‹ Histoire Des LettresChapitre 3 sur 10 · VI. k · texte numérisé non relu

VI. k

productions qui lui attirèrent de liobles encouragemens. De Florence il alla à Sienne , et de Sienne à Rome, où il fut accueilli avec distinction par les savans et les grands seigneurs. Milton paraît avoir été très-flaltéde ces hommages italiens, quoiqu'ils fussent presque tous exprimés en vers détestables.

Après deux mois de séjour à Rome où il visita Galilée, alors prisonnier deTInquisition, Milton se rendit à Naples avec un ermite , qui l'introduisit auprès de Manso , marquis de Villa , vieillard qui avait été autrefois le protecteur du Tasse. Il se proposait de visiter la Sicile et la Grèce, lorsque Iç bruit des différends qui s'étaient élevés entre le roi et le parlement le rappela en Angleterre , où il retourna en passantpar Venise, Genèveetla France. A ^on retour, Milton ne chercha pas d'abord à se raè- Jèr aux discussions politiques qui agitaient l'Angleterre; il alla demeurer dans une maison à jardin (garden-hQUse)i dans Aldersgate-Street, et prit des pensionnaires qu'il se chargea d'instruire.

idais cette occupation ne suffit pas long-temps à Fardente activité de son esprit : l'Angleterre fermentait etTiâmc de Milton ressentit cette fermentaijion terrible. Le premier écrit qu'il lança au milieu t\e toute cette polémique brûlante, fut son traité de |a réformalion, qui parut en 1641, ouvrageen deux livres, destiné à soutenir les puritains et à combattr(f l'Église établie.

Hall, évêque de Norvirich , avait publié une dé-

fense de l'épîscopat sous le titre de Humble remon" trance] sîx ministres répondirent au prélat en 1641. Le docte Usherius réfuta cette réponse et fut réfuté à son tour par Milton dans un écrit intitulé de VÊpUcopat des prélats. Ses pamphlets se succédèrent j dans celui qui a pour titre : le Gouvernement presbytérien défendu contre la prélature , il promet un ouvrage qui seraulile à son pays et lui fera honneur. « Pour entreprendre une pareille tâche , dit-il , il faut adresser de ferventes prières à l'Esprit éternel, qui peut à son gré nous enrichir de ses dons ; lui seul peut envoyer un sérapliin avec le feu sacré de son autel pour purifier les lèvres de qui il lui plaît. On doit ajouter à ces prières des lectures bien faites et choisies , une application constante et l'étude de tous les arts, ainsi que celle de tout ce qui est honnête et noble. Tant que ce projet ne sera pas rempli, au moins )usqu'à uii certain point, je ne négligerai rien pour le mettre à exécution. »

Le comte d'Essex ayant pris Reading en 1643, le frère de Milton vint demeurer avec lui , et à cette époque le nombre de ses écoliers se trou va fort augmenté. Le poète, qui avait alors trente-cinq ans, fit une absence d'un mois , et revint marié. Sa femme était mademoiselle Marie Powel, fille aînée de Richard Powel, juge de paixde Forest-Hill, près Shotover, dans Oxlbrd-Shire. La vie austère et monotone de Milton déplut probablement à sa femme ; ce ^u'il y a de certain, c'est qu'elle abandonna le poète

et s^en retourna chez son père. Le docteur Johnson dit avec une tranquillilé toute stoîque : « Millon était trop occupé pour s'apercevoir beaucoup de l'absence de sa fejnme. v II parait cependant qu'il s'en aperçut , puisqu'il se décida promptement à la répudier pour cause de désobéissance , et qu'il écrivit à cette occasion, en 164 i, la Doctrine et la discipline du divorce , suivie bientôt du Jugement de Martin Bucer sur le dlvorccy et l'année d'après son Tetrachordon ou commentaire sur les quatre principaux passages de l'Écriture qui traitent du mariage.

Le clergé, qui tenait alors sa fameuse assemblée à . Westminster, obtint que l'auteur serait cité devant les lords, qui le renvoyèrent absous. Millon soutesait dans ses écrits des doctiMues dangereuses , qui lui étaient surtout inspirées par ses souffrances domestiques. Peu d'hommes sont assez forts pour que les faits de la vie privée ne viennent pas obscurcir leur intelligence. Lafermeté de Milton effraya la famille de sa femme, d'autai>t plus qu'il faisait la cour à une jeune personne d'un grand mérite , fille du docteur Davis. Un jour que Milton se trouvait en visite chez un desesparens, nommé Blakboroug, dans le passage de Saint-Martin-le-Grand^il fut fort surpris de voir sa iemme sortir tout à coup d'une autre pièce et implorer son pardon à genoux. Le poète finit par oublier l'injure qui lui avait été faite et l'abandon coupable dans lequel on l'avait laissé; il reprit sa femme, et lorsque sa famille fut dans le

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malheur par suite des désastres des royalistes, il la recueillit chez lui avec un généreux dévouement.

Milton fit bientôt paraître son Areopagiiica^ ou Discours de John MHlon sur la liberté d'imprimer san9 auioiisalion du gouvernement. 11 est assez curieux pour des Français du dix-neuvième siècle de codt naître Topinion de Fauteur du Paradis perdu sur la liberté de la presse.

Voici un fragment très-énergique traduit par M« de Chateaubriand :

( Tuer un homme , c'est tuer une créature rai-* sonnable , tuer un livre, c'est tuer la raison , c'est tuer rimmortalité*plutôt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité rejetée^ et faute de laquelle des nations entières souirrent éternellement.

