CANTIQUE DES CANTIQUES
Le Cantique des cantiques sort du ton général de sévérité qui distingue l'Ancien Testament. Mélodieux et serein, il est, par rapport à certaines parties de la Bible, ce qu'est le Paradis de Dante par 1. u
rapport & son Eoli^. UMUMhleque VwAeur derEoclésiaste ait été transporté dans te jardin ou naquit rhomme , et dans le séjour où il doit être glorifié. Le Cantique des (^tiques est un gracieux épisode dans cette épopée séculaire qui s'ouvre avec le monde et se dénoue sur le Calvaire pour cpmmeqcer le grand drame de la réparation humaine.
Comme la plupart des Livres saints, celui-ci a deux natures ; il procède également de rOrient et de TOccident Les poèmes de Tantiquité, européenne ne nous offrent nen. qpi ressemble à la conception de ce livre^ Pqut I4 forme , on ne t4?ouve de rapporta de parenté que dans les productions orientales* Chez, les modernes, Dante semblerait y avoir pensé, lorsqu'il reconnaît sa Béatrix en sortant du , Purgatoire , mais il n'approche pas de cette rêverie à la manière antique qui caractérise si bien le poète hébreu*
Ce qui vous frappe d*abord à cette lecture , ce qui vous prend aux yeux comme à Tâme , c'est cet ineffable parfum de simplicité radieuse au milieu de la variété d'images, c'est cette poésie qui nous est arrivée fraîche à travers tant de siècles.
Au milieu de cette richesse extérieure qui n'est jamais de la confusion , il semble voir le monde sortir éclatant des mains du créateur , et s'épanouir à son premier soleil. On croit s'éveiller avec le premier né de la création , sur un tapis de fleurs , parmi les parfums de cèdre et d'aloès, sous un
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mobile lambris de cyprès et de verdure. Là-bas sur les hautes moutagnes paissent les troupeaux du bien-aîmé, parmi les bosquets des vallées s*élèvent les tentes des pasteurs, et sous le treillage des feuilles passent et repassent comme des colombes les jeunes filles de Jérusalem , compagnes de la bi^â-aimée.
L'épouse du Cantique des cantiques me paraît la mère de cette douce famille desBéatrix, des Laure, 4es Elvire. C^est comme une transfiguration des organes qui nous met à même de regarder au delà des sphères visibles , dans les abîmes sans fin des lumières invisibles; c'est une forme palpable au moyen de laquelle le divin amour se révèle à nous. Comme tout ce qui vient de l'Orient, elle nous séduit par des dehors éblouissants , par une nature étincelante de couleurs. Les créations des poètes modernes sont plus spiritualisées , quoique moins divines. Trente siècles ont mûri cette pensée. Elvire et Béatrix interrogent plus souvent l'univers. Elles sont descendues jusqu'aux régions inférieures de la sensation , elles ont sondé les plaies humaines, elles ont entendu le râle des agonisants; comme la science elles ont disséqué la vie , et n'ont rencontré qu'un cadavre, un abîme sans fond d'amertumes. On s'aperçoit qu'elles ont fréquem^ ment répété ce mot qui retentit sur tous les calvaires du monde : Mon père, pourquoi rnavez-vous abandonné ? Mais quoiqu'elles se soient mêlées au
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tumulte des choses, Jamais la poussière des ruines humaines ne les aveugla. Les contemplations chrétiennes ont plus de sang-froid, plus de réflexion , plus de logique que celles de T Orient.
Uàme ne semble plus fatiguée de sa destinée comme dans Tantiquité ; elle n'est plus troublée par la crainte et dévorée par le désir. Ce n*est plus cette pauvre race humaine malade de soif, cherchant Tagneau partout et ne trouvant que le Sinal. La poésie, christianisée dans Thomme et la nature* a cessé de voir un glaive flamboyant à la porte d*Éden ; elle découvre encore au sein de i*infini les deux termes formidables de la justice et de la miséricorde , mais ils sont unis maintenant par un rapprochement mystérieux ; la croix a fait tomber le glaive, le sacrifice a rétabli Téquilibre de Tunivers; Tamour a tout vaincu, tout, jusqu'à la puissance infinie qui avait maudit le monde. Et voilà pourquoi la poésie chrétienne entre plus avant que le prophète lui-même dans Tessence de la vie, dans lesréalités delà lumière et de la science ; c'est qu'elle a pénétré le sanctuaire dont le Cantique des cantiques était le vestibule.
