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INFLUENCE DE DON JOSEPH NASSI

Celui-ci obtint bientôt de nouvelles marques de la faveur de ses souverains. Soliman lui accorda une bande de terrain le lon^ç de la rive du lac de Tibériade pour y reconstruire la ville de Tibériade et y établir exclusivement des Juifs. Sélim II, à son avènement (1566), le créa duc de Naxos et des douze Cyclades, avec le titre officiel de a duc de la mer Egée, seigneur de Naxos ». Joseph continua pourtant d'habiter son somptueux palais de Belvédère, près de Constanlinople ; il plaça à la tète des iles un gentilhomme chrétien, Coronel, dont le père, ancien gouverneur de Ségovie, descendait du ministre des finances juif Abraham Senior, qui s'était converti au christianisme lors de Texpulsion des Juifs d'Espagne.

Malgré leur dépit de voir un Juir occuper un rang aussi brillant, les dignitaires chrétiens étaient contraints par les circonstances de se montrer aiïahles et souriants envers Joseph de Naxos. Ils savaient que son influence était grande sur le sultan. Quand, après de nouvelles victoires des Turcs en Hongrie, Tempereur Ferdinand P' envoya une dépulation autrichienne à Constantinople pour solliciter la conclusion de la paix, il leur recommanda de se présenter également devaut Joseph. Du reste, la France eut Toccasion de s'apercevoir de la réalité du pouvoir du favori juif. Comme le roi de ce pays persistait dans son refus de s'acquitter de sa delte envers la maison Mondes, Joseph de Naxos, autorisé par firman spécial à faire saisir dans tous les ports turcs les vaisseaux naviguant sous pavillon français, réussit à mettre le séquestre à Alexandrie sur plusieurs navires et à s'approprier les cargaisons (1569). La France réclama, mais en vain; Sélim persista à défendre les intérêts de Joseph. Il en résulta dans les relations diplomatiques entre les deux pays un refroidissement qui fut plus dommageable à la France qu'à la Turquie.

A la suite de cet incident, l'ambassadeur français redoubla d'efforts pour perdre Joseph de Naxos. Il utilisa, dans ce but, les services d'un médecin juif, Daud, ennemi de Joseph, qui promit de lui livrer des preuves que le duc de Naxos avait entretenu une correspondance secrète contre la Porte avec le pape, le roi d'Espagne, le duc de Florence^ la république de Gènes et d'autres ennemis du sultan. Informé du complot qui se tramait, Joseph

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prit les devants. Il prouva sans peine à Sclim qu*il l*avait toujours fidèlement servi et obtint de lui un décret de bannissement perpétuel contre Daud. Ce dernier fut également frappé d'excommunication, avec deux de ses complices, par tous les rabbins et les communautés de Conslantinople.

Venise aussi, dont Joseph de Naxos avait à se plaindre, éprouva les effets de son ressentiment. Depuis longtemps il poussait Sélim a s'emparer de Tile vénitienne de Chypre. Tout à coup on apprit qu'une explosion de poudre avait détruit l'arsenal de Venise. Sur les nouvelles instances de Joseph, le sultan envoya immédiatement des vaisseaux contre Chypre. Les Turcs s'emparèrent rapidement de Nicosie, une des principales villes de cette ile, et mirent le siège devant Famagouste (1570). Pour se venger sans doute de Joseph, le Sénat de Venise décréta (décembre 1571) l'expulsion de tous les Juifs établis dans la république, qu'ils fussent Turcs ou non. Mais avant que cette décision fût exécutée, la ville de Famagouste tomba également entre les mains des Turcs. Les Vénitiens s'empressèrent alors de demander la paix et, pour l'obtenir, eurent recours à l'influence d'un autre Juif, Salomon ben Nathan Aschkenazi.

Salomon Aschkenazi avait commencé dès sa Jeunesse à voyager. En Pologne, il réussit à se faire nommer premier médecin du roi Quand il arriva à Constantinople, il so plaça, en sa qualité de sujet vénitien, sous la protection du représentant de la république de Venise. Il remplissait les fonctions de rabbin dans la capitale turque, mais déployait surtout de rares qualités de diplomate et se montrait particulièrement habile à nouer et à dénouer des intrigues. Mohammed Sokolli, grand-vizir du sultan, sut apprécier la remarquable habileté d'Àschkenazi, l'attacha à sa personne et l'employa toutes les fois qu'il avait besoin d'un homme fin, prudent et adroit. La guerre sévissait encore entre les Turcs et les, Vénitiens quand Aschkenazi fut chargé de préparer le terrain pour la conclusion de la paix.

