats incessants il était sorti couvert de poussière et défiguré par les blessures. De plus, pour soutenir le choc de ses nombreux et puis* sants ennemis, il avait dû s^envelopper d*une épaisse cuirasse, couper ses communications avec le dehors et s'enfermer comme dans une étroite citadelle. Peu à peu il s'était tellement habitué à la lourde armure dont il s'était couvert, qu*il la considérait comme partie intégrante de son essence même. Repoussés de tout côté, obligés de se replier sur eux-mêmes, les adeptes du judaïsme^ surtout depuis leur expulsion de FEurope occidentate, s'étaient créé un monde de rêves et de chimères, dans lequel ils s'iso* laient pour mieux supporter les coups dont on les accablait.
Lorsque la proclamation de leur émancipation vint illuminer leur solitude d'un rayon de soleil et les réveiller de leurs rêves, ils ne purent d'abord pas croire à la réalité de ce bonheur. Us craignaient que ce ne fût un stratagème de la part de leurs ennemis pour venir à bout de leur foi par un procédé nouveau, et leur premier mouvement fut de s^attacher plus fortement à leur religion. Mais cette religion, ils ne la connaissaient plus assez à fond, ils ne Bavaient plus distinguer les éléments qui s*y étaient introduits
daos le courant des siècles et ceux dont elle était formée à Torigine. En Allemagne, sous l'influence des Juifs polonais, le judaïsme avait pris un caractère très rude, et, dans les communautés portugaises et italiennes, les doctrines d'isaac Louria et de Hayyim Vital lui avaient imprimé un cachet mystique. On était frappé de ces singularités dans toutes les cir* constances de la vie juive, pendant les offices divins, aux sermons, aux mariages, aux enterrements. Les représentants ofTiciels du judaïsme, comme les rabbins et les ministres-officiants, apparaissaient aux yeux des non-juifs comme des gens incultes ou des visionnaires.
Pour épurer le judaïsme et lui donner un aspect plus imposant, il aurait fallu un homme clairvoyant et particulièrement intelligent, à la ibis calme et énergique, qui pût faire accepter les réformes nécessaires par la persuasion, sans froisser les consciences. Le Sanhédrin français et le Consistoire central avaient bien une situation officielle et jouissaient d'une grande autorité. Mais leurs principaux représentants, David Sintzheim, Abraham de Cologna et leurs successeurs n'étaient pas suffisamment convaincus de la nécessité de rajeunir le judaïsme. Ailleurs non plus, il ne se trouvait personne, à cette époque, qui pût provoquer et diriger ce mouvement de rénovation. Comme il n'y avait pas d'hommes pour réaliser cette lourde tâche, ce fut le temps qui se chargea de la mener à bonne fin. Mais cette œuvre ne s'accomplit pas sans vives discussions et sans luttes.
Le mouvement réformateur qui devait modifier peu à peu le judaïsme partit de l'Allemagne. Dans ce pays, les combats incessants que les Juifs eurent à livrer pour conquérir leurs droits civils et les défendre contre des agressions toujours renouvelées donnèrent naissance à deux tendances opposées. Les uns, sous prétexte de culture et de progrès, désertaient la foi de leurs pères ou manifestaient pour elle un hautain mépris. Le judaïsme leur apparaissait comme un fantôme errant à travers les siècles, et dont toute vie avait disparu depuis longtemps. Ils étaient rares ceux qui, comme Heine, devinaient dans ce prétendu fantôme (assez de vigueur pour soutenir d'ardentes luttes et triompher des plus grandes difficultés. En opposition avec ces esprits cultivés, mieds