DÉVOTION BACHIQUE DE PHILOPATOR
fauder pour le construire un chantier dans lequel il était entré, dit Thyperbolique narrateur, autant de bois que dans cinquante quinquérèmes, et on fut obligé de creuser un canal à pied d'œuvre pour le lancer à la mer. Plus gigantesque encore et surtout plus somptueux était le palais flottant ou « thalamège » que Philopator avait fait construire pour promener sa voluptueuse personne et sa cour sur le Nil. Salles de festin, chambres à coucher, portiques, galeries servant à la promenade, profusion de bois précieux, d'ivoire, de bronze doré, de tapis et tentures de toute sorte, tel était ce chefd'œuvre de la science et de l'art mis au service d'un maniaque. Il est bon toutefois d'avertir que nous avons affaire ici au témoignage de Gallixène de Rhodes, le même qui a déjà mis notre foi à une si rude épreuve en décrivant la « pompe » de Philadelphe, ou plutôt, dans le fragment que nous possédons, la partie dionysiaque de la susdite procession.
Il se peut que Gallixène ait décrit le thalamège à la suite, et que cette espèce de palais flottant ait été aussi destiné à des processions bachiques d'un genre inédit. Dans la cervelle bourdonnante d'un roi désœuvré, le culte de Dionysos devint une sorte d'obsession, qui prêtait à rire, car on savait le fidèle toujours plein de son dieu. C'est évidemment la chronique populaire qui a fourni la partie anecdotique de la biographie en plusieurs livres écrite par Ptolémée fils d'Agésarchos et intitulée Histoires concernant Philopator *. Ptolémée, en dépit de ses crimes, n'était pas assez craint pour échapper par la terreur au ridicule, et l'esprit caustique des Alexandrins dut se donner libre carrière. Le surnom de « Dionysos ' » — que reprit oflSciellement son descendant et
1. Ilepl t6v <l>iXo7cdftopa bxopCai (ap. Athen., VI, p. 246 c. X, p. 425 e-f [citation du iiio livre]. XIIÏ, p. 577 f. 578 a). Cf. Polyb. ap. Athen., VI, p. 251 e. XIIÏ, p. 576 f.
2. nToXepiaioc Ô' ô téxapToç Atovuaoç ixaXtXxo (Clem. Alex., Protrepi, p. i6 Sylb.). riXXoç, ô <ï>iXoitaTwp IlToXcfxaTG; * 5tà tô çuXXa xtaçou xotTtfftîxBat «ç ot rdEXXot (Etym. M., s. v.). Ptolemaeum Philopatorem, qui Ti*yphon cognominatus est (Plin., VII, § 208. Cf. ci-dessus, p. 283,2). Après Ptolémée Aulète, Antoine prit aussi les allures d'un nouveau Dionysos (Vell., II, 82).
imitateur Ptolémée (Aulète) « Néos Dionysos » — n'était pas pour lui déplaire ; mais on lui donnait aussi les sobriquets moins respectueux de « Galle » et de « Tryphon ». Philopator s'était fait faire une généalogie qui le faisait descendre authentiquement de Dionysos : il avait mis en tète des tribus alexandrines la tribu Dionysia, subdivisée elle-même en dèmes dont les éponymes étaient pris dans les légendes dionysiaques ^ Enfin, il avait fondé en Thonneur de son ancêtre divin des réjouissances ou plutôt des ripailles populaires. Ératosthëne, qui avait vu de près toutes les ignominies du règne et qui vécut assez longtemps pour écrire une sorte d'éloge funèbre de la reine martyre, racontait qu'un jour Arsinoé, voyant un individu porter des rameaux verts, demanda à cet homme quelle était la fête du jour. Apprenant que c'était la « fête de la Bouteille » (Xayuvo<popia), dont la dernière cérémonie était une buverie universelle en plein air, elle ne put cacher à ses familiers le dégoût que lui inspiraient ces malpropretés par trop démocratiques et la honte qu'elle en éprouvait pour la dignité royale *. C'est la seule occasion que nous fournissent les textes de voir passer dans le fond de la scène la figure mélancolique de la délaissée et d'entendre ses propres paroles, recueillies par le vieillard qui, n'ayant pu la protéger, voulut au moins venger sa mémoire.
