‹ Histoire des LagidesChapitre 193 sur 258 · Polyb., V · texte numérisé non relu

Polyb., V

dont celui-ci aurait eu tout le bénéfice, et même de le traiter ouvertement en ami. Qu'il le voulût ou non, Achaeos était un collaborateur acquis : les diplomates alexandrins avaient intérêt à rester dans la situation « indécise » qui leur permettrait plus tard de se ranger du côté du plus fort ou du plus offrant.

Cependant, Antiochos avait remporté en peu de temps des succès éclatants, qui avaient sans doute déjoué bien des calculs. Du premier choc, il avait abattu Molon. En face du roi légitime, le rebelle s'était senti perdu *. Il avait reculé, mais Antiochos l'avait rejoint au-delà du Tigre et forcé d'accepter la bataille. Elle ne fut pas longtemps disputée. Dès que les troupes de Molon furent en ligne, son aile gauche passa tout entière à l'ennemi, et ceux qui l'entouraient prirent la fuite. Pour ne pas tomber vivant aux mains du vainqueur, il se tua, et la plupart de ses complices en firent autant. Néolaos, frère de Molon, fuyant à toute bride, alla en Perse trouver son autre frère Alexandre, tua sa mère et les enfants de Molon, après quoi il se donna la mort. Alexandre, saisi d'horreur, imita son exemple. La tragédie prit fin, faute d'acteurs (printemps 220). Le cadavre de Molon, mis en croix à l'entrée dos défilés du Zagros, apprit aux populations que l'on ne bravait pas impunément l'autorité royale. La saison étant encore peu avancée, Antiochos prit le temps de relancer en Médie Atropatène le dynaste Artabazane, qui s'était compromis, peut-être malgré lui, dans l'entreprise de son voisin le satrape de Médie. Artabazane, qui était alors très vieux, fut épouvanté; il fit la paix aux conditions qu il plut à Antiochos de lui imposer. Celui-ci parait s'être contenté de faire reconnaître officiellement sa suzeraineté et de rançonner quelque peu le dynaste.

Antiochos revint d'Orient vers la fin de l'année 220, dé-

1. SuXXoytaifjLtvo; ô MôXwv w; Iitia9a)kt,ç YÎ-jfvtTai xal BÙT)f^pr;9xo^ xoîç dhcoati- Tatç itpô; toù; paaiXtîç ô |jl«6' -fifAlpav x«t xaxi itpdawRov x;v8uvoç (Polyb., V, 52,9).

RETOUR d'aNTIOCHOS III 301

barrasse non seulement de ses ennemis, mais de son incommode tuteur. Le Carien Hermias avait été poignardé en cours de route par des conjurés qui avaient pour complice et ordonnateur du guet-apens le roi lui-même *.

La situation, telle qu'elle s'était modifiée en son absence, était assurément originale. L'Âsie-Mineure ne lui obéissait plus; elle était aux mains d'un rebelle, mais d'un rebelle inquiet, qui regrettait peut-être déjà d'avoir ajouté un titre compromettant à son pouvoir réel et qui vraisemblablement ne se risquerait plus à prendre l'offensive, surtout avec Attale aux aguets sur ses derrières, s'il n'était soutenu par l'Egypte. D'autre part, les Égyptiens, qui étaient restés neutres en apparence, étaient évidemment complices d'Achaeos, et, postés comme ils l'étaient à Séleucie, ils pouvaient causer à Ântiochos de fâcheuses surprises, s'il s'éloignait de sa capitale pour faire campagne en Asie-Mineure. Le plus sûr moyen d'abattre Achaeos ou de l'amener à faire amende honorable était encore de commencer par vaincre l'adversaire masqué qui guettait l'occasion et croyait pouvoir choisir son heure.

Antiochos résolut donc de l'attaquer en Cœlé-Syrie et de le débusquer préalablement de Séleucie. Au printemps de 219, il réunit ses troupes à Apamée et envoya une avantgarde, commandée par le stratège Théodotos Hémiolios, occuper les défilés qui donnent accès en Cœlé-Syrie. Puis, brusquement, pendant qu'on s'attendait à le voir marcher du même côté, il se dirigea avec le gros de ses forces sur Séleucie, qui se trouva investie par terre et par mer. Des intelligences habilement ménagées dans la place abrégèrent la résistance. Après un assaut qui servit à intimider ceux qu'on n'avait pu acheter, le commandant en chef, Léontios, se voyant entouré de traîtres, se hâta de capituler. Ainsi

1. Polyb., V, 56. Polybe, sans pitié pour Hermias, n'a pas Tair de trouver mauvais qu'on félicite le roi, — le roi qui avait attiré à l'écart son ministre, sous prétexte de promenade matinale, ordonnée exprès par le médecin Apollophane, — et que la femme et les enfants d'Hermias soient massacrés & Apamée par les femmes et les enfants de la ville.

finit Toccupation égyptienne de Séleucie, qui, depuis plus de vingt ans, rappelait rhumiliation des Séleucides et les tenait comme bloqués dans leur capitale * .

