‹ Histoire des LagidesChapitre 83 sur 258 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

114 CHAP. IV. — LE GOUVERNEMENT DE PTOLÉMÉE l**" SOTER

s'agissait de revêtir d'une forme acceptable aux Hellènes devait s'adresser, non pas à une divinité de notoriété restreinte ou de fonction obscure, mais à un être divin qui pût tenir une grande place dans les préoccupations humaines et qui fût connu de tous. Or, il n'était pas de type divin, dans tout le panthéon égyptien, qui remplit mieux toutes ces conditions que Osiris. Tous les Égyptiens invoquaient la protection du dieu mort et ressuscité qui protégeait les morts au cours de leur voyage souterrain et leur faisait part de son immortalité. De leur côté, les Grecs devaient être persuadés — Hérodote le répète à satiété — que leur Dionysos mystique, le Zagreus des Orphiques, mis à mort par les Titans et ressuscité par Zeus, n'était qu'un décalque d'Osiris *. La religion dionysiaque, plus jeune que les cultes apoUiniens, était précisément alors en plein crédit, et les Macédoniens ou Thraces avaient des raisons de croire que le prophète de Dionysos-Osiris, Orphée, était leur compatriote *. C'était donc le type d'Osiris qui se prêtait le mieux à la création d'une divinité syncrétique, laquelle serait Osids pour les

1. Sur rassimilation de Sérapis à Dionysos et d'Isis à Déniéter, Yoy. M. Wellmann, Aegyplisches (Hermès, XXXI [1896], p. 221-253), p. 221-228. Cf. Maron, de Maronée en Thrace, petit-fils de Dionysos et compagnon d'Osiris (Diod., 1, 18 et 20), éponyme d'un dème alexandrin.

2. Orptiée était très connu en Grèce depuis la publication de ses œuvres, colligées et, disait-on, falsifiées ou fabriquées par Onomacrite, au temps des Pisistratides. Les Pythagoriciens et les Orphéotél estes avaient fait pénétrer les idées orphiques, les uns dans les spéculations savantes, les autres dans les croyances populaires. Enfin, les mystères, et notamment ceux d'Eleusis, paraissent bien avoir exploité un fonds d'idées tout à fait analogue ou identique, qu'on peut croire emprunté directement à TÉgypte (cf. P. Foucart, Rech, sur V origine et la nature des mystères (T Eleusis, Paris, 1895). Orphée passait pour avoir vécu en Thrace et avoir frayé avec les Boréades. On retrouve, dans cette figure légendaire, revendiquée par deux religions rivales, des traits empruntés au type d'Apollon et le caractère le plus saillant du Dionysos osiriaque, la mort violente et la dispersion des membres, recueillis ensuite par Athéna ou par les Muses, comme ceux d'Osiris l'avaient été par Isis. La descente aux enfers, la résurrection espérée pour Eurydice, tout cela suggère des rapprochements sur lesquels il est inutile d'insister. Hérodote (II, 81) estimait déjà que les rites « appelés orphiques et bachiques étaient en réalité égyptiens et pythagoriens ». Cf. l'article Orpheus (de 0. Gruppe) dans le Roschers Lexicon^ V [1901], p. 1058-1207.

Qoo^ç:

Égyptiens, Dionysos pour les Grecs, et participerait de l'un et de l'autre sous un nom nouveau.

Mais ce nom même, qui fait la personnalité, ne devait pas être tout à fait nouveau. Un dieu ne s'improvise pas : on ne peut que le distinguer entre d'autres et ajouter à sa notoriété antérieure. Il fallait donc emprunter encore le vocable du culte alexandrin à l'onomastique égyptienne. La théorie commode des incarnations et métempsycoses divines laissait sur ce point toute latitude. Osiris, qui avait été à Torigine une personnification du Nil, desséché ou tué annuellement par Set-Typhon et sans cesse renaissant, était devenu une divinité cosmopolite, sans attache locale, une âme divine, prête à toutes les incarnations, et par là même susceptible d'entrer en combinaison avec les mythes fixés dans les lieux les plus divers. Là oîi le dieu des vivants était le Soleil vivant, Râ, le dieu des morts, l'Osiris, était le Soleil éteint, poursuivant sa course sous terre et renaissant en Horos. A Memphis, le grand dieu Phtah s'étant incorporé la personnalité de flapi (Apis) ou Nil tauriforme, considéré comme son œuvre et son hypostase, l'Osiris était l'Apis mort, le Hesiri-Hapi ou Asar-Hapi, Osar-hapi {'0<T0p6am<;, 'Odipairt;, 6 SopaicK;, SopaTii;, Sipairt;, Sàpairt;, Serapis^ Sirapis) ^ Au temps d'Alexandre, Memphis était redevenue, depuis des siècles, la capitale de l'Egypte, et les cultes memphites gagnaient en vogue ce que perdaient les cultes solaires de Thèbes, alors en pleine décadence. Si l'on voulait suivre les préférences populaires et greffer la pousse nouvelle sur la

