‹ Histoire Des LettresChapitre 8 sur 10 · VI · texte numérisé non relu

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mère qui demande à ses fils le meurtre d^une amante est aussi insensée que l'amante qui demande à ses amans le meurtre de leur mère. Il est évident que ces deux hommes ne sont pas disposés à cette horreur dont frémit la nature , et personne ne devait mieux les connaître que leur mère et la femme qu'ils ado* raient tous deux. Nous ne placerons donc pas Rodogune sur la même ligne que le Qd , les trois pre-» miers actes d'Horace et Cinna; mais l'infernal rôle de Gléopâtre ne pouvait être tracé que par un génie de premier ordre: les vers qu'elle prononce ont une énergie qui étonne, même après les merveilles auxquelles Cornei^e nous a accoutumés. Jamais les crimes de l'ambition n'ont été peints avec plus de force. Lady Macbeth seule peut être placée auprès de Cléopâtre. Le cinquième acte de Rodogune est la conception la plus terrible de Corneille, et le grand maître de l'horreur , Shakspeare , n'est jamais allé plus loin. Le spectateur est continuellement dans une anxiété poignante , et le dénouement est aussi inattendu que magnifique. C'est cet admirable cinquième acte qui fait coEoprendrp^' illusion du poète à l'égard de cette pièce. Il revint à l'étude de l'Es* pagne par HéracHus qu'il emprunta à Calderon. C'est une œuvre qui contient encore çà et là des vers de premier ordre , comme celui-ci que tout le monde a retenu :

Devine si tu peux et choisie si tu l'uses.

piX-SEPTIÈMp: SIÈCLE. |6S

Les 4^ux jj^janes prine^s qui luttent 4^ gr^nd^f

(J'âme font ressortir encore uoe fois les émipepto^

facultés de Corneille quand il s'agit d'élever Ig

pepsée de ses sembliables et de leyr inspirer Tapiow

du beau, le sacrifice du moi à uao iàm gépéfepse

et haute ; mais Tintrigue d'Hér^cIiu^ est up laby^f .

rinthe dans les dédales duqtel on se retrouve diffî<*

diement. L'auteur a bien raison de dire 4^P9 m^

préface : « Je sera^^ trop long s^ je voulais Ujw^^

ici le reste des incidens d'un poème si emhami^é* t

Ces iptrigues qvi se croisent et exigent iine ^^ti^

tiop continuelle, moyen dont nos théâtres du Bj^Ur

levard ont tant abusé de nos jours, ne vamckop) j^

s^is la belle simplicité du théâlfe ^njtique ni e^jyia

de Corneille et de Racine dans leurs chefs-d'iqeuvffi^

Don Sanchf d'Aragon ;f comédie h^éroique Joi^ée on

165} 9 quatre ans après HéracUus, o)>tint pei» â^

succès. Corneille prétend que If^ dé(^{^A)^ti<N|

de Côndé fit tomber cette pièce. Don S^cbe, joné

à Madrid en 1651, eût peut-être exeité de pomf

breux appl^audissemens ; sauf les fautes de lan^paiige %

il eût eu des chances de succès à Paris çn 1829 ;

mais Corneille venait d'habituer les i^)eotai^e]ir^

français au genre sévère de ses grandes pièces ror

m aines , et ce drame romanesque, dansée goût d$

Lope de Vega , n'était pas en harmonie av^ec l'édur

cation qu'il leur avait faite; d'aiU^urs il fa^t bieigi

avouer que des défauts graves d^arent cette pièoe •:

M« Sainte-Beuve a appelé Don Sanche uiie a^irffblie

création; nous retrouvons dans ce jugement la ferveur romantique des beaux jours d'Hemanu D'un autre côté , Voltaire a dit : « Si Don Sanche est pres-p que oublié, s*il n'eut jamais un grand succès, c'est que trois princesses amoureuses d'un inconnu débitent les maximes les plus frivoles d'amour et de ^erté ; c^est qu'il ne s'agit que de savoir qui épousera ces princesses ; c'est que personne ne se soucie qu'elles soient mariées ou non. Vous verrez toujours Tamour traité dans les pièces suivantes de Corneille du style froid et entortillé des mauvais romans de ce temps-là. 9 II est difficile de rencontrer deux opinions plus opposées sur une même œuvre. Malgré quelques Ters pleins de (iérté semés dans le rôle de Don Sanche 9 nous sommes ici de l'avis de Voltaire, et n'avonà rappelé l'opinion de M. Sainte-Beuve que pour mettre en garde contre l'entraînement des passions littéraires qui, à certains momens, égarent les esprits les plus distingués. Quant à Nicomèdey il nous semble que le rôle principal est digne de toute admiration ; c'est une des plus heureuses créations de Corneille; ce caractère est tracé avec une fierté magnanime et une audace de parole qui ravissent, et le poète dit avec raison dans sa préface que ce ne sont pas les moindres vers qtd soient sortis de sa main. Les autres personnages nous paraissent assez médiocres : le roi Prusias est un vieillard imbécile qui •ne figurerait pas mal dans une comédie. Le grand Corneille sembla faire ses adieux au génie tragique

par Sertùrius. La conférence de ce général et de Pom* pée rappelle les beaux jours d'Horace et de Cinna. Le reste de la pièce est froid , languissant ; les ressorts ordinaires du drame, la terreur et la pitié ^ sont négligés entièrement. La mode avait d'ailleurs obligé Corneille à rendre certaijaes parties de son œuvre ridicules. Ainsi Tamour de berger qu'il donne au vieux Sertorius fait de son héros un personnage assez étrange ; mais ie sublime entretien du troisième acte excita Tenthousiasme , et suffît pour réveiller toutes les haines qu'avaient assoupies Héraclius et Don Sanche. L'abbé d'Aubignac , célèbre alors par / un livre de critique plus que médiocre, intitufé \ Pratique du théâtre , et très-recherché des premières familles de Versailles et de Paris, parce qu'il avait long-temps prêché avec succès , adressa publiquement à madame la duchesse de Retz une lettre remplie d'injures odieuses contre Corneille : elles blessèrent sans doute profondément Tâme du grand homme. Depuis Sertorius, Corneille ne produisit plus de belles choses; son esprit semble épuisé par les grandes créations de ses comméncemens : Théodore, Attila, Pulchérie, Suréna, Bérénice, Pertharite, Œdipe, Othon, Sophonisbe, Agésilas, ne rappellent qae des infortunes dramatiques. Andromède et la Toison, pièces à spectacle, mêlées de chants, sont des essais d'opéras venus trente ans avant Quinault. Essayons de résumer ici ce que nous pensons de Corneille ; potre besoin d'admiration pour ce grand

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génie nous porte à terminer ce tableau par rexamen des beautés et à nous débarrasser d'abord du blâme comme d'un fardeau qui nous pèse.

Voltaire a appelé Shakspeare un barbare; il aurait pu avec autant de raison donner ce titre i Fauteur du Cid : nous ne craignons pas de dire que Corneille nous semble plus inégal que Shakspeare. Ub des phénomènes qui nous étonnent le plus dans l'histoire littéraire, c'est que le même homme puisse écrire les sublimes scènes de Corneille et ses scènes détestables. Il n'y a pas à dire de lui, comme Horace disait d'Homère, qil'il êommeille quelquefois; il faut reconnaître que très-souvent il est pitoyable , nonseulement par le langage , ce qui serait tout simple puisqu'il le créait , mais par la pensée et le sentiment. Cette déplorable manie de rendre tous les héros amoureux , manie que nous tenions du théâtre espagnol et des romans de chevalerie alors à la mode, a inspiré à Corneille des milliers de vers prétentieux, incompréhensibles , absurdes ; elle a entaché ses plus nobles œuvres. Les fautes de langage qui se trouvent dans ses meilleures pièces rendent aujourd'hui leur lecture fatigante; ces fautes sont bien plus fréquentes que dans Malherbe , et même que dans Régnier : ce qui n'empêche pas Corneille de se plaèer comme homme de style dans ses belles pages sur la même ligne que Bossuet.

La véritable grandeur de Corneille est sa grandeur inol'ale ) c'est la noblesse de son âtne, à la hauteur de

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ce que Fantiquité a produit de plus héroïque » de ce que le christianisme nous a montré de plus sublime. I Chez lui, rhomme se sacrifie avec bonheur à la patrie, à la société, à l'honneur, à Dieu. La muse de Corneille , c'est Tabnégation du moi , c'est le dévouement , nous venons de le dire , c'est le sacrifice. Il n'est pas tendre , pathétique , varié , immense, comme Shakspeare ; il n'a été terrible comme lui qu'une seule fois, au cinquième acte de Rodogune. Il n'a pas cette savante et solennelle harmonie de Sophocle , qui fait songer au Parthénon ; mais il a, plus que ces deux maîtres, l'enthousiasme du devoir. Corneille est le poète le plus héroïque du monde , celui qui porte le plus aux grandes actions ; GaN deron seul peut approcher de lui sous ce rapport. Certes, Fauteur du Gid et d'Horace a dû exercer une influence puissante sur la nation française. Si dans Forigine il eut pour spectateurs les Condé , les Tu-» renne, les Mole, les Lamoignon, et tant d'autres hommes illustres qui pleuraient d'admiration à ses vers , \l n'a pas dû impressionner moins profondément les grands hommes de la France moderne ; et à mesure que les annales de la nation ont offert de plus étonnans spectacles , Corneille a dû être de plus en plus senti. Aussi Napoléon disait-il* à Sainte* Hélène que si ce poète avait vécu de son temps , il Feût fait prince.

Comme Français, nous avons souvent regretté (|ue Corneille , dont la fstntaisie erra de l'Espagne à

i68 HISTOIRE DES LETTRES.

Rome et de Rome dans l'Asie ûiineure, dans la Syrie et à Constantinople , ne se soit pas arrêté devant les évènemens si dramatiques de notre histoire nationale : il nous semble que Gharlemagne, les croisades, les époques de Duguesclin et de Bayard auraient pu donner quelque aliment à sa passion pour l'héroïsme.

Mais nous avons abandonné la biographie de Corneille après son retour à Paris, lorsqu'il apporta de Rouen Horace et Ginna. On se rappelle les persécutions du cardinal de Richelieu contre le Cid : une des plus touchantes misères de la vie du grand poète est de le voir dédier Horace au puissant ministre qui continuait à lui accorder une pension. Nous avons ¥u Corneille abreuvé de dégoûts par l'envie de ses indignes rivaux , il faut encore que nous le voyions courbé sous le despotisme ignoble de l'argent : cependant une petite somme suiQsait aux besoins de sa vie austère. Il s'était marié à trente-quatre ans , en 1640; il vivait à Rouen dans sa famille; son frère Thomas et lui avaient épousé les deux sœurs et occupaient deux maisons contiguês ; ils prenaient soin de leur mère , veuve. Mais Pierre avait six enfans et ses profits ne suffisaient pas à sa dépense ; de là ces djédicaces aux grands qui ont fait crier quelques riches critiques fort injustes , parce qu'ils n'avaient pas l'esprit de sentir que cette obséquiosité était une nécessité de la position malheureuse de Corneille , qui en fait de noblesse d'âme n'avait de leçon à rç^

DIX-SEPTIÊHE SIÈCLE. 16^

cevoir de personne. Admis à rAcadémie française en 1647, il ne vinl s'établira Paris qu'en 1662 et, après une interruption de quelques années pendant lesquelles il traduisit Vlmitation en assez mauvais vers^ il continua à écrire pour le théâtre jusqu'en 1674 au milieu des orages et des amertumes que lui causait la décadence de son génie.

« Corneille, dit M. Sainte-Beuve , avait mis toute sa vie et toute son âme au théâtre ; hors de là il va* lait peu : brusque, lourd, taciturne et mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son œil terne et voilé n'ét incelait , sa voix sèche et santf grâce ne prenait de l'accent , que lorsqu'il parlait du théâtre et surtout du sien. Il ne savait pas causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de la Rochefoucauld et de Retz et madame de Sévigné que pour lire ses pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les succès de ses jeunes rivaux l'importunaient ; il s'en montrait affligé et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand Racine eut parodié par la bouche de V Intimé ce vers du Cid\

Ses rides sar son front onl gravé ses exploits.

Corneille , qui n'entendait pas raillerie , s'écria naïvement : « Ne tient-il donc qu'à un jeune homme devenir ainsi tourner en ridicule les vers des gens ? »

y Corneille avait perdu deux de ses enfaos, deux

i70 HISTOIRE DBS LETTRES.

filsy et sa pauvreté avait peine à produire les autres* Un retard dans le paiement de sa pension le laissa presque en détresse i son lit de mort ; on sait la noble conduite de Boileau. Le grand vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au l*"*^ octobre 1684, rue d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Cord^y était arrière-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille V »

Trente-trois ans ajMrès la naissance de Corneille^ le 21 décembre 1639 , Jean Racine vint au monde à laFerté-Milon. Son père était contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon, et sa mère, Jeanne Sconin, avait pour père un procureur du roi djss eaux etfo* rets à Yillers-Cotterets, Racine resta orphelin de père et de mère à l'âge de trois ans. Il avait une sœur plus jeune que lui d'une année , et qui vécut à la Ferté-Milon jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans, sans avoir été mariée. L'aieul maternel de Jean Racine le mit très-jeune au collège de Beauvais, et à la mort du vieillard il fut élevé à Port-Royal-des- Champs, où vivait alors sa grand'mère et une de ses tantes. Tl parvint rapidement à lire les auteurs grecs dans le texte , et souvent on le trouvait s'égarant dans les bois de l'abbaye, avec Sophocle , Euripide, Platoi», et le roman de Tbéogène et Ghariclée, qu'il apprit, dit-on, par cœur^ quand il vit qu'on ne voulait pas lui laisser ce livre. Les premières produc-

^Crlti^oêt et pûTtr^tê , tome !•'.

D^\-SEPTltHË SIÈCLE, i7l

tiens de te beau génie furent des traductions des hymnes du bréviaire, et surtout des descriptions dé Port-Royal et du paysage environnant , qui semble avoir fait sur le poète une impression profonde. Ge9 vers révèlent une grande inexpérience ^ mais déjà par histans un rare sentiment de la mélodie. Il quitta Port-Royal après un séjour de trois années et vint faire ^a logique à Paris , au collège d'Harcourt. Il se lia dès lors avec La Fontaine et quel*ques autres jeunes gens , et les discussions sur la poésie et le théâtre succédèrent aux conversations graves et ascétiques de l'abbaye de Port-Royal-des-* Champs. La ferveur dramatique était grande à cette époque dans Paris ; les pièces de Corneille y excitaient toujours Tenthousiasme , quoiqu'il eût donné des œuvres assez faibles depuis quelques an-^ nées ; c'était vers 1659, dix-neufans après Polyeucte» trois ans avant Sertorius. Les premiers chefs^'œu^ vre du grand poète étaient l'objet d'une admiration générale et ses faiblesses récentes devaient exciter un jeune homme enthousiaste , qui sentait peut-être déjà la possibilité de conquérir une place glorieuse que l'auteur de Gnna semblait aban-* donner.

Louis XIY épousa en 4660 l'in&nte d'Espagne ^ et cet événement fit naître plusieurs pièces devers^ M elitre autres l'ode de Racine intitulée : la Nymphe dé la Seine. Chapelain , l'auteur de la Pucelle » que nous avons vu rédiger lessentimeas de TAcatlé**

i72 HISTOIRE DES LETTRES.

mie sur le Gd , tenait alors le sceptre littéraire dans Paris ; il était malade lorsqu'un parent dé Racine lui porta Tode du jeune poète ; mais il la lut avec plaisir , indiqua plusieurs corrections , et recominanda l'auteur à Golbert, auprès duquel il était totit puissant. Le ministre envoya à Racine cent louis de la part du roi , et le fit porter peu après pour six cents livres sur Tétat des pensions aux gens de letti*es.

Ses protecteurs de Port-Royal, sa tante, ses maîtres , se désolaient en voyant les voies mondaines dans lesquelles Racine semblait s'engager de plus en plus. On lui représenta la nécessité de prendre un état , et après bien des luttes on le décida à partir pour Uzès, en Languedoc , où il habita chez un chanoine, son oncle maternel , qui offrait de lui résigner son bénéfice. Mais il fallait entrer dans les ordres, et Racine ne se sentait pas une vocation assez vive. Il passa tout Thiver de 1661 , le printemps et l'été de 1662 à Uzès. Sa correspondance nous révèle les tourmens de son âme à cette époque ; on y voit poindre déjà les sentimens tendres qui l'inspireront un jour ; on y découvre les goûts sévères du poète le plus pur qu'aient produit les lettres françaises, car il a en horreur le patois du midi , et se compare à Ovide exilé sur les bords du Pont-Euxin.

Racine se dégoûta bientôt de ce séjour et revint à Paris, où il composa l'ode intitulée: la Renommée aux Muse$. U la porta lui-même à Golbert qui lui fit

compter une nouvelle gratification de six cents livres. Le jeune abbé Levasseur , ami de Racine , montra cette ode à Boileau , gui la lut avec intérêt et écrivit quelques remarques au bas des pages. Elles parurent si judicieuses à Racine qu'il désira en connaître Fauteur. De là est venue cette amitié quia été si durable. Déjà lié avec La Fontaine, l'auteur de ces deux odes fortunées comptait quelques amis puissans, parmi lesquels M. de Saint- Âignan, qui le présenta à la cour, où sa figure distinguée et toutes les grâces de son esprit le firent remarquer du roi. Il vit alors quelle place occupait parmi les seigneurs et les* grandes dames le poète dramatique qui avait élevé le théâtre français; à la hauteur de celui d'Athènes , et il résolut de se consacrer tout entier à ce genre de travail. H essaya d'abord le sujet de Théagène et Chartclée\ mais il abandonna cette œuvre pour la Thébcade dont Molière lui donna le plan, dit-on : notre grand comique, voyant avec peine les auteurs quitter son théâtre pour porter leurs productions à celui de l'hôtel de Bourgogne, se rappela un jeune poète qui lui avait présenté rébauche d'une tragédie intitulée Théagène et Ouxriclée ; il alla le trouver et Racine s'obligea à lui apporter chaque semaine un acte des Frèresennemis. Cette tragédie eut quinze représentations trèssuivies et Rftcine reçut un présent considérable pour le temps. * C'était cependant un début très-faible, car la na-

174 qisTomE des lettres.

iioQ pod^édait d^s eb^s-d'œutre depuis lun f^pmt de siècle. Une n^^ejL bellie vefsifi^tioD, ipaU eotièremeot dans le guû( de Gora.eiUe « 9e himit remurquer dass plusieurs parties ; le véritable génie die Raeiae n'apparaissait pas raôore. H dîjt deots sa préface qu'il avait dres$é à peu près 40» ptm sur tè^ Phénidetmei d' Euripide. 11 semble ne s'être pas oo^cupé de l'héroïque pièce d'Eschyle sur le même sujet» ks Sept chef$ devam Thèbes. ToutQ ^oniparaisofi s^ait d'ailleurs impossible , le $oleiioel et primitjif poète grec s'élèverait ici trop au-dessus de l'hpmme qui devait bientôt conquérir une si belle place dans l'histoire littéraire* Alemndrey joué en 1665, un an apriè9 la Thébaidey brouilla Racine avec Molière etComeille. Le premier se fâcha parce que la pièce lui fut retirée pour la porter è l'hôtel de Bourgogm^. Quanta Corbeille, on sait que Racine lui ayant lu 3a pièce > l'illustre poète déclara qu'ejle annonçait un grand talent pour la poésie , mais non pour le théâtre; c« mot circula dans le public et une q9J)alja pniissiaota appuyée sur ce nom iâoposant faillit compromettre la représentation. Le juge^ieot de Corneille 90U$ semble très-naturel , Alexandre n'est encore qu'ua essai médiocre. L'Inde et son conquérani n'avaient guère échauffîi l'imagination de l'écrivain. Mais son heure devait sonner bientôt : deux ans après A,lexâi^ drCi Andramaque fut repréaeotée » et eut , disent les contemporains , presque autant de retentîasemefit que le Gd^

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Lç poète entrait iei dans un monde tout nouveau, et les spectateurs Ty suivirent avec avidité. La cour et la ville étaient alors très-occupées de galanterie, le roi Louis XIV étalait avec pompe l'adultère sur le trOne, les tendres faiblesses étaient à la mode. S'il iaut en croire quelques contemporains > et entre autres madame de Sévigné, Racine était lui-même éperdument amoureux de la CKampmeslé , actrice de Ybùlek de Bourgogne , et ce fait est demeuré dans l'hifitoire des lettres^ malgré la dénégation du pieux Uouis Racine , que cette faiblesse de son père effrayait un peu. Tout concourait donc au succès A' Andramaque ; les tourmens de l'amour, les jalousies tierriblei, toUtes les luttes de cette passion eniyrafite ei si souvent funeste, étaient exprimées dans Andramaque avec une profondeur et une éloquence inconnues }us()n>lors. L'eflet fui prodigieux; la Fraaee retentit ides mots d'Hermione :

Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à qael titre ? Qui te Ta dit?

eamme elle avait reteàti vingt^cinq ^ns auparavant du gu%l mourût du vieil Horace.

Les flois de tendresse qui s'épandiaient du coeur de Racine amollirent toutes les imaginations ; Gor-^ neilie avait élevé les âmes vers les sublimes régions du devoir, de la beauté h^oiqne; Racine les plongeait en des faiblesses pleines de charme , mais , hélas ! aufisi de sbu&ances , de désordres et de teal*

176 HISTOIRE DEIS LETTRES.

heurs. Aimons et admirons Racine , mais reconaaissons tout d'abord que si la forme poétique a si merveilleusement progressé dans ses mains, le vieux Corneille avait planté plus haut son étendard. Il était grand surtout par la force morale qu'il imprimait à la nation ; nous ne voudrions pas assurer que Racine n'iiit pas troublé bien des âmes par led douces langueurs qu'il y a versées.

L'exquise tendresse de ce poète se trouve. tout entière dans Andromaque; non-seulement Tamour y est peint avec une vérité admirable , mais que de trails délicieux dans le rôle de la veuve d'Hector, de la mère d* Astyanax ! Pyrrhus et Oreôte révèlent aussi le génie d'un grand maître. Les belles dames de la cour de Louis XIY trouvèrent le premier trq) rude, trop emporté. Racine dit spirituellement dans sa préface : c J'avoue qu'il n'est pas assez rési* gné à la volonté de sa maîtresse , et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans.... t Oreste est bien cette victime de la fatalité antique , dont les sublimes tragiques grecs nous ont si éloquemment raconté la vie épouvantable. Ce rôle a un parfum antique ; il rappelle Eschyle et Sophocle et ne souiTre pas de ce souvenir. Que dire de plus pour la gloire du poète ?

Racine avait puisé l'idée de cette tragédie dans quelques vers du troisième livre de VÊnéide. VAn-' dromaque d'Euripide lui a en effet peu servi ; il lui

DIX-SfiPTitMfi SIÈCLE, 477

doit cependant quelques parties de ce rôle d'Hermione , qui est resté une des plus belles créations du poète , même après Roxane et Phèdre. On a dit que rien dans les écrivains de Tantiquité n^avait pu donner l'idée à Racine d'un pareil rôle ; il nous semble cependant que le quatrième li^e de VÊnéide est une étude qui a bien des rapports avec Andro* moque. De tous les poètes antiques , Virgile seul semble avoir entrevu l'amour tel qu'il a été chanté après le christianisme. U est vrai que Virgile est beaucoup plus jeune que les tragiques grecs, et qu'il appartient à la civilisation et au siècle qui entendirent la voix du Christ.

Les admirateurs d'Andramaque firent naître comme toujours des antagonistes : un comédien nommé Subligny publia une critique en forme decomédie^ et Racine profita des conseils qui lui parurent judicieux et rejeta les autres. Saint*Évremond dit, en parlant de la nouvelle tragédie : • Elle a bien Tair des belles choses ; il ne s'en faut presque rien qu'il n^y ait du grand. » Saint-Évremond > habitué au sublime de Corneille, n'avait pas senti les beautés neuves et pathétiques du jeune écrivain qui fondait alors sa renommée impérissable.

Au milieu de ces débats, le sieur Desmarets de Saint-* Sorlin, tout meurtri de la chutede son Qavis, s'aperçut qu'il ne pouvait être poète et s'avisa d'être prophète et d'expliquer l'Apocalypse, Il annonça une armée de cent quarante-quatre mille victimes qui ^ VI. 19

i78 JilSTOIRE DES LETTRES.

SOUS la conduite du roi, rétablirait la vraie religion. Nicole écrivit contre cet insensé des lettres qu'il iati* tula ki Visionnaires , en mémoire de la comédie des yimnnaires de Desmarets de Saint-Sorlin. L'austère janséniste faisait un crime à l'écrivain de s'être rendu célèbre dans le monde par des romans et des comédies. Racine se crut atteint par ces lignes d'un de ses anciens maîtres , et lança une lettre trèspiquante et très-spirituelle contre Nicole et tout Port-Royal. Cet écrit eut un grand retentissement et attira des répliques qui provoquèrent une seconde lettre de Racine plus mordante encore , mais retirée de la circulation à la prière de Despréaux.

Le privil^e de la première édition à' Andromaquje est accordé au sieur Racine , prieur de TÉpinay y ce qui prouve qu'un bénéfice lui avait été donné avant 1667 ; mais, en possession de cet avantage, il se le vit disputer par un régulier qui lui intenta un procès que ses juges ni lui n'entendirent \ Las de ce inonde dégoûtant qu'en style de comédie l'on nomme la chicane , il abandonna le bénéfice et se vengea par une pièce contre les avocats et les juges; ils en rient eux-mêmes depuis deux siècles.

Racine, Boileau^ Chapelle, Furetière et quelques autres faisaient alors de fréquens repas chez un traiteur en grande réputation ; les plaisanteries attîqoes ne manquaient guère, mais s'il en échappait de mauvais goût, on subissait un châtiment qui con-

* Préfikce des Plaideurs.

DlX^SEPTiÈME SIÈCLE. 479

sistait à lire des vers de la Pucelle de Chapelain , constamment ouverte sur la table. Plusieurs traits et même des scènes de la comédie des Plaideurs fu-* reDt indiqués à Racine par les convives. A la manière d'Aristophane , Tauteur avait représenté plusieurs personnages très* connus dans le monde parisien d'alors. Cette farce admirable n'obtint cependant pas de succès au début ; les comédiens , dégoûtés de la seconde représentation , n'osèrent hasarder la troisième. Molière seul , fort de son jugement et cédant à la générosité de son caractère , protesta contre la décision de rassemblée. Un mois après Louis XIY suivait à Versailles Texemple du grand comique ^ et les rires de la cour sauvaient la pièce , qui dès lorA réussit à Paris.

