AZARIA DEI ROSSI
est-il bien diflerent de celui de Moïse et des Prophètes, et même de celui de Maïmonide.
A cette époque vivait pourtant un homme dont I*esprit critique et l'amour des recherches formaient un vif contraste avec les tendances de ces rabbins. C'était Azaria ben Moïse dci Rossi, né à Mantoue, vers 1514, d'une ancienne famille italienne (décédé en 1578). Ce savant aurait certainement joué dans le judaïsme, dès le XVI® siècle, le rôle rempli par Mendelssohn au xviii", s*il n'avait pas été isolé et de beaucoup en avance sur son temps. Malingre, jaune, desséché, brûlé par la Qèvre, il avait un air souffreteux qui faisait pitié. Mais dans ce corps débile brillait un sain et vigoureux esprit. Érudit passionné, dei Rossi connaissait toutes les œuvres juives, était familier avec l'histoire de la littérature latine et avait étudié la médecine. Après avoir habité successivement Ferrare et Bologne, d'où les persécutions le chassèrent, il s'établit une seconde fois à Ferrare. Il entretint des relations avec les savants de son temps, qu'ils fussent juifs, marranes ou chrétiens, et tous admiraient l'étendue de ses connaissances. Il sut faire servir son érudition à des recherches originales, car le premier il compara entre elles deux littératures qui paraissaient n'avoir aucun rapport l'une avec l'autre, les ouvrages rabbiniques et les produits de la civilisation judéo-grecque, tels que les ouvrages de Philon, de Josèphe et des Pères de l'Eglise. Il put ainsi contrôler à l'aide de témoins diiïérents les faits rapportés par l'histoire. Il ne consentait pas, en effet, à recevoir sans examen les informations du passé, mais tenait à les soumettre à une vérification sérieuse.
Un des premiers ouvrages publiés par dei Rossi fut la traduction hébraïque de la « Lettre d'Aristée. » Il se décida à cette publication à la suite du fait suivant. Un épouvantable tremblement de terre avait chassé les habitants de Ferrare (18 novembre 1570), qui se réfugièrent aux environs de la ville. Dans un village, Rossi se lia avec un chrétien qui, affligé de cette catastrophe, chercha le calme et la sérénité dans la lecture d'un livre grec de l'antiquité juive. Un peu confus de voir un chrétien puiser des consolations dans un ouvrage juif de l'époque du second temple que ses coreligionnaires, absorbes par Tétude du Talmud
OU d*arides écrits philosophiques, ne counaissaient même pas, Rossi résolut de traduire en hébreu la « Lettre d'Aristée ».
Mais c*est surtout dans sa a Lumière des Yeux » (en hébreu, Meor Enayim), composée en 1575, que dei Rossi déploie ses rares qualités d*érudit et de critique sagace. II compare dans ce livre les passages parallèles du Talmud et d'ouvrages profanes sur des points d'histoire et d'archéologie, et il arrive à ce résultat inaticndu que bien des assertions du Talmud, acceptées par les coreligionnaires de son temps comme Texpression même de la vérité, ne supportent pas un examen sérieux. Ce livre, si hardi pour répoque, scandalisa bien des Juifs. A Safed, il fut déclaré hérétique, et Joseph Karo chargea Elisée Galico, membre de son collège rabbinique, de rédiger un réquisitoire contre cet ouvrage et de conclure à la nécessité de le brûler. Cette condamnation devait être signiQée a tous les Juifs, mais Karo mourut (avril 1575) avant d'avoir signé cet arrêt. D*un autre côlé, les Italiens, qui connaissaient Rossi comme un homme sincèrement croyant et d'une grande dignité de vie, refusaient de le mettre en interdit. Les rabbins de Mantoue se contentèrent d'appliquer à la « Lumière des Yeux » la sentence prononcée autrefois par Ben Adret contre la littérature profane, ils en défendirent la lecture aux jeunes gens âgés de moins de vingt-cinq ans.
Dans les milieux chrétiens, l'ouvrage de Rossi fut apprécié à sa valeur; il fut commenté et traduit en latin. Mais chez les Juifs, principalement dans certains pays, les extravagances cabbalistiques avaient alors trop de partisans et le rigorisme exagéré trop d'adeptes pour qu'on pût se rendre compte des qualités de ce livre. En eflet, dans les trente dernières années du xvi° siècle, la Cabbaie s'était emparée de tous les esprits en Palestine, suscitant des apparitions de spectres et provoquant des exorcismes. De là, elle se répandit enTurquie, en Pologne, en Allemagne et en Italie, troublant les esprits et les cœurs, stigmatisant comme hérétique toute pensée saine, toute vérité scientifique. De nouveau, comme à l'origine du christianisme, la Galilée, et notamment la région de Safed, se peupla de démons et de possédés qui révélaient des mystères et nécessitaient des conjurations. Ce fut une époque de folie cabbalistique, ce fut, pour le judaïsme, le moyen âge, avec ses
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téaèbres et ses superstitions, qui commeocait à l'heure ob se levait en Europe l'aube des temps nouveaux. Deux hommes furent les principaux auteurs de cette fïmeste agitation, Isaac Louria et Hayyiro Vital.
