RÉPRESSION DES TROUBLES INTÉRIEURS
La dynastie, qui jusque-là avait pris à tâche de maintenir le clergé dans un état de dépendance et entendait régner par droit de conquête, sentait maintenant le besoin de s'appuyer sur ceux qui représentaient réellement et tenaient par toutes ses fibres la conscience nationale. Les circonstances étaient critiques, en effet. L'Egypte avait perdu ses possessions au dehors, et elle était encore travaillée au dedans par des révoltes qui mettaient en conflit le patriotisme égyptien avec la dynastie étrangère. Cette agitation, qui avait commencé sous Philopator, tendait à devenir un mal chronique. L'an I" d'Épiphane (204), des troupes avaient été envoyées de Thèbes à Ombos (( dans les régions supérieures, loi*s des troubles survenus sous le dieu Epiphane ' ». Les rebelles de la Haute- Egypte s'étaient donné des rois indigènes ', qui avaient probablement des accointances secrètes avec la puissante corporation des prêtres de Thèbes, jaloux de la primauté reconnue à leurs confrères de Memphis. Les rebelles du Delta, mieux protégés par la configuration du pays, étaient plus dangereux encore. Il fallut un siège en règle pour les déloger de Lycopolis, leur quartier général; on n'en vint même à bout qu'en entourant la ville d'une digue pour arrêter l'inondation du
OTav tîc -îi^txîav I^Owaiv, dwaxXr.tifipta (XXVIII, 10, 8). V-f^kma (quatorze ans?) avait été avancée (oOSIicb) {liv rri; :f|).ix(aK xatTsicsiYoC9T,c) pour Epiphane, qui, s'il est né en octobre 209 (ci-dessus, p. 321;, avait à peine 12 ans en 197. Il n'y a pas de raison pour confondre les àvaxXT,T^ptx, qui, comme le dit Mahaffy (Hisiory^ p. 151), ont dû être une cérémonie alexandrine, avec TivOpovi(T{jL($ç, ou prise du pschent à Memphis, cérémonie qui était obligatoire to7< paçiXsCotç x«Tà ToOç Alyuirtiwvvôixou; (Diod., XXXllI, 13). Il est probable que Ptolémée Epiphane fut le premier des Lagides qui consentit à laisser légitimer son autorité par le sacre sacerdotal.
1. Elç Toùç d^u) TÔicouç iv tÇ ytvojjLévTi tapût/Ti éicl toû icatpôç twv pat9i^é(<>v (Philométor et Évergète II) 6eou *Ei:t;pavouç (Pap. Taurin., 1, p. 5, 27 Peyron).
2. Anchmachis et Hermachis, d'après Revillout (Rev. Egyptol., III [1883], p. 5), noms lus d'abord Anxtu et Hor-sat (Brugsch, Z. f, Aeg. Spr.^ 1878, p. 43-46). C'est une exagération que de parler alors de Thébaïde indépendante. Ces roitelets étaient des chefs de bande qui pouvaient inquiéter, mais non dominer la Haute-Egypte. Ou bien encore, c'étaient des rois éthiopiens empiétant sur la frontière égyptienne (J. Krall, Stud, z. Gesch, d. ait. Aeg,, II, 3 [SB. d. Wien. Akad., 1884], p. 369, 2).
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Nil, qui eût sauvé les assiégés. Effrayés de cette ténacité, « les dynastes des Egyptiens se livrèrent à la merci du roi. Il les traita fort mal et encourut par là bien des dangers * ». La pierre de Rosette nous apprend en quoi consistèrent ces mauvais traitements. Le menu fretin fut passé au fil de Tépée, et les chefs furent exécutés à Memphis. Le vainqueur, exaspéré par une longue défense, se montra cruel, et les survivants, n'espérant plus de clémence, puisèrent dans leur désespoir une énergie nouvelle. De là, l'observation de Polybe, qui, en politique, apprécie toujours les actes par leurs conséquences.
L'exécution des chefs rebelles dut être la préface ou le complément de l'imposante cérémonie du sacre et comme l'affirmation de la puissance royale enfin puisée à sa source, dans les purifications, aspersions, consécrations et investitures symboliques de toute sorte savamment graduées par les prêtres de Phtah, et dans les embrassements du dieu luimême accueillant son fils, son hypostase vivante, en colloque secret au fond de son temple. C'était un hommage rendu, et fort à propos dans la circonstance, à la religion nationale ; un acte significatif, presque une amende honorable, de la part d'une dynastie qui avait tenu jusque-là à garder son caractère exotique et à n'accepter l'investiture religieuse que sous forme de fiction légale. Maintenant, le clergé, auquel elle ne reconnaissait que des devoirs, rentrait en possession d'un droit. On vit revivre les anciens usages
1. Polyb., XXIII, 16, l=ftXXI, 19 Dindorf. Niese (II, p. 405) soude à ce passage ce qui suit (le supplice des chefs capturés par Polycrate en 186 : ciaprès, p. 396) et met le tout sous Philopator. C'est sans doute une simple inadvertance. [Je m'aperçois qu'elle est maintenant rectifiée dans le tome III, p. 86. Polycrate y est signalé comme Tauteur de la répression de 197, et l'auteur ajoute : « Polybios erzfthlt davon unter 186/5 v. Chr. bei Gelegenheil des spâtercn Aufstandes •] . Toutefois, le contexte semble indiquer que cette rigueur imprudente fut aussi l'œuvre de Polycrate. Polybe, qui la blâme, ne trouve rien à reprendre dans le gouvernement d'Aristomène (ci-après, p. 388). Le détail concernant l'inondation permet de placer la prise de Lyco* polis vers le mois de septembre 197.