4. Touvo|Jwt aîv(TTstat t^.v xoivuvCscv t?,c XT,8s(aç xotl t^v i% TÎiç taçf.ç Si^iitoup- YCfltv, auv6«T0v ditd te *Oaipi8o<;x«l'A7rtoçY«v(5tJievoç'Oaipamç (Athenod. ap. Cleui. Alex., ProirepL, p. 14 Sylb. = FHG., III, p. 488). L'Apis vivant appelé 'Oaôpamç dans un papyrus du Sérapéum de Memphis (Br. Mus, Pap., I, p. 28 Renyon). a. Nymphod. ap. Clem., Slrom., I, p. 139 = FHG., II, p. 380. Plut.. Is. el Osir., 29. Eipamç = SôpaTciç = aop6ç -f ^Amç, dan» Augustin, C. Dei, XVIII, 5, et Suidas (s. V.]. Jablonski a tiré du copte une étymologie étrange, Sar-Api, signifiant « colonne de numération » ou Nilomètre (uSxtoç pitpov. Suidas, s. v. I,ip%Tv.^), De là, son système des deux Sérapis ; le Memphitique ou Serapis Niloliciu, et VAlexandrin ou Serapis cœlesiis ou Sol inferus.

Qoo^ç:

souche la plus vigoureuse, c'est à la capitale égyptienne que la capitale alexandrine devait emprunter sa divinité poliade.

Comment Ptolémée réalisa-t-il ce dessein et réussit-il à pratiquer entre les conceptions religieuses de deux races une soudure, cachée à nos yeux par une végétation de légendes délayées dans les conjectures aventureuses des antiquaires, c'est une question qu'il serait trop long de débattre ici. Nous ne pouvons que mentionner les données du problème et indiquer, parmi les diverses solutions, celle qui nous paraît la plus probable.

Les textes anciens, d'ailleurs assez rares, dont nous disposons confondent l'institution du culte avec l'importation de la statue qui en était le symbole visible. Ils ne font aucune allusion aux spéculations théologiques qui ont dû précéder et motiver l'institution du culte. De ces textes, les plus anciens, conservés sous forme de citations écourtées, ne remontent pas au-delà du temps d'Auguste. Athénodore de Tarse pensait que la statue de Sérapis avait été fabriquée en Egypte et peut-être érigée à Rhakotis même, sur l'emplacement du Sérapéum alexandrin, au temps de Sésostris, par un artiste grec du nom de Bryaxis, homonyme du sculpteur qui fut au iv* siècle avant notre ère le collaborateur de Scopas. C'est un anachronisme contre lequel protestait' déjà Clément d'Alexandrie. Isidore de Charax croyait savoir que la statue avait été importée « de Séleucie près d'Antioche », par un Ptolémée qui doit être Ptolémée III É vergeté *. Enfin, au temps de Plutarque et de Tacite, apparaît une version nouvelle. Ces auteurs racontent, avec détails circonstanciés, comment Ptolémée Soter, averti en songe par le dieu luimême, fit venir sa statue de Sinope sur le Pont '. D'autres,

1. Athénodore et Isidore, cités par Clem. Alex., ProtrepL^ p. 14 Sylb. = FIIG., UI, p. 487. Évergète nommé par Tacite : Seleucia urbe Suriae accilum régnante Plolemaeo quem tertia aelas tulit (Tac, Eist.^ IV, 84).

2. Plut., Is. et Osir,, 28. SolL anim., 36. Tac, Hist., IV, 83-84. a. Eustath. ad Dion. Perieg., 235 = Steph. Byz., p. 571 Meineke.

LE CULTE DE SÉRAPIS Hl

par la suite, trouvèrent que cet épisode convenait mieux au règne de Ptolémée II Philadelphe \ Suivant le système auquel ils se rallient, les chronographes placent Fimportation de la statue à des dates qui varient entre 288 et 278 avant notre ère.

L'autorité de Plutarque et de Tacite a fait prévaloir la tradition romanesque qui les a séduits et s'est substituée par eux à toutes les autres dans l'opinion courante. Les critiques modernes se sont contentés pour la plupart d'en ôter le merveilleux et de remplacer la révélation divine, le songe de Ptolémée et la consultation de l'oracle de Delphes, par des combinaisons rationnelles établissant un rapport intelligible entre un culte de Zeus-Hadès à Sinope et le culte alexandrin de Sérapis. En fait de combinaisons hypothétiques, on n'en a pas trouvé jusqu'ici de plus satisfaisante que celle qui, d'après des témoignages empruntés aux Éphémérides ou journal oflSciel d'Alexandre le Grand ', suppose le culte de Sérapis (c'est-à-dire d'un dieu chaldéen analogue à Sérapis) installé à Babylone de temps immémorial, implanté et hellénisé à Sinope, colonie assyro-hellénique, et finalement transporté avec son symbole plastique de Sinope à Alexandrie par Ptolémée Soter, lequel connaissait le Sérapis chaldéen pour l'avoir consulté à Babylone sur la destinée d'Alexandre agonisant. Ce laborieux détour aboutit à nier l'origine égyptienne du culte de Sérapis et méconnaît absolunient la nature du problème qu'avait à résoudre le fondateur du culte alexandrin. Le seul but que l'on puisse raisonnablement attribuer à l'organisateur de la nouvelle cité était, répétons-le, de trouver un culte égyptien, déjà accepté par les Egyptiens, et susceptible de prendre une forme grecque. On peut et on doit considérer comme un fait acquis, implicitement reconnu même par les tenants de l'origine hellénique, que le culte de Sérapis est celui de l'Osiris-Apis mem-

Page 1