CLÉOMÈNE A ALEXANDRIE
même une pension de vingt-quatre talents par an. Sur cette somme, Cléomène ne prélevait pour lui et ses amis qu'une dépense des plus modestes ; il en employait la plus grande partie en charités et secours aux bannis de Grèce réfugiés en Egypte ». Mais il était un peu tard pour réparer la faute commise. « Le vieux Ptolémée mourut avant d'avoir accompli sa promesse ' », une promesse qui, en exaltant l'impatience de Cléomène, fut plus tard la cause de sa mort tragique.
Ce ne fut pas la seule occasion qu'eut Ptolémée de regretter l'inertie imprévoyante où il s'était parfois complu. Il est possible que, sevré de plaisirs dans sa triste jeunesse, il ait eu de bonne heure le goût de la vie molle à laquelle il dut, paraît-il, le surnom peu glorieux de Tryphon *, et que sa politique s'en soit ressentie. Mais il est aisé de trouver dans ses qualités même une explication plus honorable de ses illusions et de ses mécomptes. C'est peut-être le seul Lagide en qui l'on puisse reconnaître des vertus d'homme privé, un goût dominant pour les arts de la paix, et comme un vague désir de voir régner partout la tranquillité qu'il s'efforçait d'assurer à son peuple. Il vivait en bonne intelligence avec son frère Lysimaque, qui était, en l'an VII du règne, stratège de la Haute-Egypte % et qui, malheureuse-
1. Plut., Cleom.y 32-33. Il témoigna au moins de sa bonne volonté en faisant ériger une statue de Cléomène à Olympie : paaiXeù; n[ToXs(ia(to(] ^OLoCkéoL [KXco(jive]a Aaxe8ai(iovCb)v [Ail '0Xu(iicC]u)t (Strack» n. 42).
2. Ci-dessus (pp. 245, 2. 258, 2. 278, 1) les témoignages de Trogue-Pompée eld'Eusèbe. Mais, d'après PUne (Vil, § 208) et Élien (K.ifw/., XIV, 31), c'est Ptolémée IV Philopator qui et Tryphon cognominatus est^ et pour des raisons plus évidentes. Enfin, il n'est pas impossible qu'il y ait eu confusion entre les deux Évergètes, et qu'on ait imputé au premier les vices du second, qui put s'appeler indifféremment Physcon ou Tryphon [Plolemaeus Tryphon dans Ampelius, 35, 3). On rencontre plus tard Tryphttina comme nom ou surnom de reines d'Egypte et de Syrie. Au gré de certains astrologues, ntoXciixtoc 6 'Ap(TtvÔT((; était né, comme Cléopâtre et Olympias (?), sous la constellation du Chien {Philosophum,^ V, 2, 14). Je ne me hasarderai pas à en tirer des inductions sur son caractère; d'autant plus que le « fils d'Arsinoé » pourrait aussi bien être Ptolémée VÉpiphane.
3. On a trouvé à Koptos une inscription hiéroglyphique ainsi conçue :
284 CUAP. VII. — PTOLÉMÉE lU ÉVERGÈTE
ment pour lui, survécut à son aîné. Il parait avoir aimé sincèrement sa femme Bérénice, à qui on ne connaît point de rivale, et s'être occupé en bon père de Téducation de ses enfants. Les prêtres qui, en 238, divinisèrent avec tant d'empressement la petite reine Bérénice croyaient sans doute flatter Tamour paternel autant que la vanité du souverain. Le choix qu'il fit d'Ératosthène comme précepteur du prince royal témoigne d'une sollicitude qui aurait dû porter de meilleurs fruits *. Mais cette humeur pacifique devenait, avec l'âge, un parti pris d'ajourner, pour les affaires du dehors, les décisions graves et de laisser passer le moment d'agir.
Telle fut, vers la fin de sa vie, l'occasion qui se présenta une dernière fois d'aider au démembrement de l'empire des Séleucides et d'affaiblir cette puissance rivale qui allait désormais tenir sans cesse en haleine ses incapables successeurs. Le nouveau roi de Syrie, Antiochos III, celui qui prit plus tard comme unique surnom le titre de Grand, était un jeune homme d'une vingtaine d'années, actif, ambitieux, et d'une ambition vaniteuse, qui s'étalait au grand jour. Au début de son règne, son autorité était encore bien précaire '. Pendant qu'Achaeos (II) reprenait au roi de Pergame les pro-
« Dame d'Ascher, donne vie à Lysiinaque, le frère des rois, le stratège. L'an vil, Tybi » (Krall, Studien, II, p. 366. Cf. ci-dessus, p. 162, 2). E. Revil- \o\ii{Rev, ÉgypL, I, p. 11, 1) avait traduit srtîqos (stratège) par « Sardique » et, sans souci du titre de « frère des rois », en avait conclu qu'il s'agissait du roi Lysimaque, père d'Arsinoé 1.
1. Cf. répigrauiaie(Anthol. Gr., Append,, 25) où Ératosthène fait allusion au jeune prince (icar^ip 6ti icaiSl ouvï^Cûv), et le commentaire de Wilamowitz, Ein Weihgeschenk des Eratosthenes (Gôtt. Nachr., 1895, p. 15-35).
2. L'hypothèse d'une usurpation consommée au détriment d'un prétendu neveu en bas âge, fils de Séleucos III, usurpation qui aurait motivé les défections des « légitimistes » de l'époque, est aujourd'hui définitivement abandonnée (en dernier lieu, par une rétractation de Niese, Il [1899], p. 679,3), cet Antiochos, mentionné avant Antiochos III dans C/G., 111, 4458, ayant été reconnu (Gutschmid et Wilcken) pour un fils prédécédé d'Antiochos III, nommé après son père dans une inscription de Magnésie (0. Kern, Die Inschr, von Magnesia am Maeander [Berlin, 1900], n* 61), antérieure à sa mort (cf. ciaprès, ch. IX, § 2).