C'est évidemment dans Tordre de Tamour qu'est remarquable ce précieux monument des temps antérieurs , c'est de ce côté qu'on découvre toute la divinité de son inspiration. Ce livre, qui raconte le plus doux avenir de la nature réparée , ne devait pas être compris des Juifs. U était pour eux^ à quel-
qnes égards , ce qu*est le Coran pour les disciples de Mahomet , quelque chose de si élevé au-dessus de rintelligence humaine , qu'il leur semblait impossible qu'un esprit borné pût en comprendre les secrets , et que c'était presque un crime d'essayer une œuvre après celle-là ; il leur apparaissait comme les bas-reliefs mystérieux d'un temple futur dont ils transmettaient l'espoir avec leur sang, mais dont ils n'avalent pas la conscience. Ils étaient pourtant obligés par leur loi de réciter ce livre plusieurs fois en leur vie ; mais ils le prononçaient comme l'enfant qui balbutie des mots quand il apprend à parler. Pour nous qui sommes riches de toutes les lumières et de tous les soupirs des Ages, il nous est permis d'entrer plus avant dans le mystère de cette révélation d'espérances ; partout où passa la croix , l'itinéraire de l'homme est tracé. Mais la raison pour laquelle le poème de Salomon ne tombait pas sous le sens rationnel de l'antiquité, c'est qu'elle gémissait sous la loi de haine , sous l'empire des malédictions , et que le règne serein de l'amour transpire à toutes les pages du cantique. Uesprit ancien comprenait Isaïe, Ézéchîel , parce qu'ils répondaient à ce besoin de crainte et de punition sous l'impression duquel vivait alors le genre humain. Il avait la conscience d'avoir abdiqué ses immortelles destinées , et , dans la honte qu'ils ressentait, il aurait choisi la mort avant la la vie. Malgré son insatiable faim de Dieu , il avait
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plus d'horreur du ciel que Thydrophobe de Tean; Sa nature était faussée ; il vivait d'orages, d'ambr* tûmes , de uuit^ de suicide ; dès qu'il y avAit hn peu de calme I il étouffait. La terre promiéè m montrait à lui au bout d'une chaîne de misères \ terminées par le dernier et le plus efficace des sa* criflces, La patrie du roi des Juifs s'élevait au delà, bien au delà de ce douloureux pèlerinage ; ce monde prédit était l'enfant d'un père qui n'existait pas encore ; il fallait la croit pour expliquer l'Évangile, et l'Évangile pour expliquer le Cantiqne dei ritnrfques.
En effet, quel est le sens de cette prophétie mélodieuse ? C'est la notion de l'amour transformée dans un ordre d'affections supérieures; des commentateurs y ont vu l'union de Dieu et de l'Église* Fénélon y a vu l'union mystérieuse de Dieu et de l'âme humaine ; M. l'abbé Gerbet a heureusement développé cette idée dans son beau livre du Dogme générateur : • Autant l'Apocalyptei pleine de cette grande figure de la justice , chasi^bnt de siècle en siècle les iniquités vers l'abîme ; contraste par ^eA images terribles avec la sérénité de l'Évangile db grâce , autant le chant de Salonlon contraste avec l'austère majesté de l' Ancien-Testament. Il prophétise un mystère d'amour qui devait être dévoilé plus tard : on pourrait l'appeler l'Apocalypse àe la charité future. Lorsque Jésus-Christ eut consommé ce mystère, les sceaui de ce livre furent brisés, sa
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kiiguè fut comprise , et ses figures les plus passionnées vinrent d'elles-mêmes se placer sous la plume des écrivains catholiques, toutes les fois qu'ils essayèrent d'exprimer cet inexprimable hyménée qui s'accomplit dans la communion. Aussi les auteurs protestants ne font comparativement que peu d'usage de cet épithalame sacré , qui n'est pour eux qu'un recueil d'hiéroglyphes dont ils ont perdu le sens *» .