Maintenant, Antiochos pouvait recommencer avec plus de confiance Texpédition qu'il avait dû abandonner en 221 . De ce côté, ses chances de succès dépassèrent ses espérances. Il ignorait qu'il avait déjà en Cœlé-Syrie un allié sur lequel il n'avait pu compter, un traître qu'il n'eut pas besoin d'acheter et qui s'offrit à le servir uniquement pour venger ses propres injures. Cet allié n'était autre que son adversaire de la campagne de 221, Théodotos TÉtolien. Le fier condottiere avait cru s'être acquis alors quelque droit à la reconnaissance de Ptolémée. Ne rencontrant qu'indifférence et ingratitude, il avait sans doute fait sonner un peu haut ses services. C'était se rendre suspect et se classer ainsi parmi les gens dangereux dont Sosibios avait coutume de se débarrasser par l'assassinat. Echappé à quelque louche guetapens ', Théodotos avait compris d'où partait le coup et qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui en territoire égyptien. Il est même probable qu'il savait sa destitution résolue et son successeur l'Etolien Nicolaos en route pour le remplacer lorsqu'il se décida à appeler Antiochos en Cœlé-Syrie. Il se saisit de Ptolémaïs, fit occuper Tyr par son ami Panaetolos et écrivit à Antiochos, qui était encore à Séleucie, d'accourir en toute hâte, promettant de lui livrer les deux villes qu'on pouvait regarder comme les clefs de la Phénicic et de la Cœlé-Syrie.

En recevant cette invraisemblable lettre, Antiochos hésita un instant ', le temps sans doute de s'assurer qu'elle était

1. Polyb., V, 58. Cf. ci-dessus, p. 262, 2. Polybe fait une description intéressante de Séleucie et des alentours de TOronte, qui charrie à la mer les « ordures humaines )> d'Antioche, et des détails du siège (V, 59-60).

2. T(t> pf<i> )C8xiv8uveux(i(>c : ceci au moment où Antiochos était aux prises avec Molon (Polyb., V, 61, 4), c'est-à-dire dans la première moitié de Tannée 220.

3. noXXf,; diropiaç ^jV xal SuoypTjÇTCa; icXi^pTiÇ ùizkp toO ti -Kpxxtlov xal -nûç Xpfi^xéov hxi Toî; xpoaaYYsXXoijivoiç (Polyb., V, 61, 3).

ANTIOCHOS EN CŒLÉ-SYRIE 303

bien authentique et ne cachait pas un piège : mais il n'était pas homme à tergiverser longtemps. Il fit toute diligence par le chemin le plus court, la vallée du Marsyas. Mais Théodotos Hémiolios n'avait sans doute pas pu déblayer la voie : cette fois encore, l'armée syrienne se heurta aux forts de Brochi et de Gerrha, qui avaient été pour elle, deux ans auparavant, un obstacle infranchissable. Celui de Gerrha fut, à ce qu'il semble, emporté par les assaillants; mais l'autre tenait bon. Pour ne pas perdre de temps, Antiochos laissa devant Brochi le gros de son armée et courut avec ses troupes légères au secours de Théodotos l'Étolien, qui était assiégé dans Ptolémaïs par Nicolaos. Celui-ci n'attendit pas le roi : il manœuvra de façon à lui couper la retraite. Mais Antiochos devina le piège : sans même entrer dans Ptolémaïs, il revint sur ses pas à marches forcées, et, culbutant dans la passe de Béryte les lieutenants de Nicolaos, Lagoras de Crète et l'Étolien Dorymène, il rejoignit son armée, qui avait pendant ce temps enlevé le fort de Brochi. Alors, à la tête de toutes ses forces, Antiochos descendit le long de la côte, fut reçu par Panœtolos à Tyr, par Théodotos à Ptolémaïs, et trouva dans les arsenaux de ces deux ports un matériel considérable, notamment quarante vaisseaux, dont vingt cuirassés (xa':à(ppaxTa) et de haut bord, à quatre rangs de rames au moins *.

