LA BIBLE
J*ai la avec beaucoup d*attention les saintes Écritures, et je pense que ce volume (indépendamment de sa céleste origine) contient plus d^éloquence, plus de Vérités historiques, plus de morale, plus de richesses poétiques, en un mot plus de beautés de tous les genres, qu*on n*en pourrait recueillir de tous les autres livres ensemble, dans quelque siède et dans quelque langue qu^ils aient été composés. ^
W. Jouis, — dté par Lowti.
A Nous n*avons pas cherché à suivre Tordre chronologique dans la classification de nos études sur les régions orientales ; la chronologie de ces époques est trop incertaine. Tous les rêves extravagants publiés à ce sujet à la fin du xviii" siècle et au commencement du xix* sont depuis longtemps appréciés à leur juste valeur. On avait beaucoup exagéré certaines antiquités orientales, dit M. Daniélo ; mais des études plus sérieuses, et surtout Tensemble de ces études, tendent à ra* mener toutes les origines humaines vers les hauts plateaux de TAsie et les plaines indiquées par la Bible. D'après Fensemble des données actuelles de la science , on est amené à regarder Tlnde et la Chine comme moins anciennes que la Perse, et la Perse comme moins ancienne que la Babylonie. Ainsi nous voilà ramenés aux anciens pays de la Bible, et il est même probable que plus on poussera les études, et plus on sera forcé d*y revenir.
Avant de nous livrer à l'examen des Livres saints, il est bon de faire précéder notre marche d'une remarque qui se rapporte spécialement au travail de combinaison par lequel notre siècle cherche à constater les rapports de parenté qui unissent entre eux les principaux corps de doctrines antiques , et qui établissent indubitablement pour les hommes l'unité de source et l'unité de race. L'Asie fut primitivement le point central d'où partirent tous les rayons de la civilisation pour se répandre sur le monde. Sortie de son berceau avec les Phéniciens, elle voyagea du Tigre aux colonnes d'Hercule, et dei'Euphrateau Tibre. La grande variété de mythes, I. 11
162 niSTOjnE des lettres
figures et symboles qui distingue le second âge de la Grèce, ne peut avoir son principe que dans cette communication avec la mère des traditions humaines ; car le principal commerce de ces aînés du genre humain consistait en un échange de marchandises intellectuelles, d'objets de culte , d'art , de connaissances astronomiques , de superstitions et de croyances spécialement réfléchies par les monuments et les poètnes anciens. Et cela peut encore se vérifier dans ce pays ; car le passage des siècles et de la civilisation n'a pu effacer, dans certaines œuvres de ce temps, le passage de l'Egypte, de la Phrygie, de la Chaldée.
Dans l'ordre philosophique , on peut suivre plus sûrement encore les colonies d'idées et de conceptions qui émigrèrent de l'Asie en Grèce. Le panthéisme de rÉcole d'Élée ne pouvait être sorti que de rinde. Mais les communications si fréquentes de la Perse et de la Grèce tendirent à fortifier le dualisme qui se manifesta si généralement dans les systèmes philosophiques de ce dernier pays , et il serait facile de constater Tidentîté de principe dans le mouvement intellectuel des deux contrées.
Cette unité d'origine philosophique et sociale , qui subit d'immenses modifications suivant les conditions des natures , des peuples et des climats , se révéla de même dans les autres branches de l'activité. Le Zend-avesta chez les Perses , le Taç-te-King chez les Chinois, les F^erfa* chez les Indous, les livres
AtAîlt LE CHRI8TIÀWSBIE, 168
Ûe Moïse chez les Hébreux , en constatant des résultats divers dans Vapplication , ne sont pourtant, à tout prendre , que les formes diverses d*un thème primitif, ici plus développé , là plus obscur, mais toujours un , et toujours le principe générateur de la' civilisation dans cette vieille société. Ce thème, qtiî varie davantage dans T Occident dont les peuples ne possédèrent pas de religion écrite , se retrouve pourtant dans les monuments de la Grèce , derÉtrurîe etdeTEspagne , et se perpétua jusqu'au christianisme avec lequel il se fondit.
