II
Ptolémée sous Antipater (321-319)
Pendant qu'Antipater ramenait en Macédoine la famille royale et qu'Antigone se lançait à la poursuite d'Eumène, Ptolémée se préparait à profiter des circonstances. L'Egypte ne pouvait devenir une puissance maritime sans la possession des ports de la côte phénicienne et des bois de construction du Liban. La Syrie avait été, des siècles durant, et devait rester la pomme de discorde entre les souverains de l'Egypte et ceux de l'Asie antérieure. Apparentée par la race et la langue à la grande famille araméenne *, elle se rattachait par ses affinités naturelles aux empires asiatiques; mais les Pharaons d'autrefois avaient, comme allait le faire leur successeur, saisi les occasions de mettre la main sur cette riche proie.
Sous les faibles successeurs du grand Saryoukin de Babylone, l'Egypte, débarrassée des llik-Shous ou Bédouins qui l'avaient longtemps assujettie, franchit ses frontières avec Thotmès P' (XVIIP dynastie) et les poussa du côté du Nord. Les Syriens payèrent tribut, de gré ou de force, à Thotmès P' et Thotmès IL Thotmès III (entre 1560 et 1530 av. J.-C), le
1. Le nom de Syrie, qui n'est pas le nom indigène (Aram), est un souvenir de la domination assyrienne. II s'appliquait aussi bien à la Cappadoce assyrienne (Leucosyriens) qu'à la Syrie « noire », 2ûpot jxiXaveç (Strab., XII, p. 544. XVI, p. 737), comprise entre le golfe d'Issos et Péluse.
Là SYRIE AU TEMPS DES PHARAONS 29
vainqueur de Megiddo et de Kadesb, passa sa vie à écraser des révoltes sans cesse renaissantes, et cet état violent persista sous ses successeurs, non moins belliqueux que lui, Amenhotep (Aménophis) II et Thotmès IV. Ces conquêtes, qui ne visaient qu'à exploiter les vaincus et non à les assimiler, Quêtaient jamais assises. La Syrie profitait des alternatives de vigueur et de lassitude pour échapper à ses maîtres : elle s*émancipa durant les guerres civiles déchaînées en Egypte par le schisme religieux de l'apostat Amenhotep IV (Khouen-Aten) *. Les Pharaons de la XIX* dynastie, les Séti et les Ramsës, occupèrent plus solidement que leurs prédécesseurs un domaine plus restreint, la Syrie méridionale, abandonnant le Nord aux indomptables Khétas '. Ramsës II, après une offensive qu'il dit avoir été victorieuse, signa un traité de paix avec Khitisar, le roi des Khétas (en 1314), et épousa sa fille. Sous ses successeurs, l'Egypte paraît avoir traversé une nouvelle période d'anarchie : elle est envahie à son tour par une coalition de bandes asiatiques, et on entend parler d'un Syrien rapace et impie, Arisou, qui aurait imposé un tribut au peuple égyptien.
. C'est probablement durant cette époque troublée que les Israélites s'échappèrent de l'Egypte et plantèrent leurs tentes au milieu des tribus araméennes affranchies du joug pharaonique. L'Egypte se ressaisit pourtant : elle eut même sous
1. On a trouvé en 1887-1888, à Tell-el-'Amarna, la correspondance officielle, en langue assyrienne, des fonctionnaires syriens avec Aménophis III et Aménophis IV. Cf. H. Winckler, Der Thonlafelfund von EUAmama^ Berlin, 1889-1890. Die Thontafeln von TelUel-Amama, Berlin, 1896.
2. On ne sait si c'est Horemheb (Harmhabi) ouRamsés 1" (XVIIl« dynastie) qui abandonna la Syrie du N. au roi khéta Sapaloulou, cession confirmée par Séti I«r. La capitale des Khétas, Héthéens ou Hittites, était probablement Karkhemish sur l'Euphrate (cf. Maspero, De Carcfiemis oppidi sUu, Paris,
• 1872) : leur empire s'étendait au S.-O. sur la Cilicie et le bassin de TOronte. On a découvert tout récemment, à Tell Ech Chihdb au S. de Damas, une stèle de Séti W, qui fait preuve de la domination égyptienne sur cette région (Clermont-Ganneau in C.-i?. de VAcad. des Inscr., 18 oct. 1901, p. 621). Cf. C. Fossey, Quid de ïïethaeis cuneatae liUerae nobis tradiderinl. Paris,
30 CHAP. II. — PTOLÉMÉE SATRAPE d'ÉGYPTE
Ramsès III (XX* dynastie) un brusque mouvement d'expansion qui porta les armées égyptiennes jusqu'à TEuphrate et fit crouler TËmpire hittite. Après, c'est une nuit de six siècles, éclairée çà et là par les traditions juives qui vantent la puissance de David et de Salomon, ou parlent d'alliances et de conflits entre les rois de Juda ou d'Israël avec les Pharaons. On rencontre parmi les femmes de Salomon une fille d'un roi de Tanis (XXP dynastie). SheshonkI" (XXIP dynastie) fit la guerre au roi de Juda Roboam et prit Jérusalem ; mais on ne voit pas qu'il ait eu d'autre but que de faire main basse sur les trésors de Salomon. Redevenue indépendante et fractionnée en petits États, la Syrie excita les convoitises des Assyriens. Depuis le règne d'Assour-nazir-habal (ix* siècle), elle recommença contre les farouches souverains de Ninive la lutte qu'elle avait si longtemps menée contre les Pharaons. Les rois d'Egypte soutiennent parfois les Syriens contre leurs voisins de l'Est, mais avec l'arrière-pensée de reprendre possession du pays pour leur propre compte. Cette tactique leur réussit fort mal, tant qu'ils n'eurent à opposer aux Assyriens que des milices indigènes. Sabako (XXV dynastie), battu à Raphia par Sargon, dut payer tribut au vainqueur. Sanherib, après avoir dévasté la Palestine, allait envahir l'Egypte lorsque son armée, comme plus tard celle de Perdiccas, hésita et se débanda devant Péluse. Enfin, Psammétik P** (XX VP dynastie) trouva dans les mercenaires grecs, cariens, lydiens, des soldats capables de tenir tète aux Assyriens. Non content d'enrôler des mercenaires grecs, ce roi philhellène attira les Grecs dans le Delta et entreprit, trois siècles avant Alexandre, de greffer sur la vieille souche égyptienne une civilisation mixte qui utiliserait les aptitudes spécifiques des deux races. Son fils Nécho voulut avoir une forte marine, sur la Mer Rouge et sur la Méditerranée, et reprit en conséquence les projets de conquête depuis longtemps abandonnés. En Syrie, il ne rencontra de résistance qu'à la frontière du royaume de Juda. Josias fut battu et tué