PRÉPARATIFS DE GUERRE
empire, tergiversant et décourageant par là son allié secret, si bien que, à un moment donné, les rôles s'intervertirent et que l'adversaire, mieux avisé, passa de la défensive à l'offensive. Nous avons maintenant, par un texte cunéiforme daté de Tan 38 des Séleucides (274/3 a. Chr.) *, quelques informations sur les agissements d'Antiochos au cours des années 275-274. Le roi s'était transporté au-delà de TEuphrate dans une localité du nom de Sapardou, et il semble avoir installé là son quartier général. Le gouverneur d'Akkad, c'est-à-dire le satrape de Babylonie, lui amène de Babylone et de Séleucie des renforts et subsides, entre autres vingt éléphants. Puis, sans doute au printemps de l'an 273, Antiochos, avec ses gens et son épouse, lève le camp et marche contre l'armée de l'Egypte qui se trouvait de l'autre côté du fleuve. D'autre part, la stèle de Pithom nous apprend que, en l'an XII du règne (274/3), Philadelphe, accompagné de sa chère épouse et sœur, vint dans le nome d'Héroopolis pour aviser aux moyens de protéger l'Egypte contre l'étranger. On a pu conjecturer avec raison suffisante qu'il venait inspecter et hâter les travaux du canal, avec l'intention de s'en servir pour faire passer, au besoin, ses navires de guerre de la Méditerranée dans la Mer Rouge, ou inversement. Il y avait donc des préparatifs de guerre, et non pas encore guerre déclarée, au cours de cette année 274/3. Enfin, un événement qui doit avoir quelque rapport avec les projets et actes des rois prêts à entrer en conflit, l'inauguration d'une ère locale à Tyr en 275/4, est un indice utilisable '. Tyr avait beaucoup
!. J. N. Straasmaier (in Zeitschr. f. Asayriologie, VII [1892], p. 226 sqq.). C. F. Lehmann (ibid., p. 353). Sur les incertitudes de la traduction, voy. les obss. de Fr. Delitzsch et U. Wilcken dans Ehrlich (op. et/., p. 20-21). Strassmeier croyait reconnaître Sardes dans Sapardou; mais il est impossible d'imaginer, dans cette hypothèse, que Tarmôe égyptienne fût < de Vautre côté de TEuphrate ». Les dates d'après le comput chaldéen, partant de oct. 31 i.
2. CISemit., l, p. 31 (Inscr. du sarcophage d'Eshmounazar II). P. Six, L'Ère de Tyr (Num. Chron., VI [1886], p. 97-113). Six rétablit comme suit les rois de Sidon-Tyr après Alexandre : Abdalonyme (332-320), Eshmounazar I (319- 307), Tabnit (306-294), Eshmounazar II (293-280), PhUoclès (280-267). Après
souffert des deux sièges qu'elle avait soutenus contre Alexandre et plus tard contre Antigone. Elle était redevenue une dépendance de son ancienne métropole, Sidon; mais elle avait dû se relever peu à peu et reprendre avec ses forces un peu de son vieil esprit d'indépendance. Il se peut que Philadelphe, à la veille d'une guerre avec le roi de Syrie, ait jugé à propos de donner satisfaction à un désir qui aurait pu se tourner en hostilité s'il n'était satisfait à temps, en séparant Tyr de Sidon et en lui accordant l'autonomie. Gela lui était d'autant plus facile que le nouveau roi de Sidon, Philoclès, amiral de sa flotte, était tout à sa dévotion, et cette faveur put être considérée comme une juste récompense de l'héroïsme déployé par les Tyriens au temps où ils avaient bravé la colère d'Antigone pour rester sous la suzeraineté des Lagides. On rencontre encore, du côté où Ton s'y serait le moins attendu, des traces de l'activité diplomatique de Philadelphe . Les défaites de Pyrrhos en Italie venaient de révéler l'essor d'une puissance qui commençait déjà à inquiéter les Carthaginois. Philadelphe, bien que en relations amicales avec Pyrrhos, jadis l'hôte de son père à Alexandrie, jugea à propos d'être des premiers à offrir son amitié aux