Briimnicusy joué en 1670, attira de nouveaux orages à Racine , qui craignit quelque temps que cette tragédie n'eût une destinée malheureuse. On avait applaudi Andromaque avec enthousiasme ; mais on ne voulait pas que le poète eût un autre talent que celui de peindre les langueurs et les colères de Tamour; on disait que la tragédie politique, qui était le triomphe de Corneille , ne pouvait réussir dans les mains du nouveau poète , et le public ne voulut pas en avoir le démenti ; il lui fallut du temps pour se décider à reconnaître les beautés austères de cette tragédie , qui est restée comme un des plus beaux titres de gloire de Tauteur. Il avait profondément étudié Tacite , et reproduit en vers magni«

fiques le génie mâle et profond du plas grand histo* rien de Rome. Sénèque et Pline avaient aussi inspiré à Racine des pensées et des images sublimes. Le rôle d'Agrippine est une étude élevée et sevère ; celui de Rurrhus a une grandeur stoique admirable; Néron est un monstre naissant dessiné avec génie. Il y a quelque fadeur dans les amours de Junie et de Rritannicus , surtout quand on les compare aux emportemens d'Hermione et d*Oresle dans Andromaque. Le cinquième acte est très-au-dessous du quatrième, qui renferme la belle scène d'explication entre Néron, et sa mère ; mais dans Tensemble c*est une œuvre de grand maître , d'un style savant et pur, d'une perfection jusqu'alors inconnue en France.

Madame , duchesse d'Orléans , était à la cour la grande protectrice de Racine ; pour compromettre le vieux Corneille elle imagina de demander aux deux poètes une tragédie sur le sujet de Rérénice. L'esprit fier et sublime de Corneille , depuis longtemps sur son déclin , ne pouvait s'amollir au point de lutter contre le mélodieux maître qui faisait soupirer tous les cœurs de la cour et de la ville. Aussi le grand vieillard fut-il vaincu sans conteste. Rérénice est bien loin des emportemens passionnés d'Hermione ; c'est une suave et pénétrante élégie. Bérénice et Esther sont sans modèle aucun au théâtre. Toutes les dames de la cour versèrent de douces larmes, et cela se conçoit quand on songe que l'une

DIX'SEPTIÂME SliCLE* 181

d^elIes a écrit le noble et tendre livre qui se nomme la Princesse de Clèves. Chacun d*ailleurs rappelait les chastes et mélancoliques amours du roi et d* Henriette d'Angleterre. Jamais la poésie de Racine n'a été aussi mollement gracieuse : cette mollesse lui fut reprochée; comme toujours, il y eut des esprits qui saisirent le défaut de cette qualité et s'écrièrent que la pièce nouvelle manquait d'énergie. Un abbé de Villars publia une brochure contre les deux tragédies; Racine fut défendu par Subligny loi-même, qui , après avoir attaqué Andromaque à^n% sa comédie en prose intitulée la Folle quereUe , crut devoir protéger Bérénice,

Cette pièce ne laissa pas d'affliger Tauteur ; une parodie jouée sur le Théâtre italien , les critiques sévères mêlées par Tabbé dé Yillars à ses éloges, le mot célèbre de Chapelle et les railleries de $aint- Ëvremond tourmentaient la susceptibilité de Racine, tandis que Corneille se désolait de là chute de son

œuvre *.

Les deux Bérénice avaient été jouées en 1671. Bajazet parut en 1672. Ici Racine revenait à l'in* spiration passionnée du rôle d'Hermione ; mais il plaçait sa scène au milieu de mœurs toutes nouvelles pour les spectateurs, en des régions peu con-

*• « Qae pensez-TOtts de Bérénice ? demandait Racine à Ohapelle. — Ce que j'en pense? répondit-il : M arion pleure, Mo" rion crie , Marion veut qu'on la marie, » La plaisanterie fit fortune. * " • .. ;

183 HISTOIRE DEB LETTRESt

nues alors de la muse de roccîdent, sur le BosphorOt U faut voir dans sa préface avec quelle inquiétude il se défend d'avoir osé peindre un fait presque contaœporain , et comment il s'expuse en disant que réloigpement des lieux remplace Téloignement de répoque. Tout cela est bien scrupuleux pour des lecteurs du dix-neuvième siècle , assez audacieux comme chacun sait* On a fait à l'auteur de Bajazet un grand honneur de la couleur locale qu'il a su répandre sur sa tragédie. Nous avouons que nous sommes peu impressionné par ce genre de mérite. Au dix-neuvième siècle, les lecteurs de Shakspeare ne sauraient apercevpir une couleur locale bien vivement rendue par Corneille et Racine j ce qui fait de Bajazet une œuvre de génie, c'est le rôle de Roxane^ auçsi dramatique , aussi passionpé quer celui d*J9er^ fntime, mais plus développé, plus avancé encore dans la seicDce du cpeur. Comme nous l'avons déjà dit, pidon seule , dans l'antiquité, avait donné l'idée de ces terribles peintures de l'amour ; l'Angleterre du seizième siècle avait produit des chefs-d'œuvre en ce genre; nous n'osons pas ai&rmer que l'Cihellode Shakspeare ait été égalé même par Racine ; mais ee que nous affirmons , c'est qu'il n'a jamais été sur* passé. Toutefois il faut ne pas oublier que Racine ignorait entièrement ce qui s*était passé si près de lui età une^poquesi peu éloignée.Le siècle de LouisXlV ne connaissait que l'antiquité, l'Italie et l'Espagne, et encore il ne paraît pas que Boileau et Sa*

MX*SEPTIÈME SIÊCIE. 18^

cine aient beaucoup pratiqué la poésie de ces deux dernières contrées. Toute la gloire de la création d'Hermione et de Roxane appartient donc en propre au poète français, et ce n'est pas un mince effort de génie. Acomat est aussi une figure de premier ordre^ il a cette fermeté stoïque puisée par les Musulmans dans le fatalisme de leur dogme. « Je ne Tois rien dans l'antiquité ni chez les modernes , a écrit Voltaire, qui soit dans ce caractère, et la beauté de la diction le relève encore. » Les autres rôles sont faibles: Bajazettressemble un peu à Britannicus; mais pourquoi faire un reproche grave à Racine de ces sortes de peintures? Ces caractères faibles et indécis mettent plus en évidence les caractères forts et arrêtés. Ce sont des contrastes nécessaires peut-être , vrais au moins. Boileau trouvait la versification de cette pièce négligée ; il y a en effet çà^ et là des vers répréhensibles , mais.quelle perfection dans ce qui est beau I »

Ba^zet excita bien des enthousiasmes et bien des critiques. Cette pièce, écrivait madame de Sévigné, est, dit-on, autant au-dessus de Corneille que Corneille est au-dessus de Boyer. Voilà ce qui s'appelle louer. Du bruit de Bajaxet mon âme importunée fait que je veux aller à la comédie : nous en jugerons par nos yeux et nos oreilles. »

Elle écrivait après la représentation à madame de Grignan : « Je vous envoie Bajazet; je voudrais aussi vous envoyer la Champmeslépour r^bauffer la pièce.

i84 HISTOIRE DES LETTRES*

II y a des choses agréables , rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine* Sentons*en la différence, jamais il n*ira plus loin qu'Andromaque... il fait des comédies pour la Champmeslé, et non pas pour les siècles à venir : si jamais il n*est plus jeune et qu'il cesse d'être amoureux , ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de mécbans vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent. Ce sont des traits de mattre qui sont inimitables. Despréaux eii dit encore plus que moi. En un mot c*est le bon goût : tenez vous-y. »

Ces fragmens de lettres appartiennent à Thistoire littéraire du dix-septième siècle ; ils nous initient aux discussions des premiers salons de Paris sur les pièces des deux grands rivaux. Madame de Sévigné était fidèle à son admiration pour le vieux poète, et ne pouvait comprendre les deux gloires en même temps ; <î'est l'histoire de toutes les époques^ les renommées établies servent à combattre les g^ies qui entrent dans la carrière ; on se fait ainsi de la gloire une arme contre elle-même : il semble que deux choses qui diffèrent ne sauraient être belles en même temps.

Un an après Bajaxei , l'auteur donna Miihfidate , qui lui fit ouvrir les portes de l'Académie française, jbe caractère de ce gran^ ^nemi de Rome, peint par

BIX-SE^TfËME SIÈGLk. 185

Racine avec une admirable vigueur, étonna les partisans exclusifs de Corneille, qui auraient dû élre depuis long-temps convaincus par Agripptne et par Burrhus. Monime est un des plus beaux rôles de femme que nous ayons à la scène ; cette noble et terrible lutte de la passion et du devoir a inspiré au poète des vers magniGques ; la pudeur décore tout ce r6Ie, si je puis m*exprimer ainsi ; il a une pureté morale que les âmes d'élite savent seules exprimer. Il y a bien encore dans cette pièce quelques scènes d'amour assez fades ; mais Tœuvre est belle dans l'ensemble, et Monime est une création qui avait peu de modèles dans l'antiquité et même dans le théâtre espagnol , que Racine d'ailleurs semble n'avoir pas étudié. Les Grecs étaient l'objet de ses recherches et de son admiration continuelles. Il n'osa jamais se mesurer avec le génie religieux^ solennel» et si plein d'harmonie de Sophocle^ et cependant il était digne de cette grande lutte ; il attaqua Euripide comme un rival moins dangereux et flt représenter Iphigénie en 1674. J'avoue» écrit-il, que je dois à Euripide un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie*

Tout révèle dans l'Iphigénie française la maturité du génie ; l'ordonnance du drame est savante , la {M>ésie est scrupuleusement travaillée , et ce labeur consciencieux ne nuit en rien i l'inspiration ; les caractères sont tracés avec une rare profondeur : Clytpmoestre çtipbigéniesontsupérieuresàces deux

rôles dans Euripide, de toute la supériorité des idées chrétiennes sur les idées du paganisme. L'épouse n'est pas écrasée comme chez le poète grec par l'autorité absolue d*Agamemnon; on sent qu'elle parle comme une libre créature de Dieu. C'est moins grec sans doute , mais c'est plus beau, et s'il y a invraisemblance, elle est rachetée par une grandeur mo** raie qui charme le spectateur. L'amour maternel n'a pas de plus éloquent interprète que Clytemnestre^ Iphigénie est charmante de douce résignation et sublime de caractère. Agamemnon reste digne dans une situation très-compromettante , et c'était une difficulté que personne ne contestera. Achille est admir rable d'énergie presque fabuleuse ; Racine s'est trèsheureusement inspiré non-seulement d'Euripide , mais d'Homère. Il a traduit des passages entiers du vieux et saint poète de l'Ionie , et ce sont les endroits les plus admirés. « J'ai reconnu avec plaisir, dit Racine, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, quels bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. » On n'a critiqué avec quelque raison dans cette tragédie que le rôle d'Ériphile qui est évidemment trop épisodique , mais devient aussi la source de beautés qui feraient pardonner bien d'au* très imperfections.

Mais ce n'est pas le rôle d'Ériphile que nous re*l^f ocbons à l'Iphigénie française ; ce qui a manqué i

DIX*SEPTlËlfE SIÈCLE. 187

Racine comme à Corneille , c'est le sentiment de la nature , de l'influence du paysage sur Tâme humaine. On voit que ces grands hommes ont passé leur vie au milieu des livres, qu'ils ne se sont pas égarés la nuit sur les grèves solitaires et retentissant tes , à la lumière douteuse des astres réfléchie par la mer ; ils n*ont jamais senti le langage mystérieux que le désert parle au cœur de l'homme. Voilà la supériorité d'Euripide , de £iophocle , de toute la Grèce, sur les poètes de Louis XIV.

Racine n'abandonna pas l'auteur d*Iphigénie , il lui emprunta encore le sujet de Phèdre, qui fut re« présentée en 1677 ; mais ici le poète français s'élève bien plus au-dessus d'Euripide que dans la lutte précédente. La tragédie du poète grec, malgré quelques belles scènes , reproduites par l'illustre imita* teur, est loin. d'être un chef-d'œuvre, tandis que la pièce française est certainement une des plus belleif productions du théâtre. Racine a plus suivi peut-^ être Sénèque qu'Euripide ; il lui doit entre autres la scène delà déclaration, et celle de l'aveu rt des remords de Phèdre. Mais que de magnificences il ne doit qu'à lui-même I

On peut dire que le Rôle de Phèdre est la pièce tout entière : il nous semble la plus belle expressioo de l'amour offerte par le théâtre français ; rien ail« leurs n'est aussi complet et n'a fait naître une poésie aussi élégante, aussi large, aussi parfaite. Cette femme si passionnée , que sa t^ulresse pour k i^

488 sisToiRE BES LeTTues.

de son époux jette dans Tépou vante, est un assemblage admirable de désirs terribles et de remords plus terribles encore. Elle ne cède pas à ses entratnemens et elle se repent comme si elle y avait cédé. C*est la femme chrétienne dans tout le sentiment austère de la pudeur, qui est Thonneur de ce sexe. Ce rôle de Phèdre avait presque reconcilié le sévère janséniste Arnaud avec le théâtre , et c'était une pensée qui charmait le grand poète. D'ailleurs, quelle magnificence de poésie ! Pour nous , français , l'antiquité n'a rien produit de plus beau sous le rapport du langage poétique. Nous voudrions citer, mais quoi?... le rôle entier 3 tous les écoliers de quinze ans le sayent par cœur.

Les reproches faits par quelques critiques aux autres rôles de la pièce nous semblent assez puérils; ces rôles nous paraissent à leur place et concou- Vir tous à cette grande harmonie que Phèdre domine, comme en musique une mélodie sublime domine les accompagnemens.

Eh bien ! qui le croirait ? le succès de ce chefd'œuvre fut compromis par une pièce ridicule. Ceci est le plus grand crime littéraire du public français, qui préféra la platitude de Pradon aux merveilles du plus harmonieux de nos poètes. « La curiosité de chercher la cause de la première fortune de la Phèdre de Pradon , dit Louis Racine dans les Mémoirei sur la vie de son père, est le seul motif qui la puisse faire lire aujourd'hui, v La véritable raisop

D1&-SEPT1ÈMS SIÈCLE. 489

de cette fortune fut le crédit d^une puîManle cabale, dont les chefs s'assemblaient à l'hôtel de Bouillon, f Ils s'avisèrent d'une nouvelle ruse qui leur coûta, disait Boileau , quinze mille livres : ils retinrent les premières loges pour les six premières représentations de Tune et de l'autre pièce , et par conséquent ces loges étaient vides ou remplies quand ils voulaient. » Madame Deshoulières eut la honte de prendre parti pour Pradon et de livrer au public un sonnet insultant pour le grand poète. « On ne s'avisa pas de soupçonner madame Deshoulières , dit le même écrivain ; on se persuada fort mal à propos que l'auteur était M. le duc de Nevers , parce qu'il faisait djss vers et qu'il était du parti de l'hôtel do Bouillon. 9 On répondit à ce sonnet par une parodie sur les mêmes rimes, et on ne respecta dans cette parodie ni le duc de Nevers , ni sa sœur la duchesse de Mazarin , retirée en Angleterre. Quand les auteurs de la parodie n'eussent fait que plaisanter M. le duc de Nevers sur sa passion pour rimer, ils auraient eu tort puisqu'ils attaquaient un homme qui n'avait cherché querelle à personne ; mais dans leurs plaisanteries ils passaient les bornes d'une querelle littéraire , en quoi ils n'étaient pas excusables. Je ne rapporte ni leur parodie, ni le sonnet : on trouve ces pièces dans les longs commentateurs de Boileau et dans plusieurs recueils. On ne douta point d'abord que cette parodie ne fût l'ouvrage du poète otTensé , et que son ami Boileau n'y

eftt part* Le soupçon était naturel. Le duc irrité annonça une vengeance éclatante. Us désavouèrent la parodie , dont en effet ils n'étaient point les auteurs ; et M. le duc, Henri Jules, les prit tous deux sous sa protection , en leur offrant Thôtel de Gondé pour retraite. « Si vous êtes innocens , leur dit-il , venez-y , et si vous êtes coupables , venez -y encore. » La querelle fut apaisée quand on sut que quelques jeunes seigneurs très-distingués avaient fait dans un repas la parodie du sonnet. »

Phèdre triompha de toutes ces ignobles cabales , et le véritable public finit par reconnaître la beauté de ce chef-d'œuvre ; mais le coup était porté ; Racine , profondément blessé , renonça au théâtre. Jamais la foule ne comprendra tout ce qu'il y a de susceptibilité souvent maladive dans ces âmes exquises et sublimes qui sont la gloire d'une nation. Chaque époque voit se reproduire de ces injustices barbares qui tuent le génie.

Racine avait conçu plusieurs projets qui n'ont pas été exécutés : on a trouvé dans ses papiers le plan du premier acte d^une Iphigénie en Tauride; il avait aussi l'intention de traiter le sujet d'Alceste.

A l'époque où l'auteur de PAédre quitta la scène, les idées religieuses qu'il avait puisées dans le commerce des hommes illustres de Port-Royal se réveillèrent en lui. Son fils prétend qu'il avait eu un moment le dessein de se faire chartreux , et qu'il en fut détonrné par son confesseur, qui lui conseilla au

0IX«SBmÈMS SIÈCLE. 491

contraire de se marier. Rien ne ressemble moins à an acte passionné que le mariage de Racine. « L'en- "vie de s'unir à une personne très-vertueuse , que de sages amis lui proposèrent, lui fit épouser, le 4«r juin 4667, Catherine de Romanet, fille d'un trésorier de France , au bureau des finances d' A** miens', t

Dès lors la vie de Racine s'écoula dans les joies et les inquiétudes du ménage; ses vertus comme époux et comme père peuvent être données en exemple à tous. Mommé historiographe du roi avec Despréaux, il suivit le monarque dans plusieurs campagnes et en reçut des dons qui lui permirent d'élever sa famille dans une aisance modeste.

En 4689, c'est-à-dire douze ans après Phèdre, madame de Maintenon demanda au poète une tragédie sainte qui pût être jouée par les jeunes pensionnaires deSaint-Cyr, el il écrivit £«rA^. Comme nous l'avons déjà dit, cette pièce est peut-être, avec Bérénice, l'œuvre la plus personnelle de Racine; nous ne lui trouvons de modèle nulle part. Toute la cour s'émut à la déclamation de cette tragédie dans la maison de Saint-Cyr ; Louis XIV et madame de Maintenon comblèrent le poète de faveurs et de ca* fesses ; c'était à qui obtiendrait d'assister à ce spectacle; on voit dans les lettres de madame de Se vigne que l'éloquente marquise elle-même fut presque

492 HISTOIRE DBS UBTTRfiS.

fière de ce privilège. Gomme Esiher n^était pas écrite dans les conditions ordinaires des ouvrages dramatiques, elle fut mal accueillie lorsque le Théâtre-Français la joua en i72i. En effet, Inaction, et par conséquent Tintérèl , manquait ; c'est une suave et religieuse poésie , très-belle dans la bouche de jeunes filles au sein d'une silencieuse et mélancolique retraite. Toute la grâce et la douceur des livres saints était reproduite par les vers du poète ; il avait senti et exprimé la poésie hébraïque avec le même bonheur que la poésie grecque.

Une circonstance concourait encore à donner plus de charme à cette pièce , lorsqu'elle fut représentée à Saint- Gyr : c'étaient les allusions dont elle était pleine ; ainsi tout le monde reconnaissait madame de Maintenon dans Esther , Aman faisait songer à Louvois , et la proscription des Juifs à la révocation de redit de Nantes.

L'onction de la poésie d'Estherne sera jamais surpassée ; les chœurs ont autant de charme que les plus élégantes élégies soupirées par les muses de l'Hellénie et de Rome. On a beau savoir ces vers par cœur, on ne peut les relire sans se sentir les jeui mouillés de douces larmes.

Louis XIV témoigna sa satisfaction à Racine par un don de vingt*quatre mille livres , et lui demanda une autre pièce. L'année suivante , le poète donna Aihalie. Gette tragédie, qui depuis a été regardée comme le chef-d'œuvre de la scène française 9 fat

reçue avec dédain à la représentation et à la lecture : on disait que c'était un sujet de dévotion, propre à amuser desenfans.... honte! le dénigrement fut général , et Racine n'eut pour consolation que l'amitié de Boileau y qui lui disait malgré tout le mondé: « Athalie est votre meilleur ouvrage... » En effet , tout est grand dans cette tragédie : l'action est ^ussi simple que l'antique , et c'est là une marque inconteslable de génie : émouvoir sans intrigue, par la seule force de la poésie et de la pensée. Racine avait atteint aux sublimités des muses saintes de l'Orient ; il rappelait la pompe et l'enthousiasme des prophètes dans Joad , la naïveté divine de l'Évangile dans Joas. Les chœurs sont superbes; ce style ne peut plus être loué , toutes les formes de l'admiration ont été épuisées à son égard. Rien n'est faible dans Athalie j sauf quelques imperfections de langage relevées par l'Académie française avec le respect qu'elle devait au grand homme. Tous les caractères sont fortement tracés ; cette tragédie est l'œuvre la plus parfaite de l'un des plus harmonieux génies qui aient paru sur la terre.

Athalie était d'une beauté trop pure et trop neuve pour être appréciée du public français d'alors ; l'aveuglement dura plus do vingt années; les épigrammes se multiplièrent ; la plus célèbre est celle attribuée à Fontenelle ;

Gentilhomme exlraonlinaire .

Et suppôt de Lucifer, VI. 13

i94 HISTOIRE DES LETTRES.

Pour avoir fait pis qa'Esther, Gomment diable as -tu pa faire ?

Les malheureux, dans leurs sociétés musquées^ doonaient pour pénitence la lecture de quelques vers d'Athalie 1 La mesure était comblée , la stupidité allait forcer ce génie au silence ; il s'enferma en lui-même pour pleurer sa gloire dans le sein de Dieu : grand et saint exemple donné à tous les siècles qui profitent peu de ces enseignemens.

L'illustre poète vécut dès lors dans une sorte d'in* limité avec Louis XIY, dont il était gentilhomme ordinaire. Le roi le faisait souvent coucher dans sa chambre pendant ses maladies ; il aimait à causer avec lui et à l'entendre lire. Mais cette faveur ne dura pas : madame de Maintenon , touchée de la misère du peuple, demanda à Racine un mémoire sur ce grave sujet. Le roi fut blessé des critiques émises par son favori sur son administration , et lui fît défendre de le revoir en disant : « Parce qu'il est poète, croit-il être ministre?... » Petitesse in* digne d'un monarque qui a montré souvent une véritable grandeur de caractère.

Une noire mélancolie et une fièvre violente furent les résultats de ces paroles; Racine finit avec le dixseptième siècle, en 1699, à soixante ans; il succomba à un abcès au foie.

La poésie lyrique était peut-être son talent le plus naturel ; il a égalé ses divins chœui'S d'Esther et d'Athalie dans ses imitations des hymnes du bré-

DIX-SEPTliME SIÈCLH. ii5

inaifo. Une HiâUnre de Pùrt^Moyal et quelques fntgt meng sur les campagnes du roi j, des tradactians et des lettres sont toutes les œuvres de prose qui nous re^nt de ce grand poète ; elles n'ajoutent rira à sa gloire. Des épigrammes attestent la tendance sareastique de ce génie si pc^Ie et si aimant. On sait que Beileau disait « que Racine était plm malin que lui, »

Nous devons ici réporter nos regards pn arrière et contempler un moment le passé ; désormais les véritables créateurs de Tart tragique nous sont eon«nus ; il ne viendra plus que des liommes qui modifieront les grands modèles , mais tous les systèmes qui peuvent diriger le poète sont trouvés. Depuis le iyrisme oriental d'Eschyle jusqu'au lyrisme savant et modéré de Racine, en rencontrant sur la vcne Sophocle , harmonieux et saint interprète de Pidée religieuse dont Platon est le philosophe ; Shakspearei le roi du drame pathétique , le peintre le plus varié et le plus complet de la nature humaine; TaithoUfsiaste Galderon , sorte de prêtre catholique dont la chaire est un théâtre, et enfin l'héroïque Corneille^ fier et sublime comme la vieille Rome , et digne de la profonde admiration d'un peuple qui a dominé le monde ; nous avons pu étudier toutes les théories qui jusqu'à présent ont régi le poème tragique, tt nous reste à les comparer pour en faire sortir un enseignement applicable à l'avenir.

Nous sommes bien loin des idées exclusives qui

régnaient à l'époque où La Harpe écrivait son Com de Uuéraiure ; l'étude des langues et des poètes modernes, les rapports continuels des peuples dans les temps de paix que nous traversons depuis la chute de l'Empire français , nous ont donné une tolérance éclairée, nous ont appris à respecter et à admirer le génie sous quoique forme qu'il se présente, à reconnaître sans envie les beautés poétiques et artistiques des autres nations , à sentir enfin que les divers peuples ne sont que des branches de h famille humaine 9 et que les hostilités littéraires ne sont pas plus rationnelles que celles des rois dont les armées naguère ensanglantaient TEurope.

Le moment est donc venu d'examiner froidement les diverses théories qui ont divisé le monde littéraire; la lutte a été vive et acharnée; elle continue encore sous nos yeux. Les deux hommes qui représentent le plus complètement les deux partis sont Shakspeare et Racine; les admirateurs exclusifs du poète français reprochent au poète de l'Angleterre rinvraisemblance et même l'extravagance de ses compositions; ils disent que Racine est le seul modèle qu'il faille suivre parce qu'il respecte la nature et le bon goût, et qu'il est l'héritier le plus légitime de la Grèce , cette éloquente institutrice des peuples.

^ Sur la question de la vraisemblance , nous sommes en vérité très-embarrassc , car nous trouvons la tragédie de Racine très*peu vraisemblable.

BIX-SEPTIÈHE SIÈCLE. 197

Presque toujours les cinq actes se passeat dans un appartement ou dans un irestibule , où les personnages se rencontrent par hasard; et là ont lieu les scènes de la vie la plus intime comme celles de la vie publique. Les confidens (car tous les rois et les reines du théâtre classique de la France ont des confidens fort ennuyeux) parlent un langage poétique digne de Pindare ou d'Horace. Cette noblesse continuelle a sans doute un grand charme^ mais certes ce n'est pas celui de la vraisemblance. Racine n'a pas ici imité la Grèce , dont les poètes ont une allure bien autrement libre et naturelle. Quoique le poète français ait reproduit avec son magnifique talent un assez grand nombre de scènes grecques^ il y a de profondes différences entre lui et Euripide; une des plus grandes est dans le paysage des dâux écrivains : le grec, plaçant le plus souvent la scène au milieu des spectacles les plus splendides de la nature , tandis que le français s'enferme presque toujours dans le palais des rois.

Sous ce rapport, Shakspeare est bien plus grec que Racine , car il peint les aspects du paysage avec uxk rare bonheur et sent vivement les influences du ciel y de la mer et de la campagne sur l'âme de l'homme. Mais chez le poète anglais Taction du drame e9t longue ; plusieurs années se passent quelquefois en. deux ou trois heures ; le spectateur, sans changer de place , voyage d'un lieu à un autre dix foii <}aas le cours d'un drame. Tout çei^ n'eft:gqère vraî^^qi^.

198 HISTOIM DES LBTTREft.

blable , ditKin. 11 faut conclure que le théâtre nW qu'une illusion , i laquelle il est de toute nécessité ée M laisser entraîner. Invraisemblance pour int^Misemblaiice > celles de Sfaakspeare me semblent ^lus acceptables.

