LA CIVILISATION ALEXANDRINE
culte de Sérapis est un événement de première importance, et il était bon de s'y arrêter un instant.
La CIVILISATION ALEXANDRINE.
Si heureux qu'ait été l'effort fait par Ptolémée pour utiliser au profit de l'hellénisme le sentiment religieux, la postérité lui sait surtout gré de la sollicitude avec laquelle il se préoccupa de transplanter à Alexandrie tous les éléments de civilisation élaborés par le génie grec. Là encore, on devine un plan suivi, une attention toujours en éveil au service d'un jugement sain. En groupant autour de lui des hommes de lettres et des savants, attirés par son intelligente munificence, ce n'était pas une satisfaction d'amour-propre que cherchait Ptolémée. Ce n^était pas un Achille en quête d'un Homère et soucieux de faire bonne figure devant la postérité. Ce qu'il voulait qu'on sût et qu'on crût de lui, il l'avait écrit luimême dans des Mémoires dont Arrien vante à la fois la modestie et l'exactitude *. Son but, et celui-là aussi a été atteint, était de faire d'Alexandrie non seulement l'entrepôt du commerce international, mais un foyer de civilisation dont l'éclat devait contribuer sans doute à la gloire des Lagides, mais plus encore aux progrès de l'esprit humain. La Grèce, fatiguée et appauvrie, ne pouvait plus soutenir sa vieille renommée. Ptolémée agit avec elle comme il avait fait avec la Syrie : ne pouvant la posséder, il s'appliqua à lui emprunter tout ce qui était susceptible d'être transporté
décidèrent sur le tard à Tincorporer à leurs traditions par le procédé évhémériste. Sarapis devint le descendant de Sara (Si^^a; icxtc), c'est-à-dire Joseph, qui, sous les Pharaons, avait été préposé aux subsistances, comme l'indiquait le boisseau placé sur sa tête (Tertull., Ad. nat.^ II, 8. Firmic. Mat., De err, prof, relig.t 13. Suidas, s v. Sipairt;). Sur l'expansion du culte, voy. les travaux précités (ci-dessus, p. H3, 1) de G. Lafaye et W. Drexier. i. Voy. ci-dessus, pp. 3. 4, 1, et ci-après, p. 135.
SOUS un autre ciel, les idées, les livres, les hommes. A cette œuvre s'est attaché surtout le nom de son successeur; mais la gloire de Philadelphe, exaltée par Tadulation, ne doit pas nous faire oublier que le rôle plus difficile d'initiateur appartient à son père.
Les relations de Ptolémée avec les poètes, grammairiens, savants de toute école, se nouèrent un peu au hasard des circonstances. Il est probable que, durant ses années de satrapie et même dans la première moitié de son règne, les soucis de la politique ne lui laissèrent pas le loisir de préparer la grandeur littéraire et scientifique d'Alexandrie. Il employait le temps et l'argent à pousser les travaux de construction, qui, commencés sous Alexandre par l'ingénieur Dinocrate de Rhodes *, étaient dirigés alors par Sostrate de Cnide, le constructeur du fameux Phare alexandrin '. La nouvelle capitale fut édifiée méthodiquement, suivant le plan tracé par Dinocrate, qui s'était inspiré des idées systé-
1. Vitruv., II, praef. 4 : Dinochares dans Pline (V, § 62. VIT, § 125) et Ausone {MoselL, 312). Les éditeurs de Strabon (XIV, p. 641) corrigent Xetpoxpitouç en AetvoxpdEtouç. Ce Dinocrate passait pour avoir construit le T. d'Artémis à Éphèse (Strab., ibid,). Sur la description et l'historiographie d'Alexandrie s'accumulent quantité d^ travaux et de plans qu'on trouvera indiqués dans l'article Alexandreia de la R.-E, de Pauly-Wissowa (ï [1894], p. 1316-1388] par Puchstein. Ajouter le plan dressé en 1898 par G. Botti, dans Mahaffy, History of Egypt (London, 1899). G. Lumbroso a résumé ses nombreuses Ricerche alessandrine dans la 2« édition de son EgiUo al tempo dei Greci e dei Romani^ Rom a, 1895.