267, rère de Tyr est remplacée par les années de règne des Lagides, jusqu'en 228. Mon savant confrère, M. Clermont-Ganneau, a édifié sur la grande inscription du sarcophage d'Eshmounazar II des conjectures tout à fait séduisantes et bien liées. Il suppose que Philoclès, amiral égyptien, acquit des droits à la couronne de Sidon en épousant la reine-mère Amastoreth, sœur et veuve de Tabnit, et mère d'Eshmounazar II, auquel il succéda. La découverte toute récente des inscriptions de Saïda(Ph. Berger, Inscr. de fondation du T. d'Esmoun à Sidon, Mém. Acad. Inscr., XXXVII, 1902, p. 1-29) ayant fait connaître un nouveau roi, Bodastart, et soulevé des objections au système précité, M. Clermont-Ganneau s'en est habilement servi pour consolider ses hypothèses. La concurrence d'une branche cadette, représentée par Bodastart, aurait été la raison pour laquelle Amastoreth, reine et prêtresse d'As tarte, aurait pris pour époux et associé Philoclès. Un point ~ au moins — reste obscur, la condition de Tyr avant 274. Abdalonyme étant roi de Sidon pour Justin et Q. Curce, et roi de Tyr pour Diodore (XVII, 47), on admettrait volontiers que les deux villes étaient alors réunies; mais il y a une objection grave, c'est que les rois de Sidon, Eshmounazar II, Bodastart (Bodastoreth) et Philoclès ne s'intitulent pas rois de Sidon et de Tyr»
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Romains. Songeait-il seulement à ouvrir des voies nouvelles au commerce égyptien, ou se ménageait-il quelque alliance future au cas où Magas se prêterait à une entente avec les Carthaginois? On ne peut que chercher à deviner les motifs. Le fait certain, c'est qu'une ambassade égyptienne alla à Rome et que le Sénat fit porter ses assurances d'amitié à Alexandrie au cours de Tannée 273 * . A ce moment, la guerre était enfin déclarée entre les rois de Syrie et d'Egypte. Donc, au mois de Nisan, c'est-à-dire au printemps de 273, l'armée ^yptienne avait envahi les États d'Antiochos et marchait dans la direction de l'Euphrate. Que se passa-t-il ensuite? Ici, le voile retombe; mais le silence de l'inscription cunéiforme est un indice défavorable pour la cause d'Antiochos. Du côté égyptien, les bulletins de victoire ne manquent pas; mais on ne sait à quelle époque les placer ni quel fond il faut faire sur le fatras ampoulé et les <c clichés » de la prose sacerdotale. Un document saïtique daté de Tan XX de Philadelphe (266/5) rapporte que le roi a reçu le tribut des
i. Dion. Hal., XX, U. Liv., Epit., XIV. Val. Max., IV, 3,9. Justin., XVIII, 2, 9. Dio Cass., fr. 41 B. Zonar., VJII, 6. Cf. Schneider wirth, Politische Beziehungen zwischen Rom und Aegypten bis zu dessen Untenoerfung, Heiligenstadt, 1863. Schmid, Rom und Aegypten in ihren politischen Beziehungen vom Kriege mit Pyrrhus bis au f die Zeiten Konsiantins. Gymn. Progr. Rottweil, 1870. P. Guiraud, De Lagidarum cum Romanis societate. Paris, 1879. H. Neuda, Ueber die politischen Beziehungen zwischen Rom und Aegypten bis zur Thronbesteigung der KÔnigin Kleopatra. Gymn. Progr. Rrems, 1881. E. Bandelin, De rébus inter Aegyptios et Romanos intercedentibus usque ad bellum Alexandrinum a Caesare