Isaac Louria Lévi (né à Jérusalem en 1534 et mort en 1572) descendait d'une famille allemande. Ayant perdu son père dès son enfonce, il se rendit en Egypte auprès d'un oncle très riche, Mardokhaï Francis, fermier d'impftts, qui lui fil étudier le Tal~ mud et la Cabbale. Louria se passionna promptement pour les idées mystiques. A l'étude aride et sècbe du Talmud, qui aiguise l'esprit mais ne dit rien au cœur, il préféra les rêveries et les divagations du mysticisme. Il se sentit vivement attiré par le ZoMr, que l'imprimerie répandait alors partout. A mesure qu'il s'enfancait plus profondément dans la Cabbale, il s'isolait plus des hommes, négligeant même sa Jeune femme et ne retournant dans sa demeure que chaque jour de sabbat. Il parlait très peu, et seulement en hébreu. Louria passe pour avoir ainsi vécu dans la solitude pendant plusieurs années et se perdit de plus en plus dans le rêve et l'extase. Convaincu que le Zokar est l'œuvre de Simon bea Yohaî et qu'il contient des révélations divines, il y chercha les manifestations d'une sagesse supérieure. Dans l'ardeur de son imagination, il croyait fermement voir face à face le prophète Elle, le grand révélateur de mystères.
Comme, & ses yeux, le Zohar contenait un système philosophique dont les diverses parties présentaient de l'unité et s'enchaînaient les unes aux autres d'une façon lexique, il s'efforça de llBire connaître ce système. Il montra donc comment, d'après le Zohar, Dieu a créé et oi^anisé le monde à l'aide des nolnbres {sefirot), comment la divinité s'est révélée sous des formes matérielles, ou comment elle s'est repliée sur elle-même pour faire sortir le fini de l'infini. Hais sa théorie de la création était si confuse, si obscure, que ses contemporains, d'après son propre aveu, n'yjcomprenaienl rien. Celle théorie, il est vrai, ne devait servir que d'introduction à la partie pratique de la Cabbale, qui avait pour lui une importance bien plus considérable et qui devait expliquer les rapports entre Dieu et la création.
Appuyé sur le Zohar, Louria prétend que les Ames repré-
ilO HISTOIRE DES JUIFS.
sentent Talliance étroite du flni avec Finfiiii. Toutes les âmes appelées à apparaître dans ce monde, dît il, oal été créées en même temps qu'Adam, mais elles émanent de formes ou d'organes plus ou moins nobles, selon la destination qu'elles doivent recevoir. Le cerveau, les yeux, les oreilles, les mains et les pieds ont leur frme spéciale. Chacune de ces âmes est une « émanation » ou une a étincelle », niçouç, d'Adam. A la suite du premier péché d'Adam, — la Cabbale se voyait forcée d'admettre, elle aussi, le péché originel — le bien et le mal, c'est-àdire les âmes inférieures et supérieures se sont mêlées, de sorle que les êtres les plus purs portent aujourd'hui en eux un élément mauvais, sont couverts d'une « écorce », kelifa. Le monde ne pourra redevenir complètement bon que lorsque les conséquences du péché originel auront disparu, quand le bien et le mal auront de nouveau été séparés. Les plus mauvaises d'entre les âmes du réservoir ont été attribuées aux païens» tandis que l'élite de ces âmes est passée dans le peuple juif, mais ni les païens ne sont complètement mauvais, ni les Juifs ne sont complètement bons. C'est seulement avec l'arrivée du Messie que la situation morale redeviendra ce qu'elle a été avant l'accomplissement du premier péché et que le bien sera totalement séparé du mal. Pour que cet événement puisse se produire, il est nécessaire que les âmes, surtout celles des Israélites, passent par divers corps d'hommes et d'animaux, et même vivent parfois dans des fleuves, du bois ou des pierres. La doctrine de la métempsycose forme le centre du système cabbalistique de Louria. Toutes les âmes, même celles des plus pieux, sont condamnées, d'après Louria, a passer par d'autres corps, car, actuellement, nul homme ne fait toujours le bien et, par conséquent, nulle âme n'est parfaitement pure.