» Le peuple vous conjure de ne pas rétrograder , d'entrer dans le chemin de la vérité et de la vertu. Il me semble voir, dans ma pensée, une noble et puissante nation se lever, comme un homme fort, après le sommeil ; il me semble voir un aigle muant sa puissante jeunesse, allumant ses regards nonéblouis au plein rayon du soleil de midi, ôtant à la fontaine même de la lumière céleste les écailles de ses yeux long-temps abusés , tandis que la bruyante et timide volée des oiseaux qui aiment le crépuscule fuit en désordre. Supprimerez-vous cette moisson fleurie de connaissances et de lumières nouvelles « qui ont grandi et qui grandissent encore jouraell^

ment dans cette cité? Établirez -vous une oligarchie de \ingt monopoleurs , pour aOamer nos esprits ? N'aurons-nous rien au delà de la nourriture qui nous sera mesurée par leur boisseau? Croyez-moi y lords et communes , je me suis assis parmi les sa- \ans étrangers; ils me félicitaient d'être né sur une terre de liberté pbifosophique , tandis qu'ils étaient réduits à gémir de la servile condition où le savoir était tenu danslqijitjn pays. J'ai visité le fameux Galilée devenu vieux, prisonnier de l'Inquisition, pour avoir pensé en astronomie autreipent qu'un censeur franciscain ou dominicain. La liberté est la nourrice de tous les grands esprits : c'est elle qui éclairQ nos pensées comme la lumière du ciel, v

L'illustre traducteur ajoute : « A cet énergique langage on reconnaît Tauteur du Paradis perdu. Miltoa est un aussi grand écrivain en prose qu'en vers ; les révolutions l'ont rapproché de nous ; ses idées politiques en font un homme de notre époque : il se plaint dans ses vers d'être venu un siècle trop tard , il aurait pu se plaindre dans sa prose d'être venu un siècle trop tôt. Maintenant l'heure de sa résurrectioa est arrivée; je serai heureux d'avoir donné la main à Milton pour sortir de sa tombe comme prosateur; depuis long-ten^ps la gloire lui a dit comme poète ; ç Lève-toi! Il s'est levé et ne se recouchera plus *. »

Vers la même époque (1645) , Milton publia ua

* Essai sur la iiltéralure anglaise.

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recueil de ses poèmes latins et anglais, daps lequel V Allegro elle Penseroso parurentpourla première fois. Il se retira alors à Halborn, dans une petite maisop qui donnait par derrière sur Lincoln's-Inn Fîeld^. On n'a pas connaissance qu'il dit rien mis au jour depuis cet instant jusqu'à la mort du roi Charles V'. Mais alors, voyant que les presbytériens condamnaient les régicides, Milton (et ceci est peut-être la preuve la plus effrayante de la fureur aveugle des partis) écrivit un traité pour justifier cet attentat et pour calmer le peuple. MiUon fut sans pitié poi^r les fautes du monarque aveugle, que sa (nort aurait au moins dû faire respecter, et son pamphlet intitulé Iconoclaste est d'un rigorisme souvent injuste.

Le roi Charles II, réfugié alors en Hollande, con-s fia la défense de son père et de la monarchie à Sau-? m aise, professeur de belles-lettres à Leyde; céder-? nier fit paraître à cette occasion, en 1649, sa défense du roi (Defensio régis) ; Milton, alors secrétaire la^ tin du conseil d'Ëlat de la république, ne répliqua qu'en 1651. Il eut l'affreux mall^eur de perdre la vue, et il ne parait pas que son caractère ait fair bli dans cet(e épreuve, car noiis le voyons continuer ses controverses jusqu'en 1653. Ses diverses œuvres de cette époque sont un mélange d'ironie grossière et de inâje éloquence. Nous pilerons encore une page du grand poète sur Croniwell.

' « Il me serait impossible de compter toutes les

villes qu'il a prises, toutes les batailles qu'il a gagnées* La surface entière de l'empire britannique a éléhêcène de ses exploits et le théâtre de ses triomphes... A toi, notre pays doit ses libertés; tune pou* \ais porter un titre plus utile que celui d'auteur , de gardien , de conservateur de nos libertés. Nonseulement tu as éclipsé les actions de tous nos rois , mais celles qui ont été racontées de nos héros fabuleux ; réfléchis souvent au cher gage que la terre qui t*a donné la naissance a confié à tes soins : la liberté qu'elle espéra autrefois de la fleur des talens et des vertus , elle l'attend maintenant de toi; elle se flatte de l'obtenir de toi seul. Honore les vives espérances que nous avons conçues, honore les sollicitudes de ta patrie inquiète. Respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons qui, sous ta bannière , ont hardiment combattu pour la liberté , respecte les ombres de ceux qui périrent sur le champ de bataille , respecte les opinion^ et les espérances que les États étrangers ont conçues de nous, de nous qui leur avons promis pour eux-mêmes tant d'avantages de cette liberté, laquelle, si elle s'évanouissait, nous plongerait dans le plus profond abtme de la honte; enfin respecte-toi toi-même ; ne souffre pas , après avoir bravé tant de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient violées par toimême^ ou attaquées par d'autres mains. Tu ne peux être vraiment libre que nous ne le soyons nous* mêmes* Telle est la nature des choses : celui qui em-

piète sur la liberté de tous est le premier à perdre la sienne et à -devenir esclave ^ »

On croirait entendre un écrivain français du dixhuitième siècle. Le docteur Johnson n*a*remarqué dans ce langage que les flatteries adressées à Grom- -well; il nous semble que l'âme du citoyen s'y montre cependant assez fière.

En 1653^ Milton cessa ses controverses ; depuis cette époque il se livra tout entier à ses études particulières et aux fonctions de son emploi civil. Sa première femme était morte lui laissant trois filles; quoique aveugle, Milton épousa bientôt après Ga* tlierine , fille du capitaine Woodcock d'Hackney , femme élevée dans les mêmes principes que lui. Cette dernière mourut au bout d'un an. Son mari, dit Johnson, a honoré sa mémoire d'un assez mauvais sonnet.

Milton était âgé de quarante-sept ans , lorsqu'il renonça à ces polémiques oubliées depuis long-» temps et qui firent toute la renommée de l'auteur durant sa vie. Ge fut alors qu'il entreprit d'exécuter des projets quil méditait depuis bien des années. H arrêta donc le plan de trois grands ouvrages, celui d'un poème épique, celui de l'histoire de son pays, et enfin celui d'un dictionnaire de la langue latine.

* Seconde défeoie tradaite par M. de Chateaubriand daot fon S»êaL

Ce dernier ouvrage, tout entier de recherches minutieuses, est sans contredit celui qui convient le moins à ijn aveugle. Cependant Milton réunît longtemps les matériaux de cette œuvre, mais on ne sait trop ce qu'ils sont devenus.