i. Généalogie confectionnée par Satyros, latop&v xoùc Si^piouc 'AXt^ovSpiwv (Tbeoph., Ad Autolyc, II, p. 94 = FHG,, III, p. 164-165). Le point de départ était déjà indiqué dans Tinscription d'Adulis (ci-dessus, p. 261, 1). Démes : Althéis, Dejaniris, Ariadnis, Thestis, Thoantis, Euanthis, Maronis. Cf. G. Lumbroso, Di un fr, di Satiro sui demi alessandrini e di una riforma di Filopalor (Rie. Alessandr., III, § 3). M. Strack, Inschr. aus der Zeit der Ptolemaier (A th. Mitth., XIX [1894], p. 220-225 : n. 2).
2. Mahaffy {Empire, p. 161) attribue le fait à Arsinoé Philadelphe. Je ne doute poin^ pour ma part, qu'Ératosthène, iv Ttj) éiriYpaçoiiivo) 9vyfpi[L\xoLxi 'Apatvd-n (ap. Athen., VII, p. 276), ait parlé d' Arsinoé Philopator. Précepteur de Philopator (ci-dessus, p. 284, 1), il survécut environ dix ans à son élève, et il dut avoir à cœur de justifier l'institution, faite sous le règne suivant, d'un culte expiatoire d'Arsinoé Philopator (ci-après, p. 349, 2). C'est à luimême que s'adresse Arsinoé (é(x6Xé<J'*»a 'ïcpoç -fijAS;), à lui qui n'avait guère plus de cinq ans À la mort d'Arsinoé Philadelphe*
philopâtor et le culte dynastique 329
La dévotion bachique, qui était comme une combinaison des initiations et orgies mystiques avec le culte de Sérapis *, entre pour une part dans les préoccupations qui firent de Philopâtor un réformateur religieux. Sa sollicitude s'éjtendit à la religion indigène, pour laquelle il se montra grand bâtisseur de temples '; mais elle s'appliqua surtout à l'extension et réorganisation du culte dynastique sous ses deux formes, égyptienne et grecque. On peut dire que nul ne prit plus de souci de resserrer l'union du trône et de l'autel. Jusque-là, les Ptolémées laissaient le clergé indigène célébrer leur filiation divine conformément au protocole pharaonique ; mais ils n'avaient pas jugé à propos de transporter ces formules ampoulées dans les documents de langue grecque, où elles risquaient de paraître ridicules. Un papyrus récemment découvert montre que l'introduction du protocole égyptien dans les rédactions à l'usage des Gréco-Macédoniens remonte au règne de Philopâtor ^ Le roi se préoccupait évidemment de renforcer le culte dynastique sous ses deux formes, égyptienne et grecque. C'est lui qui combla, en l'an VIII de son règne (214), la lacune laissée dans le canon alexandrin par l'absence du couple des « dieux Soters * ». En même temps, il donna au culte du Soter à Ptolémaïs une liturgie régulière en instituant un flamine desservant, qui fut à la fois le prêtre du dieu Soter et des dieux Pliilopators '.
1. Les dédicaces associant les dieux Philopators à Isis et Sérapis sont relati- Tement fréquentes sous ce règne (Strack, nn. 56. 57. 58. 66).
2. A Louqsor (Thèbes), son cartouche figure sur plusieurs édifices décorés ou réparés par lui : il bâtit sur l'autre rive le T. de Dér-el-Médineh. A Edfou (Apollinopolis), il continue la construction du T. commencé par Évergète : de même à Assouan (Syène), à Philœ, à Dakkeh (Pselcis).
3. U. Wilcken, Eine àgyptische KÔnigstilulatur in griechischer Ueberselzung (Archiv fur Papyrusforschung, I, 3 [1901], p. 480-484). Jusqu'ici, le premier exemple connu était fourni par la pierre de Rosette (196 a. Chr.).
4. Cf. E. Beurlier, De divinis honoribvs, etc., p. 60. Dans le décret de Canope (ci-dessus, p. 268), Ptolémée Soter et Bérénice I sont déjà appelés « dieux Soters» par les prêtres égyptiens ; mais ils n'ont point de place dans le canon alexandrin, qui figure en tête du document.