M* Guisot t dans la préface de sa traduction de Sliafcspeare, nous parait avoir pris des conclusions fert sages quand il a dit : i L'Angleterre, la France^ rBurope entière demandent au théâtre des plaisirs, des émotions que ne peut plus donner la représenta* tion inanimée d'un monde qui n'est plus. Le système daisique est né de la vie de son temps ; ce temps est passé ; son image subsiste brillante dans ses OBUvres, mais ne peut plus se reproduire. Près des monu* meus des siècles écoulés commencent maintenant à s'élever les monumens d'un autre âge. Quelle en iera là forme ? Je l'ignore ; mais le terrain où peu>^ ipmit s'asseoir leurs fondemens se laisse déjà déosuvtir. Ce terrain n'est pas celui de CorneiUe et de Racine ; ce n'est pas. celui de l^akspeare , c'est le n^^trè, mais le système de Sbaki^ieare peut seul fourni, ce me semble , les plans d'après lesqtiels le gé* nie doit travailler, v

Nmn croyons que les faits politiques qui «e sont matiiflBstés dans le dix-huitième siècle et dans le nOtne rendront d'ailleurs cet arrêt irrévocable^

N^eihpi4sonnokis donc plus le génie dramatique dattft les dhatnes étoHflbntes des unités ; une seule eA Miqp«fGiabte : l'imité d'action ou d'intérêt, iiai^*

mX-SEPTIÈME SIÈCLE. i99

sons la fantaisie errer librement et n'accepter pour joug que celui de la raison et delà nature. Le peuple peut moins que jamais être exclu de la scène ; quand nous Ty indroduisons , ne lui faisons plus parler un langage impossible ; imitons en cela et les Grecs et Shak$peare. La vie humaine est mêlée de douleur et de gaàté , ne craignons pas de confondre ces deux genres ; notre drame sera une représentation plus complète du monde réel. Seulement, qu'un goût sévère surveille continuellement l'imagination. Shakspeare a des détails d'une révoltante extravagance^ sachons les reconnaître pour éviter de tom-» ber en de pareilles aberrations que le public français ne supporterait pas.

Bien des idées ont été élaborées depuis le seizième siècle , bien des révolutions se sont succédé dansFintelligence humaine; il ne s'agit donc pas d'imiter la pensée de Shakspeare , mais de créer un drame en harmonie avec les idées et les sentimens du dix-neuvième siècle, un drame plein d'enseigneniens sociaux, de grandes vues religieuses, de profondes sympathies pour l'humanité.

Nous allons parler brièvement des auteurs dramatiques du second ordre contemporains de Corneille et de Racine , que nous n'avons pas encore cités. Rotrou esjt celui qui avait le plus de talent , mais il n'a produit rien de très-remarquable avant le Venceslas , et cette pièce est postérieure aux plus magnifiques créations de Corneille. Jusque-là il

200 HrSTOIRE DES LETTHES.

avait imité assez malheureusement les Espagnols et les Grecs ; Venceslbs offre des scènes digces des grands maîtres et par l'idée et par la forme, il s'est soutenu au théâtre et se voyait encore avec plaisir î! y a trente ans. Quant à Duryer, dont deux tragédies, Alcyonée tiScévol, réussirent dans le dix-septième siècle y il n'est pas lisible aujourd'hui, et cependant (ô préjugés contemporains!) un homme d'esprit^ Sainl-Évremond, comparait Alcyonée à Andromaque. U est vrai qu*Alcyonée a un intérêt de roman et que quelques morceaux du Saiil du même auteur offrent de beaux vers. Les seize pièces du bienheureux Scudéry ne sont remarquables que par le ri* dicule; fioisrobert, célèbre par son esprit et son intimité avec le cardinal de Richelieu^ n'a produit que <les pièces pitoyables; il y a si loin de la causerie la plus fine à la poésie ! Les tragédies et comédies de Boyer ne sont que des déclamations emphatiques jusqu'à l'absurde. Cyrano de Bergerac était plus redoutable par l'épée que par la plume ; Jean Puget de la Serre ; dont la tragédie de Thomas Morus eut cependant un grand succès, était un écrivain misérable qui, du reste, savait se rendre justice. On rapporte qu'ayant assisté à un fort mauvais discours , il alla embrasser l'orateur en s* écriant : « Ah ! monsieur, depuis vingt-ans j'ai bien débité du galimatias; mais vous venez d'en dire plus en une heure que je n'en ai écrit dans toute ma vie. » Le Gascon Gautier de Costes, seigneur de la Galprenëde, grand

D1X*SEPTIÈU& SIÈCLE. 201

faiseur de romans détestables, écrivit des tragédies qui ne valent pas mieux.

Il serait injuste de confondre parmi ces noms celui du frère de Corneille ; il passa toute sa vie dans la plus parfaite amitié avec ce grand homme, et vit sans envie ses magnifiques succès. Thomas Corneille a écrit une foule de pièces oubliées depuis longtemps, Timocrate entre autres, dont le public ne se lassait pas après quatre-vingts représentations consécutives ; mais on joue encore aujourd'hui son Ariane, et cette pièce, malgré la négligence de sa poésie, offre des traits touchans et même des pages très heureusement écrites : une tragédie que le Théâtre- Français donne encore après deux siècles est une œuvre que personne n'a le droit de dédaigner. Le comte d'E89eXf qui s'est soutenu très-long-lemps aussi à la scène , nous semble très-inférieur à Ariane ; l'histoire y est d'ailleurs singulièrement faussée. Le rôle du comte est dramatique et a soutenu l'ouvrage. Quant au Festin de Pierre , nous avouons préférer beaucoup la prose de Molière aux vers de Thomas Corneille.

Quinault , qui s'est fait depuis un beau nom par ses poèmes d'opéra , fit jouer avant les débuts de Racine plusieurs tragédies qui excitèrent plus tard la mordante verve de Boileau. Le fait est qu'elles manquent de plan et de style, et qu'elles sont remplies d'amours romanesques exprimés dans un langage doucereux et maniéré. Gampistron , vemi

303 HISTOnUE DEg LERMS*

après Racine et son élèye chéri, savait cornpo* ser le plan d'une tragédie, et dessiner les caractères avec assez d'art ; mais il outra les défauts et ne fut qu'une pâle copie de ce grand homme. Son style est froid et sans nerf , il n'a rien enfin de cette verve énergique qui caractérise les poètes de génie ; Duché f autre imitateur de Racine , fit jouer trois tra^ gédiesau Théâtre-Français, Débora, Jonatbas et Absalon ; la dernière seule a de la valeur et s'est soutenue long-temps à la scène ; on la place ordinairement au-dessus des meilleures pièces de Campistron, quoique le style en soit souvent incorrect.

Antoine de La Fosse est un de ces hommes qui ont eu de grands talens une fois en leur vie. La plupart de ses pièces sont oubliées , mais le Maolius est une œuvre forte qui contient des scènes dignes des grands maîtres, et produisait encore de puissans effets sur le public du temps de Talma. Nous pour* rions citer bien des noms encore ; ils n'apprendraient rien à nos lecteurs ; on conçoit que toutes ces renommées .éphémères ont dû s'effacer devant les deux gloires impérissables qui ont été l'objet de nos études dans ce chapitre. Nous allons contiauer l'histoire du théâtre français au dix^eptième siècle par l'examen des œuvres de Molière.

vm.

Oomédîe.— BColière.

Jean-Baptiste Paqneliii naquit à Paris le 16 jmvier 1622 , dans une maison de la rue Saint-^Ho* iKMré> an eotn d« celle des VieiHes-^Étnves. Son père était valet de chambre tapissier du roi. A. quatorze ana > lie jeune Poqueiin , rdégué dans la boutique paterneUle) 'demeurait étranger à toute étude litté^ raire. Conduit quelquefois à Thôtel de Bourgogne par son graad-f)ère maternel , il vit Gauthier-Gar* guille 9 Gros-Guillaume et Turlupin , et sentit Dal«tre son génie en écoutant leurs farces. Sa famille, ^ue de sa tristesse , lui permit de suivre les cours du <ooUége de^llérmont dirigé par les jésuites (ce

204 HISTOIRE DfcS LETTRES.

collège prit dans la suite le nom de Louis-le- Grand).

Il fit toutes ses études dans cette maison et y eut pour condisciples et pour amis le prince de Conti , frère du grand Gondé, et Chapelle qui le présenta à Gassendi , dont il reçut des leçons de philosophie en même temps que Bernîer le voyageur, et le poète Hesnault. On dit que vers cette époque il fit une traduction de Lucrèce, dont le manuscrit a été perdu. Au sortir du collège , Poquelin dut remplacer son père ; mais il ne put résister aux ennuis de cet emploi , alla étudier le droit à Orléans et se fit recevoir avocat. Bientôt il s'aperçut du profond dégoût que lui inspirait cette nouvelle profession et se mit à la tête d'une troupe de comédiens, parmi lesquels on cite les deux frères Béjart, Madeleine leur sœur et Duparc dit Gros-René. Cette troupe ambulante prît le nom de rillustre-Théàtre , et Poquelin celui de Molière; elle joua dans divers quartiersde Paris, puis elle parcourut la province. Le jeune directeur composait alors de nombreuses pièces , des farces , desimbraglios à l'italienne» comme le Médecin volani, La jalousie de Barbouillé^ Les docteurs rivaux , Le Titottre d'école , etc. , etc. Toutes ces pièces improvisées sont oubliées depuis long-temps , ainsi que les premières esquisses du grand Corneille. Ces commencemens de la vie de Molière ont un charme singulier et nous regrettons que les écrivains dudix<septième $fècle n'aient pas eu la n^anîe 4? l'autQltâQçraptiiQ ,

0iX-8BPTlÈII£ SiftCU. SOB

tant reprochée à ceux du nôtre par des gens qui ont le malheur de ne pas s'apercevoir que nulle étude n'est plus curieuse ni plus instructive. On dit que Moliérei très-bien reçu des personnes de distinction qui habitaient nos grandes villes méridionales , vécut long-temps ainsi à l'aventure, étudiant iittliiicitvemeni la société comme tous les véritables observar teurs y et éprouvant des passions vives et mobiles pour les actrices de l'iUusire-Thédire. Le prince de Gonti , qui avait fait jouer plusieurs fois Molière et sa troupe en son hôtel à Paris » alla en Languedoc pour tenir les Etats et appella à Montpellier son ancien condisciple, qui fit représenter VÉtaurdij comédie écrite tout récemment , et pour la première fois sa gracieuse pièce du Dépit amoureux. Le prince , charmé de ce dernier ouvrage, voulut s'attacher Tauteur comme secrétaire , mais l'attrait de celte vie .nomade et libre et les engagemens contractés envers les comédiens portèrent Molière à refuser cette of* fre. Il resta plusieurs années encore dans le midi , puis alla à Rouen, et en|p joua à Paris, le 14 octobre 1658, dans la salle des gardes au vieux Louvre, devant la cour et les comédiens de Thôtel de Bourgogne. Nkomède fut la tragédie choisieet reçut de nom^ breux applaudissemens. Après la pièce Molière se présenta et demanda humblement au roi la permission de représenter devant sa majesté une des farces dont il amusait les provinces. Il joua en effet le Doc* teur amoureux et Louis XIV fut tellement satisfait

mSTOIlkE MS LETTRE* •

qu'il fiernitl à la troupe de Molière d'exercer aker- Hâtivement avec lea comédiens italiens sur le théâtre du Petit-Bourbon. En 4660, quand on commença la colonnade du Louvre^ sur remplacement même du PeiU-Baurbm , la troupe de Monsieur passa au tbéââ^ du Palais-Royal. En 1665 elle devint troupe du wî) et plus tard , à la mort de Molière, réunie à la troupe du Marais d'a^rd , et sept ans après (4680) àeeile de ThAt^de Bourgogne, elle forma le Théâtre^ Français. Désormais la vie de Molière va se passer tout entité à Paris ; jusqu*en 4673 , c'est-à-dire pendant quatorze années, il ne cessa de produire , et l'on sait quels chefs^Kl'œuvre sérieux et profonds wmî nés de ce génie qui laissait tomèer avec une insoueianee si féconde les folles pièces que le roi lui demandait pour amuser la cour. Un seul grand feit domine toute résistance privée de Tillustre poète, c'est son mariage et les souft*ances qui en furent la suite. A quarante ans ce philosophe expérimenté, qui avait jeté tant de sarcasmes sur les folies tle ses semblables , devint éperdument amoureux de la jeune Armande Béjart; elle avait au plus dix-sept ans lorsque Molière l'épousa (4662). Lauzun et le duc de Guiche ne tardèrent pas à séduire la jeune femme , et le cœur du poète fut déchiré : « Je me suis déterminé de vivre aveo elle comme si elle n'était pas ma femme , disait-il à un de ses amis ; mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi. Ma passion est venue à tel point qu'elle va jiis^

DlX-SSmàME SliCLE. 901

qn^à entrer avec compassion dans ses intérêts. Et quand je considère combien il m*est impossible de vaincre ce que je sens pour elle) je me disen même temps qu'elle a peut-être une même difficultéi détruire le penchant qu'elle a d'être coquette , et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il faut être poète pour aimer de cette manière ; mais, pour moi, je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour et que les gens qui n'ont point senti de semblables délicatesses n'ont jamais aimé véritablement. Toutes les choses de ce monde ont du rapport avec elle dans mon cœur. Mon idée en est si fort occupée que je ne sais rien en son absence qui m'en puisse diver^ tir. Quand je la vois, une émotion et des transports qu'on peut^sentir, mais qu'on ne saurait dire, m'ô-* tent l'usage de la réflexion ; je n'ai plus d'yeux pour ses défauts , il m'en reste seulement pour tout ce qu'elle a d'aimable. N'est-ce pas là le dernier point de folie , et n'admirez^ vous pas que tout ce que j'ai de raison ne sert qu'à me faire connaître aia &i** blesse , sans en pouvoir triompher ? n

C'est dans son jardin d'Auteùil que Molière faisait cette touchante confidence à Chapelle: nous avons tenu à la reproduire parce qu'elle nous m'entre une âme noble et grande, que l'oifense la plus cruelle ne peut rendre aveugle ; Molière a pitié de sa femme infidèle l quelle leçon de charité sublime il donne au monde par ces paroles 1

908 HISTOIRE DBS LETTRES.

Ce malheur atteignit si profondément le cœur du poète, que tout fut impuissant à le consoler ; en ^ain les hommes les plus éminens de la monarchie, le roi lui*m6me, M. le prince, M. de La Rochefoucauld, le cardinal de Retz » s'empressaient-ils de l'accueillir; en vain les salons les plus brillans se disputaient une lecture du poète chéri, les triomphes de Tamourpropre glissaient sur ce cœur ulcéré ; il traîna cette existence tourmentée jusqu'au 17 février i673, jour où il mourut, une heure après avoir joué dans le Malade imaginaire.

Ce poète occupe une place à part dans les annales littéraires du monde; généralement, chaque nation revendique pour elle le premier rang : pour les Français , Corneille et Racine sont les premiers poètes tragiques de la terre; les Anglais donnent celte palme à Shakspeare , les Espagnols à Galderon , les Allemands seraient tentés sans doute de faire une restriction pour Schiller et Goethe ; mais ici tous sont d^accord pour proclamer la supériorité de notre grand poète comique , pour le couronner roi de son art.

La première pièce <^ui ait pris rang parmi les couvres vraiment littéraires de Molière est l'Éwurà, Le style desibelles œuvres du poète ne fait qu'apparaître ici, encore embarrassé et un peu inculte; la comédie française n'est pas trouvée : ce sont les mœurs antiques , des esclaves que l'on achète et que l'on vend 9 la femme réduite à l'état d'ilotisme le

plô8 ftbJÈCt. Le principal personnage est plutôt un homme digne de la corde qu'un .âourdi; m^isl'in* trigue est compliquée et assez amusanle, le dialqgue a de la galté et une allure vive , à laquelle : n -éiliiîeiit guère habitués les spectateurs d'alors. L^Éiourçti avait été joué à Lyon, en 1653.

Le DépU amoureux fut représenté aux états de. Bé^. ziersen 1654, et à Paris , sur le théâtre du Petite Bourbon , en décembre 1658. Ck)mme l^Êtour^ , cette comédie fut empruntée au théâtre itaUen ; le progrès est très-remarquable. L'intrigue est encore improbable , sans doute, mais le style s'est amélioré, et les personnages ont une réalité incontestable. Molière commence ici la peinture des passions du cœur qui l'ont si merveilleusement inspiré plus tard. Le Défni amoureux cache sous une forme légère, une observation souvent profonde. Un an après h représentation de la pièce sur le théâtre du Petit- Bourbon , parurent sur la même scène les Précieuses ridicules. Nous avons parlé dernièrement de l' hôtel Rambouillet ; cette société ne tarda pas à impatienter Molière » qui voulut la livrer aux rires du^ public , en prêtant ses ridicules à deux jeunes pro-* vinciales arrivées récemment à Paris. Voilà enfin la véritable comédie de Molière : dialogue franc et pittoresque , raillerie sans pitié , intelligence haute et profonde des mœurs et des petitesses de l'humanité. Le poète fut dès lors en butte aux jalousies et aux haines. Un écrivain , nommé Antoine Baudf|a,V;. VI. 14

i^idflJMt^ flè^^ie ridûniliser êaa^n unq pièee iBtitniéâ fet' YétiMbk$ ftéAmmen ; on lui reprochait de piller tout le moade. Plus tard il répondit .a^ec l'orguieil dtt génie : i Je prends mon bien où je le trouve, t tio publie rit de bon eœur du jargon ai étrange qui retentissait pour la première fois à «es eveilleS'; l'hô^ tel Rambouillet en frissonna ^ mais redoubla d'outrecuidance. Molière commençait sa kMe glovieuse eontre le» vices ei les ridicules qu^ii n^a pas déracinés , mais éner^quement Hétris.

Le poète «e continua pas sa «arc^e sans ebute : SgmareUe ou le Cocu hntiglnaire est fort loin des Précieuses; Tauteur revenait ici aux pièces italiennes ; e'est de la force , mais rarement de la comédie ; Ikm (Sforde de Navarre n'est qu'un essai maltieureus de tomédie semi-héroïque , qui n'eut pas de succès. Molière la retira lui-même , mais il prit une revanche glorieuse par fÉcoie des mcais , jouée sur le théâtre du Palafis-Boyai en 4661. Le public f>aceueillit avec enthousiasme. Les principaux -personnages du poète apparaissent ici : ces vieillards rîdi-» culèment amoureux et jaloux , toujours joués par les jeunes femmes et leurs soubrettes si spirituelles et s! aùdadieuses; ces charmantes filles^ légères, railleuses et tendres, pleines de malice et de raison , dont l'Isabelle de V École des maris est le type le plus hardi peut-être ; ces hommes sages et raisonneurs plaidant toujours la cause du bon sens , et dont le modèle le plus illustre est le Philinte du Misanthrope.

BIX*-SEI'TfËlfE SIÈCLE. Slt

Tous ces personnages sont r^résentés ajvec «no Terve admirable ; les vers sont oharmans et si tia« tarels qu'ils s'éloignent à peine du ton ordinaîM de la conversatian. Molière n'avait plus qu'à marcher^ sa route était tracée désormais.

Les défauts habituels de son théâtre se montraient aussi dans l- École des Maris. « Cette piépe, dit judicieusement M. Hippolyte Lucas dans son S$^ toire du Théâtre-Français , fournit plusieurs exem;* pies de certaines libertés que Moli^e pren4ra <i¥eo ses spectateurs toutes les fois qu'il en aura envie. Il a emprunté au théâtre ancien la place publique ; il jalonne de chaque côté les malsons des gens dont il à besoin : lui faut-il un commissaire ? un coup -d^ marteau donné à l'angle d'un mur, et ie commissaire désiré paraît ! Un notaire est-il indispensable ? le notaire demandé se montre 1 Voulez-vous un frère qui raisonne? vous l'aurez par le même procédé. Pour expliquer des rencontres multipliées dans le même lieu , nous entendrons Horace dans I^Êcok des femmes dire à Arnolphe :

La place m'est heureuse à vous y rencontrer.

Quand une somme d'argent sera nécessaire k Fac^ tion, son personnage aura toujours sur lui la somme voulue. Ce sont des défauts assurément, mais qu'on pardonne à Molière à cause de la naïveté qu'il y jniàié Le dénoûment de l'École des maris, vanté par beaucoup de critiques , n'est pas exempt de ce sans fâ-

S12 HISTOIRE DES LETTRIiS.

çoa ; cependant le spectateur est si satisfait de Toir le tuteur d'Isabelle puni de sa rigueur, qu'il fait* bon marché du reste ; il admet aisément le commode voisinage du commissaire , du notaire et du frère, i

Louis XIY, voulant donner de la splendeur aux ffttes qui lui furent offertes à Vaux en i661 , demanda une pièce à Molière , et ne lui laissa que quelques jours pour répondre à son désir. Le poète obéit et produisit les Fâcheux, ouvrage sans intrigue et sans plan, mais présentant une série de portraits fort spirituels , peints de la manière la plus heureuse. Les satires s'y succèdent et la force comique y abonde. L'École des femmes , qui vint ensuite, est le fruit de la même pensée que l'École des maris : c*est que le cœur de la femme et de la jeune fille conserve sa liberté et en fait usage même sous les verrous. Le rôle d'Agnès est plein d'une charmante naiveté , il n'y a que les hommes de génie ou les enfans qui puissent trouver de semblables choses; Arnolphe est un mélange de ridicule et de tendresse vraie , qui provoque tout à la fois le rire et la pitié. Horace est un brave , heureux et indiscret jeune faomnie qui a besoin de laisser son bonheur débor* der de son cœur. Toutes ces peintures si franches et si spirituelles obtinrent un succès d'enthousiasme qui provoqua la haine des poètes. Boursault et Monfleury publièrent des brochures contre la pièce , et Molière s'en vengea par un petit chef-d'œuvre , la

DIl-SEPTIËME SIÈCLE* 218

Qitiqtie de l'École des femmes. Les ennemis du grand poète purent se reconnaître à loisir dans ces portraits f dont la ressemblance était frappante. Xa comédie d'Aristophane renaissait ; Molière ayant été odieusement traité par un certain duc de La FeAillade, qui n*avait que son titre pour distinction , alla se plaindre à Louis XIV, qui lui peribît d'immoler ses ennemis sans pitié; de là fbnprcntptu de Yet*sailles, pièce dans laquelle il flagelle les courtisatis, les écrivain» jaloux et jusqu'aux comédiens dé î-hd^ tel de Bourgogne. Le Mariage fofcè , comédie-balIët, est encore une œuvre sans pian , mais idâns laqMile le génie comique de Molière se fait souvent sentir. Le rôle de Sganarelle est charmant ; ati reste n<ms reviendrons bientôt sur ce personnage / qui éèt une des plus heureuses créations de' notre grand pciëtiel. Nous avons hâte d'en finir avec ces improVlslattettS; •il nous faut cependant mentionner eÀcofe^ ta Princesse d'Ëlide^ comédie-ballet commandée) ^pftr Louis XIY pour célébrer ses amours avec oette' ckaâ^mante et malheureuse La Yallière , femme naltë-^t aimante qui crut aux sermens d'un roi dont HoUs ne nions pas la grandeur, mais encore moins Ténorme égoîsme. Le prince était si pressé qu*il ne donna pas au poète le temps dç rimer sa pièce ; le premier acte seul est en vers. La Princesse d^Êtide offre encore une imitation du théâtre espagnol , c'est une sorte de fantaisie p^stwale qui rapipelle un peu le Songe d'une nuit d-été; ùmme il wiisplaSta

814 HISTOIRE DES LETTBES*

et quelques autres délicieux caprices de Shakspeare. Mais FEsp^gne devait bientôt inspirer un chefr dlBuvre à Molière : arrêtons-nous quelque temps iix. a^mjpation devant Dm Jtum. .. Ce^e. pièce ne réussit pas , quoique plusieurs pitoyables œuvres sur ce sujet eussent été fort s^pplau* 4ÎW ^ Pairii[ vers 1^ même époque. La critique du 4i3;-hi|itîèp[iç..sièc^ , La Harpe à sa téte^ n'a rien <Kffll{PWtà P9tte graAde création '. Cependant jamais Molière n's^ ipontré plus de pûr^ance ; sa prose est Jaijga :et forte : on sent partout le souffle du génie. I^lM^ pqnsée haute et profonde domine Tœuvre, Lç .JP^ Juan ck Molière ;est de toutes les pièces fantas*- .ti^He^^c^Ilo.que nous préférons : dans aucune, «Qi^nie d»QS Fâi»l et dans Manfred, nous n'avons .iRGifiijéiji^A intérêt aussi dramatique , une peinture ;«ll{AÎ)iim/a de la nature de l'homme, c IXon Juan, \é\tJkr Hîppolyte Uicas dans l'ouvrage déjà cité, jrfçsi 8«tîa» fait horoipe, mais Siatan Taqge superibe -éâpeUll VI^V MlUon y lorsque , ^s toute la splenj^WTl4€| » beauté foud/^yée, il organise sa révolte ^ÔffiruftWfl centre >|>ieu. fl y a le même orgueil chez

\ Il est réellement effrayant de considérer l'excès d'aberration Hans ieqiïel xxn npmme distingué et instruit peut tôm- Deir \ ToScî le seul éloge du Cours de tittérature de Ld Harpe iûtxk dèflf bliefe-d'Ëbûvrè de Molière :

' * W l 0<5ènë dé là. Dimani>be e^t cbmiqne ; 6t le morôëàa 'j^UrFliypôcrbie annonçait dans Tantenf l'homme qai devait

)»^t £i^rQ iff r^^nt/^ ^

I>I3C-SE]?TIÈUE SIÈCLE. 8|S

do0 ludn i la. même audace ^ et cela fait presque excuser ses. roueries et ses impiétés ; il y joint un air de folie suprême. Cette magnifique désinvçUure ^ si nous pouvons nous exprimer ainsi ,. séduit 1^ spectateurs. Pour que don Juan en vienpe à inviteip à souper la statue du commandeur, ne faut-i,l pfts qu'il soit entraîné par une ivresse exubérante , pa^ toute la vçirve d'une jeunesse effrénée ?»

Don Juan , c'est la passion de^ plaisirs, sensue^^ conduisant Thomme à la pliis horrible condition, à la révolte insensée contre la puissance divine j, ^ l'abîipe éternel. Quels magnifiques et charmans détails dans ce rôle ! . quels emportemeps ! quelle finesse brillante !, Gett^ débauche ^st colossale 2 .débauche de cœur et d'esprit , désira et orgueil ins^r tiables , tel est cet homme diont le caractère a $i vivement impressionné les écrivains et les artiste^ de notre siècle , Mozart, Byron» Hoffmann. Et cett^ création appartient à Molière* Les comédies, espagnoles sur il Gombîdado de piedra (le Convié depierre) sont si loin du poète français ! . . * .