geslum, Hal. Sax., 1893. C. F. Lehmann, Ptolemaios II und Rom (Beitr. z. ait. Gesch., II [1902], p. 347-348), émet l'hypothèse assez étrange que Ptolémée cherchait à Rome une garantie éventuelle contre Pyrrhos. Les préoccupations commerciales sont indiquées par le fait (contesté par M. HoUeaux. Le prétendu traité de 306^ in Mél. Perrot [Paris, 1903], p. 183-190) que, avant ou après le siège de Rhodes (ci-dessus, p. 78), les Rhodiens avaient traité avec les Romains (Polyb., XXX, 5, 6). On peut se demander si Philadelphe ne chercha pas à ce moment à nouer des intelligences avec les « rois Indiens », auprès desquels on rencontre un Dionysius a Philadelpho missus (Plin., VI, § 58). C'est environ dix ans plus tard que le célèbre Açoka Piyadasi commence sa propagande bouddhique et se vante d'avoir converti ses voisins d'Occident, cinq rois, parmi lesquels Tourâmaya (Ptolémée) et Maka (Magas). Cf. E. Senart, Les inscriptions de Piyadc»i(Journ. Asiat., 1881-1883). J. Vahlen, in SB. der Berl, Akad., 1888, p. 1383.
villes d'Asie, châtié les nomades asiatiques, coupé force têtes et versé le sang à flots. En vain les ennemis avaient mis en ligne d'innombrables vaisseaux, des chevaux et des chars, « plus que n'en possédaient les princes de l'Arabie et de la Phénicie » ; le roi avait célébré son triomphe par des fêtes, et la couronne d'Egypte avait été affermie sur sa tête *. Il n'y a à peu près rien à tirer, pour le sujet actuel, de la stèle de Mendès. Les textes classiques sont d'une lamentable indigence, sans dates et sans rapports évidents avec des circonstances qui pourraient servir à les dater *. C'est, une fois de plus, la porte ouverte, et toute grande, aux conjectures. Nous savons seulement que, si Antiochos ne put atteindre la frontière de FÉgypte, il fit du moins quelques incursions dans la Syrie méridionale. C'est ainsi qu'il prit Damas, d'où il expulsa le stratège Dion '. Mais, harcelé de tous côtés par un adversaire qui, maître de la mer, se dérobait à son étreinte tout en pillant ses domaines, il devait être en état de perplexité constante et incapable d'un dessein suivi. La flotte égyptienne, après avoir assuré la conquête de la Lycie et de la Carie, remontait le long du littoral et poussait à la défection les villes grecques intimidées. Avec Samos pour point d'appui, elle menaçait également Milet etÉphèse. Milet parait avoir été occupée alors, et d'une façon durable, par les Égyptiens. Éphèse resta pour le moment fidèle aux Séleucides, car la signature de ses délégués figure au bas d'un décret du xoivàv des Ioniens, qui, quelques années plus tard, demandaient à Antiochos, en échange d'honneurs exceptionnels
1. stèle du Louvre (Clarac, II, pi. 242, nr. 406). Cf. E. Revillout iu Rev. Égypt., I [18801, p. 183-187. Wiedemann, in Rhein. Mus., XXXVIII [1883], p. 391. Koepp {ibid., XXXIX [1884], p. 217, 1). Ehrlich {De Callim, hymn., p. 23-24). Wiedemanu rapportait ce texte à la guerre contre Magas et au massacre des mercenaires gaulois (ci-dessus, p. 167) : même en tenant compte des hyperboles traditionnelles, ce serait un incident bien mince pour un tel rapport, qui, du reste, indique formellement l'Asie comme théâtre de la guerre.
2. Nous éliminons de la guerre de Syrie la prise de Caunos par Philoclès (cidessus, p. 62, 4), que Droysen y intercalait (à la date de 266) et confondait avec la capture de Sotade à Caunos (ci-après, p. 193, i) par Patroclos.