' La filiation que tout le monde peut saisir entre les diverses théogonies orientales , combinées plus tard avec les conceptions helléniques , nous la remarquons également dans la physionomie poétique de ces temps.
C'est dans cet ordre, avant tout, que les famille s aînées de Thumanîté ont imprimé le cachet de leur génie et la couleur de leur nature , c'est là qu'elles se sont réunies. La différence de caractère entre l'Orient et l'Occident me semble bien formulée par leur poésie.
En Europe , la poésie reflète tous les éléments humains. Se mêlant aux intérêts de la vie ordinaire, en reproduisant les détails , elle perce les mystères du cœur de l'homme , ses innombrables caprices , ses passions si diverses , elle les analyse , les commente ^ elle est pleine de variété , elle est humaine •nlin. Dans l'ordre religieux , les poètes européens
iôk HiaiOIBB DBi LBTTEU
sont les échos du monde antérieur et du monde futur. Leurs chants furent inspirés par les souvenirs et les espérances de Thomme , et ils portèrent dans Texposition des idées religieuses toute la liberté de Tesprit moderne , quoique chez beaucoup la foi fût vive et forte. Mais , au contraire , les croyances résumées en Asie par des législations imr muables laissi^^rent de ce* côté peu de liberté, à r exercice de T intelligence , qui se contenta de dominer dans une vaste unité de vue Tensemble des phénomènes , et s'attacha rarement à suivre la variété des causes et les rapports entre les diflérentes familles de vérités. Cette sorte d'immobilité causa une réaction puissante dans Tcmpire du beau, et toute ractivité des Orientaux se porta dans le domaine poétique. Ils y déploient une richesse d'imagination , un luxe de couleurs et de conceptions gigantesques qui ne peut être compare qu'au luxe qui règne dans les ornements de leurs palais. L'éclat éblouissant et vrai des peinluros est le siffue le plus distinctif de leur caractère, et do l'Arabie à l'Euphrate, connue de Tf^uphrale au Gange, la description est le genre dominant. — Mais sous le» tentes de l'Arabe la poésie est toute matérielle ; au contraire elle est beaucoup plus spiritualiste au pays des hraiïnifs. La j)r(ïniière est composée de ce monde étroit de sensations ot de jouissances , non d'un guerri(îr qui combat pour sa patrie , mais d'un voleur qui n'a d'autre ami que son coursier, son
AVANT LE <2HiUSTIANISME, 165
châmerii , sa flèche , d'autre patrie que sa montagne, d'autre vertu que l'hospitalité, d'autre gloire que la valeur, d'autre passion que la vengeance. Aussi tous les poèmes de cette nation nomade se réduisent à des chants , à des fragments épars à peu près semblables à ceux que colportaient jadis nos troubadours errant de la Provence à l'Italie, Jamais il ne passa par-là de ces grands souffles inspirateurs qui ébranlent les peuples à des époques données , et qui , en traversant les siècles , ne perdent rien de leur puissance d'exaltation ; cette poésie naquit avec Mahomet, et ne s'est pas développée depuis, parce que ce peuple n'est jamais sorti de l'état qui distingue le premier âge ; il mourra enfant. Dans l'Inde , au contraire , la poésie ne regarda pas seulement les objets, mais les idées; elle pénétra tout d'abord dans les sublimités des choses ; elle se prit à toutes les jouissances de la nature, et, à l'aidé de ces figures hardies , de cette imagination paisible autant qu'abondante , elle réalisa ses vastes conceptions de l'être. La pensée nationale fut déposée avec toute sa simplicité première dans un étemel monument , quia nom le Mahabharata. Cette grande et magnifique explosion de la pensée primitive de l'Orient se déroule à l'aurore des temps avec une solennité que les hommes n'ont pas altérée , et nous apparaît encore comme une des plus belles constellations parmi les ténèbres brillantes des premiers âges»