En face de don Juan Molière a placé son Sganarelle , personnage qui doit revenir souvent dans son théâtre sous divers noms et représentant des profes^sions diverses. Sganarelle est une création qui marche l'égal de Panurge , de Falstaff et de Sancho , .chef-d'œuvre de bonhomie et de grâce comique. JS^àBarelle a le bon sens de Sancho; il possède le sentiment du bien . le vice le révolte : mais il est

216 HISTOIRE DES LETTftES.

tellement poltron , que cetle belle qualité de son esprit est paralysée par la peur. Cependant, lorsque Sgânarelle est dominé par ce sentiment qui rend un homme si ridicule , il lui reste toujours une sorte d'ironie à peine visible, mais charmante; M. Sainte- Beuve a dit : « Sgânarelle embrasse les t rois-quarts de l'échelle comique , le bas tout entier et le milieu, qu'il partage avec Gorgibus et Gbrysale. Alcestc tient ràutire quart , le plus élevé, i

Ce rôle, que Rousseau et La Harpe ne nous semblent pas avoir compris, est peut-être la plus grande gloire de Molière : quelle noble fierté , quel sentiment de la vérité et de la justice ! les excès de ce caractére admirable spnt précisément ce qui Tennotilit le plus ; ce sont des défauts parce qu'ils rendent malheureux , mais ils ont leur source dans une idée

trop élevée et trop austère de la beauté morale. Les petits Mensonges du monde, ses sourires gracieux et trompeurs, remplacés un moment après par l'ironie ou le sarcasme, révoltent cette âme franche et rude qui méprise et. hait ouvertement coûi me elle estimé^ comme elle aime*. L'amour dans ce cœur ne pouvait être qu'une passion noble , mais exôiùsive et jalouse ; Alceste irait volontiers s'ensevelir dans un désert avec la femme chérie, et là il vivrait de son 'âinôur, de sa passion pour le beau moral , et de sa haine contre un' monde corrompu dont il s'exagère encore les corruptions. Ce cœur si haut et si sauvage s'est épris d'une jeune femme de vingt ans.

t>Il- SEPTIÈME SIÈCLE. 217

belle, spirituelle, gracieuse , légère, rieuse, entourée de tout ce que Paris offre d'hommes du grand monde. Célimène ne manque pas absolument de la puissance d*aimer, mais sa passion dominante est de plaire , il faut qu'elle règne sur de nombreux sujets ; en yain elle s'efforcerait de viyre d'un seul amotir, et d'ailleurs cette idée ne lui est jamais venue. Elle a un sourire et une grâce pour 'chacun ^ une épigramme pour chaque absent. Quel délicieut tableau que ce second acte du Misanthrope ! jamais i'élégànte société de Paris n'avait été peinte avec cette vérité et ce charme ; c'est un ton excellent , madame de Sèvigné n'eût pas mieux fait. Le caractère de Gélimène se développe là avec une ampleur admirable , la souffrance s'agglomère dans le sein d'Alceste , chaque trait léger est pour lui un dard empoisonné , on aperçoit déjà Thomme qui sacri- -fiera la femme qu'il idolâtre à la pensée sévère qui l'entrafne loin d'un mondé odieux. Tous lés personnages qui entourent les deux principaux rôles de la pièce offrent une grande variété dèphT^ionomiés tracées avec un art parfait : nous avouoiis né rien comprendre aux critiques dirigées contré ce chefd'œuvre. Toutes se résument par ces mots : Nous aurions fait autre chose. Nous le croyons sans peine ; mais Molière ne nous a-t-il pas présenté des caractères très-naturels, très-vrais, des types qui ne sont ' pas ceux que vous désirez , mais qui sofnt très-vivans et rendus avec une puissance màgnSfiqûiè?

318 HiSTOmS DES LETTRES.

Qui a le droit de deoiander plus au poète , surtout lorsque «ou œuyre élève rame ou la raffermit 7 Le Misaotbrope pourrait bieu être le chef-d'œuvre de la comédie dans le monde entier. Il montre eu ipi&me temps ce que l'auteur aurait pu faire s'il avait abordé le domaine des passions sérieuses et terrjbl^. Qu'en se souvienne de la conversation d'Auteuil rapportée dans ce ciiapitre \ le grand poète n'avait qu'à des* cendre dans son cœur pour j trouver toutes ]fi^ tor« tures d'un amour trahi et méconnu. Molière joua lui-même le rôle du Misanthrope et sa femme celui (de Gélimène; le^ amours de celle*ci avec le comte de (iuiche , avec L^q^un et d'autres ençor^ j, avaient jEait bruit dans Paria , les chagrins domesftiquçs du poète étaient célèbres, et ce cruel spectacle, étalé sur la çcène intéressait le public d'une manière fi^sq^ barbare..

le Médfitm maigri lui^ joué le 26 ji|in ]b666| objtint plus de, représentations que le Misanlhrppe. jLes. docteurs étaient alors le point de mire d^s lazzis les plus impitoyables 9 et lorsque Sganarelle, pris .pour un médecin , répondait avec cqlère : Médecin vou&'fnén^i tonte la saljle retentissait d'applaudissemen^r Xfi Af(^(iecin.iiui/j|rré lui est une farce excellente; . plusieurs scènes ^pnt empreintes dç cett^ force comiqve qui débordait si ^ondamment ^eJSm^ mél^cçlique du poète, qui créa Alceste.

. |4g|i^s, . reviendrons si|r quelques petites pièces V m ffftt fiVu Atttre le Misanthrppe , efc le Tar^uÇe , et

JDIX-S^EPTIÈVE SIÈCLE. 349

croyons plus convenable de parler maintenant de ce chef-d'œuvre que nous aimons moins que le premier, quoiqu'il ait peut-être une valeur égale. Les l^préséntations de cette comédie furent long-temps empêchées par les intrigues ardente^ deè fàirx dévots, grands èëigneurs ou prélats ,- (}ui isroydiërft èè réconnattre dans Tôdieut [liersonnage! de Ikfdière : le mai!^id^e dé Figaro rencontra seul à la fiii dd dix* huitième siècle deS difficultés comparables. Enfin légrind poète l'emporta aupf ès de Ldiils XI Y sur lés prééidéns qui he voulaient pas (Ju'od Téi jouàt et la pièce fUÏ représentée.

Le Tàrtùfè ôlfré tdus lèà tiaractèrés d'uni chefd'œuvre? intrigue fortemeiit nouée et habilement conduite, réalité tkilpable àini chaque pèrsonnaige , depuis là prbibnde hypocK^ë dé Tahtùfé jusqu'à la candeur de Marianne. Il a fallu un art àdthii'able pour fairç supporter pendant cinq actes ce rôle d'imposteur^ le plus ignoble peut-être qui soit ^u théâtre, Oa pardonne au crime vers lequel la pa^ion .^utralné.; naaispe continvel effort pour tf^ipp^ses semblables, c^te .hypocrisie froide; iat calcu^^, îqspirçnt un idégoûtJirvindble , et, un tQlfnrsQQnà^e ^racé.par un génie moi^s p^uissaiit aur^il c^i^prp- Vdtie succès, 4e la pièce. Nous ne eroyf n^ j^ft .qiie cettjs. peinkyr^ ^it ' pu réyolter de^ bQmiQéi^tVi^itfbleffi^t yçïigiôHii, ^euli^aieflt \U fie ^u% alarmés des iQterp]|é(attH:^#: de <vwta|i^. partie nalintmt^offn^

glante des tices d'un individu comme une réprobation de toute une classe de la société.

Elmire est un des plus admirables rôles d^ femmes créés par Molière ; elle est grande par le cœur et l'intelligence , elle est mariée à un homme stupide et ridicule , et cependant . elle a su accepter sa position et rester fidèle à ses devoirs d'épouse. Ses paroles réservées sans pruderie et libres avec convenance indiquent une femme qui juge la vie oe qu'elle yaut et ne lui demande pas plus qu'elle ne peut donner. Elle déploie bien de la ruse contre Tartufe , et cependant cette ruse ellermème est empreinte d'une bonhomie charmante. Marianne est un gracieux type déjeune fille candide ; son amour pour Valère s'exprime de la manière la plus suave et la plus pure.

Après le Tartufe, Molière donna une pièce moins forte sans doute , mais qui peut passer pour un chefd'œuvre de grâce et d'esprit: nous vouions parler de VAmfnyttion qu'il imita de Plante en lef surpassant.

' Jamais la versification française n'a été plus légère ni plusspirituelle. Les mots les plus élégamment comiques* s'échappent à chaque page de cette verve merveilleuse; Plante inspira dans le même tempsà Molière sa comédie de Y Avare; cette peinture du plus igno-

' ble dés vices n'avait jfamais été pré^ntée chez aucun peuple d^uiie façon plus saisissaiite. Les plus

' fortet' ^n&é sont iteitéeiiiiti ^èfii^ latin , mais imi-

DIX-SEPTIÈME 81ËGLE. 221

tées avec génie ; la prose de Molière, que nous avons déjà admirée dans Don Juan est ici également belle et concise.

Georges Dandin^ qui vient après VAvaref est une satire très-comique de ces bourgeois ridicules, si empressés de s'allier à la noblesse. Les infortunes conjugales de Georges Dandin excitent le rire du public et la colère des moralistes; nous reviendrons bientôt sur ce sujet , car il nous semble que la question est encore peu approfondie. Le Bourgeois gentilhomme offre des scènes d'une force comique dont Molière seul est capable. Les Fourberies de Scapirij trop maltraitées par Boileau , qui n'entendait pas la plaisanterie au sujet de la dignité de Part, contiennent, au milieu de farces grossières , d'excellens traits de comédie. La Comtesse d'Escarbagnas, petite pièce qui rappelle les Précieuses ridicules , n'est pas très-remarquable, malgré quelques portraits fort habilement tracés ; souvent le grand homme laissa tomber de son génie de ces œuvres imparfaites et légères qu'il ne prenait pas au sérieux et produisait , tantôt pour obéir aux ordres du roi , tantôt comme directeur de théâtre et parce qu'il fallait amuser la partie frivole de son public. Tels sont les deux premiers actes de Mélicerte et la Pastorale comique ; il serait fort difficile de reconnaître ici l'empreinte de cet esprit si élevé et si élégant auquel nous devons le Misanthrope. Le Sici^ lien ou l'Amour peintre est une jolie petite comédie de galanteries et d'enlèvemens un peu dans le goût

222 fiiSToiRE DES Lettres.

espagnol, elle a pu fournir à Beaumi^chai$r|déede son Barbier de Séville,

Mais il nous resteencore ^ parler de IVn des véritables chefs-d'œuvre de Molière , des Femmes savantes. Le grand poète i$e vengeait ici de quelques critiques émanées de précieuses littéraires , dont il semble détester la race. Les jnanières ridicules des femmes auteurs avec lesquelles il se sera trouvé en rapport Tout fait tomber dans un excès. Il est évident que Fauteur des Femmes savantes veut que les femmes s*occupent exclusivement des soins du ménage ; il leur permet d'avoir de l'esprit naturel pourvu qu'elles ne le cultivent pas par l'étude. Yôilà où l'extravagance de mademoiselle de Scudéry, et surtout celle des femmes sans esprit qui en étaient la caricature, avaient conduit le grand peintre. L'ignorance lui semblait une chose charmante , comparée au jargon prétentieux des Fetfimes savantes de son temps, et dès lors il défendait à toutes les autres d'élever leur esprit par la lecture 4es poètes et des philosophes ; c'est-à-dire qu'il les contraignait de rester dans une sorte d'ilotisme moral, qui les rendait de plus en pins dépendantes de l'homnie ejt si inférieures à lui, qu'elles ne pouvaient plus prétendre à être pour nous autre chose <][u^un jouet ou une servante. On comprend qu'il né faut voir ici qu'une boutade du poète philosophe ^ et qù'^ y a un juste milieu à prendre entre les ridicules de cer-

tailles fiMmues et l'ignoranee fibsolue des méiiagèràa de liolièfe.

Au milieu de ces feBomee et de ces poètes gretesfues f l'auteiir a placé son Henriette , jeune fille sage et «pirituelie qui s^ppcurte ce monde étrange sans trop d'humeur, quoi^'elie l'apprécie ce qu'il vaut. On aeskt qu'il lui a fallu une raison ferme et éievée pour ne pas se gâter au contact des gens qui F^tourent ; aussi son langage est -il toujours uii mélange de bon sens et de grâce qui hk d'elle une femme vraiment charmante. Gomme généralement les créations des très-grands poètes , les femmes de Meilièi*^ Mtune réalité saisissante que le génie seul peut atteindre.

Il termina sa carrière par le Mala imaginaire ^ comédie qui peint en traits comiques un des plus mi6ér8ii)ies états de Fhomme , Tamour ettrème de la vie et une frayeur {>uérié de la mort. Specta^ de déplorable, accueilli cependant par le rire, mais avec des retours de tristesse bien amers.

T^lle fut la vie glorieuse de Molière. On Fa loué delantde manières qu'il est diflSciie d'émettre une idée nouvelle sûr notre grand poète. H sera toujours admiré comme un des plus étonnans peintres de IHiomme, de ses mœurs , de ses passions et de ses ridules» ^Personne n'a -porié un regard plus pénétrant4»ur le «qonde ; si ¥oà peut regretter quelque ehpse en face de celui qui i^ous a tant dobiné , c'est fue^ oetteAme â mélaneolique, si tendre, si ai'dénte

Pi

et 81 bonne ne se soit pas répandue plus souvent en accens pathétiques et terribles ; elle était digne d'embrasser , comme Shakspeare, tous les sentimens du cœur humain ; elle ne l'a pas fait, mais, dans les limites où elle s*est tenue , personne n*a égalé sa profondeur, nous avons presque dit sa divination.

Une autre grande qualité de Tincomparable génie de Molière est cette force comique , vi$ comica , qui fait éclater un inextinguible rire dans toutes les parties de la salle. La verve entraînante du poète est inépuisable et jaillit conlînuellement , en redoublant d'énergie à chaque ligne. C'est là une puissance bien rare , un véritable don qu'aucun travail ne saurait faire acquérir.

Les moralistes sévères^ et à leur tète Bossuet dans ses réflexions sur la comédie, ont accusé l'œuvre de Molière d'immoralité. Nous ne voulons pas nier les dangers que peuvent présenter plusieurs scènes de notre grand poète. La licence de ses peintures et de son langage alarme parfois la pudeur, il ne convient ni à tous les caractères ni à tous les âges ; mais nous éprouvons le besoin de faire une observation qui nous semble importante : on a accusé Molière de ne pas respect«er le mariage, de nous montrer toujours des maris trompés et des femmes coquettes. C'est vrai ; mais est-ce bien le mariage en lui-même que te po^te ne respecte pas ? Ne sont*ce pas plutôt des vieillards imbéciles, s'unissant à de jeunes filles qui les épousent pour leurs trésors, ou des jmanaiis sans

DlX-SEPTlémE SIÈCLE. 22&

éducation qui prennent pour femmes des jeunes personnes distinguées par leur naissance et leurs manières ? Molière blesse-t-il la vérité en montrant que de tels mariages produisent souvent l'adultère et la honte? Â-tril jamais présenté un mariage entre deux êtres sympathiques de cœur, d'âge, d'éducation et d'intelligence , se terminant par le malheur et rinlidélité? Le monde offrait cependant au poète de tels exemples, mais avec son sens profond il a compris que c'était exceptionnel , et que ces exceptions réellement dangereuses devaient ôtre écartées de la scène.

Molière restera comme un des quatre ou cinq plus grands peintres de l'homme ; ses œuvres font partie de ces quelques livres immenses et sublimes que l'on peut considérer comme la bibliothèque de l'humanité.

ti. 16

Soile dQ l'hifCoîre de la oomédîe fouf Sioaîf ZIT, <— ^BoarMivli.

— Bégnard. — Daikoourt], cto.

Molière* devait exarcep uoe grande iafludûoe sur se» Gonteoiporainfi, eldQnfiM3r à la France des imitateurs qui , sans awir son génie y produisirent œ* pendunt des œuvres remarquables. Quinault» jeune alors, écrivit, sous celte inspiration, la comédie de^a Mètre cofiueite, dont plusieurs scènes rappellent' le o^tre. Brueys et' Palaprat, nés tous deux dans le midi de la Franœ et doués de l' imagination vive et* riante de ces belles- contrées , formèretit i«fie association littéraire , telle que n^us en > voyou» un si grand nombre de nos jours ; iH (mt laissé deux pièces, spiBtueUeSv qui vivent ^eore au. théàteeu là

2â8 HISTOIRE DES LETTRES.

première est l'Avocai Patelin, que nous avons tu obtenir tant de succès au quinzième siècle ; revêtue du style de Louis XlV, cette comédie conserva sa naïveté primitive et charma encore une fois la ville et la cour. Le Grandeur, des mêmes écrivains , n'eut pas de succès d'abord ; mais le public revint sur son jugement et finit par apprécier le talent comique que révélait le principal rôle de cette petite comédie. Gampistron , célèbre par ses tragédies de l'école de Racine , donna une comédie » te Jaloux désabusé^ oubliée depuis long - temps quoiqu'elle présente des caractères bien tracés.

Boursault , né à Mussi-l'Évêque en Bourgogne en 1638 , ne fit pas d'études et ne sut jamais le latin. Il arriva à Paris en 1651 , parlant bravement le patois bourguignon ; mais, doué de volonté et de goût , il se mit à étudier la langue française dans nos meilleurs auteurs , et devint bientôt un homme agréable, qui fut attiré à la cour, on ne sait trop par quelle ramification. Il écrivit d'abord, par ordre de Louis XIV, un assez mauvais livre intitulé : De la véritable étude des souverains. Le roi en fut si enchanté que si Boursault avait su le latin , il eût été nommé sous-précepteur de Monseigneur. Mais il eut un emploi de secrétaire de la duchesse d'Angoulême, veuve d'un fils naturel de Charles IX^ et se mit à rédiger une mauvaise gazette en vers, qui finit par le compromettre. Ses pièces de théâtre eurent du succès ; ses tragédies sont oubliées, et c'est ce qui pouvait leur arriver

DIX-SEPTIÈKE SIÈCLE. 229

de plus heureux. Ses comédies se sont soutenues à la scène : te Mercure galant obtint une vogue prodigieuse ; c'est une pièce à scènes épisodiques dont plusieurs sont réellement très-fines et très-gaies ; Ésope à la ville fit encore plus de bruit que le Mercure galant; mais, inférieure par le style, la pièce ne tarda pas à être jugée. L'œuvre de Boursault qui s'est le mieux soutenue est l'Ésope à la cour, jouée après la mort de l'auteur. C'est encore ce plan décousu et un peu au hasard que suit ordinairement ce poète. II a fait d'Ésope un amant , et qui plus est un amant aimé , ce que la critique lui a reproché assez sagement ; mais cette pièce émeut et fait rire , en voilà plus qu'il ne faut pour légitimer son succès.

Tels sont les principaux poètes comiques qui ont écrit entre Molière et Régnard : n'oublions pas toutefois de mentionner le comédien Baron , qui transporta sur la scène française PAndrienne de Térence et produisit l'Homme à bonnes fortunes, comédie mal écrite , qui a dû. la faveur dont elle a joui à la renommée de Baron comme acteur.

Le dix-septième siècle allait finir lorsque parut une pièce qui fit espérer que Molière aurait enfin un successeur plus digne de lui. Le Joueur de Régnard Ait représenté en 1696. Cet écrivain naquit à Paris en 1647. Sa passion pour les voyages se révéla dès son enfance. Il parcourut fort jeune l'Italie; une intrigue d'amour le fit s'embarquer sur un bâtiment anglais

^dO ' filSTOfàB DBâ LBTTRE8.

qui emportait sa mal tresse et fut pris ps»r éenk vaisseaux algériens. Régnard^ gourmand et babiU cuisinier, art qu'il avait appris avec soin pour satis» faire sa friandise » devint cher à ton maître $ mais il aut trop plaire aux femmes de la niaise ^ et set succès en te genre allaient le conduite au supplice , lorsqu'il fut heureuseme&t réclamé et sftuvé par le consul de France* Il revint dans sa patrie et la quitta de nouveau pour visiter la Flandre ^ là Hd^ tende ^ le Danemarck ^ la Suède et la Laponie. Las de courir à travers l'Europe, Régnard se retira en-^ fin dans une târre î à onze lieues de Paris* On dit qu'après avoir vé^u au milieu d'une voluptueuse gatté, îl mourut dur Ipleen en IT&làik aoixa»le-deuiL ans.

Get auteur a éetit des voyages asssëz vulgaitis ; celui dé ses livres qui eoncerné la Laponie a seul quelque intérêt ;, ses épitras el ses autres poésies n'otit guère de èâraofeère el manquent souvent de cotivictîen. Son tbéàtrè seul ddit lénir une place dans l'bistoire des lettre».

Le Joueur est celle de ses pîèces^ q0i sb ràppro^e le plus de la baute Comédie de Molière. Le principal caraet^e est tracé alvec une &|^aisii6 libre et fcnrte qui sent le grand maître» Régnard n a eu. qu'à rc" garder dans sa consiciancè ^ caj? iL értak lui-même en proie àl cette terrible passif ,, qiuir'ilr a, peinte si.na^ twellemeikt. Le LégcMute a été regardé par plusieurs critiques eomnie k cb^-d'oauvre dé l'auteur : cette

DIX-SEPTIÈKB SIÈCLE. 23^

pièce est {iéat-être pluë );)àrfàUë qile te Joueur ^ mais elle révèié boiiis de puissance ; c'est une excellente comédie pleine de ^erve et ae gàîté. Les Hîénechmes^ qàe Réghard eihprùiità à Plautë ; sont aussi très* comiques, d'unis intrigue fbrt compliquée et fiabilemeht conduite, bémocrïiê et le Distrait restent trèsloin de ces œuVres. iJeè Folies amoureuses ra^i)éllent les petites pièces italiennes dont Régnard s'était amusé durant ses toyages. Le Éal et la Sérénade soht'dés ébauches sans valeur par leisquelles le poète préludait à ^a carrière. Le Retour imprévu, dont le sujet est emprunté a triante, est d'un comique trèsnaturel et très-vif; c'est 11 le côté brillant de Régdafd , qui toutefois né peut èt^ë classé qii*! une distance Idiibiiiiiiensurablë de Miolièrë. Oh sè/it bien raredient èliëi ràiiteùir du L'ègâfàire cèti^ hauteur de cdràctëre et de jugement qui sci^iitè les ^liis secrètes profoiideurs du cœiii' de l'fiomjàë; l)p n'y trouve j[iresqué janiais ces vues m'oràllè^ si élevées que Hfolièrë jette ^ pleines Inaliis dans' son ceuvre Immorteiièl:

kpthi i^é^'ârd il Ibiiit se soiivënîi* (]ie Dutrény , écrivain' trè^-^pi^itùel' et Souvent briginaJ , mais peu dramatique et dont touâ les personnages ont lé môme siyle. Les^ pièces dé cet auteur qm firent le plus de bt'ûît dàÀs leur temips sont l'Esprit de contradiction ; le thiible veuvage, te Mariage fait et rompu; nous n'a-* yonié jàmklë lu ^eurs titres sur raffîche du ihéâtre- Ffânçais.

Dancourt est l'auteur très-fécond d'une foule de petites comédies qui rappellent un* peu nos vaudevilles contemporains. Elles offrent un tableau assez superficiel peut-être , mais cependant très-curieux, des mœurs de Paris à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième. Nous reprendrons l'histoire du Théâtre-Français lorsque nous étudierons cette dernière époque*

Mais nous devons dire ici quelques mots du commencement de l'opéra , genre de spectacle qui devait un jour arriver à tant de perfection chez nous. L'opéra est venu d^Italie , et fut dans l'origine quelque chose qui rappelait la tragédie grecque , dont la mélopée était une sorte de récitatif dans le genre du nôtre. Le cardinal Mazarin , alors souverain de la France , fit représenter au Louvre trois opéras par des artistes italiens qui n'obtinrent aucun succès. Déjà un marquis de Sourdiac avait fait jouer, dans son château de Neubourg en Normandie, la Toison d'or de Corneille; on avait composé pour cette pièce quelque musique, et fait des frais de décorations extraordinaires pour le temps. Ce m^me marquis de Sourdiac entreprit d'établir définitivement l'opéra en France, et dans cette idée il s'était associé avec un abbé Perrin et un violon nommé Gumbert, poète et musicien dignes l'un de l'autre. Le privilège d'une Académie royale de musique fut accordé à ce Perrin , et l'on représenta sur le théâtre de la rue Guénégaud plusieurs pièces en musique qui

eurent assez de succès , ce qui n'empêcha pas les entrepreneurs^ de se ruiner. Ils finirent par céder leur privilège à LuUi, qui, après quelques essais , eut le bonheur de former avec Quinault une association glorieuse. Ce poète a souffert long-temps chez nous des vers que Despréaux lui a consacrés ; il faut reconnaître cependant que dans ce genre de drame dont Beaumarchais disait : Ce que l'on ne peut pas dire, on le chante^ Quinault occupe une place à part; sa poésie a souvent une mollesse gracieuse et une facilité rare. Roland et Armide offrent même des traits de force sublime qui rappellent les grands maîtres de la scène. Quinault reste donc Comme le premier poète d'opéra que nous ayons en France au dix-septième siècle ; pour s'en convaincre il ne faut qu'entr'ouvrir les poèmes de ses rivaux ; on peut cependant citer parmi eux Campistron , Thomas Corneille , Rousseau et n)ème La Fontaine. Au resle, plus le grand art de la musique a progressé et plus la poésie destinée au chant est devenue secondaire : elle a fini par mériter le sarcasme de Beaumarchais.

Hytorieds et établi de la Vrftikoe en dîx-«eptîëme iiécle.