Ces rapides succès jetèrent la panique à Alexandrie. Il paraît que Sosibios n'avait su rien prévoir, ou du moins rien préparer. Il avait cru que Molon et Achaeos suffiraient à occuper Antiochos; il avait compté sans la défection de l'Étolien Théodotos, qu'il s'était flatté de faire disparaître à temps. Et maintenant, le Séleucide, maître des plus grands ports du littoral syro-phénicien, à la tête de troupes aguerries et entraînées par l'élan que donne le succès, allait peut-

1. Polyb., V, 62. Les cuirasses des navires de guerre étaient des bordages en bois protégeant les bancs des rameurs. Les prises faites dans les ports phéniciens ne purent qu'accélérer la décadence de la marine égyptienne.

304 CHAP. vin. — PTOLÉMÉE IV PHILOPATOR

être envahir FÉgypte avant qu'on eût le temps de mettre la frontière en état de défense. Pour le coup, Ptolémée sortit de sa torpeur *, et Sosibios, secondé par Agathocle, déploya une activité fébrile. Les forces disponibles furent concentrées à Péluse; des ordres furent donnés pour que, dans celte région, les canaux fussent ouverts aux eaux du Nil et les puits d'eau douce comblés *. En même temps, le roi se transporta à Memphis, qui, dans le cas d'une invasion par terre, était plus menacée qu'Alexandrie et où l'approche de l'ennemi aurait pu faire éclater quelque mouvement dangereux pour la domination des Lagides.

Ces premiers préparatifs suffirent pour intimider Antiochos, qui songeait aux échecs retentissants éprouvés jadis, dans des circonstances plus favorables, par Perdiccas et par Antigone le Borgne '. Il crut prudent de s'assurer d'abord la possession de la Cœlé-Syrie, où il était entré pour ainsi dire sans combat, mais d'où il n'avait pas encore délogé le stratège égyptien Nicolaos. Il perdit du temps au siège de Dora, petite forteresse cananéenne où s'était jeté Nicolaos et qu'il ne réussit pas à prendre ; puis, inquiet des agissements d'Achaeos et voyant venir la mauvaise saison, il prêta l'oreille aux propositions qui lui furent faites en temps opportun par les envoyés de Ptolémée. Il conclut avec le Lagide un armistice de quatre mois, qui devait être, dans sa pensée, le prélude d'un arrangement définitif. Les ambassadeurs égyptiens reportèrent à Memphis l'assurance « qu'il acquiescerait, sur l'ensemble du débat, à toute offre raisonnable » et était prêt à ouvrir les négociations à Séleucie sur

1. C'est ici qu'il faudrait placer Tanecdote que rapporte Lucien {Calumn., 2-4). Ptolémée faillit faire trancher la tête au peintre Apelle (?), comme complice de la trahison de Théodotos à Tyr (ci-dessus, p. 139, 2).

2. Polyb., V, 62 : xà; 8ib>pux3c<; iva9TO|jioOv signifie évidemment aboucher les canaux d'irrigation avec le fleuve, pour les transformer en lignes de défense.

3. Polybe dit formellement : Tf.ç ittl xb nTj^oOatov iiciCo^fiç diclonfi, ce qui n'empêche pas Justin d'écrire : ipsamque Aegyptum adgreditur (XXX, 1, 4) et Lucien d'enchérir, en parlant de la « prise de Péluse », c'est-à-dire de ce que fit plus tard, en 170, Antiochos IV marchant contre Philométor.

NÉGOCIATIONS ET ARMEBfENTS 305

rOronte. C'est là qu'il allait passer l'hiver, laissant en Cœlé- Syrie des garnisons et Théodotos TÉtolien, chargé » du soin de tout * ».

Antiochos donnait tête baissée dans le piège que lui tendaient les ministres du Lagide. Ceux-ci réparaient de leur mieux les fautes passées. Surpris par les événements, ils voulaient avant tout gagner du temps, endormir l'adversaire, l'empêtrer dans la lente procédure de négociations diplomatiques qu'ils sauraient bien compliquer et traîner en longueur jusqu'au moment où, leurs préparatifs terminés, ils pourraient changer de ton et combattre au lieu de parlementer.