« L'histoire d'Angleterre de Milton , dit M. de Chateaubriand , se compose de six livres , elle ne va pas au delà de la bataillé d'Hastings. L'Heptarchie, quoiqu'en dise Hume, y est fort bien débrouillée : le style de l'ouvrage est mâle, simple, entremêlé de réflexions presque toujours relatives au temps où l'historien écrivait. »

L'invention, la poésie, est un travail littéraire que la cécité n'empêche pas. Milton s'était préparé à son poème par d'immenses études; il avait appris le monde et les arts. « Le poète , disait-il , doit être un vrai poème, Ougl liimself to be a true poem ; c'està-dire, ajoute M. de Chateaubriand, un modèle des choses les meilleures et les plus honorables. Milton se levait à quatre heures du matin en été , et à cinq en hiver, et il travaillait sans relâche jusqu'à midi. Voilà comment cette grande intelligence comprenait les devoirs de l'écrivain.

Pendant qu'il préparait son magnifique chef-d'qeuvre , Tenvie d'occuper le public de lui le reprit de nouveau , et en 4058, il fit imprimer un manuscrit de Raleigh, intitulé le Conseil du cabinet. L'année suivante , il donna cours à sa passion contre le clergé d'Angleterre par la publication de son Traité du

pouvoir civil dans les matières ecclésiastiques , et des moyens d'écarter de l'Église les mercenaires.

Lorsque Richard , iils de Cromwell , fut obligé d'abandonner le pouvoir et que le retour de Charles II devint à peu prés certain , Milton lança encore dans le monde quelques écrits pour s'eiïorcer de ressusciter la république qui mourait. L,a restauration se fit et le poète cessa d'être secrétaire: inquiet, il se cacha pendant quelque temps dans l'enclos de Barthélémy, près de West-Smîthfield. Mais les régicides seuls furent poursuivis , on se contenta de faire brûler par la main du bourreau l'écrit dé Milton qui avait défendu l'acte terrible de la condamnation de Charles P'. Il y avait eu d'abord , assure-ton, un ordre de poursuites contre Milton , mais Ricbardson, dans ses mémoires, rapporte, d'après des autorités recommandablcs, que la grâce du grand poète est due à Davenant qu'il avait sauvé lui-même de la mort pendant la guerre civile entre le parlement et le roi. Johnson , qui rapporte cet incident, ajoute qu'il est cependant fort douteux que la vie de Milton ait jamais été en danger. Il se retira vers cette époque dans Jewin-Street près ÀldersgateStreet. Aveugle et pauvre, il avait besoin d'une compagne; aussi épousa-t-il Elisabeth Minshul, d'une famille noble de Cheshire, mais probablement sans fortune. « Il prenait toutes ses femmes , dit Johnson , parmi celles qui n'avaient point encore été mariées, parce qu'il regardait comme peu délicat et grossier de

n*étre qu*un second m^rî. On ne sait pas d*aprè$ quels autres principes il fit son choix ; mais le ma"riage ne contribua que bien médiocrement à son bonheur.; Sa première femme le quitta par dégoût et ne revint chez lui que par crainte. 11 paraît, à la vérité, avoir aimé davantage la seconde , qui mourut fort jeune. La troisième , selon Philips, tourmenta ses enfans pendant la vie de son mari et les trompa après sa mort. »

Quelque temps après il prit une maison dans l'allée de Tartillerie, conduisant à Bunhill-Fields. C'est le dernier des domiciles de Millon que Ton connaisse. Là, selon Richardson, le plus passionné de ses admirateurs , on le trouvait souvent velu d'un habit de drap gris , assis devant sa porte dans les plus fortes chaleurs, pour y jouir de la fraîcheur de l'air ety recevoir, ainsi que dans sa maison , les visites des personnages les plus distingués par leurs talens et par leur rang. « Le poète vécut long -temps dans ce séjour. Ses filles lui lisaient les livres hébreux , grecs , latins , italiens ou anglais , elles étaient parvenues à lire ces langues , dont elles ne comprenaient que la dernière. Une des plus douces récréations du pauvre aveugle était l'orgue dont il jouait quelquefois.

Mais il est temps d'entrer dans l'examen de ce poème qui est un des plus majestueux monumens élevés par le génie poétique.

|(ous empruntons à H. de Chateaubriand une page

éloquente et simple de son Essai dans le chapitre inlitulé : Plan du Paradis'perdu..

a Satan s'est réveillé au milieu du lac de feu (et quel réveil!). Il rassemble le conseil des légions punies ^ n rappelle à ses compagnons de malheur et de désobéissance un ancien oracle qui annonçait

[ la naissance d'un monde nouveau^ la création d'une

i nouvelle race formée à dessein de remplir le vide laissé par les anges tombés ! Chose formidable ! c'est dans Tenfer que l'on entend prononcer pour la première fois le nom de l'homme.

D Salan propose d'aller à la recherche de ce monde inconnu, de le détruire ou de le corrompre. Il part,

I il explore l'enfer, rencontre le péché et la mort , se fait ouvrir les portes de Tabîme , traverse le chaos , découvre la création, descend au soleil, arrive sur la

I terre, voit nos premiers parens dans l'Éden , est touché de leur beauté et de leur innocence, et donne par ses remords et son attendrissement une idée ineffable de leur nature et de leur bonheur. Dieu aperçoit Satan du haut du ciel, prédit la faiblesse de l'homme, annonce sa perte totale , à moins que quelqu'un ne se présente pour être sa caution et mourir pour lui : les anges restent muets d'^épouvante. Dans le silencç du ciel , le Fils seul prend la parole et s'offre en sacrifice. La victime est acceptée,

I et l'homme est racheté avant même d'être tombé. » Le Tout-Puissant envoie Raphaël prévenir nos premiers pères de l'arrivée et des projets de leur en^

nemî. Le messager céleste fait à Adam le récit de la révolte des anges, arrivée au moment où le Père annonçi du haut de la montagne sainte qu'il avait engendré son fils , et qu'il lui remettait son pouvoir. L'orgueil et la jalousie de Satan, excités par cette déclaration, Tenirainentau combat; vaincu avec ses légions , il est précipité dans Tenfer. Milton n'avait aucune donnée pour trouver le motif de la révolte de Satan ; il a fallu qu'il tirât tout de son génie. Ainsi, avec l'art d'un grand maître, il fait connaître ce qui a précédé l'ouveriure du poème. Raphaël raconte encore à Adani Tœuvre des six jours- Adam raconte à son tour à Raphaël sa propre création. L'ange retourne au ciel. Eve se laisse séduire, goûte au fruit, et entraîne Adam dans sa chute.