Mta

I>d HâiUâû avait, atti séiïiènië siècle, essayé d'écrire bne hhltoire générale de U France, et son Myte M Itt atéd avidité. Belleforest et Jean de Serres, qui se Èoht 0cedpéi^ dé notre histoire, ont laissé peu de ti'aee. Afirè^ èox tidt iScipion Duplèix, né à Gonddttett iSé'g', d'une titàine hoble. La reine Margueri-te Vàrcitàk $ Pkifh eh léOS , et le et maître de^ requêtes de iùti Hôtel. O^iëlque temps après il fut lïomiiié bisttortogràpbe du rdi. Son histofire de PMîicîé eut du succès : elle èontient des recherches Ctii*retises( £iù^ (es deux premières races; mais la coû^ïéiïcîe nianquait à cet homme, qui insultait lès tiiiorts et redoutait tes vivaas. Mézeray arriva rapi-=<

dément à un succès populaire. Né en 1610, près de Falaise , il s'adonna d'abord à la poésie , et en fut détourné, dit-on , par le berger Desivetaux ; les études historiques et politiques, l'absorbèrent depuis cette époque. Après avoir servi quelque temps en Flandre, Mézéray s'enferma dans le collège Sainte- Barbe avec ses livres et ses manuscrits , annonçant qu'il s'occupait d'une histoire de France. Étant tombé malade par suite d'un excès de travail, il reçut du cardinal de Richelieu une bourse ornée des armes de son éminence, et contenant 500 écus. Cette diistinction enflamma le zèle de l'historien, qui publia son premier volume in-folio en 1643, à l'âge de trente-deux ans. Le succès fut immédiat : la cour lui fit une pension de quatre mille livres, et l'Académie française le nomma son secrétaire perpétuel. Le deuxième volume parut en 1646, et le dernier en 1651. Il publia depuis un abrégé de ce livre; c'est ce dernier travail qui est devenu populaire. Mézeray vécut jusqu'en 1683. C'était un homme bizarre , si négligé dans sa toilette qu'on le prenait pour un mendiant. Arrêté un jour paries archers comme vagabond, il se mit à leur rire au nez, leur disant qu'il était trop incommodé pour aller avec eux à pied ; mais que dès que l'on aurait mis une nouvelle roue à son carrosse, il les suivrait volontiers où il leur plairait. Mais quelle valeur a donc cette histoire de Mézeray si long-temps populaire en France ? Vauteur ne brille pas par l'exactitude» par l'intelli-

Dl^-SEPTIÊME SIÈCLE. 239

gence de nos origines ; il confesse naïvement , dit M. Augustin Thierry dans ses lettres sur l'histoire de France^ que l'étude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire. Le goût du public fut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il traTaillait. Plutôt moraliste qu'historien , il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré les savans qui le dédaignaient , malgré la cour qui le détestait» malgré le ministre Golbert qui lui ôta sa pension» fit à Mézeray une renommée qui n'a point encore péri. ^

Cette bienveillance du public avait été acquise à l'auteur d'abord parce qu'il était supérieur comme écrivain à du Haiilan, à l'historiographe Dupleix, et à tous les annalistes du seizième siècle» et cependant le style de Mézeray est bien inégal» souvent très-dur et peu correct. Le second titre de l'auteur à la popularité était parfois une grande énergie de langage et de pensée » un esprit de justice qui parlait au cœur du peuple et révoltait les puissans. «M. Golbert» dit l'auteur de la vie de Mézeray» donna ordre à M. Perrault, de l'Académie française, d'aller trou-

^ M. de Chateaubriand a dit : « On n'écrira jamais miens quelques parties de notre histoire que Mézeray en a écrit

quelques règnes Les vies des reines sont quelquefois des

modèles de simplicité. »

^3S HISTOIHI MS LfTVai^S*

y&f Mézeray de sa parts $t ^ehû àif^ qui» la roi ne lu^i avait pas donnié uçiç pie^MÂoQ 49; quatre vtilk lî*irres pour écrire ^vec. «i peu (jhe reteiMie; quâ ce prince respectait trop la vérité pour ^îget dei ms historiographes qu'ila 1^ (lég^yisasjï^ im 4âs wotifs de crainte ou d'espérance, i»m qu'il 9e prétaodttt pas aussi qu'ils se donj^ai^seoti la Ikeoce de f éAéekir saps Qécessité sur la conduiXe de. 96^ arniôlr^elws une politique établie depuis. loDgrt^Qtips^ et eonâr^ notée par lies suffrages de tpujte^ la mth^^.- »

Ce jugement, porté par Louis ]^iy,. e}i^plÂi|ue i,us^ qu'à un certain ppint la vogive de Vézeray vlaos^ tion approuva ce que le roi blâmait. Mais, lossqpiiètea tf ayaux de lia dernière moitié. 4mi 4>9(*«s^iÂ!ii«ii siècle, ceu3^ d^s Valois, des Pueauge ^ <k% ValMiiûiii»* eurent fait prqgresser h science ^isytorililAe» h. Uwft 4p Mézeray fui jugié, et le père Dawel p«ijkdice;(teil* ^préface, en 1713: i^.Mézqray; igoorapjt oUfi^gli^ geait les sources^. »

Gèrand de Coi;4emoi , mprt en 1^4j qi^mkw 4e: rAca4émie française» écrivit u^e U^toireg^nérok de, France dtjffant les deuoc, premier^, rqt^^ dei n/ç^ ro^^ Qe, Uvj[*e contient des recherche^ pré^e^seS: ^ Is^berieu- Sieipent faites 3ur cette époqpe* Le ûl^ d^J'aut^r^ Louis Gérand de Cordemoi, continua, par ordre du roi, l'ouvrage 4e son père et le conduisit jusqu'à la mort de Henri F, en 1060.

o L'abbé Le Gendre, né à Rouen en 1659^ fit entrer dans l'histoire générale , dit M. de Chateaubriand i

DIX-SEPTIÈME SIÈGLÇ. ^9

la peinture ^es noceurs et des coutuqies, ûjiuaYation qui ouvrait une nouvelle rçute à rhis^plri^ î^e^G.endre, fi(àtteur de Louis-le-Grand dans ses essais 9u^ le régne de ce ^oi, jqge fraiiçhement tout le çç^le. » Son ouvrage principal est intitulé : Hisfoire de fronce juiqu^à la mort de Louis XIII . Le p.^rçi Daniel, né à Rouen en 1640, passa tou^e sa vie daips l'étude ^ il âppro/ondit principalemei^t Tbistoire des^ prço^iers temps de nos annales , et chercha à en reproduire la pUy sî,oi^omie. Quand Daniel eut à traiter Içs Vemps modernes , il s^égara souvent , parce qyu'il ^jtail; entraîné par Tesprit de parti ; on peut dire de cet ^çri* vain qu'il avait, découvert la véritabl^e métljpd^ d^'^* crire t histoirç de France , qu^il s'était liYi;é à 4^% recherches immenses et très* supérieures à celles, 4$ ses prédécesseurs et (jbes écrivains quj l'oi^t suivi j mais qu'il a manqué de talent Ap style et^ aq^si dç cette force de cçuception qui classe de vastes loatériaux Qt en Corme un ensemble h^ripoi^ieux. M. de Chateaubriand ^ dit qij'apjrès le l|èr^ Dapiçl, l'bisr toire militaire de la i^rapçç n'était plus à i^vf^^ Dç. tous c^s apnal^stes généraux du dix-septi(^m^ siècle, seul, avec lîjlézeray, il a conserva ui). non} célèbrç. Ces deux écrivains ont continué d'être lus jusqu'à la. publication de Fhistoire de l'abbé Vély au dix-huitième siècle.

Qiielqyes travaux sur des périodes particulières, de notre histoire fixèrent justement l'attention delà France sous Louis XIV. Nous.avops de Jean le I^a-

240 ttlSTOlKE t>Ëà LETtRËS.

boureur une histoire du roi Giiarles \I et quelques autres ouvrages qui ont fait dire à Fauteur des Martyrs que personne n'avait élevé plus haut le style historique que cet écrivain. Adrien de Valois passa sa vie dans une étude patiente et profonde des commencemens de nos annales^ et publia trois volumes in-folio sous le titre de Gesta Francorum : on a dit que c'était moins une histoire qu'un ouvrage de critique rempli d'une grande érudition , et que Fauteur Tavait écrite en savant, ce qui fait qu'elle n'est goûtée que des savans. Le jésuite Maimbourg, doué d'une fécondité souvent très-malheureuse , publia une Histoire des croisades , écrite d'un style parfois assez élégant, mais remplie de fables ; une Histoire de la Ligue qui renferme des choses curieuses , et plusieurs autres ouvrages d'histoire et de religion qui eurent quelque retentissement au dix-septième siècle et sont depuis long-temps oubliés .

On peut en dire autant des écrits d'Antoine Yarillas, né à Guéret dans la Haute-Marche en 1624. Gaston de France, duc d'Orléans, le nomma son historiographe et lui procura une place à la bibliothèque du roi en 1655. Son histoire de France en quinze volumes in-4^ comprend 176 ans depuis la naissance de Louis XI , en 1423 , jusqu'à la mort de Henri III, en 1^89. On a aussi de lui une histoire des hérésies, que Ménage disait être pleine d'hérésies. Le fait est que ceA livres présentent d'innombrables erreurs ; H. de- Chateaubriand afiSrme cependant

DlX-SUPTltME SIÈCLE. 24l

quHl^ n'eèt pas aussi menteur qu'an Va dit. Nous pas^ sons bien des noms d'historiens oubliés et digues de l'être. Nous aurions pu user du même droit envers Michel Levassor, né à Orléans , en 1648 , oratorien qui embrassa en Angleterre la communion anglicane et écrivit une histoire de Louis XIII, qui est plutôt, a-t-on dit, une satire violente contre les vivans et les morts qu'un récit digne de confiance* L'histoire du roi Henri lY, par Hardouin de Beaumont de Péréfîxe, se distingue au contraire par une consciencieuse étude du sujet; Thistorien fait aimer son hé(os , et Ton sent qu'il est pénétré d'admiration pour lui. *

Le comte de Boulainvilliers , né en 1658» doit figurer en même temps parmi les historiens et les publicistes. Voltaire disait de lui que c'était le plus savant gentilhomme du royaume dans l'histoire, et le .plus capable d'écrire celle de France , s'il n'avait été trop systématique. Il écrivit cependant une histoire de notre pays jusqu'à Charles VIII, et son travail n'occupe 4>as une place élevée dans l'opinion ^ d^s hommes. Ses mémoires historiques sur l'ancien gouvernement de France jusqu'à Hugues Gapet sont une sorte de panégyrique de la féodalité qu'il ap« pelle le chef-d'œuvre de l'esprit humain : « Le comte de Boulainvilliers, dit Montesquieu, a fait un système qui semble être une conjuration contrôle tiers* état. Il avait plus d'esprit que de lumières , plus de lumières que. de savoir. Son ouvrage est sans aucun VI. 16

art ] il y parie aveo iHMe «mf^lîicité , avee ctttûfran*» ohisd ([le l'auciQpoa noblesse dont il était aorti. ' J.-B, Didboif né jt B^auYaia ea 1^70, acquit rapide^ ment une grande réputation par la publication de um livre intitulé t Bisloire critique de l'étahlUsement ée la monarcltie frmiçQm daft« k^ Cmdeê* Maia il ne reste presque piiis rien aujourd'hui de/iatie rôDomméOi Gel ouvrage » dit un critique , a séduit beau<^ coup de gens ^ parce qu'il est éorit avee beaucoup d'art , parce qu'on y suppose éberneUemenl ce qui est en question , parce que plus on y manqua de fareu^ ves, plus on y multiplie les probabilités. Le ieeteor oublie qu'il a douté pour commehcer à oroire ; mais quand on examine bien , on trouve un colosse immense qui a des pieds d'argile, t

Les travaux de Tabbé de Yertot s^ sont mieux soutenus; né en Normandie en 1655^ dans un'e fanîHe ^distinguée, il entra chez les capucins malgré l'oppesitioii de ses parens. Les austérités de cet ordre ayant altéré sa santé , il passa en 1677 chez les chanoines réguliers de Prémontré; p^js, las de vivre dans la solitude 9 il vint à Paris en 1701, el prit. Thabit ecclésiastique. Les plaisans appelaient ces dbtangemens les révolutions de raU>é de Yertot. Ses tslens lui donnèrent de puissans protecteurs , entee autres M. le due d'Orléans. Cet écrivain mourut en 1735, a près de quatre-vingts ans. Son Hukme d$t révolmhns romaines a été long-temps populaire «n France, Son style est assez élégant , mais le seiwe-

nir ÔM grapds historiens de Jlome , qu'il traduit presque toujours , est fort dangerçui^ pour lui. On sent d'ailleurs que l'abbé de V^tot n'a pas vécu de la vie de rkomme d'État ou de la place publique. D^ là sans doute«so& infériorité qu^nd ou 1q compare aux Ijiisliirienft de ftome.

Se$ JiévêluAoHs de Portugal , qMles de Suède sout des livres interessans-*, mais peu eiaqts. h^ même îugdoieiit dqit (être porté *sur soo HUioire de MaUe^

La Ccnjuratwn des EapagnoU contre Venmf par fabbé de Saint Real , e^ un tableau bistorique supérieur ^nx iraVaui^ de l'abbé Vertot. U y a là une animation, un^ réaliié bien rares. Saint-Réal, fils d'un conseiller au sénat de Chambéry, sa patrie » ^iot à Paris fort jeune et y étudia avec succès. Il était depuis long^tenips .dé retour en Savoie , lorsque la duchesse de Mazarin, qui s'y était réfugiée, le prit en afleetioa et l'emmena àveeelle en Angleterre. Saint- Real revint à Paris où il vécut long-traips en v^itab^e philosophe \ il mourut i Cbambéry eu 1692. On a comparé le style de la Conjuration des Espagnols contré Venise à celui de Sallùste ; il en a parfois le nerf, mais non l'admirable eoneiiÀon. Les autres ouvrages deTauteur^les J^i^covr^ surl'usagedel'hirtai" re, la Yiede Jé$U8'Chri$tf Don Cartos^ €680*1011 j etc. , sont très-loin de valoir l'œuvre que nous venons de citer.

V Histoire andmae des Égyptiens , des Cartliaginois, des Assyriens , des Babyloniens, ^c.^ par Giitrles RoUin, recteur de l'Université^ né à Paris en

4661, eut un succès populaire, qui s'çst |)rolongé dans tout le dernier siècle. Le roi de Prusse écrivait à l'auteur : < Des hommes fels que tous marchent à côté des souverains, t Notre époque n'a pas ratifié oe jugement. Cependant F Histoire ancienne offre des parties bien traitées et nous semble recommanjdable par Tamour du bien et du beau qui l'a inspirée. L'Histoire romaine est inférieure, les faits sont moins bien présentés ; on a dit que.c'étaît plutôt de la morale sur l'histoire qu'un écrit historique. Le Traiie des études^ de Roiiiq,. avant la publication du Cours de littérature de La Haicpe, a long-^mps été regardé comme classique parmi nqup.

VHUUnre d* Angleterre , par Rapin de Thoiras, a joui également d'une estime méritée sous plusieurs rapports. L'auteur, né à Castres d'une famille* de Savoie, se fit recevoir avocat, puis se jeta dans la carrière des armes parce que le calvinisme^u'il professait fit obstacle à son avancement dans la» magistrature. A la révocation de l'édit de Nantes il jse réfugia en Angleterre , servit en Irlande, et voyagea dans toute l'Europe. Il avait quarante-six. ans 4ojrjsqu'il se retira à Uzel et y entreprit son Histoire d'Angleterre , qui forme dix volumes ux-i!'. La .manière de l'auteur a du naturel et de la netteté y sans s'élever jamais au grand style historique. La France est souvent maltraitée par Rapin de Tboiras ; il ne lui pardonne pas l'intolérance déplorable qui l'avait banni de son sein. Selon cet historien, tous

DIX-SEPTIÈME SlÈCtE. 245

nos rois soq); des prioces injustes , sans foi pour les. trattés; piHant leurs grands vassaux et opprimant le peuple; notre caractère national n'est pas plus ménagé que celui de nos rois. Aussi Thistoire de Rapia de Thoiras a-t-elle été populaire en Angleterre.

Un autre vaste et sérieux travail qui jouit encore aujourd'hui d'une haute considération est la Descrip- Aon historique, géographique et physique de V empire de la 43àne e^Ue la Tartarie chinoise, par le père Du Halde , qui avait publié aussi une partie de la collection des lettre édifiantes et curieuses des missionnaires, inépuisable source de connaissances sur rOrient, long-temps avant que ^la civilisation de l'Occident eût été mise en contact avec le berceau du monde.

Le livre du père Du Halde est encore lu aujourd'hui avec le plus vif intérêt , et les observations modernes sur la Chine n'ont fait que confirmer celles «du savant jésuite sur les lois , les mœurs et la religion de cet empire immense. L'autorité du voyage de Chardin en Perse est restée aussi intacte en traversant les siècles.

H ne iaut pas oublier, parmi les historiens du temps de Louis XIV» Louis Moreri, docteur en théologie, né en 1643, à Bargemont en Provence. 11 mourut à trente-huit ans d'un excès de travail, et n'avait encore publié que le premier volume de son Dictiohnaire historique, dont on ne peut con*

248 HlStOlIlÉ DES LEfTAÉS.

tester rulilité. Quoique les matières ne soient pat classées avec tout le discernement désirable, oe Ihrè révèle une grande variété dé eonndiss^nce» et uû labeur opiniâtre. '

Jamais les redfaerohes des érudits n'aVaient pfo^ duit de résultats aussi rntéress^ns. Gharle» Jin^ fresne-Ducange , trésorier de France à ^miens, naquit en i610. Il travailla tonte sa vie avec un courage infatigable , et disait modestement qu'il vt s'était arrêté qu'à la recherché des vienx'ïnotà.HScm premier outrage , V Histoire de remfAm lie ConstmA" nople sous les empereurs français , révéla des connais* sancôs vastes et l'esprit de critique le phîs' perçant. Son Glossaire de la basse latinité , çn trois volumes iii-folio, réimpritné plUs tard en six par les idmi des bénédictins de Saint-Maur ; soti GlosMre de k langue grecque du moyen âge et quél(5fues autres^ travaux dé cette nature , semblent être FoeuVré d'une vaste association de savais. Jean Mabillon^ bénédiC'^ t}n de Saint-Maur, fût peut-être pluâ surprenant encore. Envoyé par Côlbert en AUtemagne pour y rechercher tout ce qui pouvait être titllé à l'histoire de France, il n'en revint que pour aller fOuiUer les bibliothèques del'IlaUe. Livré pendaîit quelque temps à la polémique , tantôt contre quelqtreë savans ronlaîns , tantôt eoifitre le fameux abbé de la Trappe , il s'en lassa vite et retourna â ses tM'Muk édl^tàires^ afin de perfbctionAer S(m savant ofl^t*èfg^ de la Dlplù^ matique. Présehté à Lotfia Xl¥ par m téltier, ar-

IMX«9IPTIÈU& SIÈCLE. 3^7

cbeYéqtie de Reîmg, coname le reVigieux fe plw sa? vant du roj^aume ^ iMabillon mérita d'entendre ce mot de la bouche du grand Bo$suet : « Ajoutez , monsieur» elle plus huQible.» Ses recherches furent immenses 9 sonjivre^ intiUAé lÀctaêanciorum ordinis sandi Benedktà^ fortne seul neuf irolumes in-folio. Les mœurs eV les ifsti^ des siècles du moyen âge y sont .étudiés ayeo un ^in minutieux. Il est inutile de aiter ici tous le^ titres df ses nicxnbreu:!^ ouviragesi; liabillon est* un de ces hommes tlont la patience est presque ^u génie. Un autre bén^ietin de SaÎAt- Maur^ le p^ de Motttfaucon ^ qé dans le Languedoc ^ 1655» est éùcore tin prodige d'érudition et de trairaiL Ses études i ses traductions » sesQonvmebtaires sur Ja littératurie gte^qAe et sur rhistoir^ ^6 France forment plus de quaranle-sqiiatre volume iii»folio. Quels cherohears effîrayans que ees héftédictins y qui Avaient la passion de la science eonme les premiers chi^étièns aifatent celle du martyre I

Pierre Daniel Ituet, qé à Caèn eft MdO^ est un de ces honmies qui ont eonserjyé un non» célèbre , quoiqu'on ne. sache phis< le titre. d'un seal de leurs livres«r Hjoua un^ râle sous Louis IL] Y* puisque Bossuet, nommé pfféo^ptenr d» dauphÎA» le Ht choisir pour spus-^préoepteur. Dans lin vôyagd qu'il fit en Suède 9 la raine Ghristin» l'aivait déîi combilé de toutes sortes de marques de distinction i Huet nous semble né sous une heureuse étoile. Mêlé à tout ce qu'il y a^ait d'hommes remarquables à la

cour de Louis XIV, bien vu das gr^iides dames , pourvu de Tabbaye d*Aunai en 1678^ il fut nommé, en 1685, à l'évèché de Soissons, qu'il permuta avec M. de Sillery , nomipé à celui d'Avranches. Huel avait pour l'étude une passion ardente ; continuellement enfermé dans soii cabfnet et dans sa bibliothèque , il faisait répondit qu'R étudiait aui personnes qui sollicitaient uqe audience. Au9si4'on rapporte qu'un plaisant demanda un jour pourquoi le roi avait donné à Avranches un évêque qui n'avait pas fait ses études.

Huet se démit de son évèché pour se livrer plus librement au travail, et obtint à la place l'abbaye de -Pontenai^ prés de Gaen. Peu de temps après il se retira à Paris , dijes les jésuites , elry vécut partageant ses jours entre l'étude et la société deS savans, jusqu'à sa mort arrivée en 1721. Il avait quatre-vingt-onze ans* Les plus. célébrés de ses ouvrages sont sa DemoMtraiio evangelica, œuvre pleine de connaissances historiques et d'érudition chrétienne , mais sans grand caractère , sans génie. Son Histoire du commerce et de la nauigaiion des anciens et ston Traiié de la situation du paradis terrestre : sont deux livres qui révèlent une instruction très vaste ; mais qui les a lus dans ce siècle ? On dit que Huet à laissé des mémoires très-piquans et très^curieux sur la •oeiété de son temps '. Que nous servirait de don-

* Écrits ep latin, ib Tkniidnt d'être traduits par un de nos

MX-SEPTIÉME siècle/ 349

ner les titrël^ des cuviages de Huet ? personne ne serait tenté de les ouvrir ; nous renvoyons donc les .« curieux aux dictionnaires biographiques.

Ce n'est pas sans doute avec des œuvres de ce genre que le savant évèquè d'AVranches s'était fait rechercher d'une manière particulière pa^ les grands ^ seigneurs et les belles dames : mais il parait qu'il était d'un caractère trôs-afbbl^ et qae sa conversation étincelait d'esprit.

N'oublions pas , parmi les érodits de cette époque , M. et madame Dacier, dont l'amour pouf les écrivains grecs et latins fut tellement passionné , qu'ils faHKrent s'empoisonner un jour avec un ragoût dont ils avaient puisé la recette dans Athénée. Ils ont rendu des services en traduisant plusieurs chefs-d'œuvre antiques ; mais,"au style de leurs traductions , il est difficile de croire qu'ils aient senti les beauté^ poétiques de leurs divins modèles. D'Ablancourt se rendit illustre par la traduction d'un grand nombre d'auteurs célèbres de la Grèce et de Rome ; son style fut très-^estimé au dix-septième siècle. Un vers de Bôileau l'atteste suffisamment. Barthélémy d'Herbelot , né à Paris en 1625 , se passionna pour les langues orientales comme Mk et madame Dacier pour la langue grecque et la langue latine. Il a Rassemblé ses immenses recherches dans^

amis , M. Diibreil de Manan , qoi ne tardera pai à les po« blier. — Décembre 1843.

SbO Hf^tOmE MEt9 LETTMS.

Sa Bnttothêque ifrlmtalè , publiée efi i677. On «Are orientaliste célébré , Petit de la Croix, employé par Louis XIV dtins plusieurs m\mon% imporUiAteg ^ étudia principalement les langues persane et turque 9 traduisit leê Mille et vnjcurê et lea Hi$tùlre$é Gengiê^Khân et de Tamêrlan.

Tels furent les plus eélébres trataut des bisbh riens et des é#udits»de la Praneeau dix<»septièare siècle.

Autolûogf «iplieg trma^miM ma diz^septième fièele«

Nous avons vu dans notre dernier volume quelle place les autobiographes occupaient en Fraiicç al seizième Siècle"; leur importance s'afccrut encore d&né le siècle suivant. Les lettres du cardind d'Ossat renferment de hauts enseignemens politiques ; Tes mëmoirôs du préBident JeaÉnin, mort enl62â, sonl uhe sorte' de 'bréviaire de l'homme d*État : le cardihal de Alcltéliiâu en fliisait sa. lecture ordinaire dans sa retraite d'Avignon , et trouvait toujours de nouvelles connaissances à y puiser. Turenne a laissé quelques ^flges bien précieuses , mais trop brèves } les mémbif es de Sùlly^ rédigés par ses secrétaires et

revus par Fabhé de l'Écluse, font connaître H^iri IV et entrentendes détailsrtrès-intéressans sur cette grande époque ; on leur reproche un peu de sévérité dans lesjugemens. Le maréchal de Bassompierre, homme de cour très-spirituel et d'humeur frondeuse , écrivit à la Bastille, où le retenait le cardinal de Richelieu, des mémoires assez curieux quoiqu'un peu frivoles. Parmi les écrivains d'autobiographies, au dix-septième siècle, brille F étrange et éloquent Jean*Fran- <^>is-Paul de Gondy, cardinal de Retz, né à Montmirel en Brie en 1614. Son pare, Emmanuel de Gondy, général de$ galènes et chevalier des ordres du roi , le força à embrasser Tétat ecclésiastique , malgré ses goûts de galanterie et de dissipation. Il eufpour précepteur rillustre Yincent-de-Paul, etse fît remarquer dans ses études ; en 1643 il prit le bonnet de docteur* en Sorbonne, et fut nommé la même année cdadjuteur de Tarçhevêque de Paris. Mais ces l)onneurs furent vains: Tabbé de Gondy , entraîné par son*faumeurerdente, s'éloignait de plus en plus de Tesprit de spn ^tat ; il sollicitait les plus^hautes dignités de l'Église et se baKsCit en duel comme un mousquetaire. Abando^^né à sa passion pour les femmes, dév6ré du besoin de Tintrigue et d'une ambition très-inquiète, on le vit préparer la guerre civile dès que Mazarin eut été mis à la tète du gouvernement , lever à ses frais un régiment que l'on nomma le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur avait le titre! d'archevêque de Corinthe, pren*

mx*sspTi4ii« siÊctE* 253

Are séanee au parlemeat çn laissant «sortir de sa poche la poignée de aon poignard. Allant des frondeurs è la cour, selon son intérêt , il fut nommé cardinal en 1651 ; mais la pourpre ne lui enleva pas sa fureur d'intrigue. 11 fut arrêté au Louvre, conduit à Vincenues . et de là dans le château de Nantes, d'où il se sauva en Italie. Il passa en Fkndre, séjourna en Hollande et en Angleterre et ne revint en France qu'en 16,61 pour faire sa paix avec la cour, se démettre de son archev^hé , et recevoir-rabbaye de Saint-Denis pour dédommagement. Le cardinal de Retz, peiMki de dettes, sentit la nécessité de restreindre sa dépense effrayante , en se. retirant dans son abbaye. U remboursa , dit-on^ à ses créanciers plus d^onze <%nt dix mille écus. On rapporte de lui un trait qui fera apprécier son fol orgueil ; il répondit à quelqu'un qui Ipi reprochait ses d^ordres : AN Ions donc ! César à mon âge devait six foi$ plus que moi. Gomme s'il pqjuvait y*avoir quelque cçm parai son à établir entre le plus grand capitaine de Aome et l'ititrigant abbé de la Froo^e. Cependant les mémoifes^de cet homme révèlent souvent une hauteur d'esprit incontestable. Son style s'élève par tn^tans jusqu'au sublime^* sesjaperçus sur les passions du cœur humain sont d'une profondeur souvent étonnante. Ses mémoires sont d'ailleurs d'un intérêt extraordinaire : ils font connaître tous les persfonnages^illustres de la Fronde , et ressuscitent aux regards cette époque si variée et si dramatique. Oue

de pbyskmoiriiw mllBntefi C'4«t Gomdé, gratté

bomnid à vingt Mi , qui , après ayoif rempli TEU'^

ropa du hruit d'uoô gloire telle é)ue la trabîion elle-

loâioe a'a pu la terair,./so relire daas la loUtude

pour méditer sur Dieu , aur la poéaie, sur ie beau ,

daa^ la société intime dea Bo$suet,«des Racine et des

Despréau;^. G'eat le due de La HQcbefoucauId 9 aiiaé

de la ducbease de Longue ville « galant aupaèa dea

femmes, écrivani kii^miéme un li\r^ aur la Fronde

intitulé : Mémoires de }a régence d'Anne -d' àutrid^,

et des Maximes que r^^a teorte la Fraoee. Ma«

da»e de Mainienoo Ta peint ainsi: § U avait une

pbysiofloime heuc^use , Taîr grand, beaucoup d'é&>

prk et peu desavoir ; irétait intrtjgant^ aouple, ^&^

voyant-; je n'ai pas connu ^ami plue solide ^ plua

ouvert, ni de meilleur Conseil 4 il aimait h réfoer. »