Pendant que leurs diplomates allaient solliciter l'intervention officieuse des Rhodiens, des Byzantins, des Cyzicéniens, des Étoliens ', dans le but évident d'embrouiller le litige, et que les ambassades, propositions, contre-propositions, protocoles, circulaient entre Séleucie et Memphis, Alexandrie devenait une vaste caserne où s'exerçaient sans relâche, sous la direction de capitaines expérimentés, des mercenaires enrôlés dans tous les pays d'alentour et des recrues de toute provenance. Polybe fait le dénombrement de ces forces, et nous voyons défiler sous nos yeux les noms des plus fameux condottieri de l'époque, Eurylochos de Magnésie, Socrate le Béotien % Phoxidas l'Achéen, Ptolémée fils de Thraséas, Andromachos d'Aspendos, Polycrate d'Argos, Échécrate de Thessalie, les Cretois Cnopias d'Allaria et Phi- Ion de Knosos, Ammonios de Barca, Dionysios le Thrace.

1. Polyb., V, 66. On ignore absolument ce que fit Achœos en 219. Polybe dit seulement qu' Antiochos voulut hiverner à Séleucie, « parce que Achœos complotait évidemment contre lui et collaborait ouvertement avec Ptolémée ». Sa collaboration se bornait encore à des échanges de vues et des projets.

2. Polyb., V, 63, 5. La guerre entre Rhodiens et Byzantins (ci-dessus p. 293) était déjà terminée sans effusion de sang. Les Byzantins, par peur de Prusias encore plus que des Rhodiens, avaient supprimé la taxe de transit sur le Bosphore.

3. Cest probablement à propos des levées de mercenaires en Béotie, faites à des prix exceptionnels, que Sosibios mérita la reconnaissance des Tanagréens et Orchoméniens (ci-dessus, p. 288, 2).

Tomel. 20

Ce qui est à remarquer, c'est que, parmi les 75,000 hommes environ dont se composait Tarmée réunie à Alexandrie figurent 20,000 Égyptiens organisés en phalange et commandés par Sosibios lui-même, sans compter 6,000 Libyens répartis moitié dans Tinfanterie, moitié dans la cavalerie. C'est la première fois peut-être que nous voyons les Lagides mettre des armes aux mains des indigènes et les former à la tactique gréco-macédonienne. S'il y avait à cela quelque imprudence, la nécessité présente fit passer par dessus les précautions jusque-là observées *.

L'hiver de 219/8 se passa, comme Sosibios l'avait prévu, en négociations infructueuses. Sosibios, installé à Memphis, avait envoyé à Séleucie des ambassadeurs à qui, pour prévenir toute indiscrétion, il cachait les préparatifs faits à Alexandrie. Il présentait des objections tirées du traité préalable intervenu en 302 entre les rois coalisés contre Antigone, traité que les négociateurs syriens déclaraient annulé par le partage définitif de 301, Ptolémée Soter n'ayant pas tenu les engagements en échange desquels la Cœlé-Syrie lui avait été promise '. La discussion ainsi engagée n'avançait pas. A la fin, quand Ptolémée émit la prétention de comprendre dans le futur traité son allié Achaeos, Antiochos s'indigna qu'il fût question de 1' « apostat » et rompit les pourparlers. Sa déception fut grande. Il s'était persuadé jusque-là que la Cœlé-

1. Polyb., V, 63-66. C'est une réorganisation complète de Tarmée égyptienne, caractérisée, entre autres détails, par le fait nouveau de Tarmement de 20,000 Égyptiens groupés en phalange. Mahaffy (History, p. 131-132. The army ofPtolemy IV at Raphia, in Hermathena, X [1899], p. 140-152) veut réservera Vinstruction des recrues indigènes ce que Polybe dit de Tensemble : xaxà yivi\ xal xoiO' ■^Xixfov 6ic^6vTcc(V, 64, 1). Comme on enrôle indifféremment les Égyptiens sans distinction de castes ({jLdfx^t^o^ ^^ civils), il propose de lire : [où] xaxà yévj\, [i)Jià] xaO' -^Xixbv. 11 pense aussi que le texte de Polybe « bas been confused by the excerptor » (bien que le V* livre ne soit point en extraits), et qu'il n'y avait pas deux phalanges, Tune de mercenaires (V, 65, 4) et une d'Égyptiens (V, 65, 9), mais une seule, celle qui s'est battue à Raphia. II réduit en conséquence les effectifs de l'infanterie, ramenée à 50,000 hommes, et de la cavalerie. Je ne me sens pas qualité pour repétiir ainsi le texte de Polybe.

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