Justin., XXVll
4. Le texte de Plutarque (Ihefrat, atnor.y 18) afiBrmantque Laodice prit parti pour son fils cadet suffit à réfuter Appien (Syr,^ 65), d'après lequel Évergètc Aao6i'xT,v xt ixTsivs xal gç SupCotv fviCaXcv. Autre preuve, ci-dessus, p. 250.
Paix entre ptolémée et séleucos ii 259
Ptolémée attendit que les deux frères eussent conclu entre eux un arrangement à Tamiable : il signa alors avec Séleucos, seul responsable à ses yeux, un armistice qui devint, par sa volonté obstinément pacifique, une paix définitive (240) *. Il jugea qu'il était temps de mettre fin à une querelle qui ne pouvait qu'user les forces des belligérants et qui — symptôme inquiétant — commençait à attirer l'attention des Romains ^ L'occasion qu'il avait négligée se représenta par la suite, et d'une façon continue, au cours de l'interminable guerre qui éclata bientôt après entre les deux Séleucides et se poursuivit, avec des péripéties variées, dix années durant. Ptolémée demeura spectateur indififérent de la lutte et plutôt désireux de la voir finir. Quand on songe que Ptolémée III Évergète a été le prince le plus belliqueux et l'unique <c conquérant » de la dynastie, le seul à qui l'on a pu prêter les visées d'Alexandre le Grand, on constate que la politique héréditaire des Lagides a toujours été dirigée par l'esprit du premier ancêtre et conforme à son programme. En dehors de l'Egypte, les Ptolémées n 'attachent
i . Justin prétend que Ptolémée signa la paix cum Seleuco, ne cum duohus uno tempore dimicaret, comme si les deux étaient plus redoutables qu'un seul en possession du tout. La date de la paix in annos X cum SeUuco parait être 240/39: J. Beloch propose de la reporter en 237, en substituant la leçon poêt annos X,
2. Eutrope (III, i) insère entre les dates de 241 et 237 la mention suivante : Pinito Punicobello, quodpei* XXII! annos Iractum est^ Romani j'am clarissima gloria noti legatos ad Ptolemaeum, Aegypti regem, miserunt auxilia promiltentes, quia rex Sgriae Aniiochus ei bellum intulerat, Jlle gratias Romanis egity auxilia non accepit :jam enim fuerat pugna transacta. Le nom d'Antiochus y au lieu de Seleucus (et Antiochus Hierax ?) a fait chercher dans les guerres d'Antiochos III et de Ptolémée IV une autre date que celle qu'exige le contexte d*Eutrope (v. g. ann. 217 : Schneiderwirth, Guiraud). Droysen (III, p. 373, 2) songeait à Antiochos II. Il est inutile de ressasser les raisons alléguées pour et contre. C'est ici que le fait trouve raisonnablement sa place (cf. Mommsen, Gutschmid, Schmid, Bandelin, Beloch). Niese (II, p. 153, 4) considère cette allégation, ainsi que la prétendue intervention des Romains (auprès de Séleucos I ou de Séleucos II ?) en faveur d'Iiion (Suet., Claud,, 25), comme « des inventions des historiens romains d'époque postérieure ». 11 ne me paraît pas invraisemblable que les Romains aient voulu, par une démons, tration platonique, sonder les dispositions du successeur de Pbiladelphe.
260 CHAP. Vn. — PTOLÉMÉE lU ÉVERGËTE
d'importance qu'à la possession de la Cyrénaïque, de Cypre, de la Cœlé-Syrie et Phénicie ; le reste est un surcroît dont ils peuvent se passer et qui figure au chapitre des profits et pertes *.
Une main inconnue a élevé à ce conquérant si peu soucieux de gloire un monument qui parle encore de ses exploits à la postérité, la célèbre inscription d'Adulis *. Au vi* siècle de notre ère, un négociant alexandrin du nom de Kosmas, passant par Adulis, sur la côte africaine de la mer Rouge % vit une espèce de trône de marbre, orné au dossier des figures d'Hermès et d'Héraklès, sur lequel avait été placée une stèle de basalte, le tout couvert d'inscriptions en langue grecque. Ces inscriptions, le voyageur en prit une copie, que plus tard, quand il se fut retiré dans un couvent du Sinaïy il inséra dans un livre édifiant destiné à prouver que.