^a bravoure personnelle lui paraisaiiit une folia^ et

^ peine s'en caehaiMl ; il était pourtant §mi Imiae

et conserva jusqu'à la mprt la vivacité deaon espnt

qui était toujoiiH fort agréable quoique i^ureU^

mcjpit sérieux. C'est (e,duc de LongueviHe d6nt ia

cardinal de Rate a dit avec tant de ppofendedr : « U

avai| d^ la vivacité^ de l'afinrémeAt, de iâ libératité ,

de la justice » de la valeur, de la< grandeur ; et il De

fut jarnsfis qu un bosime médiocre , paroe qu'il eut

toujours des idées qui furent infiniiaant'au-deaaua

dia sa capacité, n C'est la* duchesse de Longueville,

ardente, impétuwse, née pour toutes les iatriguea,

dopiinaul ïurenao lui-même par raicenda&t de aa

I^nt^i aUaot faire 3^9 cpucba» à rQdtel-dn-VîHe poyr gagner Ja (WDiiap^^e dd» Pari$ieaç Qt £^Ua»tltenir t^oa w&nt snr 1^3 foitti du i>aptêoi«i par k carpa. jnunieîpal de ParU ; iie jetant a^c 1^ m^ma âptbou* siawwe daoa Iça querelles poétiques ; puis^ abandoa* oant ]â gaboterif et.lea intrigues politiques et littéraifiiii pour (s# retirer dans un couvc^ut et porter daw la YÎe religieuse toutes les ardeurs de son âme* L43 cardinal de B^i dit de qelte femme e^traordiuair^: « La duchesse de Longueville ayait une langueur dans ses manières qui louchait plus que lo brillam do celles mêmes qui étaient plus belles, Elle en a^ait une, même dans l'esprit, qui avait ses char^ mes » parce qu'elle avait ^ si' l'on peut le dire ,^dQ§ réveils lumineux et surprenans, Elle eût eu peu de dé&tuts , si la galantorte ne lui en eût donné beau-" coup. Comme sa passion Tobligea de ne mettre la politique qp'en second dans sa Ôonduiie, d'ùéroïne d'ùngi^nd parti,*elle en devint Taventurière.» C'est mademoiâeUç de Montpensier, fille de Gaston d'^r* lédus, audacieuse jusqu'au délire , prenant le parti de CÔndé ilan^*les f;uerres dq la Fronde et faisant tirtîr le canon de la Bastille sur les trOupes de Louis XIY; épousant Lâuzun secrèteftient , après avoir eu lofig-u^mps l'espoir de llépouser au grand jour, souffrant de l'humeur fantasque et despotique de *cet homme de cour, et mourant dans la dévotion après avoir épuisé toutes les sensations de la vie du monde. Mademoiselle de fiiontpensiçr a écrit des mémoires

256 Hl&tÔmE DES LBtTRES.

asseï frivoles dont Voltaire a dit ^ qu'ils étaient pluâ d'une femme occupée d'elle que d'une princesse témoin de grands évètaemens. Les mémoires de madame de Motteville^-^pour servir à l'histoire d'Anne d'Autridie^ offrent beaucoup plus d'intérêt et révèlent une grande connaissance de l'intérieur de la cour pœdant la minorité de Louis X.1Y. Madame la duchesse de Nemours a aussi laissé des mémoires écrits avec fidélité , quoique pleins de légèreté et de finesse, sur tous les personnages illustres de la Fronde. Les mémoires sur le règne de Louis XIY sont très-nombreux : aux auteurs déjà cités il nous faut ajouter Bussy, Gourville et Lafare : le premier est piquant et parfois bien frivole , le second est un conteur d'anecdotes curieuses présentées avec plus d'esprit que de pureté de style ; il peint avec assez de vérité tous les ministres depuis Mazarin jusqu'à Golbert. Le marquis de Lafare, ami de Ghaulieu , et son élégant rival en poésie légère, a laissé des ûiém^res et des réflexions ^r les principaux évènemens du siècle. Ce Kvre n'est guère qu'une satire contre la cour et doit être lu a^ec précaution; L'avocat général Talon , homme plein de probité politique et de talent oratoire , est bien plus digne d'étude; ses mémoires, trop sérieux pour être* lus du grand nombre , sont dictés par un esprit de justice sévère; ils nous paraissent très- utiles aux personnes qui voudraient étudier sérieusement notre histoire depuis 1630 jusqu'en 1653. Malheureusement cet

D1X.-»S£PTIÊII£ SllÈCtË* &St

èUYi^àgé est diffus et d'une lecture très-fatigante. Mais un homme long-temps inconnu comme écrivain, puisque son livre n'a été publié que de notre temps^ s'est placé très-haut comme peintre du dixseptième siècle , nous voulons parler du duc èe Saint-Simon. Ses mémoires sur le règne de Louis XIY et la régence ont conquis tout à coup l'admiration générale. Il vint au monde le 16 janvier 1675 ; son père , Claude, duc de Saint-Simon, était pair de France. Dès son enfance , il se sentit porté vers les études historiques ; sa position dans les armées et à la cour le mit en rapport avec tout ce que la France comptait d'hommes éminens. Il put étudier les caractères , les passions , les intérêts de chacun. Il les jugea d'un œil sévère et les peignit avec un esprit libre, qui ne redoutait rien des vivans puisque ses pensées ne devaient être rendues publiques que lorsqu'il n'habiterait plus ce monde. Le duc de Saint-Simon n'est pas un poète qui cherche à embellir pu à enlaidir un caractère pour produire de l'effet; l'humanité pose devant lui , et il la peint avec une exactitude scrupuleuse, sans paraître s'émouvoir beaucoup ni des grandes actions ni du vice. C'est un miroir qui reflète l'objet ; aussi ces mémoires ont un intérêt de vérité qui a fait leur fortune.

Nous choisissons quelques frtigmens qui feront apprécier la manière du duc de Saint-Simon et prou- VI. 17

{tG0 HJgTOIRi: A£S liETTRfifi.

wraat i^tie tout ee faste <k la «our 4e Lofâs KàV n'éblMissak |»a$ le philosciphe, pair de l'^raitoe.

« Il (ûui eàcM« le dire : 4'ia6)^rit ck m était aitdeBsous eu médiocre , mais 4rès-ca|iable de se forttier. Il aima la ^oire^ il voulut Tordre et la rè^ ; ilétait né aage, modéré; secret, mal^ede aesmouvemens et ée sa langue; le omra^t^oA ? il était nétian et juste > ^t Dieu lui a\aît donné asaez pour être «n bon roi, el)>eut-ôtre même 4in assez grand coi. To«t le mal lui vint d'ailleurs. Sa i^emière éducation fut tellement abandonnée ^jua perdooae n'osait iq^prooher dû son af^partement. On^lui <a souivent ouï tparler de ces tem|« avec amertume, jusque-là qu'il f accmtait q^'on le trouva un soir tombé dans le bassin du Palais4loyal à Paris , où la cour demeucait alops.

, I Dans ila siùte , sa dépendance fut «Ktrôme. A |)tekielui ap|>rit-on4 lire et à écrire, et il demeura vilement ignorant, que4es choses les |)lus connues 4e4'hîâtoire, d'èvènemens, de fortune, de conduite, de naissance;, de lois , il n'en sut jamais tin>mot. Il 4omba,ipar ce<défaut,<et quelquefois en pubUc, daas des absurdités les plus grossières.

. » SeS'Daittistres, aes généraux, ses maîtresses, «es courtisans , s'aperçurent bientôt, après qu'il fufrle maître, de son faible plutôt que de son goût pour la gloire. Us le louèrent à l' envi «et ^le gâtèrent, f Les louanges , disons miaix , la Aatterie lui plaisaient à

tel poîol; giie }ç&i p|i}p groisières étaient biôa reçues, les plus tinsses ^noora mieux savourées. Ce n'était que pdP-}^ qu'i^9 pi'dpprocbwl; dt^ lui , et cei)x qu'il fiiiqa n'ep fmHîQt Fedevable^ qy'i b^iipeus^meut resii ^outrer et i ne se jan^ais lassev en ce genre. G^est ce qi|i donna tjapt d'aittorilé 4 ses ministres par les occasîpus QQntînuaUes qu'ils avaient de Teacenser , surtout 4^ lui atlrihuer toutes choses, et de les avoir ^4^rili04 de lui. 1^ souplesse , k bassesse , Tair adinirant, d^P^Qfldnt» rampant, plus que tout l'air de. néfint sjnon par lui, étaient les uniques voies de lui plaire. Pour peu t^Uoi a en écaptàt , on n'y roveneit plus, et c'est ee qui aobey^ la puine do Louvois.

9 Ce poison ne fit que s'étqndre. Il parvînt jus-^ qu'à un comble iqcrôyable dans un prÎBce qui n'ér tait pas dépourvu d'espnit et qui avait de l'ei^périence. I^uirmâme, ^ns avoir ni voix, ni musique, obnptait dans ses piwtieuUera les endroits les plus k m louange de^ prologues des opéras. On l'y voyait baigné, et jusqu*^ ses soupers publiés fin grand couvert ^Qit il y avait quelquefois dea vidons, il chantonnait ^ptre $e^ dents Ips mâynea losanges quand Qn ]om\i \ç» %irs quiétaieiit f^its pour œs paroles, t

Plus loin Saint-Simon s'élève à uno grande kau-» leur morale ^1 k t^ut^ h di^lé îdea citoyens les plus éminens d'un état libre, lorjiqa'ildit :

« C'est donc avec grande raison qu'on doit déplorer avec larmes l'horreur d'une éducation uniquement dressée pour étouffer l'esprit et le coeur de ce

260 HtStOIRE DES LETTtlËS.

prince, le poison abominable de la flatterie la plus insigne qui le déifia dans le sein même du cfiristianisme , et la cruelle politique de ses ministres qui l'enferma , lesquels , pour leur grandeur , leur puissance et leur fortune, l'enivrèrent de son autorité , de sa grandeur, de sa gloire , jusqu'à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la bontés l'équité, le désir de connaître la vérité, que Dieu lui avait donnés, ou du moins l'emoussérent presque entièrement et empêchèrent sans cesse qu'il ne ùi aucun usage de ces vertus, triste résultat dont son royaume et lui-même furent les victimes.

9 De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint un tel orgueil que ce n'est point trop de dire que , sans la crainte du diable , que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres , il se serait fait adorer, et aurait trouvé des adorateurs , témoin entre autres ces monumens si outrés, pour en parler même sobrement , sa statue de la place des Victoires , et sa païenne dédicace où j'étais , où il prit un plaisir si exquis. Ce fut cet orgueil en tout le reste qui le perdit^ dont on vient de voir tant d'effets funestes, et dont d'autres plus funestes encore se vont retrouver. »

Sauf quelques imperfections de style, ce morceau est digne de Tacite.

xn.

3D» la oritUiiie foof &oais 3UT<

Nous avons vu la critique française nattre au seizième siècle avec le manifeste de Joachim Dubellay , qui plaida la cause de notre langue et commença ainsi la lutte acharnée des anciens et des modernes. Bois-Robert , le protégé du cardinal de Richelieu » continua cette polémique , au commencement du dix^septiéme siècle, par un discours sur le théâtre moderne comparé aux théâtres grec et romain.

Desmarets de Saint-Sorlin , dans la préface de son Qovis y déclara que la religion chrétienne lui semblait bien autrement inspiratrice que le paganisme. Il ne s'en tint pas là et publia un traité auquel il

donna le titre de Comparaison de lu langue et de la poésie française avec la grecque et la latine, et des poètes grecs, latins et français. Les défauts des anciens sont présentés avec assez d'art et de raison ; mais leurs merveilleuses beautés ne sont guère senties. Saint- Sorlin termina sa carrière par sa Défense du poème hércique, dans laquelle il réfutait l'opinion de Despréaux , qui proscrivait l'usage du merveilleux chrétien. Il avait raison; malheureusement il luttait contre un talent de premier ordre entouré de tout le prestige de la rénôihméê. Après là mort de Saint- Sorlin, les querelles littéraires s'apaisèrent jusqu'à l'apparition des écrits de Perrault , qui lut à l'Académie 9 en 1687, un poème intitulé : le Siècle de Louisle-Grand, dans lequel il exprimait en assez bons vers les idées déjà émises par l'auteur de Cbvis. Perrault, sortant de l'Académie, fut abordé par Racine, qui M dit d'un âir caustique k qu'H était difficile de se mieux tir^ d'uû bàdinagé. v Piq^é de oô ton léger avec lequel oh traitait son œuvre , il écrivit mn Parallèle des Mdé^ et ém mùdèmèSy qtii <ievînt le manifeste des détracteurs dé la ^ésfe an<^ tiqué ! l'auteur s'élevait avec raison contire le cAlte aveiîgle rendu par certains hommes à tout éé Kfài est consacré par les siècles ; il plaidait la cauBe de l'indé^endaïftïe de l'esprit hûmaiik et du progrès , en soutenant qtte l'imagination du ^ûtstt s'agrandit par les travaux scientifiques de chaque Hièéle^ êft que la civilisation chrétiettoé é&ige ufife poésie tout autre

DIX«SfiPtliME SIÈGI,!. 263

que celle des Grecs. Il applique ces idées aui diverses catégories de Tart» à Tarehiteeture , à la scalpture y à la peiotare, comme à l'éloquente et à la poésie. MalheureusemeiH Perrault et tout le dix^septième siècle n'avaieot pas étudié un asses grand nombre d'artistes et d'écrivains pour instruire dignement cette cause. Les plus sublimes créateurs de la poé^ sie moderne lui étaient inconnus.

« Malgré son audace^ dit M. Alfred Michids, il ne put se soustraire complètem^at à l'action de ta routine, et c^est elle qui l'égaré. Il ne se doute point , par exemple, qu'il y a dans le monde un antre système de littérature classique. Il juge bien pos^sible de d^sser les Grecs , mais en suivant à peu près la même route. Il ne met pas l'atchitecture ogivale au-dessus de rarchitecture ancienne; il ignore jusqu'à son existrace. Le plus haut terme de son admiration est le palus de Versailles. Qu'on n'immole point le siècle de Louis XIV au siède d'Auguste , voilà tout ce qu'il demande. S'occupet-il des problèmes généraux , il les traite avec indé* pendance ; aborde^t^il les détails, les marques du collier reparaissaoït sur-le-champ. La véritable muse chrétienne n'existe pas pour lui ; jamais é&& ne l'a promené dans romtMredes cloîtres ni sur les plateformes solitaires des manoirs abandonnés. Il ignore le charme puissant qui nous entraine vers les abbayes en ruines 2 qui nous feit prêter une âme aux

ifs taciturnes des cimetières , à l'asphodèle mélancoliquement bercé par les vents d'automne.

» Perrault eut aussi le tort très-grave de soutenir des hommes sans mérite , les Chapelain , les Gombaud , les May nard , les Scudéry , et de les inviter au festin de la gloire. On l'associa naturellement avec eux ; il fut jugé un esprit de la même force ; et 9 comme un habile marin auquel s'attachent de mauvais nageurs , le poids de ses compagnons l'entraîna dans l'abîme '. »

Le Parallèle des anciens et des modernes fit grand bruit; Racine et Boileau eux-mêmes en furent uii moment déconcertés ; ils se décidèrent cependant à écrire, le premier un couplet, et le second une épigramme. C'était peu de chose; aussi Gondé dit-il un jour qu'il irait à l'Académie française écrire sur la place de Despréaux : « Tu dors , Brutus ! » Le satirique se réveilla enfin , et ses réflexions sur Longin furent un mémoire en faveur de la littérature antique; mais, il faut le dire, Boileau n'embrassait son sujet qne d'une vue très-bornée, et si le public lui donna raison, il le dut à ses épigrammes contre l'auteur du Parallèle et à la puissance de sa célébrité.

Cette querelle fut reprise par Lamothe , qui traduisit l'Iliade en là travestissant, et reproduisit dans sa préface les argumens lancés contre Homère depuis long-temps déjà. Madame Dacier releva le

* HUtoirê deê idées UUéraires*

gaût , traduisit à son tour le chantre d'Achille , et fit également sa préface aussi admiratrice que celle de Lamothe était hostile. La lutte entrei ces deux champions se prolongea ; madame Dacier, dans son livre des Causes de la corruption du goût , et Lamothe ^, dans sa réponse intitulée : Réflexions sur la critique, ne firent pas avancer la question y que nous retrouverons au dix-huitième siècle aussi vivement débattue qu'au dix-septième.

Au reste , toutes les nations y ont pris part ; en Angleterre Boyle, Bensley, Saint -Évremont et d'autres soutinrent la cause des modernes , tandis que le chevalier Temple et Jonathan Swift prirent le parti des anciens. Le même combat se livrait en Italie^ sans obtenir plus de résultats.

Telle fut la lutte de la critique européenne au dix-septième siècle; les écrivains qui n'y prirent qu'une part légère , tels que Le Bossu , auteur de quelques travaux de détail ; Félibien, qui a surtout traité de l'architecture et de la peinture ; Gedoin , traducteur de Quintilien et de Pausanias ; Gabriel Naudé^ auteur de nombreux ouvrages latins et français sur l'histoire et la critique ; et plusieurs autres encore, sont des hommes qui, n'étant pas mêlés aux véritables passions littéraires du dix-septième siè-

*■ Noas n'avons pas, jusqu'à présent, mentionné les poésies de Lamothe , qui luttèrent , dans leur temps, avec celles de Jean-Baptiste Rousseau. La postérité les oublie et elle fait bien •*

cle , D*ont laissé qu'an souvenir qui tr s'affaiblis* sant dé plus en plus.

Ces prétentions exclusives, qui consistent à n'admirer le génie que sous une forme , ont agité longtemps Tesprit humain , qui n'arrive que lentement à apercevoir la vérité. Notre siècle est enfin parvenu à saluer la beauté poétique partout où il la déconcre, et à reconnaître qu'un chef-d'œuvre écrit sur les bords de la Seine, de la Tamise ou de rArno, ne nuit en rien aux magnificences de la Grèce et de Rome. L'intelligence s'agrandit par ces vastesadmirations qui enserrent le monde , et sont un des signes les plus éclatans de la grandeur du dix-neuvième siècle.

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Hé la |>llîlo9dpUe m disMOf tîteM éM^

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Rèîïé Descartes bâ<|tiit à La Haye (Ikidre-et-Loif e) le 31 maf« d596 ; sa famille était bretonne , et pres^ que toute Tenfance de ce philôso)[>he se passa à Renneè ; voilà potirquoi oi* dit Souvent que DeS'» cartes appartient à la Bretagne. Dés ses plus jeunes ans il embàri^asrsa ses inaltrés pa]^ les questions atèntui^u^s qu'il leur adressait. A. vingt et un ans il 9é fit militaîfe pour Obéit à Sa famille ; sa passion d'ôbservateut Tèntratua à iMvers T Europe : il parcourut presque toute rAilemagne, la Suède, le Daitèmarck, la Hollande, retourna à Rennes , puis i4nt à Paris ^ pour voyager bientôt de nouveau. Las du bruit et des distractions du monde, Descartes sb décida à se fixeir eu Hollande pour se vouer tout

268 HISI^OIRE DES LETTRES.

entier à la méditation. Huit ans après , en 1637 , il publiait son Discours sur la méthode. En 1641 parurent ses Méditations philosophiques , et en 1643 ses Principes de philosophie.

Ces livres étonnans soulevèrent de vives controverses et des accusations passionnées qui troublèrent profondément l'existence du philosophe. Les ministres protestans se montrèrent ses ennemis acharnés , et ces persécuteurs le déterminèrent à quitter la JHollande pour se rendre à Stockholm auprès de la reine Christine, qui Vy engageait depuis long-temps. Cette princesse fut si enthousiaste du philosophe français , qu'elle voulut prendre des leçons de lui tous les jours dès cinq heures du matin, dans, la bibliothèque de la cour. On rapporte que , pendant une de ces visites trop matinales , surtout dans le climat de la Suède , Descartes fut saisi de froid , ce qui lui occasiona une fièvre chaude à laquelle il succomba le il février 1650, à l'âge de cinquante-trois ans.

Descartes fit de grandes découvertes en physique et en mathématiques ; quoique les travaux de Newton aient démontré la fausseté de son système des tourbillons , sa dioptrique et son traité des météores renferment des vérités neuves et incontestées» Il a simplifié l'algèbre » et l'application qu'il fit de cette science à la géométrie suffirait pour immortaliser un homme.

Mais la métaphysique est son domaine , il y règne;

Dlt^SEPtlÈllE SIÈCLE. l^d

c^est du jour de TapparitioD de sa méthode , en d637 , que date la philosophie française moderne. « La pensée de Descartes qui appartient à l'histoire, dit M. Cousin, c'eçt celle de sa méthode Socrate , c'était la réflexion libre ; Descartes , c'est la réflexion libre élevée à la hauteur d'une méthode, et encore la méthode dans sa forme la plus sévère. Descartes commence par douter de tout, de l'existence de Dieu , de celle du monde, même de la sienne propre, et il ne s'arrête qu'à ce dont il ne peut douter sans cesser de douter même , savoir, ce qui doute en lui, la pensée. Messieurs , il y a entre la réflexion de Socrate et la méthode de Descartes un abîme de deux mille ans ; il y a moins d'intervalle, maïs autant de difierence entre un certain système indien dont je vous entretiendrai, et les dialectiques de Socrate, de Platon et d'Âristote. La dialectique grecque est bien autrement sincère , sérieuse et profonde que celle du Niaya ; mais la méthode de Descartes est supérieure aux procédés de Tesprit antique de toute la supériorité de notre civilisation sur celle de la Grèce. Descartes, messieurs , a sans doute un système ; mais sa gloire , comme celle de Socrate , est d'avoir mis dans le monde moderne l'esprit philosophique , lequel a produit et produira mille et mille systèmes. De la méthode, tel est le titre si simple aujourd'hui, mais prodigieux alors , sous lequel Bescartes présenta au monde sa pensée. »

Uc^ fois sa propre pensée admise (et comment ne

970 HisTQijAp wl^ hWf^vs^»' '

P9S rddoietlre ? ) , PefiÇdr^ arrive par une auilê de démonslratioDS jusqu'à Jàiêu, df>Qt ii preuve Texia^ tence au(ân| quHl ^^d^oné à Tboinine de ppeuver ceUe grande vérité. La philosophie de fie^airtes a ceci d'admirable, que raii(€fup eQiflnoQnoe par se dé* pouilier de toutes ses croyance^, de U>ut ee «{ui lui a été enseigné , et qu^il ar^î^ par 1^ paiaonAâQieQl pur à établir soUdeaien^ les principales yérilé» ifBpa>sées p£|r le christianisme. « ^QW avons» di( De»cartes dans ses Méditations , les id^Qs d'uo être infini, absolu el, souver^inemeni parfait. D'où noua vient cette idée ? ^ile qe peut p^s vçuir du néant , ear le qédut ne produit rieq ; elle ne peut pas |ir^nip des vé^lités fi^iest car alors le fini aurait pro^uitrinfini fit rahsq{u } Veffi^t «Brait supérieur k la cause* Donc cette idé« vîeat de Piieu : donc Dieu exista* >

De^qartes dénipntr^ ensuite rir»mdléfieUlé et l'immortalité d^ l'âme , ce problème de la commiir nicaiion de l'âme et du corps Ig préocçuia^e vivar ment ; il r^ép^qd (^ grandes lumières mr toutea oes baytes qw&^jops. Lg rettiQnalisDiie absolu de Dmt caries préçei^tç certainement des dai^gers ; lâtis sieai esprit élaf^ §i proMd ^ si lueide , que cfi rationalisme nç l'jS( condi)it qu'à prouver, au majfieB de la scj^uce , le^ véritéjs révélées. S^ çuecesseur^ ,.méa|e ses élever ^ ont été SQU^ient moîris religieux parae qu'ils avaient lAfliQS de génie.

Le plus rude adversai.re de Descartes fut Rieroe Çrassendi , cl^anqine de Digne , eu PraveUûe , pro*

])lX*S£PTlÈliï; SIÈCLE. 274

Sesmvff à» tmtbémàiiq^eB »a coUég^ royal , né i 4^aiUiarciûr ^ 1592» ^t morl à ParJùs $n 4656; «'était ao hamoïe qui avait étiMUé profoacjément icMites iesifideonces nal v^ii^s et w»^ , M qui ar^ jriva ]¥%)0)|>teiDdot i exer^ar uDe i^ra^çle JDfljjeace i Paria et 4a»5 Ja Eraoca entière^ Son admirajUon e^cluaiv^pour îles syatèsoies d&$ jphîlosophes .jurées Teotraîoai eoxDbittre Disacarte^^ et il le ^it avieç tant 4eivi{^nr et d'habileté ^e le piibli^ ae divi^ en deux parties, les carJléaîena et les i^assenidli^tes. On a .aouisé iGaasendi de aenauaUsnie {)arce<q^ 'il entreprit ,de irihabUiter les atxwes d'JÉpÎQure ; mais on trojoxe jpartaut 4ans.se3Jiy<res,, et particulièrement ;ddns s^ JUdlo»(^bie , .unereeonnaissance frèsre^pU^ xite d'Aine xausej[)cemlèFe spirituelle; Gassendi fai*sait jafiême 4)roXession de crair^e i ,1a révélation et à toutes ies vérités .enseignées par l'Église. Ses Vies ^^pipurede Copernic^ de Ty^o^JSrahéf etc., révèlent un histocien <très-éclalré 4e ia philosophie. Gas- .aendi euJi^UUustres élèves, entre anti;es notne grand j)oëte Aialièjie. Onne^peut.con>parer cephilosQphe i J)escartes , génie créateur et si profondi mais il fut un d£s^lus.étonnws érudits qu'ait eus Ja France. .Son^style est souvent incorrect et diffus. Avec ce dé- 'faut ies ouvrages meurent , tan(|is que les écrivains leis que celui dont.nous allons parler vivent toujours jdans radmiratîon des peuples.

filaisa l^ascal, ^né à Clermont en Auvergne en 4628,. quoique souvent tourmenté par le doute et

27â ttlSTOtRE DES LETTRES.

surtout par une imagination délirante qui lui montrait sans cesse un abîme ouvert sous ses pas , sut allier comme Descartes la religion et la philosophie; mais il ne semble pas, ainsi que l'auteur de la Méthode, chercher à se dépouiller de toutes ses croyances pour n'admettre que ce qui lui paraîtra démontré, au risque d'abandonneip la foi si la science ne se trouvait pas d'accord avec elle. Pascal, au contraire , adopte la religion révélée et s'efforce d'en démontrer la vérité et la nécessité.