Dans une autre circonstance, très importante pour la politique européenne, Salomon Aschkenazi joua un rôle considérable : ce fut à propos de l'élection du roi de Pologne. Après la mort de Sigismond-Auguste (juillet 15/2), le dernier représentant de la

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famille des JagelloDs, qui ne laissa pas d'héritier au trône, les cercles diplomatiques de l'Europe s'agitèrent tous pour la nomination de son successeur. L'empereur allemand Maximilienll et le souverain russe Ivan le Cruel désiraient, comme voisins de la Pologne, que la direction de ce pays fût conflée à un membre de leur maison. Le pape travaillait à placer sur le trône de Pologne un prince catholique, tandis que les pays protestants et surtout les réformés des diverses sectes établies en Pologne même voulaient qu'on choisit un roi de leur confession ou, au moins, qui ne fût pas trop catholique. Comme si la situation n'était pas déjà assez compliquée, la rusée Catherine de Médicis vint l'embrouiller encore plus en essayant de faire placer la couronne de Pologne sur la tête de son fils Henri, duc d'Anjou. Mais la Porte aussi avait des intérêts à défendre en Pologne et, par conséquent, voulait exercer sa part d'influence dans cette élection. De là des mines et des contre-mines et un enchevêtrement des plus compliqués. D'abord, les chances du duc d'Anjou furent très sérieuses, mais le massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572), ordonné par son frère Charles IX contre les huguenots, fut très nuisible à sa candidature. Ses rivaux exploitèrent habilement contre lui la colère soulevée par ce forfait. Catherine de Médicis et Charles IX déléguèrent alors un envoyé spécial à Constantinople pour solliciter l'appui de la Porte. Comme la décision du sultan dépendait de la volonté du grand-vizir, qui dirigeait les affaires extérieures, et que celui-ci suivait volontiers les conseils de Salomon Aschkenazi, c'était en réalité ce dernier qui avait à dire le dernier mot dans cette élection. Il se prononça pour Henri d'Anjou. Le duc fut élu roi de Pologne (mai 1573). L'ambassadeur français s'étant vanté d'avoir grandement contribué à ce résultat, Salomon Aschkenazi écrivit au roi de Pologne, devenu plus tard roi de France sous le nom de Henri III : « Votre Majesté doit en grande partie à mon intervention d'avoir été placée sur le trône, car mon action ici (à la Porte) a été prépondérante ».

Ce fut ce même Aschkenazi que le sultan envoya à Venise pour traiter de la paix, c Rabbi Salomon Aschkenazi », comme on l'appelait, ne fut pas accepté sans résistance en qualité de plénipotentiaire par la Républiaue sérénisslme. C'était, en effet, une

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innovation hardie que de confier à un Juif une mission aussi considérable auprès d'un État chrétien. Devant Tinsistance de la Porte, Venise céda, et le doge ainsi que les sénateurs reçurent renvoyé turc avec les plus grands honneurs. Il fut conduit solennellement au palais des doges, où II signa, au nom de la Turquie, le traité de paix avec Venise.

Âschkenazi apporta le salut à ses coreligionnaires de Venise. On sait qu'avant son arrivée, leur expulsion avait été décrétée par le Sénat. Le doge Mocenigo insista pour l'exécution de cette mesure. Mais déjà à Constantinople, Salomon avait demandé à Jacob Soranzo, représentant de Venise, d'intervenir en faveur des Juifs. Â Venise, où Soranzo l'avait accompagné, il insista de nouveau auprès de ce diplomate pour qu'il l'aidât a détourner le malheur qui menaçait la communauté juive. Ils y réussirent; le décret d'expulsion fut rapporté (19 juillet 1573). Salomon obtint même la promesse que ses coreligionnaires ne seraient plus jamais exilés. Comblé d'honneurs, il retourna à Constantinople, laissant son fils a Venise pour y achever son éducation.

Dans le monde chrétien, on sut bientôt quelle influence le juif Joseph de Naxos exerçait à Constantinople sur le sultan et lé juif Salomon Aschkenazi sur le grand-vizir. Aussi commençait-on par s'adresser à eux quand on avait besoin de la Porte. Lors de la révolte des Pays-Bas, qui s'opposèrent par la force à rintmduclion de l'Inquisition et essayèrent de se rendre indépendants de l'Espagne et du fanatique Philippe II, les gueux sollicitèrent l'aide de Joseph de Naxos, qui avait conservé des relations en Flandre, où il avait autrefois séjourné. Le duc Guillaume d*Orange, l'âme de la révolte, essaya d'obtenir par son intermédiaire le concours de la Turquie, qui, en déclarant la guerre à l'Espagne, aurait obligé celte dernière à rappeler ses troupes de Flandre. L'empereur Ferdinand aussi Fit remettre une lettre autographe au duc juif pour se le rendre favorable. Philippe II lui-même, cet ennemi implacable des Juifs et des hérétiques, sollicita le concours d'intermédiaires juifs quand il voulut obtenir un armistice des Turcs.

Grâce à la sécurité dont ils jouissaient, les Juifs de Turquie virent refleurir parmi eux la poésie hébraïque. Non pas que cette

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