» Au dixième livre, tous les personnages reparaissent ; ils viennent subir leur sort. Au onzième et au douzième livres , Adam voit la suite de sa faute et tout ce qui arrivera jusqu'à rincarnatioh du Christ: le Fils doit, en s'iinmolant, racheter l'homme. Xe Fils est un des personnages du poème : au moyen d'une vision, il reste seul et le dernier sur la scène, afin d'accomplir dans le monologue de la croix l'action définitive : comummatum est. »

On voit que nous marchons ici dans des contrées nouvelles : les peintures des régions transmondaines révèlent chez Milton une puissance de génie poétique réellement étonnante. Ses vers rivalisent de grandeur et de force avec ceux de Dante. Ces deux

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langues, ae nature si différente, arrivent à 4es effets analogues par le travail de ces vigoureux esprits.

Milton s'est nourri de la Bible et des pères; il s*é- Icve aux plus sublimes sommets du monde intellectuel; il y respire à Taise comme dans son atmosphère naturelle ; il semble emporté par ce grand souÔle qui débrouilla le chaos et répandît Tharmonie dans Tunivers; il a la solennité et la hauteur de \ue des prophètes ; sa pensée est profonde et sainte, audacieuse et nue comme la leur. Cet homme semble avoir vécu dans le ciel et dans l'enfer ; on dirait que sa cécité, qui lui dérobait la terre, rendait visibles pour lui les ténèbres des régions transmon-^ daineSj

Satan est parvenu aux portes de l'enfer * : « Dans ce sauvage abîme, berceau delà nature, et peut-être son tombeau , dans cet abîme qui n'est ni mer, ni terre, ni air, ni feu , mais tous ces élémens qui , confusément mêlés dans leurs causes fécondes, doivent aussi se combattre toujours , à moins que le Tout-Puissant créateur n'arrange ses noirs matériaux pour former de nouveaux mondes ; dans ce sauvage abîme , Satan, le prudent ennemi , arrêté sur le bord de l'enfer, regarde quelque temps : il réfléchit sur son voyage, car ce n'est pas un petit détroit qu'il lui faudra traverser. Son oreille est as-

* Nous nous servons de la traduction de M. de Chateaubriand.

sourdiede bruits éclatans^et destructeurs non moins violens (pour comparer les grandes choses aux petites) que ceux des tempôtes de Bellone quand elle dresse ses foudroyantes machines pour raser quelque grande cité; ou moins grand serait le fracas si cette structure du ciel s'écroulait , et si les élémens mutinés avaient arraché de son axe la terre immobile. Enfin Satan, pour prendre son vol, déploie ses ailes égalés à de larges voiles ; et , enlevé dans la fumée ascendante , il repousse du pied le sol. y

< Enfin , une étrange et universelle rumeur de sons sourds et de voix confuses , nés du creux des ténèbres , assaillit Toreilie de Satan avec la plus grande véhémence. »

Ici le souvenir de Dante est évident ^ Milton n'est pas moins admirable dans les tableaux terrestres qu*il nous retrace. La description d'Éden et de la vie délicieuse qu'Adam et Eve y passaient dans Tinnocence, au milieu d^une nature enchanieresse, est d'une poésie si belle que toute l'Angleterre la sait par cœur. Quelle profondeur de pensée dans ces paroles sur nos premiers parens : « Ces deux créatures ne sont pas égales, de même que leurs sexes ne sont pas pareils : lui formé pour la contemplation et le courage ; elle pour la mollesse et la grâce sédui-

* Voir notre quatrième Volttmé* '

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santé ; lui pour Dieu seulement ; elle pour Dieu en lui S •

Cette scène d'amour entre Adam et Eve , ce langage si noble, si nu et si chaste tout à la fois^ a quelque chose de divin.

• Souvent (dit Eve), je me rappelle ce jour où je m'éveillai du sommeil pour la première fois ; je me trouvai posée à Tombre sur des fleurs, ne sachant , étonnée, ce que j'étais, où j'étais, d'où et comment j'avais été portée là. Non loin de ce lieu, le son murmurant des eaux sortait d'une grotte et les eaux se déployaient en nappe liquide : alors elles demeuraient tranquilles et pures comme l'étendue du ciel. J'allai là avec une pensée sans expérience ; je me couchai sur le bord verdoyant , pour regarder dans le lac uni et clair qui me semblait un autre firmament. Gomme je me baissais pour regarder, juste à l'opposé une forme apparut dans le cristal de l'eau, se penchant pour me regarder ; je tressaillis en arrière, elle tressaillit en arrière ; charmée , je revins bitotôt , charmée i elle revint aussitôt avec des re^gards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur cette image , je m'y serais consumée d'un vain désir, si une voix ne m'eût ainsi avertie :

f Ce que tu vois, belle créature, ce que tu vois là, est toi-même ; avec toi cet objet vient et s*en va :

* Livre nr. • . .

vi^ 5

éé HISTOIRE DES LÈTtRES.

mais sùîs-môî , je te conduirai là ou cén'ésf point une ombre qui attend ta venue et tes doux embràssemens. »

Cette page peut soutenir la comparaison avec tQut cb que la poésie a créé de plus ^ui* et de plus gracîeui!. On pourrait en citer plusieurs àulres ab^sî belles dans ce livre. Millgn a , comme peintre , v^ génie qui fait penser tout à la fois h MicbçNAnge et àjRapl>aël; il sait ^ussj produire des caractères p)^inç ée réalité,, et^ en considérant c^tle autre face du.tar Jenlrpoétique, on se sent saisi d'une égale admirar t4on. On ne trouverait ni dans Shakspeare ni dan^ €^raeiI}e:Ufi personnage aussi tièrement dessiûé qœ Gçltti de Satan; le Promélhée du vieil Eschyle est vaincu. Cette haine furieuse à Taspfectixlei^jbe^iiité»

dô^lf^icréation 6t du bonheuip innocent des créatujt^dinspiré à Milton des vers d'unp éloqueiusiet ^OfQl^n^:^t brûlante qjui n'avait. ps^$ de jp,ç#iei ^GÂtonis quelques parties du monologue atti^ol^i^lr tdfrt ^;fa^ ■^Hédéjs» } mais que pers^nn^ p^vqiil . «rayait «avefc iMtantde fidéiité queTauleuiç dçi$tflftïMf^yrgi^ ;::.