Gomme Descartes, il eut dès l'enfance la passion des mathématiques , et ses talens dans cette partie des connaissances humaines tenaient du prodige. A seize ans il publia un Traité des sections coniques qui tomba sous les yeux de Descartes et lui causa une telle surprise qu'il refusa de reconnaître ce jeune homme pour l'auteur d'un semblable ouvrage. Pascal fit en physique de belles découvertes et seconda Toricelli dans ses expériences. L'étude des sciences naturelles et mathématiques ne le détourna pas de celle de la religion. Sa piété ardente le porta à se retirer à Port-Royal-des-Champs , où il se consacra tout entier à la méditation de l'Écriture sainte. Les illustres solitaires de cette abbaye étaient alors an plus vif de leurs disputes avec les jésuites ; Pascal ne tarda pas à épouser la querelle et fit paraître ses dix-huit Lettres provinciales, qui furent publiées l'une après l'autre depuis le mois de janvier 1656 jusqu'au mois de mars de l'année suivante. Elles

excitèrent un enthousiasme impossible à décrire : c'est le comique de Molière, parfois la satire emportée de Juvénal, parfois aussi l'éloquence su* blime de Bossuet. La prose française était désormais arrivée à une perfection qui allait en faire l'idiome dominateur de l'Europe. Boileau admirait tellement ces lettres , qu'il les proclamait un chefd'œuvre , à la face même des jésuites que Pascal poursuivait. On demandait à Bossuet quel ouvrage français il aimerait le mieux avoir écrit, et il répondait : ff les Provinciales, n La vogue fut générale ; les hommes du monde, les femmes, les savans', toute la France , toute l'Europe , dévorèrent Thetireux pamphlet. La société de Jésus en trembla. Quelques esprits sérieux apercevaient bien l'exagération passionnée , et disaient que Pascal avait attribué à la fameuse société toute entière les opinions extravagantes de quelques jésuites flamands f^t espagnols; mais le public, heureux de voir flageller cette corporation puissante qui excitait tant de jalousies et de craintes , battait des mains à cette mordante invective. Cependant les jésuites, qui perdaient leur cause devant la nation, la gagnaient auprès de toutes les autorités. Le pape , le conseil d'État, des parlemens, des évoques, condamnaient les Provînciate$ comme un libelle diffamatoire. Mais tous ces anathèmes les firent rechercher avec plus d'ardeur encore. L'homme éloquent dont l'ouvrage remuait le monde dépérissait de jour en jour. Depuis une chute VI. i8

t^il ^nfAf, ^jfe qn voiture ». sqr imagipa^W* vw-

l^^aj. sftv^,^^ pi^d^,, Il gaf^ les, d^çniers ieipps,de B^ \h d^pA, u^i^ çl^vqiiQp ^xaJlt^e , et rapurut le i9

Depuis lQD£Tt(BiDp& il Qi^Uiât ua grand; ou,w4^ fti^' l^a, rel^giqi^.; d^ngi^br^ux fragiaeDs fun^At uquvés.dan^sps^p^pieifSy ei i^^i^ujr&de PonrRo^jis^Qii for;mèi;eiiJt un voluo^e qui parut ep 16.7Q/ so4$. oe tit^e.: Ff entées, de AT. Pascal sur la religion et sur qfu^ ques atitres sujets* Jamais cQJqunes éparses^.quel^pie belles qu'elles fussent , n'ont fait désirer aii^i vivement l'achèvement d'up («emple.

4 la lecture de ces. fra^mens , l'ensemble d« V,ç»»^ vpe vQffs apparaît parfois dans toute sa majesté /et v^us entrevoyez, a}ors quel eflE^t aurait pu produire q^ esprit tout à l^foiis si exact et si éloqueaU. l^e atxU de Pascal,» un caractère d^ profondeur soienr tiflguj^ qui étonne et subjugue. Nous avon^^ citjé un n^9rceau de pjiose française à. chaque siècle, depuis l'époque de sa création j nous donnons unq p^gt^ de Pascal pour marquer son progrès depuis Je «eiatéme siècle. La prose française a7t-eUe prodiiit quoique chpse de plus, beau et de plus sévère? NQup^ne le cmyonft.p^s,

«La première chose qui s'offre à rhooiine quand il se regarde., c'est son corps, c'est«à-dire une certaine portion de matière qjai lui eçrt propre* Mais , pppr comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la)Com-

wk-^ttiiiM iitàtt. ils

pàfé Afe6 iOtA <iet\m est âù-^rfés^tiâ ùd Itiî et iùutéé qui est au-dessous, aûn de recorinâffr'^sëS justes; bornes. » Oa'il' rie i'htréte ddntJ pas^ à teg^tûët «tmplemMi! lé^ objet» qtfi rènvll^oûûehf ; q\fî\ domtenîple ta natui'e entière âtiM sâ hrarùte et pleine majesté ; qn''v\ totiiM^fè dette édfalalMe lûmîèfe, tnîse comme une lampe étei*Hélfà pouf» t^dlàîfér l'tfnîvers; que la t^ré rt«) li^r^l^è étoûtltùétiti pdAtil àii prit dti Vdste téttr qtlè <îet dàti^tf dëfcrit ; et qtfit' â'éloniiô dfô Cë que éé•tfi^«ë^r^rff n'èrt KH-tnêrrte qu'an porrit ti'èâ-défîéët à Pégai^d de ci&liii qdelcs dstreë qui fddleht dans le JIrtûa'Mëili embfàsSem. U^h ël Aôti'éf Vue s'àffête fft, qife^ rinitigtnatioii j^asse otitt^e. Ëllë^é las^s'erâ pttttOt dé doncèvoîi^ que fa àûlntb de fournir*. Tout ée que nmts yoyotïs du monde rt'eât qu'un trsllt impetc^ptiblé' dan^ t^àm()te sein de la nature. Nulle Idée n'dpproehe de' retendue de séff espaces. Noua *\ons beau' enflel' ttOâ^ cottCèt)tf6ris , nous rfenrarttonsrqrréde^ atomes au prl^^de là ^êalflé deâ ëhoses. C'esft tme sphftw infinie dont feceUtr'e étt partottt, lai^ eîrcortférence nulle patt. Êtïfin (i*eÉi titi âei plus gt^nds earaetêr«è\^eris^bles^ de h toute pttisttarice et Dleu^ que notk^ iitaagfnatrdri se pébûé daâs* dette pensée.

» Que rbonome^ étënl iféVènU h *oi CdftsMtëre ce" qu'il est aU iirixdèce qui eiêl-, qu-lf s* regarde comme égaré danà^cecaimott détourné de là nàiurèf, et que de ce que lui paraîtra ce petit eacNot où 11 se troriVer k^è, o'éM-ô^dlfe oe nK>nde visrble , H apprenne &

estimer la terre, les royaumes, les niles et soimême, son juste prix. »

Voilà de ces beautés qui ne meurent pas ; le temps passe sur elles sans les faner jamais ; le style fait de Pascal un homme à part , et quoiqu'il soit en metaphysique un élève de Descartes , personne ne lui contestera ses titres à l'originalité du génie.

Au reste, presque tous les grands hommes du dix-septième siècle devinrent les disciples de Tauteur de la Méthode ; Bossuet , Fénélon , Mallebranche furent cartésiens; les deux premiers, quoiqu'ils aient publié plusieurs ouvrages dans lesquels la métaphysique domine , doivent plutôt être considérés comme .orateurs , historiens et poètes ; mais Mallebranche est un métaphysicien de profession , et son livre intitulé Recherche de la vérité eut un grand retentissement. Le père Mallebranche, né à Paris en 1638 , entra dans la congrégation de l'Oratoire à l'Age de vingt-deux ans. Le Traité de l'homme de Descartes fit sur lui une très-profonde impression et lui révéla sa vocation. Dix ans après il avait écrit la Re^ cherche de la vérité ^ qui est son œuvre monumentale. Aucun écrivain n'a revêtu les questions métaphysiques d'un style plus élégant ni plus poétique. Ce n'est souvent qu'un développement des idées de Descartes ; mais on remarque dans ce livre une force de logique et un enchaînement de pensées qui n'appartiennent qu'aux maîtres de la science. La Recherche de la vérité souleva cependant d'ardcAtes

DIX.-«SEPTIËME SIÈCLE. 277

oppositions. Arnauld attaqua vivement ropinion^ soutenue par Hallebranche avec un admirable talent , « que nous voyons tout en Dieu, y Le philosophe comparait l'Être suprême « à uq miroir qui réfléchit tous les objets et dans lequel nous regardons continuellement. » Ceci parut un rêve ; tout le monde fut de l'avis d'Arnauld dans cette question.

La philosophie française du dix-septième siècle fut grande parce que, étudiant en toute liberté la nature de Dieu et celle de l'homme , ainsi que la structure de l'univers, elle servit l'immortelle cause du christianisme. Toutes ses démonstrations scienli^ fiques vinrent appuyer la révélation ; elle prouva l'existence de Dieu, l'immatérialité, l'immortalité de l'âme et la responsabilité morale individuelle. Elle fut admirable parce qu'elle fut vraie; mais les égaremensde l'esprit, les vices de l'Intel h'gence n'abdiquèrent pas tout empire à cette époque glorieuse. Un juif, Baruch de Spinosa, séparé de la communion judaïque à cause de ses opinions étranges , jeta dans le monde les idées les plus fausses et les plus dangereuses sur la nature de Dieu et sur la création ; ses livres intitulés : Tractatus theologico'poliiicus et Opéra posthuma , enseignent : Que tout l'univers n'est qu'une seule substance et que Dieu et le monde ne sont qu'un seul être. LMndividualilé humaine disparaît pour faire place à je ne sais quel chaos, où tout se mêle et se perd. Dans ce système» l'ordre

Dieu , coQJottdvi 9veç |a cré^Mon , «^s$ç r^^cip^^^

Apre» f;^ ))omR)es ^m /»P9J wsté^ 'w fp«»Hr'p» 4*

19 philospphifi ^n IpMrflpe, 110^3 4eYPIWWJW* ocwr

per d*q9 çspfU ya^^e jçvip<i4pÇft^aint (•pBf Iw ^«fc» sont une sorte de transition du protestantisme ^ )^

phi)o§opJ!)i^ du (li;^^^^^iè|ï^ç çi^ie. Pifiw R^î'Ç ?aqjiit 9^ ÇarJfH, (|^rf8 IpÇQfflté dç Fojjf* ^0 i^47. l\ c|iange§ p|psiftM»S fqja 'Sfi peMgiQ» MaA» W prWÂ^«

jej|nes?ç , \i^^)^i\^ Cpppej pr^ ^1» Q^n^i^ , fi» pi:flfe^

la pbilpsqpl)!^ ^ §«4^ et à R,(^^p;r4a^«, 1^ C^W ministre (f^lvinj^^^ fm^n \e ppjirçujvjijf ,(|q ^;i qqiJI^ p^rce qv'il levait flpïm-afjéi^ps §^ j^^, pjf plf^t

d^fn^ sofl pfijp^jj , m tm^f^ \p im^^^ p^if^ *w ^i

la réf^t^^^(in ^e i'bisJVWe. 4» .q^l^inlsqjfl 4ç Mmho^Tf^, B^ylç ^ojt p^r !^rç pbUjg^ d'pj^ftjn^ojj^içf «^ chairç ^ q\, s^ ^^§Uj?i (ji)f;^s SQij çabJAÇt pqw j Y^xf!^ eii wai phijpç^pfeç,, ^^n^ ftmWiiPO <mnm s^W l^¥r

sipp . ^m^ h<^\m fit Vétwtlft- U pwi?Uft s^oç/çj^y^

ment !e# P^«^fif (Uv^Km. f»r ^ .ffl"»^. <<f i^SQ , opusçuîç (Jans le^\^| i\ ct^çrçb* ^ dj^ljruir^ |/^ pr^^ jujÇés (^ui ceg^rd^^i^Rj, Je^ C9iï».^tfifi ÇPW9« dft» ©fr vpyéa de Dieu ; ^ ft»(V?)»^ ffe l'hf»^m ^ Çfiivmm^

c'est t^ue la f (fon^e fv^^ fiatf^iW'iÇ. ^oi^ /fi ré^^ 4p ^ouis-l^-<^rqnd^ paji)pt(!e|, p?i§/jipqî]^^ C^^^f;^ Kt^m

de tévemgUe ée ^eàfit tjue : Gôn^aim^les b- entrées plaidxMrîe fort élocpieiite en fai^r dte la tôféi^ancie'A de la liberté de consciehoéi A^kmpM'mMèuit¥éfiigtêii sur leur ptoohcân reimi' m Ptùntie , qui ^AtféMl trne crîUque ain.èr« dei prote^tâtils ('eë tté^oiet* ôUvra^e n'a du restd jamais été àtobé ^^^ Baylë) ; sàA«èutï*e capitale ) qaî occupa tefe cbiizè dèmfér^ft à^UC^ (ïèi sa vie « le Diciiûmuàre Uis^ofîqm ^ èriOeiue, ti «èbîèû ua reeneîl où il déposait oe qui ne [^ou^Jait ^à^ ^titrer dtiûB son dictioDiiair^ , et aHiquél il dôànâîë tîlre de Réponse mm tpjtèsAè^ d*im ph^vthdal.

Le dielionûaire de B»^t» a éttr dii^ iméài^niië id^' fluencesar le dix^dittème diëeté : VOlthife ^ à pûhè sans mesure ; c'est an vhéte ariétitt! tjûl l^èiifë^itie toute dcrrtë d'ariné)^; të dbMè j^hilb^'ôphl^âef dbmine ce litre ^ Mti 1^ ^y^tMtiiéâiëliUf 't'6'tiËlié' !â' l'absurde ^ nràis oette Hkx>û Oëidë et ^àn^ ër^c/ybncé* arrêtée qui exaifriim teisf pld^ ^Vk^ëk t^é^fàdS ^^iis se soucier des adtdt^téS les ^lùs JitrîibsâfMë^. t^èàt le règne absohi 4e Ui^ m^A hiâiViauéffê/ l'âù^ teur entasse dans dëé tiôtëè dSi i^sëfighëttieti^ d dés fliits soUtettt mâtdigé^ijâ; fa ^t*'éél'pitàlfc)/i f est apparente , et dan& le téïte Aiii^ f M\^M est liïipossible de »'è«te psis ft<à^pédë à^ttë él^dditldtf ^odîgièuse aequise pai^ utié iFie itfùi ëntièlre de if^avàil' (^infitfé. Oli dh que ]]itf^1ë ,' (^Mi mùbtut le ^'décembre 1706 9 à cinquante-neuf ans, écrivit et étudia presque tous tesi jdtirs die sa vîd péôdFarlt (Quatorze heUfdis. Son uatdrël, tranaqtiiltë et exempt de

3810 HISTOmE DES LETTRES.

pa^si^nsy favorisa ses travaux philosophiques; il dit lji^'«inên)6 qu'il n'avait pas besoin des plaisirs et des dijitractjons des gens du monde.

Bajle parle avec un profond respect de la révélation; mais il discute, avec une liberté qui est souvent près de la licence , tontes les questions méta^ pbjsiques qui touchent de plus près aux questions religieuses. Sans parti pris sur aucune, il présente les raisons pour et contre avec une indifférence parfaîte, et ceperfdant sa manière a de la vivacité et du pittoresque. Admirateur de Montaigne et sceptique cofpœebj],. il n'a, pas 9P grl^e enchanteresse, mais souvent sa verve piquante, malheureusement aussi parfois le cynisme de son langage.

On a dit avec raispn que ]e doute de Bayle était nnç vaste tolérance, qu'il av^it puisée peut-être dans le. spectacle des guerres et des persécutions religieuses qui souillèrent le seizième et le dix-septième siècle. Mais Bayle aurait, pu être tolérant et ne pas traiter légèrement des quittions graves dont la solution importe au bonheur de l'humanité.

Au reste , cette tendance de l'esprit de Bayle donne du prix à ses opifiions quand il se prononce fortement contre une erreur. Tous les amis de la vérité ont vu avec plaisir sa réfutation si claire du spinosisme, que l'on a voulu en vain réhabiliter depuis.

Sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de Fâme, il est très-explicite : « Je ne crois pas , dit-il>

qu'il soit possible qu'aucun corps, aucun assemblage de divers corps, aucun atome soit susceptible de la pensée, y Et ailleurs : « Si Ton regarde les athées dans le jugement qu'ils forment de la Divinité dont ils nient l'existence , on y voit un excès horrible d'aveuglement, une ignorance prodigieuse de la nature des choses , un esprit qui renverse toutes les lois du bon sens , et qui se fait une maoière de raisonner Fausse et déréglée plus qu'on ne saurait le dire.... Si l'on regarde les athées dans la disposition de leur cœur, on trouve que, n'étant retenus ni par la crainte d'aucun châtiment divin , ni animés par l'espérance d'aucune bénédiction céleste, ih doivent s'abandonner à tout ce qui flatte leurs passions, v

Le sceptique parle ici comme un croyant ; il n'a jamais varié sur ce grand sujet , ni sur la nécessité de la liberté de conscience. Nous sommes très*disposé à lui rendre hommage à cet égard, car personne ne déteste plus que nous le despotisme , surtout quand il veut faire violence à la pensée. Quelles que soient les erreurs de Bayle, rappelons-nous qu'il a contribué à amener cet âge glorieux que nous traversons. Aimons la liberté religieuse autant que nous abhorrons les sanglans sacrifices qu'elle a coûtés au monde.

Les grands noms philosophiques sont si rares chez tous les peuples j que nous n'aurions pas atteint le but que nous nous proposons si nous

3S2 HISTOIRE m:^ lvttms.

avions pré66Hlé une esquisse ^e leurs (ravaut tti traitant de la littéfaiure de chaque nation^ Il bons la donc semblé l>oii de groupes dans ce ôhajiHre left hommes qui ont tenu dans les dîvefsa^ régioBS de TEurope le sceptre des sciences métaphysiques ata dix-septième siècle. Leibaitz q'est jpas un âeM$;gé« nies qui font une révolution datis rjHtelligence gé* nérale comme Newton ou Desoarles } ibàis ^'esi un homme qui , par rîmiâensité de ses coBnaissânces ^ l'étendue et la profondeur de son esprit ^ se piaoe auprès de ces créateurs de la seîenûe* Né à LèipaiGk en 1646, il passa sa jeuned^ daiis Tétudei dès lors ses lectures furent prodigieuses i poètes ^ orateurs^ historiens , jurisconsultes, théoiegiensy philefatophes^ mathématiciens , tout convenait à cette vaste intellt'^ gepce , qui avait toutes les aptitudes. Chargé par les princes de Brunswick d'écrire T histoire de leui* maison^ il parcourut l'Allefi^gna et l'Italie {xêur re* cueillir des matériaux. Toute sa vie fui une suile de &uccès et de triomphes ; comblé de faveurs par divers princes allemands , par l*erope#6lir, par le czar Pierre V% Ldbnîtz ne eonaut d'orages i^uf ceux qui lui furent suscités à l'occaéion de la découverte du calcul différentiel qu'on l'aoeusa d'aveîr dérobée à Newton. La Société royale de Londres i prise pour arbitre, donna raison au pbilosefihe an** glaifi , et quoique l'opinion générale en Eurppe fût que ces deux grands génies avaient pu voir 00 mèwie temps la même lumière , la décision de la Société

rpyalû affljged «j vivement I^ibniu, que Von prétend qu'Ole h/m 3^ mQi\t arrivé^ |^ 14 novembre 1716» Il avait ffpixantiSo^ix 9n^f Naus ne donnerons pas ici l^ l\\TW de» B9wt3ir^nJi( opuscules du célèbre philor 9ophe ^ll^mf^nd sur le^ «aie^ç^s naturelles et mathé- S^aUquieff , si)f la juri$|N?udenpe ^ le droit interna** Upna}, Sa Tb4Q4icé0 o$t le livre qui résume la oiiem aa p^na^ aur re^iaemble de^ choseï; divines et hur 9^^\9^. Il nonde dana cet ouvrage cet^e ioiniensQ qui^^M^n du mal dpnt l'existence ne peut être eonr te^té^i il e^pliquiQ par leg a^les lun^ières de la rai-» $04 ]% biQPté de Dieu et le$ souffrances qui pèaent snr VffP^Q!) humaine ; il moptre que aans ie mal l'homme n'aurait pa» à/mp|^orter e^a lutlea qui

le grandissant el lui domne^t af^ vi^Htable valeur ]iapP9Nf M w pflfet q^M w vQît qm. dflipB une vie»

ip^pllçi ftt âppqpfliewse , poijis pon^s, e^igourdirions et i^pirioiMs par p«riire tourto iiMf Migenca e( toute no^^ b^sn^ jÇ^'c;^ paroe qpe {^§îib^:i n'a Qçnaidéré le: mQf^^ que eonamf ni^ ob#taiQle a aurmonter par Pboffiw« qn'il l'a cW«laR^ le nuelUeur de to^s le« «ornera P94aib}ep I et Iwaqw VoUaire a poursuivi

ceit» i4*e de ses sapepww » iea «sprita sérieux sai«ÎPl»4 t^ipi» qw Aft ft^WBqRhç^rta Fe^nc^y leignait dei Hift |»a. eprnprepdjf^ l'a^Awr allemand; peut-être ipdme n« le«iqi«pr«BaillrilpaSt Quelle que soit l'iar teUigence d^ l^f^ibmt^ , il n'a 4o^pà à qetite yast^

q^eatî^n qve di^H s()»lqtiiQft$ if^ompl^tes ; iwi^ pw-, vftitTiL WiêiM anirem«ot.? j:;'^t ià un de œa myan

384 HlSTOmE IHBS LETTRES*

tères impénétrables que le christianisme èiipose sans vouloir les démontrer. Le mal est écrit à toutes les pages de l'histoire humaine; aucun philosophe n'a pu l'expliquer que par celte chute des commencement , qui se retrouve dans toutes les religions de la terre , et ce n'est pas un spectacle sans solennels enseignemens que de voir les hommes de génie qui cherchent à substituer leur propre pensée à la révélation enfanter des mystères cent fois plus impénétrables que ceux qu'ils refusent de croire. Ceci du reste ne s'applique pas à Leibnitz , qui , s'il est resté en dehors de l'ordre de foi, n'en a pas moins rendu souvent un éclatant hommage aux vérités léguées au monde par le christianisme.

Sa philosophie fut une controverse presque continuelle; il lutta principalement contre Spinosa, dont les erreurs l'effrayaient. SMl ne s'était agi que du matérialisme grossier mis à la mode au dix-huitième siècle par quelques écrivains insensés , Leibnitz ne se serait pas ému ; mais le panthéisme de Spinosa était plus séduisant : il ne niait pas ouvertement l'existence de Dieu ; au contraire , il la proclamait en disant que tout existait en lui , que toute créature n'était qu'une portion du grand Être. Aussi les esprits avides de nouveautés étaient-ils entraînés vers cette doctrine spécieuse qui n'est l'athéisme que pour les hommes habitués à sonder la pensée philosophique. Leibnitz comprit donc le péril et prodigua les réfutations* Il fut grand lui aussi ; il

01X'^8EPTltME SIÊCLlié 285'

resta do parti de Descartea, de Mallebranche , de Newton , du parti de la vérit,é , enfin. Il démontra un Dieu créateur , Tâme immatérielle et immortelle dans son individualité; il montra l'humanité progressant vers Dieu par l'expiation et le travail; il fut même saisi de l'idée de l'unité universelle des peuples et de cette belle harmonie si éloquemment annoncée dans notre siècle.

Un des hommes qui ont exercé le plus d'influence à l'époque dont nous nous occupons est le philosophe anglais Jean Locke , né à Wrington ; près de Bristol, en 1632; ses études profondes le dégoûté* rent bientôt de renseignement philosophique de l'Angleterre d'alors, qui consistait en une suite de commentaires méticuleux et souvent absurdes sur le péripatétîsme. Il était triste et abattu en présence de toutes ces niaiseries , lorsque les livres de Descartes lui tombèrent sous les yeux et firent une véritable révolution dans son esprit. Le philosophe français lui apprit à rejeter comme vains et stupides toutes ces prétendues sciences des écoles et à s'observer lui-même. Dès lors il devint un des plus habiles métaphysiciens qui aient jamais paru dans le monde , analysant chaque sensation , chaque pensée, . en recherchant l'origine, en expliquant la nature avec une patience et une lucidité admirables.

Locke eut des emplois importans pendant que le comte Shaftesbury fut grand chancelier d'Angleterre. 11 les perdit à la chute de cet homme d'État,

3M Hi9Tofii8 Dvi$ inTitn^

et n'en fut pas plils iHsie ; m nÉllé l'obUfjiBa ft pM^ ser sur te contififtfli; U alla dobc à MontpeHier eu 1675 , et Vint de là à Paris^ eà il £01 acoôettli par les satans et l^s gêna ée lettirea ateo 0110 grande dîatincf ion^ De Paris» il se rendit en Hollaitde 4 et c'est là qu'il termina son 6k\è}atQ Es^ci ê\gt Itënimiement humain. Ce livre a eu des eonséqU6»ie€A9' foe son auteur ne prévoyait pas | U a servi d- atrtcrfiffé aux matiérialistes du dîx-huîtiéme sîèeië. toefie, q«]i étudie principalenaent tout ee que nom peitde^ vans par les sens^ rapporte tro{t exclusivement tous les phénomènes de l'entendement bnitiaîn à la sensation i et celte méthode rend souvenu sa philtHÉoflbie incomplète et quelquefois absolumënl^ fausse $ méê il était bien loin de nier FrinmaiéHalilé die Vàidë et Fexisience de Bkui U a fallu toute l'ésa^rat^n passionnée des ra&térialîstes du dernief! sièelë ponr eoncfaiire le sensualisme de Lecke jtisqù'bast esMh miles que nous avons vues» Telld' est la puissanee^ée Verreur^ qu'elle finit toujours pai^ m^ier rheffitne jusqu'à k'abidae, qpielle qu'ait été l'indèoi^ibii dé ses eommenoemens. Un'raesipasmtMnstvraiicfiiëBaeêtr et Locke ont rendu d'immenses sevviee» à m^ntefeles aeîences d'observation en enseignant; ler dédaitirdula rmiline et ne s'en rapportant qn'à Tesatâen y à l'é'tude patiente et oonsoiendeime des ftfiir^ ^eulëfâfenl Terreur de leurs soooesseatis cotiststle à ne pae reeonnailre qu'il y a tout un ordre d'idées el de vérités qui échappe aux sens et coniléquémiâent à la

si^attQ0>9 ê^donl Lf'mlieUMbpuD entrevoit parfoœ la d^&qiCHlMraUQn;^ IkhaI eo mcMnaissQDt so» impuis*- SMOU poQE b^ panicui deaàeurées à l'éiat de mystère. G'efiil ce quel («ocke eaprioie par ee panragnrpbe de 90^ Uvre; : «< QoBDUHie il f % pluaîeuss^ choses sur ies^ qiiieUes iioriia n'avous i[ua dei; nottODs'forli împar- £nm^ o^^ui^^qî n0fid;ii'6o aYOue absolu oneii'tpomt, <$ 4'auARes. dont, nMS ne pieuvons point eofinalire lle^isi^il^, paisaée:> pdréswbe ou àa vemr, p»r Tuss^e i)flyLttneJi.denios.rMuil^; Gomme, d»s*je, ces choses SQBi au d^lè die <^ que nas fieicultéfi» oatureUes peu- \^nlL découvrir et an delà de la naîson , ce sont de pro^e^ mattàrest d^ foi lorsqu'elles, sont révélées. » LoQkS' eut pour élôve Antoine Ashley Gooper^ cQiK^te dQiSbafèesiiury , petii-fils du chancelier d'An« ^teire i^m. Cbadrl^^ IL Getr éerivain ne fut pas , à propiieipentparler, un métaphysicien , mais un moriSJîste. Sa brillante position* et ses voyages l'avaient mis. ea rtS^port, avec, toutes, les oélébriiés de TEu-»

Soo^livjce intitulé les MœwrA)OtL oaraotères contient

des observalipnsf saioes et fortes, mais aussi de gravea errrcurs* L'opiimismedeShaftesbury est tel, qu'il soutient que le mal de chaque individu corn-* pose le bien général , et qu'ainsi , à proprement parler, il n'y a^ point de mal : doctrine contraire nonseulement à l'enseignement du christianisme, mais à celui de toute philosophie basée sur l'observation.