1. Ce n'est pas tout à fait Ta vis de Polybe : \ui^tù 8' iTcoioCvTo 9icou$>iv il inpl Tfiç %ax* aÔT^v tf.v Alfuircov Suvairctfaç (V, 34, 8). Mais Polybe distingue aussi les pays (Cœlé-Syrie et Cypre) dont les Ptolémées voulurent être les maîtres (xupis^ovTsç), et les accessoires (icotp^xtivro 6i xxX.).
2. Le texte dans la XpioriaviK^ xo'Koypa^ia de Rosmas Indlcopleustès (Montfaucon, ColL nova Palrum, t. II [1707], p. 141-143 = Migne, PatroL gr., LXXXVIII, p. 103-104. C/G., 5127. Strack, n« 39. Michel, 1239). L'inscription couvrait les faces d*une stèle quadrangulaire de basalte, posée debout sur un « char » ou trône de marbre blanc : 5Xov $i xb {lipiiapov «al 6 Si'^po; icticXT^pb»- (iiva Ypa{i(iiTuv 'EXXt^vixûv. Rosmas copia le tout sans remarquer qu'il y avait une différence de style et de sujet entre le texte de la stèle, relatant les conquêtes de Ptolémée III, et celui du trône, où Ton a reconnu depuis rénumération des possessions et conquêtes d'un roi abyssinien, régnant depuis vingt-sept ans, à une époque très postérieure. L'authenticité du texte a été suspectée par la plupart des érudits jusqu'au jour où la découverte par Sait (1805 ; publ. en 1809) de l'inscription d'Axoum, où le roi Aîzanas (du iv« siècle p. Chr.) raconte ses victoires sur six roitelets éthiopiens, a donné la clef de l'énigme et permis de restituer à quelqu'un de ses prédécesseurs la seconde partie de l'inscription d' Adulis. Le débat ne porte plus qu'accidentellement (cf. Deramey) sur la scission opérée. Voy. Ph. Buttmann, Ueber die Aechtheit des Adulitaniscken Monuments (Mus. d. Alterthumswiss., II [1808- 1810], p. 105-166; 573-612); B. G. Niebuhr, Ueber dos Aller der zweylen Hâl fie deradulitanischenlnschrifl (ibid., 1810=:Rleine Schriften, I [1828], p. 399-412). Sur llnscription abyssinienne, dissertations de Dillmann, Glaser, P. de Lagarde. La thèse de l'unité reprise par P. Deramey^ Les inscriptions d*AdU' lis et d^Axoum (Revue de l'Hist. des ReUg., XXIV [1891], p. 316-365).
3.''A5ouXiç(Steph.Byz.),'A6ot5XT, (Ptol.), aujourd'hui ZouUa, auS. de Massaouah,
l'inscription d'adulïs 261 .
pour un bon chrétien instruit par FÉcrilure sainte, la Terre est un rectangle recouvert par un firmament de cristal semblable à Tarche de Noé. Voici ce que Kosmas lut sur la stèle de basalte :
« Le grand roi Ptolémée, fils du roi Ptolémée et de la reine Arsinoé, dieux Adelphes, nés eux-mêmes du roi Ptolémée et de la reine Bérénice, dieux Sauveurs, descendant par son père d'Héraklès, fils de Zeus, et par sa mère de Dionysos, fils de Zeus ^, ayant hérité de son père la royauté sur TÉgypte, la Libye, la Syrie et la Phénicie, et Cypre et la Lycie et la Carie et les lies Cyclades, partit en expédition pour l'Asie avec des troupes à pied et à cheval et une flotte et des éléphants troglodytiques et éthiopiques que son père et lui avaient été les premiers à chasser dans ces régions, qu'ils avaient amenés en Egypte et équipés à usage de guerre '. S'étant rendu maître de tout le pays en deçà de TEuphrate, et de la Cilicie et de la Pamphylie et de Tlonie et de THellespont et de la Thrace et de toutes les forces et éléphants indiens qui se trouvaient dans ces contrées, et s'étant assujetti tous les monarques compris dans les dits lieux, il franchit le fleuve Euphrate, et, ayant soumis la Mésopotamie et la Babylonie et la Susiane et la Perse et la Médie et tout le reste jusqu'à la Bactriane ^, et ayant recherché
1. Bifurcation généalogique singulière, les parents officiels de Ptolémée étant frère et sœur de même père et même mère. Chishull pensait à une filiation dionysiaque par Arsinoé, fille de Lysimaque, la mère véritable. D^autres (Bayer, Buttmann, Lacroze) estiment que dicô (au lieu de irpàç) Tcaxpài ou (lYiTpôç ne désigne pas les parents, mais les ancêtres, et que la mère de Ptolémée Soter, Arsinoé, passait pour une descendante de Dionysos (Satyrus ap. Theophil., Ad Autolyc, 11, p. 94 = F/fG., Ill, p. 164-165). Le scoliaste de Théocrite (XVII, 23-30) ne connaît que la parenté de Ptolémée Soter et d'Alexandre le Grand, tous deux descendants d'Héraklès. Ptolémée 111 n'est pas qualifié ici « dieu Évergète », soit parce qu'il n'avait pas encore pris ce titre (ci-dessus, p. 254), soit parce que le titre divin ne convient réellement qu'au couple royal et n'est correct qu'au pluriel.
