LA GUERRE SOCIALE
substituer leur hégémonie au protectorat délaissé S Ils tenaient moins que jamais à se brouiller avec TÉgypte, car ils venaient d'engager, eux aussi, une guerre, au nom de la liberté commerciale, avec les Byzantins, qui s'étaient avisés de lever des taxes sur les navires sortant du Pont- Euxin (220-219) ^, et ils soutenaient encore, pour les mêmes raisons, leurs correspondants, les Sinopiens, molestés par Mitbridate II. Les belligérants s'étaient mis en quête d'alliances; les Byzantins avec Attale de Pergame, les Rhodiens avec les ennemis d'Âttale, Prusias de Bithynie et Achaeos, le vice-roi d'Asie-Mineure. Achaeos méditait alors ou avait peut-être déjà consommé sa défection ; il avait besoin, lui aussi, d'alliés, et d'alliés plus disposés que les Rhodiens à le soutenir contre Antiochos. Les Rhodiens se chargèrent de négocier pour lui à Alexandrie, et c'est ainsi que les ministres de Ptolémée, bon gré, mal gré, durent se préoccuper un peu de ce qui se passait au dehors.
Guerres de Strie.
Ils ne s'étaient pas mal trouvés, jusque-là d'avoir consacré toute leur habileté aux intrigues de cour. L'orage qui les
1 . Cela ne veut pas dire qu'ils se soient abstenus de tout empiétement. Cf. le traité entre Rhodes et Hiérapytna (Michel, n. 21), par lequel les Rhodiens s'engagent à protéger Hiérapytna contre tout venant, même paaiXsùç -i\ Suviora^, sauf contre les Knosiens et leurs alliés, qui doivent être aussi sous le protec. torat rhodien. Le protectorat égyptien s'étendait encore légalement à Lesbos, où un décret du xoivôv twv Ilptoxicov (Méthymne) porte en tête : pactXsuovToç IlToX8{ia((o Tû IlToXc(ia{(i> xail BcpcvCxsç (Strack, n. 68 = IGIns,, 11, 498), et à la Thrace. Un papyrus de Tebtunis (n. 8) est un bordereau d'avis adressé aux receveurs des tributs de Lesbos. de Thrace, de Carie et de Lycie. Il est daté de Tan IV (probablement d'Épiphane), c'est-à-dire de 202/1 a. Chr.
2. Les Byzantins suivaient l'exemple donné jadis par les Athéniens au temps de Périclès, d'AIcibiade et de Thrasybule. Ils voulaient, par ce moyen, récupérer sur les Hellènes le tribut qu'ils payaient aux Celtes de Thrace, voisins contre lesquels ils avaient imploré vainement le secours des villes grecques.
avait menacés du côté de la Syrie s'était provisoirement dissipé avec mie facilité surprenante, par le jeu des diversions spontanées. Au moment où Antiochos III apprit la mort de Ptolémée Évergète, il se disposait à entreprendre une expédition contre les satrapes rebelles de Médie et de Perse. La disparition d'Évergète et Topinion qu'on avait déjà de son successeur ouvraient des perspectives nouvelles. Antiochos suivait volontiers, h l'époque, les conseils d'un vieux ministre, le Garien Hermias, qui avait été investi d'une sorte de régence par Séleucos III, durant l'expédition où ce prince trouva la mort, et qui avait su se maintenir en crédit sous le nouveau règne. Polybe fait de ce conseiller intime ou grand-vizir un portrait qui rappelle trop celui de Sosibios. Envieux et méfiant, cruel, retors, poltron par surcroit et « ignorant des choses de la guerre », Hermias voulut, au dire de Polybe, garder le roi sous sa main et l'occuper de telle sorte qu'il n'eût pas le loisir de contrôler les faits et gestes de son ministre '. Au lieu de le laisser partir pour l'Orient, Hermias lui conseilla de ne pas compromettre sa dignité et exposer sa vie en traquant des rebelles, besogne réservée à ses généraux, mais d'engager la lutte, roi contre roi, en attaquant Ptolémée en Cœlé-Syrie. Il était « persuadé que cette guerre serait sans danger, à cause de l'indolence du roi susdit». Comme Antiochos, ébranlé par l'avis contraire d'Épigène, n'était qu'à demi convaincu, Hermias fabriqua et présenta au roi une lettre qu'il dit « envoyée par Achaeos », lettre par laquelle le vice-roi d'Asie faisait savoir que Ptolémée lui promettait de l'appuyer vigoureusement, de lui fournir de l'argent et des vaisseaux, s'il voulait prendre le diadème. De cette façon, l'astucieux Garien réussissait du même coup à exaspérer Antiochos contre Ptolémée et — ce
1. Je laisse de côté — n'admettant pas les postulats sur lesquels elles reposent — les conjectures machiavéliques de Droysèn, qui suppose la Carie au pouvoir d'Antigoi^e, le Carien Hermias « dévoué aux intérêts d'Antigone » ou se hâtant de mettre la main sur la CkBlé-Syrie avant qu'Antigone n'eût traité avec Ptolémée au dépens de Cléomène (ci-dessus, p. 282, 1).
