‹ Histoire des LagidesChapitre 52 sur 258 · PTOLÉMÉE RECOUVRE CYRÈNE · texte numérisé non relu

PTOLÉMÉE RECOUVRE CYRÈNE

naïque son beau-iils Magas, fils de Bérénice, avec une armée. Gyrène parait s'être soumise sans résistance. La malencontreuse expédition d'Ophellas avait épuisé ses forces \ et elle était rassurée contre les représailles par le caractère et l'intérêt bien entendu du Lagide. Depuis lors, Magas resta préposé au gouvernement de la province, où la prospérité rentra avec Tordre *. Il est probable que Ptolémée, pour remplir les yides et avoir dans la place des amis sûrs, favorisa l'immigration des Juifs, qui formaient plus tard environ le quart de la population de Gyrène.

Au printemps de 307, on sut enfin à quelle combinaison s'était arrêté Antigone. Son fils Démétrios partit d'Éphèse à la tête d'une superbe flotte de 250 voiles % bien pourvu d'hommes et d'argent, et cingla droit sur le promontoire de Sounion. Quelques jours après, il entrait au Pirée, et, après avoir expulsé la garnison macédonienne, il proclamait Athènes libre, annonçant qu'il était chargé par son père d'affranchir de la même façon toutes les villes de la Grèce. Antigone tenait les promesses qu'il avait faites en 315 aux Hellènes. Il allait refouler la Macédoine au nord des Ther-

1. Diodore (XX, 41) dit qu'Ophellas emmena de Cyrène plus de vingt mille hommes, dont beaucoup avec femmes et enfants, « de façon que Tarmée ressemblait à une colonie » .

2. Pausan., I, 6, 8. Cf. Thrige, p. 217-219. Droysen, II, p. 392, 1. A. Gercke, Alexandrin. Studien, I. Ueber die Regierungszeit des Magas von Kyrene (Rh. Mus.,XLII [1887], p. 262-275). On a édifié bien des conjectures sur un texte d'Agatharchide (ap. Athen., XII, p. 530 b) où il est dit que Magas « régna » (paatXgudavxa) cinquante ans à Cyrène. Au lieu d'admettre qu'Agatharchide a compté en bloc toutes les années que Magas a passées à Cyrène, on veut que Magas ait été « roi » tout de suite, avant Ptolémée luimême, ou que, fait roi plus tard (vers 300 suivant Gercke), il ait encore vécu cinquante ans de « règne », auquel cas il aurait été trop jeune pour conduire une expédition en 308, etc. 'C'est avec cette exégèse pharisaïque qu'on a embrouillé pareillement, et pour le même motif, l'histoire d'Eumène I*** de Pergame, successivement dynaste et roi (cf. Bouché-Leclercq, Le règne de Séleucus II Callinicus, in Rev. des Univ. du Midi, III [1897], p. 56, 1).

3. C'est le chiffre donné par Plutarque {Demetr., 8). Je ne me charge pas de discuter les évaluations de Diodore et de Plutarque à propos de la bataille de Salamine (ci-après). Les chiffres sont ce qu'il y a de plus suspect dans les auteurs, et ce n'est pas peu dire.

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mopyles, et reconstituer une Grèce indépendante dans laquelle Athènes reprendrait son rang, le premier. Du coup, Cassandre était affaibli, Ptolémée discrédité. Tout à la joie d'être enfin débarrassés de ceDémétrios de Phalère, un compatriote renégat qui les gouvernait depuis dix ans au nom de Cassandre, les Athéniens firent à leur « Sauveur » un accueil où l'enthousiasme prit les allures de la folie. Aux noms de « sauveur », de « père », de « dieu », dont ils comblèrent et accablèrent leurs idoles du moment, Démétrios et Antigone, ils mêlèrent un titre plus sérieux, l'objet des secrètes convoitises de leurs libérateurs, celui de « roi » *. Le peuple athénien n'était-il pas l'arbitre des renommées? Antigone n'avait-ii pas dit, en envoyant son fils à Athènes, qu'il ne voulait des Athéniens que leur affection, espérant voir rayonner au loin sa gloire du haut de ce « fanal de l'univers » ? En fait de flatteries, Antigone avait pris l'avance, et il en était récompensé. Les Athéniens lui offraient le diadème : il ne lui restait plus qu'à le prendre. En attendant, Démétrios continuait la série des mariages politiques en épousant l'Athénienne Euthydice *. C'était une flatterie de plus à l'adresse des Athéniens, et peut-être, Euthydice étant veuve d'Ophellas, une façon de jeter le gant à Ptolémée.

Ptolémée n'avait pas besoin qu'on le défiât pour se préparer à la lutte. Il sentait approcher le moment de la rupture ouverte et n'avait le choix qu'entre l'offensive et la défen-

1. Diod., XX, 45-46. Plut., Deme/r., 8-15. Cf. CIA., Il, 238. Plutarque blâme les flatteries « sacrilèges » des Athéniens, et il y avait réellement de quoi. Cf. rithyphalle qui fut chanté (ap. Athen., XV, p. 697) soit alors, soit plutôt en 302 (Droysen) ou en 290 (Niese), Tadulation enchérissant à chaque séjour de Démétrios. Les modernes jugent la conduite des Athéniens avec leurs préjugés. Droysen, hégé lien anti-dé mocrate, la flétrit ; Holm Texcuse et compare les honneurs décernés à Démétrios aux « décorations à titre étranger », qui ne sont que des politesses internationales.