2. Plus exactement, 3 tc 'rst^p «OtoO xal aÙTÔ; i:pûto<; (ci-dessus, p. 245, 1). Diodore (lll, 18, 4) dit, en effet, que Ptolémée III était passionné pour la chasse aux éléphants, et qu'il envoya Simmias explorer dans ce but le littoral de la mer Rouge. C'est un des rares traits de caractère enregistrés par l'histoire au compte du premier Évergète.
3. Cf. rénumération des pays (soumis par Évergète?) dans l'inscription hiéroglyphique d'Esneh (F. Lenormant, Notice sur un monument des conquêtes de Ptolémée Evergète /•', dans les Trans, of R, Soc, of LUerature, vol. VI [1859], p. 65-99).
tous les objets sacrés emportés d'Egypte par les Perses et les ayant rapportés en Egypte avec tous les autres trésors provenant de ces lieux, il expédia des troupes par les fleuves creusés de main d'homme... »
La fin de cette inscription et le début de la suivante ont disparu dans une lacune due à des dégradations que signale Kosmas.
La stèle a-t-elle été gravée sur place, au temps de Ptolémée III, ou plus tard * ; a-t-elle été apportée en ce lieu par quelque potentat abyssinien, qui prétendait continuer les exploits et peut-être la race des Ptolémées : autant de questions que la disparition du monument original a rendues insolubles. En tout cas, on ne saurait soupçonner le naïf Kosmas d'avoir fabriqué ce texte : l'absence de critique dont il a fait preuve est une garantie de sa sincérité. L'historien est en droit d'y chercher la vérité officielle, qui n'est pas exempte de fiction, en ce sens qu'elle ne distingue pas entre les conquêtes éphémères et les acquisitions durables.
La paix de 240, conclue sous forme d'armistice, dut laisser les choses en l'état. Séleucos, n'ayant pas réussi à reprendre possession de Séleucie sur l'Oronte, se résigna à laisser le port d'Antioche occupé par une garnison égyptienne ^. C'était, en somme, s'avouer vaincu. Éphèse, qui était comme sa seconde capitale, resta de même aux mains du Lagide, et, plus haut encore, Lébédos, qui prit le nom de Ptolémaïs. Ptolémée ajouta aux possessions léguées par son père la côte de Thrace et d'Hellespont. Pour le reste, il nous est actuellement impossible de discerner les pertes et les
1. U se pourrait que le monument eût été érigé plus tard, par les chasseurs d'éléphants au service de Philopator, que Ton rencontre comme signataires de dédicaces. Tels Charimortos, Alexandre et Apoasis (H. R. Hall, in Class. Review, 1898, p. 274-280. Mahaffy, History, p. 138), Lichas (Strack, n. 56).
y La généalogie dionysiaque de la dynastie paraît avoir été, en effet, inventée ou fixée par Philopator (ci-dessus, p. 261, 1, et ci-après, p. 329).
2. Polyb., V. 58, 10. Polybe affirme que Séleucie resta au pouvoir des Égyptiens depuis l'expédition d'Évergète jusqu'en 119 (ci-après, p. 30i),