Comme les hommes sont constamment incités au péché, le bien et le mal resteront mêlés pendant fort longtemps. Il existe pourtant un moyen de faire disparaître plus vite les conséquences du péché originel et de rendre à l'esprit du bien son influence. Le moyen préconisé par Louria est peut-être la partie la plus originale de sa théorie ; c'est V association des âmes. Une âme, même purifiée, a-t-elle négligé d'accomplir ici-bas quelque devoir reli-
SYSTÈME DE LOURIA. lïl
gieus, est obligée de redescendre du ciel pour stissocier à l'Ame d'uD vivaat el reparer ses omissions. Parrois aussi, les âmes d'hommes pieux et justes reviennent sur la terre pour soutenir d'autres âmes chancelantes et les aider ù se perfectionner. Ces associaliODS ne se produisent pourtant qu'entre âmes parentes, c'est-â-dire originaires du même organe ou de la même étincelle adamique ; seules les ftmes homogènes peuvent exercer une action réciproque l'une sur l'autre, mais les âmes hétérogènes se repoussent mutuellement. D'après cette théorie, la dispersion d'Israël parmi les autres peuples a pour conséquence de sauver le monde, car les âmes purifiées de pieux Israélites s'unissent aux Ames d'autres croyants pour les rendre plus parfoites. A c&té de la transmigration et de l'association des âmes, Louria s'occupe aussi de leur sexe. Selon lui, des Ames femelles habitent parfois des corps mâles, et réciproquement. Au point de vue du mariage, il est très important que le couple qui s'unit ait des Ames qui, par leur origine et leur sexe, se conviennent. Dans ce cas, l'hannoDie régnera entre les deux époux et ils auront des enfants vertueux. Dans le cas contraire, leur postérité se conduira mal et ils vivront on mauvaise intelligence. Louria se vantait aussi de posséder le secret d'évoquer les bons esprits, de les contraindre à entrer dans le corps de vivants el à révéler ainsi ce qu'ils savaient de l'au-delA. H était convaincu que la possession de ce secret lui assurait le pouvoir d'amener le règne du Messie el de rétablir l'ordre dans le inonde. Du reste, il croyait avoir lui-même l'âme du Messie el se disait chargé de délivrer son peuple. Il apercevait partout des esprits et entendait leurs voix dans le murmure de l'eau, dans le bruissement des arbres, dans le chant des oiseaux et le pétillement du feu. Il voyait les âmes, au moment de la mort, se détacher des corps et s'élancer vers les houteurs ; il les voyait aussi sortir des tombes. Grand cvocateur d'esprits, grand hauteur de tombeaux, il s'entretenait fréquemment avec les personnages bibliques, talmudiques et rahbiniques, surtout avec Simon ben Yohaï, le prétendu auteur du Zohar. Poutant, dans ses rêveries mystiques il savait conserver son sang-froid et appliquer ses sophismes de talmudiste à l'interprétation de la Cabbale.
Pour réaliser plus facilemenl ses espérances messianiques, Louria se rendit avec sa famille à Safed, où la Cabbale jouissait alors de la plus profonde vénération. Presque tous les membres du collège rabbinique et les notables de la communauté étaient des cabbalisles. Là, il se lia avec un mystique plus bruyant, plus remuant, mais peut-être moins honnête que lui, Hayyim Vital de Calabre (1543-1620), dont le père avait émigré d'Italie en Palestine.
Vital n'avait pas fait d'études sérieuses dans sa jeunesse, il n'avait qu'une connaissance superficielle du Tnlmud et de la Cabbale. Par contre, il était doué d'une imagination ardente et aimait beaucoup tout ce qui était excentrique et tapageur. Pendant deux ans et demi, il s'était adonné à l'alchimie. Quand Louria vint à Safed, il abandonna la recherche de la fabrication de l'or pour les divagations de la Cabbale. Ensemble les deux cabbalistes recherchaient les endroits isolés et les tombeaux. Louria allait s'y entretenir avec l'âme de Simon ben Yohaï. Parfois, il chargeait son disciple d'évoquer des esprits à l'aide des formules qu'il lui enseignait et qui consistaient dans certaines transpositions des lettres du nom de Dieu.
Avant de se lier avec Vital, Louria était peu connu. Son disciple sut, avec une habileté consommée, faire du bruit autour de son nom, vantant son intelligence extraordinaire et célébrant les révélations qu'il recevait de Dieu. Bientôt Louria fut entouré de nombreux élèves, auxquels il communiquait ses conceptions extravagantes. Il leur donnait des renseignements précis sur la nature de l'âme de chacun d'eux, sur les corps par lesquels elle avait passé avant son état actuel, et sur la tâche dont elle devait s'acquitter ici-bas. Il divisa ses disciples en deux classes : les initiés et les novices. Peu à peu, ses partisans se séparèrent de la communauté principale, avec leurs familles, et formèrent un groupe distinct. Ce résultat lui inspira ridée de créer une nouvelle secte juive. Le sabbat, il s'habillait de blanc, pour rappeler la couleur des âmes pures, et se couvrait de quatre vêlements en rhonneur des quatre lettres dont se compose le nom de Dieu. Par ses révélations et son enseignement, il cherchait surtout à répandre la croyance qu'il était le Messie descendant de