2. Plut., Demetr.j 14. Cette veuve n'était peut-être pas plus jeune que Tautre épouse, Phila. Mais, pour Démétrios, un mariage de plus ou de moins ne tirait pas à conséquence. Plutarque (Demetr,, 53) rapporte comme un on-dit qu'un fils nommé Corragos naquit de cette union.

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sive. Si la flotte qu'il armait à Alexandrie était destinée à attaquer la Syrie, Antigone, Thomme aux promptes décisions, ne lui laissa pas le temps de mûrir ses projets. Démétrios reçut à Athènes l'ordre d'amener en toute hâte sa flotte à Cypre. Il partit donc au commencement de 306, avec un renfort de trente tétrères athéniennes placées sous le commandement du navarque Médios K Arrivé dans les eaux de la Carie, il essaya vainement d'entraîner les Rhodiens dans son parti ; puis, longeant la côte de Cilicie, où il fit de nombreuses recrues, il se dirigea sur Cypre. Ménélaos n'avait pour défendre l'île que des forces insuffisantes, et ses soixante vaisseaux ne pouvaient barrer le passage. Battu dans une première rencontre, il s'enferma dans Salamine, où Démétrios vint l'assiéger. Une fois de plus, le Lagide temporisateur s'était laissé surprendre. Cependant, la résistance de Salamine lui donna le temps d'accourir avec une flotte quelque peu inférieure en nombre à celle de l'ennemi. De Eition, où il avait abordé, il somma son adversaire d'évacuer l'île « avant que toutes ses forces réunies ne vinssent l'écraser * ». Démétrios riposta par une autre bravade, en lui ofTrant de le laisser se retirer s'il consentait à débarrasser de ses garnisaires Corinthe et Sicyone. Ptolémée s'avança en vue de Salamine, comptant la débloquer du coup et être soutenu dans la bataille par les navires de Ménélaos. Il se trompait. Démétrios accepta la bataille sans lever le blocus. Sous les yeux des assiégeants et des assiégés, il infligea au Lagide une défaite qui équivalait à un désastre. Ptolémée

1. Diod., XX, 50. Il est étonnant que Plutarque ne fasse aucune mention de ce contingent athénien, même à propos des 1,200 panoplies expédiées à Athènes par Démétrios (ci-aprés). Il aurait pu dire à ce propos que c'était la part de butin qui revenait aux Athéniens comme alliés.

2. Plut., Demetr., 15. D'après les estimations éparses dans Diodore, Plutarque et Polyen (IV, 7, 7), Ptolémée aurait amené d'Egypte environ 150 navires de guerre ; avec les 60 restés à Salamine, il comptait avoir plus de 200 vaisseaux à mettre en ligne contre les 180 de Démétrios. De même, en fait de troupes de terre, il avait 10,000 hommes à joindre aux 13,100 (Plut., Demetr., 16) ou aux 8,000 qui restaient encore (cf. Dlod., XX, 47) à Ménélaos.

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vit sa flotte presque anéantie * : lui-même s'échappa à grand' peine, avec huit navires, et se réfugia provisoirement à Kition, abandonnant au vainqueur tout ce qu'il avait amené sur ses bâtiments de transport, « domestiques, amis, femmes », son argent, ses machines de guerre et huit mille hommes de troupes pris comme au filet. Du coup, Ménéluos se rendit à discrétion, et toutes les villes de l'île en tirent autant. Cypre échappait, pour dix ans au moins, à la domination égyptienne. Démétrios se conduisit en galant homme. Il garda pour lui la belle Lamia ; mais il renvoya à Ptolémée, qui avait regagné l'Egypte en toute hâte, son frère Ménélaos, son bâtard Léontiscos et, en général, les « amis » du vaincu '. Il relâcha de même les prisonniers qui ne s'enrôlèrent pas dans son armée *.

Un pareil triomphe mettait les vainqueurs hors de pair. Le messager qui en porta la nouvelle à Ântigonia salua le vieux Borgne du titre de ^ao-iXeùç, et celui-ci partagea cet honneur suprême avec son fils, le « roi Démétrios ». Les acclamations enthousiastes de l'armée leur conférèrent la légitimité *, suivant la vieille coutume macédonienne, qui voyait surtout dans les rois des chefs de guerre et n'avait rien à objecter au droit des victorieux. La victoire de Salamine, célébrée à l'égal de celle qui avait illustré l'Athènes

1. Plut., Demetr.y 16. Voir les péripéties de la bataille, le compte des vaisseaux pris avec leurs équipages (a5Tav8poi) ou coulés, etc., dans Diodore (XX, 49-53) et Plutarque (Demetr.^ 16). Lorsque, trois ans plus tard, Démétrios, au comble de la prospérité, prenait les allures d'un Roi des rois et que ses flatteurs s^amusaient à faire de ses rivaux les grands officiers de sa couronne, on destinait à Ptolémée l'emploi de grand amiral (Plut., Demetr,, 25). La plaisanterie était d'une ironie assez transparente.

2. Justin., XV, 2, 7 : pari provocatus munere. Ptolémée en avait fait autant après la bataille de Gaza.

3. Plut., Demelr., 17. Il avait fait des funérailles magnifiques aux « morts des ennemis n {ibid.).

4. 'Ex TOUTOU irpwTOV àv8îptovT;« t6 'rtXriÔoç 'AvcCyovov xal ATjtxi^Tpiov pajt^a; (Plut., Demetr.y 18). Antigone ne cherchait pas à se créer une généalogie héroïque. On raconte que, le poète Uermodote l'ayant appelé « fils du Soleil », il répondit : Où xoiOxi jiot jùvotôsv ô Xotaavoçdpoç (Plut., Apophlh. reg.).

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