« Ô loi qui , <5<^^^ôritiè d'une glôîrè m'coWpa^^^^^ Mé; rëgâMééddliïuldétôhémj^îi^ésontiïii^^^^ comice le Dieu de ce monde nouveau ! toi à la vuè'duq[ùél tktés lés ét<)ilès fcâdhcfM'Ièurs'téfés dttioltidrîes': je crie vers toi , malè non «veè-ite«*vôîic amièf^ jef ne prononce ton nom, o Soleil, que pour te dire comi^ien je hais les rayons I ils me rappellent réiatdont

j^ éilfs fôAbé et combien autrefois j^ nr^élevais glo*' i^ièui ati-^deisiri dé fû s[î>hèt»é.

11 L'orgueil el FàmbUion m'ottt pr6cîï)ité5 jJ'ài flit fe'^ue^rê dart* leéfel au Roi du t\t\ qui n'àJ ^îteP d'égâf..;

* Ah ! moî, Aiîséi*ablé ! jf^at» quel chemin ful^ la <îolère infini et TînTmi désespoir? Par quelque cliremin que je fuie , il aboutit à Tenfer; môi-méme je suis Tenfer : dâns( Tablihe lé plus profond, il est au dedans dé moi un plus profond afeîme , qui , large ouvert , menace sans cessé dé itté dévèi'ér; auprès de ce gouffre, Tcnfer où je'soùflrè semble le ciel.

» tfaîs éuppoéé qu'il soît possible qtie je me répôme, qti6j"*obliièUtte, par un atté de gfràce, mon premier éiat/ahî fti hauteur du rang ferait bîehtôt re-i naîti'é ik'liiiiy^eriïr des p^^ : éombién sijralt t^^ fràclé vîfè'cè qtfu*rto fePnté soumission aurait* juré! É'ûlfcgôméhi tî\ï màT rft?sàV6\iéi'aîf côto^nie nuls* el^ a'rVii'éii^^à' i^yr fo' ^îttlcrice Uéi tœox' jirononcés dans là (îfij\fîéti!*. ïaiA'âh's* titiô 'VHiié réconciliation ne peut Mîfre; W'iiir fô^ bfès^siiWîè d^une hàin* mortelle ont p'dîiètrc SI pl^èîtïMéhiiérit ': cela ttetne conduirait qu'à une pire infidél-iW, et à tfnë tJRuté plus pesante^' ^àc^êtWtài^éiie/ Ù\ie courte liilét^missionp^^ dôtiblfcf s^lî)|^tbié. tf le sait celui <\<A nre' punit ; il est' îfâksî itih d4 tt^àccoi^er h paix qtle je suis loin d$ 1» mendier f TquI esjpôit* éxdii, voirai qu'au lieu de-

08, flljSTpiRE DES LETTRES.

notiSi rejeté^) exilés, il a créé Thomme, son nouTeaub délice , et pour Thomme ce monde. Ainsi , adieu espérance, et avec Vt^spérance, adieu crainte, adieu remords. Tout bien est perdu pour moi ! Mal , sois( mon bien : par toi au moins je tiendrai l'empire^ djvisé entre, njoi et le roi du ciel ; par toije régnerai peut-être sur plus d'une moitié de Tunivers , ainsi que Thomme et ce monde nouveau rapprendront en peu de temps, f

L'audace inouïe de ces pensées est exprimée en vers énergiques dont cett^ prose , quelle que soit, son exactitude, ne peut donner Tidée.

On a remarqué que Milton , en peignant les angçs , auxquels il sait prêter de grandes diversités de caractères , avait imité les créations des illustres peintres italiens qu'il était allé admirer dans leur patrie. Dante avait inspiré les peintres qui inspi-. raient à leur tour l'harmonieux aveugle d'Albion.

Le Fils de Dieu a été décrit par le poète en vers admirables ; ce miracle d'amour pour l'homme ne pouvait être retracé que par une merveilleuse poésie. « Il descend dans le jardin comme un vent doux du soir... Adam, où es-tu? t Adam hésite ; puis il s'avance avec peine suivi d'Eve ; il répond enfin : « Je me suis caché parce que j'étais nu... t

9 Tu as souvent entendu ma voix ; au lieu de te causer de la crainte, elle te remplissait de joie : pourquoi est-elle devenue pour toi si terrible? Tu dis que lu es nu: qui te l'a appris?

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» Ainsi jugea Thomme celui qui était à la fois son juge et son sauveur!,. Ensuite, voyant ces deux criminels debout et nus, au milieu d'un air qui allait souffrir de grandes altérations , il en eut compassion, il ne dédaigna pas de prendre dès ce moment la forme de serviteur , qu'il prit lorsqu'il lava les pieds de ses serviteurs. Avec Tattention à^uk père de famille , il couvrit leur nudité de peaux de bètes... Il couvrit leur nudité intérieure de sa rob6 de justice, retendant entre eux et les regards de son père, vers lequel il retourna aussitôt ^ »

Après avoir cité ce fragment, M. de Chateaubriand ajoute : L'expression manque pour louer des choses si divines.

M il ton est encore admirable dans l'expression des sentimens humains. Ainsi, après la chute, le dialogue d'Adam et Eve est une majestueuse scène de drame.

Milton est un poète immense. Quelles ont été ses convictions philosophiques et religieuses ? La solution de cette question offre des difficultés.

D'après ses biographes, dans la dernière partie de sa vie, il ne donnait aucun signe extérieur de religion. Dans le Paradis perdu, il dit que la prière est le seul culte qui soit dû à Dieu. Une étude patiente de son poème fait penser qu'il était souvent sceptique. On y trouve en effet des traces de tous les systèmes philosophiques depuis Pythagore et Platon jusqu'à

* Livre x.

