DE PAIX ENTRE LES COALISÉS ET ANTIGONE
le gouverneur de Cyrène, Ophellas, fit défection (3 12)* ; c'était un ennemi de plus et TÉgypte exposée du côté de Fouest. Toutes les espérances de Ptolémée étaient déçues et ses projets s'écroulaient. Le vainqueur de Gaza en était réduit à trembler pour la possession même de l'Egypte, que ni Lysimaque, ni Gassandre ne l'aideraient à défendre.
Opiniâtre quand il le fallait, Ptolémée savait aussi se résigner à propos, c'est-à-dire avant d'y être contraint. S'il eût été de tempérament plus aventureux, il aurait pu se rassurer en voyant Antigone s'engager dans des querelles inopportunes avec les Nabatéens. Peut-être ne sut-il pas que Séleucos donnait beaucoup d'inquiétude à Antigone, qui fit faire par son fils Démétrios une pointe rapide, victorieuse mais inutile, sur Babylone; mais il aurait dû tout au moins ne pas se désintéresser aussi complètement du sort de son allié. Quoi qu'il en soit, et de quelque côté que soit venue l'initiative des négociations, Ptolémée et Prépélaos, plénipotentiaire de Gassandre et Lysimaque, conclurent en 3H avec Antigone un traité de paix dont Diodore énumère ainsi les clauses. « Gassandre garderait la stratégie d'Europe jusqu'à la majorité d'Alexandre, fils de Roxane; Lysimaque était reconnu pour maître de la Thrace; Ptolémée, de l'Egypte avec les villes limitrophes de la Libye et de l'Arabie. Antigone serait le stratège de l'Asie entière, et les Hellènes étaient déclarés autonomes *. » Il est presque superflu d'a-
1. Cette défection d'Ophellas est une hypothèse de Thrige (p. 214), fondée sur Texpression dicdaravic Kup^jv-r^; dans Pausanias (I, 6, 8) et la conduite ultérieure du rex Cyrenarum Aphellas (sic), qui spe improba regnum totius AfHcae amplexus societatem cum Agathocle pei* legalos Junxerat (Justin., XXII, 7, 4. Cf. Gros., IV, 6, 29). Elle est généralement acceptée et ne me paraît pas ébranlée par les objections de Gercke {Alexandrin, Studien^ in Rhein. Mus., XLII [1887], p. 262 sqq.). Il est possible qu'Ophellas ait pris le titre de roi, ne fût-ce que pour complaire aux Cyrénéens, qui tenaient surtout à ne pas dépendre de TÉgypte.
2. Diod., XIX, 105. Antigone paraît avoir attaché quelque importance à cette dernière clause, qui, loyalement observée, devait surtout gêner Cassandre. Voy. la circulaire adressée aux habitants de Scepsis (Munro, A lelter from Anligonus lo Scepsis, 31i B. C. in Joum, ofHelL Sludies, XIX [1899],
54 CHAP. II. — PTOLÉMÉE SATRAPE d'ÉGYPTE
jouter que chacun des contractants espérait lier les autres en se réservant de déchirer le traité le jour où il y verrait avantage. Ptolémée renonçait à la Syrie qu'il ne possédait plus; Gassandre était décidé à ne pas laisser arriver à sa majorité le fils de Roxane, qui fut aussitôt après assassiné par ses ordres, ainsi que sa mère ; et Antigone s'applaudissait de la facilité avec laquelle les alliés, trompés probablement sur le véritable état des choses en Extrême-Orient, avaient abandonné Sé]eucos '. Maintenant, il était libre de traquer ce dernier adversaire, dont il comptait avoir facilement raison. Séleucos était probablement rentré à Babylone aussitôt que Démétrios en était sorti, mais on ne supposait pas qu'il eût l'habileté et le courage déployés autrefois par Ëumène.
En achevant par un crime l'extermination de la famille d'Alexandre *, Gassandre avait brisé le seul lien qui rattachât encore officiellement les unes aux autres les diverses parties de l'empire. Maintenant, l'hégémonie de Polyperchon n'a même plus la valeur d'une fiction légale : les satrapes sont virtuellement rois dans leurs domaines respectifs, et nulle part plus qu'en Egypte, où le patriotisme et la tradition monarchique réclament également l'autonomie. Là, c'est bien une ère nouvelle, l'ère des Lagides, qui commence'.
p. 330-340. Dittenberger, Zum Brie f des Antigonos an die Skepsier, in Hermès, XXXVI [<901], p. 450). Kœhler in SB. der BerL Akad,, 1901, p. 1057 sqq.
1. Niese (I, p. 304) trouve invraisemblable que les trois alliés aient abandonné Séleucos, mais il admet qu'Antigone refusa de reconnaître ses droits par stipulation écrite. Il y aurait eu pour Séleucos armistice sous-entendu, en attendant la majorité d'Alexandre IV. C'est une soluUon boiteuse, démentie par les faits.
2. 11 ne restait plus qu'un bâtard, Héraclès, fils de Barsine, qui fut assassiné, peu après, par Polyperchon (ci-après, p. 59).
3. Depuis EckheI(IV, 9. Cf. S. Poole, Ptolemies, p. lxxiv sqq.), on appelle communément « ère des Lagides » une ère partant de la prise de possession de rÉgypte (323), donc identique à Tère iicô -rfiç 'AXeÇdtvSpou xe^uTfi;. Mais J. N. Svoronos [Les monnaies de Plolémée II qui portent date, Rev. Num. Belge, 1901, p. 55) a constaté que Ptolémée III et Ptolémée IV ont frappé des monnaies d'après une ère commençant en 311/0, Tan I de Ptolémée successeur du jeune Alexandre IV. Cest là proprement Tère des Lagides.
EXTINCTION DE LA FAMILLE d'aLEXANDRE 55
Mais les acteurs de Thisloire n'ont pas immédiatement conscience des conséquences futures de leurs actes, et les systèmes minés par la logique ne s'effondrent pas tout d'un coup. Du reste, parmi les potentats de Tépoque, il y en avait on qui, après avoir poussé au démembrement de l'empire, voulait maintenant en reconstituer l'unité à son profit. Antigone comptait bien ressaisir le sceptre d'Alexandre.