SACRE Dt ROt A MEMPHIS 367
elles minutieuses formalités du rituel pharaonique s'accomplir à la lettre. Le décret sacerdotal de Tannée suivante a soin de mentionner que le monarque a pris le Pschent suivant les rites « lorsqu'il est entré dans le temple de Memphis pour y accomplir les cérémonies prescrites pour la prise de la couronne » ^ En dehors des traditions pharaoniques, que nos égyptologues retrouvent dans les vieux textes et que Ton suppose applicables de tout point à Tépoque ptolémaïque, nous n'avons pour nous renseigner qu'une élucubration bizarre d'un scoliaste de basse époque. Si suspecte que soit la compétence de ce grammairien inconnu, il se pourrait qu'il nous ait conservé une addition faite aux formules antiques et faite précisément pour annuler à tout jamais la réforme du calendrier, que Ptolémée Évergète avait voulu imposer aux théologiens au nom de la science en 238. La cérémonie s'accomplissait, dit le scoliaste, « dans le temple de Memphis en Egypte oii la coutume était d'octroyer le trône royal aux rois qui commencent à régner. C'est là qu'ils sont initiés aux rites sacrés. D'abord, dit-on, le récipiendaire vêtu d'une tunique doit porter avec révérence un joug au taureau que les Égyptiens appellent Apis et considèrent comme le plus grand dieu ; et on le conduit dans chaque rue, pour montrer que les princes savent travailler, ce qui est la
1. Pierre de Rosette, lig. 44 (ci-après, p. 375). C'est la partie finale de ia cérémonie, celle qui portait le nom de « royale montée » (Bessouton); tandis que la prise des couronnes, celle qui a eu lieu une première fois, sans doute par fiction légale, le 17 Paophi (lors de l'association au trône) et est censée se renouveler à chaque anniversaire, est la cérémonie initiale, le « lever royal » (êouton Khâ). Dans le décret de Canope (lig. 4), les prêtres, fidèles à leurs invariables théories, ont aussi présupposé le « lever royal » au 25 Dios, comme ils ont maintenu la qualité de « sœur >» à réponse d'Évergète. J'emprunte tout ce que j'ai appris de ces arcanes à l'ouvrage récent de M. Alexandre Moret, Du caractère religieux de la Royauté pharaonique, complété par Le Rituel du culte divin jowmalier en Egypte (Annales du Musée Guimet. Paris» 1902), et aux obligeantes communications du même auteur. Le chapitre III (pp. 75-113) est consacré spécialement au «• couronnement de Pharaon par les dieux ». Voy., dans les dissertations de Letronne, les débats sur la prétendue fixation du sacre des rois à i'équinoxe de printemps, conjecture suggérée par la date du décret de Memphis*
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condition humaine, et ne doivent pas abuser avec cruauté de ceux qui sont au-dessous d'eux. Ils sont conduits par le prêtre dlsis en un lieu qui est appelé aSuTo^ et s'obligent par serment à n'intercaler ni mois, ni jour, et à ne pas changer un jour de fête, mais à achever les 365 jours, comme il a été établi par les anciens. Ensuite, on leur impose un autre serment : c'est de conserver et acquérir de la semence par terre et par eau. Alors enfin, le diadème est posé sur leur tète et ils sont maîtres du royaume des Égyptiens ' ».
Nous ne nous attarderons pas à l'exégèse de ce morceau informe et anonyme, de langue barbare et d'érudition naïve. Il nous suflBt d'y relever, dans le serment concernant le calendrier, l'attestation de la victoire du clergé, exigeant de la royauté le respect des traditions nationales. On en trouve bien d'autres preuves dans le document célèbre que nous allons citer, la « pierre de Rosette », pierre angulaire et fondement longtemps unique de l'égyptologie moderne ^
Le sacre du roi, quelque peu hâté par les nécessités du moment, n'avait pas eu peut-être tout l'éclat et le retentissement qu'il eût fallu donner à cet acte mémorable. Mais les
. 1. Schol. German., p. 408-409 Eyssenhardt. Je traduis Librement le jargon du scoUaste, en accommodant par la leçon abutantur le passage inintelligible : ut humanae necessitatis, crudelius quae sub eis sunt ampulanlur. 2. Inscription trilingue (hiéroglyphique, démotique, grecque), sur basalte noir, trouvée à Rosette (ancienne Bolbitine) en 1199 par le capitaine Bouchard, officier de Bonaparte, abandonnée aux Anglais en 1801, actuellement au British Muséum. C'est elle qui a révélé à ChampolUon (dit le Jeune, pour le distinguer de son frère atné Champollion-Figeac) la valeur des caractères hiéroglyphiques et lui permit d'interpréter l'égyptien par le copte (1824). Depuis, les trois textes ont été plusieurs fois reproduits et traduits : le grec par Ameilhon, Heyne, Letronne, Lenormant; l'hiératique par H. Brugsch {Inscr. Roseti. hieroglyphica, Berlin, 1851), le démotique par E. Revillout {Chrestom. démoi.^ pp. 1-61 ; cf. m-209. Paris, 1880). Le grec est reproduit en dernier lieu par Mahaffy {Empire, p. 316-321) et Strack (p. 240-244), d'après Letronne {FHG., I, Suppl. = Recueil, 1, p. 241-332 = Œuvres choisies, I, 2, p. 255-360, texte, traduction et commentaire), dont nous donnons ci-après la traduction française. La découverte du décret de Canope (ci-dessus, p. 267-272) a permis de constater une différence notable entre les deux documents et de présumer que le texte grec, probablement l'original dans le décret de Canope, n*est plus qu'une traduction du démotique dans le décret de Memphis.