PROJETS d'ântioghos iu 295
que Polybe ne dit pas, mais laisse entendre — à rendre ÀchdBos suspect. Polybe n'a pas Thabitude de citer ses sources d'information quand il n'a pas à les réfuter, et son exposé est loin d'être clair. Les intrigues de cour, les conseils de cabinet, sont, en général, enveloppés de mystère ; les historiens choisissent après coup entre les rumeurs diverses qui ont circulé dans le public. Polybe certifie que la lettre d'Achaeos était apocryphe, sans dire si Hermias prétendait l'avoir reçue comme un avis ou interceptée comme preuve d'un commencement de trahison ; et il est possible, après tout, que, avis loyal ou confidence surprise, la lettre fût authentique. En tout cas, TÉgypte avait un intérêt si évident à pousser Achaeos à la défection que l'entente put être supposée véritable avant d'être réelle. On a vu, depuis Hermias, des hommes pour qui l'on invoque l'excuse de la bonne intention fabriquer les preuves d'une trahison qu'ils croyaient accomplie sans pouvoir la démontrer *. Hermias se contentait d'appeler l'attention sur une trahison possible et accélérait par là l'échéance du danger qu'il se vantait de prévoir.
Donc, Antiochos, suivant l'avis d'Hermias, envoya en Orient une armée commandée par Xénon et Théodotos surnommé Hémiolios *, et se prépara à envahir la Cœlé-Syrie. Il prit juste le temps de célébrer ses noces avec Laodice,
1 . La fabrication des lettres fausses tient vraiment trop de place dans l'histoire de cette époque. D'après Polyen (ci-dessus, p. 248, 1), Philadelphe lance des circulaires officielles au nom de Bérénice et de son ûls, morts tous deux ; Molon entraîne dans sa défection ses subordonnés en leur montrant a de fausses lettres du roi », d'un ton arrogant et menaçant (Polyb., V, 43, 5) ; Hermias recommence encore son exploit de faussaire pour perdre Ëpigëne, supposé en correspondance avec Molon (Polyb., V, 50). Qu*on ajoute à cela les déguisements, supercheries, substitutions de vivants aux cadavres et inversement : la scène de Thistoire est machinée comme une scène de théâtre. U y a eu des faussaires, mais aussi des anecdotiers capables d'inventer des faussaires.
2. On suppose (Scbweighseuser) que ce surnom d' « Un et demi » lui venait de sa taille; car Polybe (XXXVn,2, 1) appelle, sans doute pour la même raison, Prusias II 'ï^iAiffuç dv^p xatà t^v ficicpdvciav. Ou bien (C. Mûller), ce surnom assimilait Théodotos à rT;{jLi(iXiov des pirates, comme nous dirions « la Tôle »,
296 CHAP. VIII. — PTOLÉlfÉE IV PHILOPATOR
fille de Mithridate II K Encore ce bref délai suffit-il pour qu'il apprît les revers éprouvés par ses généraux et fût tenté d'aller à leur secours. Mais Hermias intervint encore et garantit qu'un nouveau général en chef {rzpaLvriyoç aÙToxpàTwp), TAchéen Xénœtas, viendrait à bout de Molon. Le roi prit à Apamée le commandement de Tarmée d'invasion et se dirigea sur Laodicée du Liban (été 221). De là, Anliochos s'engagea dans la vallée du Marsyas (un affluent de l'Oronte) « qui coule entre le Liban et l'Antiliban et se trouve de plus en plus resserré par ces montagnes ^ ». Au bout du défilé, que Polybe décrit d'une façon très sommaire, l'armée syrienne se heurta aux deux forts de Brochi et Gerrha, déjà occupés par le stratège gouverneur de Cœlé-Syrie, l'Étolien Théodolos. Bien abrité par les tranchées et palissades dont il avait entouré ses positions, Théodotos laissa les troupes ennemies se morfondre dans les marécages. A la fin, Antiochos renonça à forcer le passage et reprit le chemin d'Antioche, où l'appelaient les nouvelles désastreuses venues d'Orient. II était grand temps d'aviser. Le généralissime Xénœtas s'était laissé surprendre sur les bords du Tigre, avait péri dans une effroyable débandade, et Molon, maître de Séleucie, s'avançait en Mésopotamie. Antiochos réunit tout ce qu'il avait de troupes sous la main et partit en toute hâte pour lui barrer le chemin (fin 221). Ainsi commença pour lui cette série de campagnes victorieuses qui lui permirent de reprendre le titre de Grand- Roi et de garder dans Thistoire, comme surnom distinctif, l'orgueilleux prédicat de Grand ^
1. Je ne sais sur quoi se fonde Th. Reinach {L'Histoire par les monnaies, [Paris, 1902], p. 137), pour dater de 222 le mariage, et pour supposer qu'Achseos épousa la même année une sœur cadette (Laodice IV) de la reine de Syrie (Laodice 111). Achaîos, plus âgé qu'Antiochos, devait être déjà marié, et, dès lors, avec une sœur ainée de la reine.