2. Strab., XVII, p. 191. Plin., XXXVI, § 83. Lucian., Quom, hist. conscrib.y 62. Cf. Lumbroso, op. cit., ch. xiii. P. Perdrizet, Sostrate de Cnide, architecte du Phare (Rev. des Et. anciennes, I [1899], p. 261-273). Restauration architecturale du Phare par F. Adler, Der Pharos von Alexandria, fol. Berlin, 1901. Les légendes arabes (cf. M. van Berchem in C.-R. de VAcad. d, Inscr., 1898, p. 339-345) se sont superposées aux légendes antérieures, qui attribuaient la construction de cette merveille tantôt à Alexandre (Ps. Callisth.), tantôt à Cléopâtre (Amm. Marc, XXII, 16, 9). On discute encore sur le conte rapporté par Lucien et pris au sérieux par Letronne [Recueil, II, p. 529-533), d'après lequel l'architecte avait éludé la défense de mettre son nom sur le monument en cachant sa dédicace personnelle (Scôorpatoç AsÇicpivouç Kv(6ioç Oeoiç Zutfipffiv) sous une couche caduque de plâtre. G. Lumbroso l'explique — trop ingénieusement — par un calembour gréco-latin sur I^oxpaxoç {subslralum) mis au jour (Se^ifiv-r;;). La mention Oeoiç SuTf^p^iv ne peut dater au plus tôt que du règne de Philadelphe.
LA VILLE d' ALEXANDRIE 123
matiques appliquées, au temps de Périclès, à Rhodes, au Pirée, à Thurii, par Tarchiteete philosophe Hippodamos de Milet. La forme générale était celle d'une « chlamyde macédonienne », c'est-à-dire d'un parallélogramme écourté aux quatre coins. Dans cet espace rectangulaire, les rues se croisaient toutes à angle droit, et deux voies centrales, larges de plus d'un plèthre (31 mètres environ), perpendiculaires l'une à Tautre, partageaient la ville en quatre régions aussi égales que l'avait permis la conformation du terrain *. Les égouts et les conduites d'eau suivaient la direction des rues principales. Un canal, qui contournait la ville au S., fournissait l'eau potable et mettait le lac Maréotis, alimenté par la branche Canopique du Nil, en communication avec la mer. La rade, abritée au nord par Tile de Pharos ', avait été divisée en deux ports par une digue de plus d'un kilomètre (VHeptastadion) menée du rivage à l'île. Le port principal, celui de TE., avait son ouverture rétrécie et protégée par des môles qui prolongeaient, d'un côté, l'île de Pharos, de l'autre, la presqu'île de Lochias. C'était le port dans lequel était inclus le port de guerre avec ses arsenaux *. L'autre port, l'Eunostos, qui devait ce nom de bon augure à un des gendres de Ptolémée *, était moins profond et largement ouvert aux vents d'ouest. C'était le port marchand. Deux ouvertures pratiquées dans la digue de séparation permettaient aux navires de passer d'un port dans l'autre.
Si activement qu'ils fussent menés, les travaux se continuèrent sous les règnes suivants, et il n'est pas facile de préciser la part qui revient à Ptolémée Soter. Il dut com-
!. H est permis de croire qu'Hippodamos et Dinocrate (de Macédoine, Vitruv., II, p. 1, ou de Rhodes, Jul. Valer., I, 25] avaient entendu parler de la théorie étrusco-italique du « temple », appliquée à la fondation des cités.
2. <l»d(poç est aussi le nom d'une tle illyrienne, colonie homonyme de Paros.
3. n y eut par la suite un autre bassin pour les navires de guerre, le Kibotos» dans le port de TOuest. Nous reviendrons sur ces détails à propos de la « Guerre alexandrine » de J. César.