^70 ?^J.?*^ W? h^T'fM^*

^fffp^t^. On a dit que MUton éUi\t ^Qcmex^ ; jl est yrûi qu'il a eu la fohe d'appeler le Christ un plus grand homme ^^ qu'il ne parle ni dy Saint-Esprit , ni de la Trinité, « Millon.dit M. de Chateaubriand, e# a;*ien , s'il est quelque chose ; il iji'admet point la préation proprement dite ; il suppose une nialiôre préexistante, cqéternelle ayec l'esprit. »

Il faut donc a()^irer Mil ton comme une imagination sublime et gigantesque, comme un pooie d'une éloquence profonde et tendre tout à la fois, mais ne pas aller chercher dans son livre des doctrines phi- JosQphiqucs pu religieuses, quoique souvent dans les détail3 il reproduise en vers magnifiquas des passages presque textuels des livres saints et des pères,

Le ^ujet deMilton est le plus grand qui ait janxais été traité ; il ne s'agit pas ici du frivole intérêt qu'excite la guerre d'un peuple cpnlre un autre peuple, de la destruction ou de la fondation d'un eni<pire ; mais du sort de l'homme, de l'origine du mal, c'est-à-dire de ce qui modifie la condition humaiue, de ce qui a fait de cette vie une lutte terrible , dans laquelle l'homme progresse et s'élève par le courage puisé dans ridée de Dieu; de ce qui a produit dans la nature comme dans notre âme les con->

vulsions qui l'agitent et la bouleversent. Aussi, le po^me de Milton ne saurait vieillir, il est national • dans tous les pays et contemporain de tous les siècles. AddisoUy qui a consacré au Paradis perdu dix chapitres du Spectateur a fait cette remarque aya/it

nous. l,aj)ivine coraM'e peut seule entrer en comparaison sous ce rapport avec le Paradis perdu. Seulement Dante tient* une plus grande place que Miiton dans riiîstoire des lettres, parce qu'il est leyéritable créateur de la poésie moderne , parce qu ii est Ye premier homme qui ait parlé une langue digne d'être admirée après celles d'Homère et de Virgile.

Milton a souvent' des pensées d'une moi^ale profonde , qu'il exprime avec toute la solennité du génie. Johnson a remarqué sa supériorité à cet égard sur ïes poètes' ses devanciers.

On à reproché avec raison au Paradis perdu le mélange de la m'^thologîe païenne et du christianisme ; mais aucun poète du seizième et du dix-septième siècle n'est exempt de ce défaut. Il est très-choquant dans le Tasse.

Le véritable défaut du Paradis perdu n'est pas là, ilétait înévilable , car il ressortait du sujet même. Ainsi cette élévation où se place le poète, en dehors de la vie humaine ordinaire , fait que Fhomme s intéresse moins à ses liéros , quelle que soit leur immense importance religieuse et philosophique, qû*H ne s'intéresse à des hommes qui vivent au mrlieu des luttes et des orages de la vie civilisée. « Il était à peu près iiîipossibie, dk Jolînson, de remédier au défaut originel de ce poème ;'je veux parler de ce manqué d'intérêt pour (es hommes qui s Y fait toujours sentir.' Le'Paradis perdu est un de ces livres que le lecteur aâniire, quitte, et oublie de reprendre. On n'a iamâVs reerett^ qu^ilnefût pas plus long. Le

lire est un devoir plutôt qu'un plaisir* Ainsi nous lisons Miiton pour nous instruire , mais nous nous retirons fatigués , harassés de cette lecture» et nous cherchons ailleurs de quoi nous récréer ; enfin c'est un maître que nous abandonnons pour aller trouver des compagnons. »

Le jugement de Johnson est exact relativement; c'est-à-dire qu'une grande partie du Paradis perdu ne peut être lue que par devoir et avec fatigue ; mais il ne faudrait pas oublier que ce poème offre aussi des choses si sublimes et si profondes, que leur lecture est une jouissance immense pour tout homme doué du sentiment de la poésie. Et d'ailleurs quel grand poème est exempt de ce défaut? L'Iliade et la Divine comédie n'exigent-elles pas souvent le même effort?

Depuis long-temps Miiton rêvait cette œuvre colossale qu'il avait d'abord esquissée sous la forme d'un drame ^ et qu'il reconnut bientôt ne pouvoir être exprimée sous cette forme. Le poète avait cinquante-neuf ans lorsqu'on 4667 il trouva , après bien des démarches infructueuses, un libraire, Symons 9 qui consentit à acheter son manuscrit cinq livres sterling. Il s'obligeait en outre à payer à Milton une autre somme de cinq livres sterling quand M aurait \endu treize cents exemplaires de l'ouvrage, et encore une autre somme de cinq livres sterling à Miiton ou à ses héritiers après la veqte de treize cents exemplaires d'une seconde édition. t

Nous ne savons ce qui à porté Johnson à soute-

nir que ce grand poème n'avait pas été méconnu et oublié du vivant de l'auteur qui ne survécut que sept années à sa publication. Il est certain que le Paradis perdu resta enseveli dans le magasin du libraire Symons, et que Milton ne put prévoir sa gloire. Mais ce grand homme , sans se décourager , publia successivement Samson Agoniste, tragédie , le Paradis reconquis , une Nouvelle logique et un traité Sur la vraie religion. « Milton , dit M. de Chateaubriand, avait cette force d'âme qui surmonte le malheur et se sépare d'une illusion : ayant jeté tout son génie au monde dans son poème , il continuai ses travaux comme s'il n'avait rien donné aux hommes , comme si le Paradis perdu était un pamphlet tombé, un accident dont il ne fallait plus s'occuper, t

he Paradis reconquis est une œuvre médiocre si on la compare au chef-d'œuvre de Milton ; il le préférait cependant au Paradis perdu , mais il fut seul de son avis. Cet aveuglement n'est pas rare chez les écrivains.

Milton n'était pas un poète dramatique , le lyrisme débordait trop de son âme ; aussi son Samson Agoniste n'est-il qu'une suite d'odes un peu à la manière de quelques pièces d'Eschyle. Nul intérêt d'action, nulle péripétie, mais une poésie souvent grande et touchante , comme dans ce passage qui semble peindre le poète lui-même.