S88 HISVdIRE BEd LETTRES.

Les écrivains qui , sans aborder les régions purement scientiûques , se sont occupés de morale et d'application, tiennent une grande place dans la littérature française au dix-septième siècle. Le duc de La Rochefoucauld, qui joua un rôle important dans les guerres civiles de la Fronde^ se distingue parmi eux. Son amour pour la duchesse de Longueville contribua autant que son esprit à le mettre à la mode. Lorsque Louis XIV eut ramené l'ordre dans le royaume, le duc de La Rochefoucauld rentra dans la vie privée , et sa maison devint le rendez-vous de tous les hommes éminens de Paris et de Versailles. Son amour pour madame de Longueville avait occupé sa jeunesse; sa constante et tendre amitié pour madame de La Fayette remplit le reste de sa vie. Madame de Sévigné,. qui vivait aussi dans son intimité, parle du duc dans plusieurs de ses lettres en termes qui honorent ce philosophe. Son fils fut blessé au passage du Rhin ; son petit-fils y fut tué. Madame de Sévigné écrivait à cette occasion : « J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle aventure : il est au premier rang de ce que je connais de courage , de mérite, de tendresse et de raison ; je compte pour rien son esprit et ses agrémens. »

11 mourut le 17 mars 1680 , des suites de la goutte, qui le faisait souffrir horriblement depuis plusieurs années. On a de lui des mémoires sur la régence d'Anne d'Autriche , qui ne manquent ni d'observa-

. BlYrSjEPTIÊME SléCLE. S$9

tion ni de style, et son petit livre des Maximei » qui est très- populaire en France.

M.Mély Janiff a apprécié ainsi La Rochefoucauld.: « Une grande partie de sa vie avait été agitée par les passions les plus vives : l'amour, l'ambition , Tidtrigue , l'avaient occupé tour à tour. Il avait vécu tantôt dans les cours et tantôt dans les camps. Les guerres civiles l'avaient mis en relation avec des hommes de tous les caractères et de tous les partis. Quel vaste champ d'observations! Lorsque le froid des ans et les langueurs de la vieillesse eurent apporté le calme à cette âme impétueuse , lorsque les beaux yeux eurent perdu sur lui leur puissance, il jeta un regard en arrière ; il rappela à sa mémoire les évènemens dont il avait été le témoin , les rôles que chaque personnage y avait joués, et, recherchant les motifs secrets qui avaient dirigé ceux que la naissance, le hasard ou la nécessité avaient mis en rapport avec lui , il découvrit que le premier principe, que le mobile puissant de toutes nos actions était Tamour-propre, qui, dans la langue philosophique, veut dire i'amouï de soi,. Ainsi que Newton expliqua par l'attraction tous les .phénomènes du monde physique, La Rochefoucauld explique p^r l'amour propre le^ ipystères du cœur humain. »

C'est parce que La Rochefoucauld n'a donné à toutes no$ fictiçni; que ce, seul mobile, qu'il a été souvent dans le faux et que Jean-Jacques Rousseau a pu appeler avec raison son ouvrage un triste Uvre^

YI. 19

990 tfiSTome ras lëttiibs.

Q*e«t MWêi pour cela qne le cardinal de ftets â clit de i'auleur des Maximes que sA^ae ii'élaîi pas assez étMdue et qii'i4 he voyait po^ même tout ensemble ete qui était à fia portée^ Rien n'est plus dangereux Ht plus faux que d'enseigner aux hommes que la venu et le déTOuement n'eoiistent pas et qu*îi n'y a dans le monde que des égoïstes. Laissons à l'humaniié sa noblesse et reconnaissons ses vices ; souv6iioi)S*nûus que Tcxagération du mal est bien pius immorale que ceUe du bien. Qui de nousfi'a ététémotn de dévouemens, de luttes c^otre les passions eopides , de douleurs suppomées avec courage par TésigYi«iiion à la volonté de la Providence ? Gardonsnous donc de Tesprit clmgrin qui b inspiré le livre de La Rochefoucauld.

Soi) coniem{iorain J^an de La Bruyère a liîen

l'bicDX aperçu qne lui tous les mobiles posstbtes-dès

' actidnshcrmaines. La vie de ce profond observaiear 'n'offi^ pas tin grand intérêt. Il naqiait é Dourdan eii^ i'659y cm 'n*a pas de 'détails 9or ses premières aimées.

La Wuyère venait d'acheter (infeèhtfrge delréso-

' îp^er de Frafncè à €aen , lorsque 'fiossuet le 'fit V0titr èfParis pour enseigner Tbistoireà M. le^uc. UMSla toute sa vie attaché au prince en qualité d*h<yfi»iiie

' de lettres avec une pension de mille éCus. San livre des Caractères lut publié en i687. Sa réceptkyn à

' l'Académie eut lieu en 1693, et sa mort trors ans après.

« On me l'a dépeint, dît l'abbé d'OUvet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivte»tranquilie avec des amis ou des livres, faisant un bon choix des uns et des autres ^ ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. »

Le livre des Caracièrea eut un grand retentissement dès son apparition ; la cour et la ville en furent émues. On inscrivait des noms propres au bas de tous les portraits, et le scandale venait ainsi en aide au talent. Comme moraliste, La Bruyère est surtout remarquable par la sagacilé de ses aperçus; il a un regard plein de (inesse qui découvre les nuances leis plus délicates , tes replis les plus secrets. Parfois il produit des efiets comiques dignes de Molière, et Ton sent que le moraliste possédait plusieurs des admirables qualités du poète comique. Mais ce.q:ui dooae aux pensées de La Bruyère un très-grand prix, c'est le sl).le. Nul n'a plus étudié que lui l'art de l'expression; on sent que chaque phrase est travaiJJée avec un soin, extrême ; le «mot propre a dû dtre attendu souvent avec patience et cherché avec anxiété. Toutes l^ périodes sont dessinées habilemexit; elles nous font songer aux médailles antiques. Nous citerons quelques pensées prises au hasard :

« Les choses les plus souhaitées n'arrivent point |

OU , si elles arrivent , ce n'est ni dans ie temps , ni dans les circonstaoces où elles auraient fait un extrême plaisir.

9 il faut rire avant que d'être heureux, de peur demourir sans avoir ri.

• La vie est courte , si elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est agréable; puisque, si Ton comptait ensemble toutes les heures que Ton passe avec ce qui plaît, Ton ferait à peine d'un grand nombre d'années une vie de quelques mois.

9 C'est par faiblesse que Ton hait un ennemi et que Ton songe à s'en venger , et c'est par paresse que l'on s'apaise et que Ton ne se venge point.

9 Un homme sage ne se laisse gouverner ni ne cherche à gouverner les autres; il veut que la raison gouverne seule et toujours. »

Ce qu'on appelle la vie du monde inspire à La Bruyère des critiques applicables à toutes les

époquea:

« Pénible coutume, asservissement incommode!

se chercher incessamment les uns les autres avec l'impatienôe de ne se point rencontrer, ne se rencontrer que pour se dire des riens , que pour s'apprendre réciproquement des choses dont on est également instruit et dont il importe peu que l'on soit instruit ; n'entrer dans une chambre précisément

que pour en sortir ; ne sortir de chez soi Taprèsdinée que pour y rentrer le soir, fort satisfait d'à- Toir vu, en cinq petites heures, trois Suisses, une femme que Ton connaît à peine , et une autre que Ton n'aime guère! Qui considérerait le prix du temps et combien sa perte est irréparable, pleure* rait amèrement sur de si grandes misères. »

La Bruyère s'élève parfois jusqu'au sublime, comme lorsqu'il dit :

t Une grande âme est au-dessus de Tinjure, de l'injustice, de la douleur, de la moquerie, et elle serait invulnérable si elle ne souiTrait par la compassion.

» Il y a une espèce de hon^e d'être heureux à la vue de certaines misères. »

Le moraliste a une grande variété de tons ; dans son chapitre sur les femmes il est souvent d'une malice peu galante :

c II y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point.

n Si les femmes étaient telles naturellement qu'elles le deviennent parartîfice, qu'elles permissent en un moment toute la frakliour de Irur kînl , qu'elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu'elles se le font par le rouge et par la pein-

tul% dont elles se fardent , elles seraient ^ineonsà»* labiés.

j» A juger de cette femine par sa beauté i sa ym^ Desse t sa fierté et ses dédains , il n'y a personne qui doute que ce ne soil un béros ^ui doive un jour la charmer : SOI» choix est fait, c'est un peiit monstre qui manque d'esprit. »

Nous classerons encore parmi les phtlosofthe» un écrivain très-connu , dont 1rs ouvragées sont eepeo"* dant peu feuilletés aujourd'hui : Fontenelle dut sa réputation, non-seulement à ses nombreni écrits , qui révèlent , sinon des facultés de premier ordre» au moins des connaissances très-variées et un es* prit très- élégant ; mais à son caractère honorable et à sa conversation charmante. Cet écri>Bin , né i Rouen en i657, eut pour père un avocat H pour mère une sœur du grand Corneille* Il passa sa vie à Paris au milieu des sociétés les plus brillantes , et pratiqua la philosophie avec une grâce et un esprit d'à-propos qui le rendirent très*eélèbre. Nous ne citerons pas Jci tous ses nombreux ouvrages ; le plus connu est celui qui a pour titre : En$reiiens tw la pluralUédes moac/f^. L'auteur a cberché.à répandre le charme de l'imagination sur les systèmes scientifiques, et est arrivé par ce moyen à un succès popu« Jaire; malheureusement Fontenelle a vulgarisé ainsi bien des erreurs, car son livre a pour base les ohi« mériques tourbillons de Descartes* LesJDîo^iies dt9

Dll-SEPTIÈME SIÈCLE* 29B

morts 9 publiés avant la Pluralité des mondes , avaient déjà cominencé à fixer r^iLention sur leur autour. C'est d^ l'esprit , un peu recherché ppijt-étre , upe

morala pejj austère > yne n)i|)|[)iè):e gracieuse et douce déjuger la vie hiiHiajpe. Tels $ont dp restp I^s caractères habituel^ des osuvres (|e cgti écrivain. Se^ Pfèces djs Ihé^trjâ n'ont pas laisse fie tracjes; sespoésies pastoraijejs pappelJAnt plus Ijc^ç bergl^ps de VOp^r^ quf cep^ (je Tbépcrjte e\ de Virgjle; ils ^ml>lent plu jf fa tuiliers, avec Thôt^l deI}ambouill;et qu*a*vec les prairies et ^$ rivps.désjerjte^ des fleuves qii de rOçjéan. Son flistoire éf. fhéqfr^i françqi^ JI^^H^à Corneille est écrji,e av^c grâce. Fontenplle élajjl TaipL de iiamotbe-HpudajTt, qui f/t aussi beaji^çoup de l^iljt en son teni|Xf el ne prit {^$ rang nqf) plus parmi les écrivains du premier ordre.

Les* idféeç de pai^ iji|lyier^e|Jj^ , qui |noinm^ceq| à S0 r43aliseren Efjropedepuj^prè^d^trentieans, eurent à la fin 4iU dix-septièx^jQ ^i.èiQfe un apôlrej^rdej^^ qui P9§^ long-tempâpouf ^/f utojpisjLeinsei^sé, u^aispour V4k homme de bien , ÎJ^g^fii les autres d^appèsi son çflpuf.. |/'»bt]|é diei S^iai PieriTÇ, ijé au ch^^te^M de Saint-Pierre-Église, en Normandie, ein^^a^^ >l'é^;^ ecclésiastique, fut premier aumônier de Madame, et nçut Tabbaye de la Sainte-Trinité de Tiron en 1702. Membre de l'Académie dès i695 , sa renommée devint telle que le cardinal de Pologne remmena avec lui aux conférences d'Utrecht. Les hommes politiques avaient donc foi dans ses lumières :

2d6 HISTOIRE DES LETTRES.

Je seul de ses livres qui soit devenu célèbre est son Projet de paix universelle entre les potentats de VEurope. H y proposait de faire juger les différends des États par une diète européenne, et prétendait que ce moyen avait été approuvé par le dauphin , duc de Bourgogne. Le cardinal de Fleury lui répondit , en plaisantant: «Vous avez oublié, monsieur, pour article préliminaire, de commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l'esprit des princes. 9 L'abbé de Saint-Pierre eut la naïveté de regarder cette lettre comme sérieuse ; il était venu trop tôt. Qii'est-ce; après tout, que cette conférence de Londres qui , de notre temps , a maintenu la paix entre tous les grands États de l'Europe au milieu des embrasemens des révolutions politiques ?

La réalisation des rêves de l'abbé de Saint-Pierre doit rendre circonspects les hommes disposés à jeter le sarcasme sur toutes les innovations. Souvent le fou d'une époque est prophète pour l'époque suivante. La théorie de la paix universelle n'est pas nn des moindres titres de gloire de ta philosophie dtf dix-septième siècle.

^térlvaîiis et oratoorg Molénttilî^tm eu vMm dm Ikraîf «TT.

Dans lesf premiers siècles et pendant tout lé moy^n âge , si l'on excepte les grands hommes de la renai«« nance italienne , on peut dire que |e génte s'élait réfugié dans FÉglise; elle dominait les iatelligences et les cœurs, et régnait sur le monde non^^seuiement par son auioritèv mais par sa doctrine et la puissance de sa parole. Les laïques, reconnaissant cette supériorité intellectuelle des clercs^ étaient généralement disposés à l'obéissance. Même au point de vue purement philosophique) quoi de phis légitime qq'^H^^Uffoir appuyé sur la scieaoe et s^i^ le. génie t L'Église 4<) France conserva au dix*septième siècle «celte (îidUièMe .puissante/; .malgréJes grwfia hom*

mes qui surgirent de toutes parts hors de son sein , des noms comme ceux de Bossuet , de Bourdaloue , de Fénélon et de Massillon étaient bien faits pour la lui maintenir.

L'éloquence de la chaire devint aussi brillante qu'aux cinq premiers siècles du christianisme. Déjà, sous le règne de Louis XIII, un jésuite, le père Claude de Lingendes, avait été célèbre par des sermons pleins de noblesse etd'éloquence,qui ontbeaucojip servi à ses Mioiesi^iijrs. h» pèi^ti SMir4f4AiWt que nous venons de citeri eut un immense retentissement dans toute la France et principalement à Paris ; ses sermons excitèrent le plus vif enthousiasme; la cour l'admirait autant que la ville , et Louis XIV ne pouvait plusse passer de l'entendre. Les disputes religieuses étaient alors en grande vogue ; non-seukuMnt i»Q prenait (^ p)us ^if iA44vâ( m^ lu^ea de Bosauet «batre la ^of eilA9(isqAe , fB«i$ toyt jie granil monde s'était préopc«ipé de jig|n«iDisi9(e et M qMÎ^tiame ; on m |i«s$i0ooaH p0ur ces qg^it^QM co9)ip^ As OM jours pour la poUti^ue^ O9 CQVçiHt ^^. Utn à qufl point ie puMic éiai^ préparé ^i acaiieîllîr ^ priédiaateurs tels (yu^ B^suet et Bourd^low. 0*»^ près les écrits dq teieps, il parait qiue m dernier i^mporta même leomœe orateur s^r mn giorieu& rival. Gela vepail sans douie^desioo jorganeetde^ef gestes, et peut-être aussi de cette piiifisaatojlQgM^iia qui est le caractère deminaiii ëe son esprit» paii6 fin temp» de disoiisMoa vive et ii)étmilMM| émê

un siècle où la religion était la grande affaire, même des pins légers par leur coaduile,-un homme comme Bourdaloue, qui démontrait continuelle^ ment , amassant dans un discours touies.les preuves éparses dans les immenses travaux des Pères, n'a« bandonnant une question qu'après a voir épuisé tous les raîsonnemens et porté la conviction dans les es<4 prits, devait nécessairemeni être l'objet de Vtm* pressement générai • Toutefois il était i une distance incommensurable de Bossuet sous le refiport ée ré*« loqueece , ou piniôl il n'était presque janeis éloH queet* Un autre jésuite, le père Cheminais, e«| aussi beaucoup de réputation comme prédîcatenr en même, temps 411e Bourdaloue. Ses sermons offreM des meraeaux très-pathétiques ; Bs amt tsncore lue aujourd'hui par los jesin/^s ecelésiastJi|iies* Maie qu'est cette gloire et m6me celle de Baurdaloue au^ près de la gloire du grand* homme deoS nqus allons essayer de oaractériser les travaux 1

Jacques- Bénigne Bossuet naquit à Dijon en 1627^ d'une i'ami Ile dérobe. San enfance fui ftrès^écoce | amené à Paris i seiae ans i il étonna les beaux es*prits de l'hôtel RamboniMet en prêchant dewanl eux. On dit 4|ue ses parens voulaient en faire, un avo« oat , et qu'un eanteat de marbge avais eu Iten entre lui et mademoîseUe Desvîeux , Mie très«rspirituellè et de noble caractère, qui fut son. amie an tout temps ; mais ce contrat n*a jamais existé.: Bossuet Tcçtit le beosiet de doeteur est Sprbonne en i&6i ,

puis séjourna plusieurs années à Metz , dont il était ehaDoine. fiés cette époque il travaillait prodigieusement I étudiant jour et nuit TÉcriture et les Pères de l'Église , convertissant les protestans et répandant déjà un éclat qui éblouit la cour elle-même. Sur la demande d*Anne d'Autriche, il revint à Paris et prêcha devant cette cour brillante Tavent de 4661 et le carême de i662. Le jeune Louis XIV admira beaucoup le prédicateur ; on trouve dans les lettres de madame de Sévigné des preuves de l'enthousiasme qu'il excita ; sa réputation alla toujours grandissant et le fit nommer à Tévêché de Condom; bientôt ; après le roi lui confia l'éducation de Ms^ le dauphin. Bossuet se démit alors de son évêché , ne voulant pas garder de fonctions au^i élevées sans pouvoir les remplir. Ce fut vers ce temps que lladame:étant morte si snbitement au milieu d'une cour resplendissante dont elle était l'orgueil , le grand orateur prononça l'admirable oraison funèbre 0e cette princesse. L'effet en fut immense : cette éloquence sublime, ce pathétique profond étaient Inconnus jusqu'alors* Ils n'ont pas été égalés depuis. En pesant les cendres des grands de la terre , Bossuet les juge toujours du sein de Dieu , si je puis ainsi (Hrë ; on voit qu'il ne ferme pas les yeux sur lés splefideurs dont il est environné , mais que la splendeur divine les efface ,à ses regards. Voilà ce i|ui donné à ses oraisons, funèbres cette majesté qui «vient plus peut-être du caractère de l'orateur que de

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son génie. Quelle hauteur de vues et quelle profon* deur de sentiment! quel admirable mélange d'esprit philosophique et de tendresse d*âme 1 On ne comprend pas que Téloquence puisse s'élever au delà des oraisons funèbres de la reine d'Angleterre , de Madame et du grand Condé. Toutes les formules de Tadmiration sont épuisées à leur égard.

Un fait remarquable dans la carrière de Bossuet, c'est que ses ouvrages lui ont été commandés par des nécessités de sa vie ; il n'a jamais écrit un livre dans un but purement littéraire ou de renommée. Une princesse ou un grand homme meurt, Louis XIY demande un discours au prélat, et il enfante un chef-d'œuvre. Il faut rédiger un résumé historique pour l'instruction de son royal élève , et il produit l'ouvrage le plus splendide et le plus grandiose des lettres françaises. Quelle étonnante épopée que ce Discours sur Vlàstoire universelle^ dans lequel les empires semblent comparaître tour à tour au tribunal de Dieu ! Avec quelle lucidité majestueuse Bossuet expose cette miraculeuse suite de la religion chrétienne, si imposante de vérité toute divine, quand on la saisit dans son ensemble depuis Forigine du monde! On a dit que la France n'avait pas de poème épique : ce discours étonnant nous semble remplacer pour nous la grande œuvre qui manque à notre littérature.

On a remarqué avec raison qu'une histoire uni* verselle écrite au dix-neuvième siècle devrait tenir

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bien fim de compte de tous les élément de l'hiinubmlé, des sciences, de l'art, de la politique. Le discours de Bossuetesi insuffisant sous eas* r alpfports . Il bisse néeessairemeint de e6ié une grafKle partie du taonde qui n'était pas étudiée an dix-seplième siècle; mais plaçons-nous au point de vue de la religion , c'était celui de l'époque, et reconnaissons que l'œuKrtt ne pouvait être autre que ee qu'elle est^ écrite par un évêque et sous le règne de Louis XIV; reconnaissons que rexécutton en est subtime , qu'elle a la grandeuir des prophètes, et qu'aocun siyle n^eai plus beau dans le monde entier.

Il n'y a que de l'admiration perur les Orëkmmfi^ nèbreê et pour le Ducoim ; mais ^ oiiose étonnante , il a fallu (fue prés de deux siècles passassent sur les SÊrmon$ peur qu'on leur rendit fosticè. iies critiques , habitués à la fotme académique «de Massillon , n'ont psA su apprécier cette autre manière , bien autremeoi grande , i^pontanée ei'foHtow A quelques rares exceptions près , les Semnom de Bossuet sont deft improvisations dont à peine un brouillon incorrect a été découvert après la mort de^l'auteur ; mais nous ne erbyons pas trop dire en affirmant que c'est là qu'il faut chercher les plus étonnantes merveilles de la* manière de Bossuet , les bonheurs les plus extraordinaires de son stjie. Nulle part il n'a jeté un coup d'œil plus scrutateur sur les pussions et les souffrances de l'homme. Il peint d'un Irait incisif et profond ; un mot fait jaillir une fouie

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d*idéeft, éveille mille souvemr^» KUcille regrets, mill^ di^sir». Ce n'est pas la solennilé- de Toraison et du diaeours&ur Thi^itoire universelle , o'esi quelque ch<))se de plus naïf, de plus inlime, de plus humain.

Ainsi il dit dans un de ces sermons pour ]a fête de tous, les saints : i Ne laenea pas un^ vie moitié sainte et moitié profane, moitié cbrétienne et moitié KDOod^ine, et toute profane, parce qu'elle n'est qu'à demi chjcétienue et à demi sainte^ Que vois- je dans ce mpuda de ces vies mêlées ? On fait profesaion de piétés et oa aime encore las pompes du monde* Ou est des œuvras de charité , et on abandonpe spp cœur à l'ambition. La loi esi déchirée H k ^gementm vient peu à saferfeetàm. La loi est déebirée; l'Ëvangile , le cbrisUaiûsma n'est en nos mœurs (|u'idami:, et nous cousons à cette pourpre rojale ses wet|x lambeaux de mondanités Nous réformons quelque chose dans ^tre vie ; nous coodamnoas le moivdQ dans ^na partie de sa cause, et il devait la perdre ei^ tout point, parce qu'il n'y en a jamais eu de plus déplorée. Ce peu que nous lui laissons marque la pente du cœur, i

Nous cherchons à faire comprendre ces bonheurs d^expression qui se rencontrent dans les sermons de Bossuet: « Quand est-ce que j'entendrai cette bienheureuse nouvelle : le règne du péché est ren- Yersé de fond en comble; les femmes ne s'arment plus contre la pudeur; les enfans ne soupirent pliif

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après les plaisirs mortels, et ne livrent plus en proie leur âme à leurs yeux; cette impétuosité, ces em- >portemeDS , ce hennissement des cœurs lascifs est supprimé * Allez dans les hôpitaux durant ces saints jours pour y contempler le spectacle de Tinfirmité humaine ; là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps. Là elle étend , là elle retire ; 1;^ elle relâche , là elle engourdit; là elle cloue un corps perclus et immobile, là elle le secoue tout entier par le tremblement. Pitoyable variété 1 diversité surprenante! Chrétiens, c*est la maladie qui se joue comme il lui plait de nos corps, que le péché a abandonnés à' ces cruelles bizarreries. ...... Il faut que ce corps soit

détruit jusqu'à^ la poussière ; la chair changera de nature , le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas long-temps. La chair deviendra un je ne sais quoi qui n'^a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en nous, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ces malheureux restes. ... y

( Môme sermon.)

Il faudrait plaindre ceux qui ne sentiraient pas cette étonnante éloquence, cette admirable liberté de style. Nous pourrions remplir cent pages de fragmens de cette force.

Le grand style de Bossùet apparaît avec solennité

' Sermon sur la résurrection dernière.

dand ses Élévations sur les mystères ^ livre d^ane intuilion /sublime ; nulle pari les élans de cette âme admirable ne la rapprochent plus de Dieu. Dans les commentaires , dans la controverse , Tévêque de Meaux déploie une puissance logique digne des Je rôme et des Augustin : sonxBuvre, sous ce rapport y est colossale , Y Histoire des variaÉions en sera toujours le monument le plus imposant. Bossuet a combattu les hérésies des protestant avec des armes qu'ils fournissaient. eux-mêmes } il a démontré leur néant par leurs contradictions , par Tétrangeté de leur origine j il a prouvé d'une manière invincible que, hors de TÉglise catholique, il n'y avait que chaos moral et intellectuel , que caprices fantasques de la raison individuelle errant sans guide dans le vaste domaine des conjectures.

Bossuet est l'écrivain qui nous semble dominer toute cette grande proSe tiatiçaise, devenue la langue universelle de TEurope ; nulle manière n'est égale à celle de ce dernier des Pères de l'Église ; elle rappelle ce qu'il y a de plus sublime dans le monde , la Bible , Homère , les plus beaux vers de Dapte , de Shakspejsire et de Corneille. La patrie de la critique., T Allemagne ^ partage à cet égard les sentimens de la France : < Je me range avec plaisir de l'avis dçs critiques français quant au jugement •<|u'ils ont porté du magnifique talent de cet homme prodigieux et de ses écrits, dit F. Schlegel, d'autant plus que les écrits de Bossuet ne sont pas seulement

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