D'autres ont écrit que Salomon n'avait voulu faire qu'un chant d'amour à l'occasion de son mariage. La pensée de Fénélon, développée par M. l'abbé Gerbet, me semble très adoptable. Suivons ce symbolisme poétique , revêtu de tant de grâce et de charme !
« Sur le Sommet de la montagne, l'épouse entrevit l'époux qui passait, et voilà pourquoi elle languit d'amour et tressaillit à sa voix. Voyez comme elle s'elialté, comme elle chante, comme elle aime, comme elle s'entretient doucement avec les jeunes filles d'Israël , avec la fleur des campagnes, avec la vigne, le palmier, le cèdre, l'aloès! Comme elle charge de divins soupirs toutes les nuées qui passent , comme elle redemande son Ame à toutes les vallées , à tous les sentiers , aux détours les plus ea^ chés, comme elle est pure^ passionnée, véhéknenle I
^ ConsidératioM iurle dogme ginérateur de là piété càthcUque, iii-S% pag. 221 et suiTantes.
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Dans risolement de sa séparation, la nature devient pour elle une amie , une consolatrice. Elle lui raconte son ivresse , son délire , ses tristesses , dans une ravissante mélodie qui descend sur la terre et remonte au ciel , conune la vision du patriarche. Tantôt elle jette de ces exclamations qui semblent le souvenir d'une langue perdue , ou plutôt Tépanouissement d*un monde transformé qui s*éveille ; et tantôt elle dit de ces mots qui réjouissent les anges. »
Dites , ne vous semble-t-il pas ouïr un accent céleste?
« J'entends la voix de mon bien-aimé ; le voici qui vient , sautant par dessus des montagnes , passant par dessus des collines.
» Mon bien-aimé est semblable à un chevreuil et à un faon de biche.
» Le voici qui se tient derrière les murailles , qui regarde par la fenêtre , et jette sa vue à travers les barreaux.
» Voilà mon bien-aimé qui me parle , et qui me dit : Levez-vous , hâtez-vous , ma bien-aimée , ma colombe , mon unique beauté , et venez ;
» Car Thiver est passé , les pluies se sont dissipées , les fleurs paraissent sur notre terre , le temps de tailler la vigne est venu , la voix de la tourterelle s'est fait entendre.
» Le figuier a commencé à pousser ses premières figues ; les vignes sont en fleurs , et on sent la
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bonne odeur qui en sort. Levez-vous , ma bienaîmée , mon unique beauté , et venez ;
» Yous qui êtes ma colombe , vous qui vous retirez dans les creux de la pierre , et dans les enfoncements de la muraille , montrez-nous votre visage ; que votre voix se fasse entendre à mes oreilles , car votre voix est douce et votre visage est agréable.
» Prenez-nous les petits renards qui détruisent les vignes , car notre vigne est en fleur.
» Mon bien-aimé est à moi , et je suis à lui , et il se nourrit parmi les lis , jusqu'à ce que le jour commence à paraître et que les ombres se dissipent peu à peu. — Retournez , mon bien-aimé , et soyez semblable à un chevreuil et à un faon de cerf, qui court sur les montagnes de Bethe.
» Je dors et mon cœur veille ; j'entends la voix de mon bien-aimé qui frappe à ma porte. Ouvrezmoi, ma sœur, mon amie, ma colombe, vous qui êtes mon épouse sans tache , parce que ma tête est pleine de rosée , et mes cheveux de gouttes d'eau tombées durant la nuit.
» Je me suis dépouillée de ma robe , comment la revêtirai-je ?
» J'ai lavé mes pieds, comment pourrai-je les salir de nouveau ?