( Je cherche ce lieu infréquenté pour donner quelque repos à mou corps ; mais je n^en trouve

74 HisToi.BjS mpp lkttrï;?.

point à ^es pansécjs inquiètes : comme des frelons armés ^ elles ne m'ont pas plus t<it rençont^ré seul ^ qu'elles SjS précipitent sur moi en foule, et me tourmentent de ceque^'étjiisau.tempç passé et de cp gujç je suis h pré$i3|it... Le plgs grand de mes maux est |a perte de la vue: aveugle au niilieu de mes epnemis! Oh ! cela e^t pire que les chaînes, les donjons , la mendicité, la décrépitude! le plus vil des animaux est au-dessus de moi : le vermisseau rampe /mais il voit. Mais moi, plongé dans les ténèbres au pnilieu de la lumière ! ténèbres ! ténèbres ! ténèbres en pleins rayons du midi 1 Ténèbres irrévocables, éclipse totale sans aucune espérance du jour ! Si la lumière est si nécessaire à la vie , si ellie est presque la vie; s'il est vrai que la lumière soit dans Tâme , pourquoi la vue e^t-elle confinée au tendre ^lobe de Tœil , si aisé â éteindre ?... Ah ! s^l en eût été autrement, je n'aurais pas été exilé de la lupiière pour vivre dans la terre de la nuit, expo$é à toutes le$; insultes de la vie, captif chez des ennemis inhu* mains I f

Lorsqu'un poète de génie se lève ^u milieu de plusieurs poètes de talent , il arrivç qu'il éclipsa toutes ces renommées et que la postérité les oublie pour ne se souvenir que du g^ant qui domine son époque ; le même effet se produit pour les œuvres d'un seul poète quand une de ses œuvres s'élève trop au-dessus des autres. Ainsi nous parlerons brièvement des travaux poétiques de Milton après

nçij^ être awrêté à contempler le Par^^^if Jjtiçrdu, Les deux pièces du poète intitulées V^lkgrft et Iq Pensèroso sont célèbres en Angleterre. Milton 9 peiat en beaux vers la gailé et 1^ méjancoliç. Les critiques ajaglais ont remarqué que J^ g^ité 4^ poète était empreinte d'une teinte assez (riste. Le pIuA considérable desjDuvrages de sa jeunesse est \e Manque de Cornus y sorte de drame plein d'invraisemblances, mais remarquable par I9 force de la versification, qui semble annoncer déjà la poésie du Paradis perdu. Milton avait dès lors adopté le vers sans rime, nommé vers blanc y qu'Alfieri a depuis imité en Italie^ et que notre vers français ne saurait comporter. Le style de Milton est très-caractérisé , très-per- SQnnel ; cela est si vrai que Johnson dit : « Un lecteur peiji versé dans les lettres, qui ouvre Milton pour la première fois, est surpris comme s'il lisait un ouvrage écrit dansuneautre langue.! Le3criti(|uesanglais ne sont pas d'accord sur la beauté du style du Paradis perdu. Les admirateurs parlent avec enthousiasme de phrases qui sont regardées comme défectueuses par d'autre^ écrivains. Ainsi Addisonadit : « Notre langue s est trouvée au-dessous de jMilton;* et Johnson, après avoir cité ce jugement, ajoute : « La véritéest que, tant en prose qu'en vers, il s'était fait unstyle d'après des règles essentiellement vicieuses et pé(^antç.squ.ç§. • Jiïais Je critiqqp se hâtede reprendre i. (Au res^tel esteriez Milton le pouvoir delà poésÎQ,

devient Tesclave soumis d'un esprit dont il reconnaît Timmense supériorité^ et qu'enfin la critique se change bientôt en admiration. »

Dans les derniers temps de sa vie , Milton fut en proie à la misère et forcé de vendre sa bibliothèque. H mourut le 10 novembre 1674, et sa mort fut si douce, que ceux qui l'entouraient ne s'aperçurent pas du moment où sa grande âme retourna au ciel.

Nous avons cru devoir faire connaître ces opinions sans prétendre nous mêler au débat. Quoique hous ayons étudié avec quelque soin la poésie anglaise , nous ne reconnaissons comme compétens sur ces questions de langage que les critiques nationaux.

Quarante-trois ans avant la mort de Milton^ le poète anglais du dix-septième siècle qui , après lui y a le plus honoré sa patrie, John Dryden, naissait à Aldwinkle, près de Oundie, dans le Northamptonshire. Élevé à Westminster, comme écolier du roi, cet enfant, né dans la pauvreté , obtint au concours une place d'étudiant à Cambridge j entretenu aux frais de l'Université. De tout ce qu'il écrivit au collège on ne connaît que le poème sur la mort de lord Hastings , ouvrage plein de concetti dans le goût de Cowley. Ce ne fut qu'à la mort de Cromwell , en 1658, que Dryden , encore ignoré , et âgé alors de vingt-sept ans, se fit connaître au public par des stances héroïques sur la mort du Lord protecteur^ qui firent concevoir les plus hautes espérances. Au retour de Charles II, Dryden fit comme tant depoè«

tes, il changea de cocarde , et publia son Astrea redux ou Poème sur l^lieureuse restauration et le retour de sa mcgesté très-sacrée le roi Charles IL II ne se contenta pas de cette œuvre et donna dans la même année (i660) un autre poème sur la restauration.

La biographie de Dryden manque de renseignemens contemporains très-exacts ; on pense qu'il commença vers 1663 à écrire pour la scène ; dès qu'il y eut paru, il s'y maintint, non sans orages , mais en homme assez fort pour lutter contre la critique et passionner le public. Sa première comédie, l'Amant volage (The wild gallant) , n'eut aucun succès; l'auteur fut obligé de la retirer pour la refaire.

Le comte d'Orrery^ courtisan de Charles II, dont le goût pour le théâtre français était bien connu, fut le premier qui écrivit des tragédies en vers rimes. Ses pièces n'eurent qu'un succès éphémère ; mai^ Dryden avait besoin de sa protection et il n'hésita pas à imiter ce grand seigneur. Ainsi furent écrits le drame des Femmes rivales^ la tragédie de la Iteine des Indes , en société avec sir Robert Howard (on. voit que ces associations littéraires si communes en France aujourd'hui ne sont pas nouvelles), et VEm^ pereur des Indes qui faisait suite à la précédente. Cest dans cette dernière pièce que se trouye une descriptioti de la nuit , encore célèbre aujourd'hui en Angleterre.

Nous ne suivrons pas pour le théâtre de Dryden la même marche que pour celui de Shakapeare ;

•f^ HlStOIRlS DES LETtRÉS.

ôela île nous semble convenable que pouf les cbefsd^œuVre que lé temps respecte et qui cependant né sont pas trop conntjs dc^ lecteurs français. ïcî nous nous bornerons à des indications et à un jugement sur l'enéemble.

Cette question des vers rimes employés au tbéârtre excita des oppositions assez violentes. îloward , Pauteui* d'une histoire dos règnes d'Edouard et de Richard II, d'une histoire de la religion et de quelques autres écrits ass«'z élégans , le même écrivain qui avslît composé la Beine des ïndes en société avec Dryden , et plusieurs autres pièces profondément oubliées, jiublia avec sa tragédie dnduc de terme une préface dans laquelle il attaquait la reine avec une, lïorte dé fureur. Dryden la défendit aussi vigoureu-. sèment ; mais comme il s'occupait spécialement de la formée il écrivit son ouvrage intitulé: V Année des merveilles (Thé yeâr of wonders) en quatrains ou stances héroïques dé quatre vers. Cette œuvre est une ^orte de poème* historique écrit avec grand soin par l'auteur; il la fil précéder d'une lettre à floward, toute pleine d'orgueil et d'admiration pour sort propre gérîîe. Dryden avaït la manie des préfaces , il aimait â se poser et à disserter sur lui-même avec une coiiijilaisancé adulatrice à laquelle l'ëtioqué actuelltî i dtfrtoûs hàÊltiier. tt nfe Vardï pas, du reste, à acquérir une renommée universelle.' ' ■" '

Sir WîUiadi Da\enaiit,iaûtëur âé ikacdics ' de. tragi-comédies , dé comèUïeè et de mascarades qui

érèèt he^iicoùp de htuît âvitiÈ féuf' temps et dont personne tie ke souvient âftfJdUrd'Iiuî , slvait sdccédé ï iofc'ftson coxhttie poète lauréat, Eri faveur de cd dernier ^oète, Clidrleà P' porta les émolurnebs dé èettè dîgrillê à tetii Ihres Sierflrig par an, plàsonè pièèé dé Vifiî, fèvehù qui , slii dix^septlèmef siècle , ëlâil fjlus (lue àuflHsâfli pour ^ivfe datis Taisattèe. Ce fut tirydén tjdl î^ecdôillît Thérîtage de Da^eriant ; il publia danâ k ttiéttie innée -làon esîîâfi sur la poésie ardifiàtî^tië, dialogue élégant et pleîndecônnai^sartcéàqu ÀdtiiSotiséiiible avoii* Ihutédanssesdialoguéd feiîr leê médailles. La passion de br-ydeh pour la critique ^e 'révèle â cliàque œuti-e; 6n volt qu^il sentait lê besoin d'ek|)lîqûer i'amoUr-prop^e qui le portait S se ïouerlul-ménie, car, dans la préface de Sa tragHcbméài'e intitulée V Amour secret où la reine hîerge ; il àis'càtsdi 4à^4îôn sdîvânte : tfn poète est-iî apte à juger ^és j^ro'prc^s tetivreS ?

l^në évoqué ordgeusè rfé lii Vie de brjrden ésl celle qui Vi't feMhdli Sêtiré piirfîlgcr avcô lui la faveur au publié. L'a Irdgé'dië de ce poéfté înthtilée la Princesse de Maroc fut accuèîlHe pslr des! app/i^yme- \nens universels , qui weTrf'tremblér Drydeh, habiliié à rég'iïèr sût* la l^c'èiie artglàîste: Ld noUVea^u poète débuta d'àîlieùrs uvéè ùti brgUeil au moins égal â 'celui dé èôti fier rÏTàl j fl se inontra^i sûr dti 'succès •qu*il Ut Itti'prinier 8â pîêée ayant là rÈTpfésentalioii avec une ji^éfoce dîihs laqublllMl osait délièï^ DrydeiA, J^es scaniiales littéraires naquirent dé cet étrdngé

cartel, et Dryden fut encore plus exaspéré lorsqu'il yit les dames de la cour jouer à White-Hall la tragédie de V Impératrice de Maroc. Il écrivit dans un mouvement d'indignation , qui ressemblait un peu à la jalousie , une critique amère dans laquelle il trace ainsi le caractère de Setile : « C'est un animal d*un pauvre esprit , sans éducation , sans conversation; il vit dans un faible crépuscule de sens commun, dans un brouillard de pensées dont il ne saurait jamais se rendre compte , et qu'il ne peut exprimer en anglais. Son style est âpre et grossièrement travaillé; sa rime négligée au dernier point ; ses vers sont toujours durs et mal sonnans ; son unique mérite , c'est peut-être d'avoir un peu d'imagination. En eilTetjOn le surprend quelquefois en tra-vail d'une pensée, mais son accouchement est si pénible que cette pensée arrive le plus ordinairement mort-née. Qu'en conclure si ce n'est que, par vice d'éducation et par faute de talent , le naturel et la justesse d'expression lui manqueront toujours? t

Mais toutes ces choses ne sont que des aménités comparées à ce qui suit :

« Sa touche estpesante^ même pour les sots ; mais il trouve un grand plaisir à écrire des sottises pour eux. Sots chacun les trouve, et sots ils demeureront, quoi qu'il fasse. Son roi, ses deux impératrices, son traître , son scélérat subalterne , voire même son héros , ont tous avec leur père un certain air de famille y etc. »

i BIX-^SEPTIÈME SIÈCLE. 84

I Voilà OÙ Dryden descendait quand la passion

jalouse égarait son intelligence : nous n'en finirions pas si nous voulions citer tout ce qu'il y a de répréhensible dans cet écrit.... Quel barbouillage, dit-il plus loin , quel barbouillage nous fait-il ici ? Jamais choucroute hollandaise ne fut plus épaisse , I plus lourde, plus indigeste. .. y Laissons là cette bon* I teuse lutte , et profitons de cet exemple. La France I a passé aussi par ces combats ridicules et odieux. Aujourd'hui la critique est plus digne ; mais malheureusement elle a parfois Fhypocrisie de cacher de bien ignobles passions sous un vêtement assez convenable.

Nous croyons inutile de nommer toutes les pièces

de Dryden , qui sont au nombre de vingt-huit. La

Conquête de Grenade est une de celles qui ont le plus

occupé la critique anglaise au dix-septième siècle.

« L'auteur, dit spirituellement Johnson , n'a point

voulu laisser à Textravagânce de la postérité là

faculté de prendre un essor plus déréglé que le sien.

Soit comme amant , soit comme guerrier, tous les

rayons de la chaleur romantique brûlent dans Al-

manzor par une sorte de contraction. Le héros de

i la Conquête de Grenade est au-dessus de toutes les

, lois ^ exempt de toute espèce de frein ; il parcourt

1 l'univers selon qu'il lui plaît , et pour commander

n il n'a qu'à paraître. Il combat sans savoir pourquoi ;

il aime contre toute justice , on dépit des rigueurs

de sa maîtresse , sans nul respect pour la dernière

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