» Mon bien-aimé passa sa main par l'ouverture de la porte , et mes entrailles furent émues au bruit qu'il fit.
» Je me levai alors pour ouvrir à mon bien-aimé :
mes mains étaient toutes dégouttantes de myrrhe, et mes doigts étaient pleins de la myrrhe la plus précieuse.
» J'ouvris ma porte à mon bien-aimé, en ayant tiré le verrou ; mais il s'en était déjà allé et il avait passé ailleurs. Mon âme s'était comme fondue au son de sa voix ; je le cherchai et je ne le trouvai point, je l'appelai et il ne* me répondit point,
» Les gardes qui font le tour de la ville m'ont rencontrée et blessée ; ceux qui gardent les murailles m'ont ôté mon manteau*
» Je vous conjure, ô filles de Jérusalem » si vous trouvez mon bien-aimé , de lui dire que je languis d'amour. »
Simplicité naïve et pénétrante, nature aussi charmante qu'émue. Mais quand l'époux est vehu, alors, oh I qui dira le mystère de cet inexprimable hymen, qui peindra ces ravissements , celte aspiration continuelle de l'âme vers Dieu , les derniers bruits dé l'univers qui se brise, et le soudain cantique de rhomme réparée
« Pendant que le roi se reposait , lé hard dottt j'étais parfumée a répandu sa bonne odeur. Mtn bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe.
» Mon bien-aimé est pour moi comme une gtâppe de raisin de Cypre dans les vignes 4'Engaddi.
> Je suis noire , mais je suis belle , ô filles de Je-*
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rusaleih , cotnme les tentes de Cédar , comme les pavillons de Salotrion.
» Soutenez-moi avec des fleurs ; fortifiez-moi avec des fruits, parée qnè je Itttigtiîs d'amour. »
Et puis écoutez le langage du céleste époux :
« Vous êtes belle , ô mon amie , et pleine de douceur ; vous êtes belle comme Jérusalem et terrible comme une armée rangée en bataille. Détournez vos yeux de moi, car ce sont eux qui m* ont obligé de me retirer promptement. Vos cheveux sont comme un troupeau de chèvres qui se sont fait voir venant de la montagne de Galaad.
» Vos dents sont comme un troupeau de brebis qui sont montées du lavoir ; vos joues sont comme récorce d'une pomme de Grenade , sans ce qui est caché au dedans de vous^.
» Il y a soixante reines et quatre-vingts femmes du second rang, et les jeunes filles sont sans nombre ;
» Mais une seule est ma colombe et ma parfaite amie ; elle est unique à sa mère , et choisie préférablement par celle qui lui a donné la vie. Les filles l'ont vue, et elles ont publié qu'elle est très heureuse ; les reines et les autres femmes l'ont vue et lui ont donné des louanges.
» Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore
*■ On rencontre çà et là dans le Cantique de ces choses étranges, entièrement en dehors de nos habitudes de style. Nous ne pouvons gaèrt juger Veffet qu'elles produisaient en Orient.
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lorsqu'elle se lève , qui est belle comme la lune et éclatante comme le soleil, et qui est terrible comme une armée rangée en bataille? Filles de Jérusalem, je vous conjure , par les chevreuils et par les cerfs de la campagne, de ne point réveiller celle que j*aime.» Lorsque le Cantique des cantiques eut traversé la révolution chrétienne , que de vierges et de docteurs nMnspira-t-il pas ? Saint Augustin et le pieux auteur de V Imitation y ont puisé souvent Tesprit de prière et des saints désirs. Mais Fauteur de \ Imitation demeura dans un domaine plus calme. Sa poésie , combinée peut-être avec la scolastique de récole, se tourna vers les détails de la vie intérieure. Ce petit livre, si profond dans la science du cœur , est caractérisé par le mysticisme chrétien et par une nuance d'amour plus réelle et plus suave encore que celle de Salomon. Rarement il se laisse déborder , comme le prophète , par l'abondance des images, rarement U a recours aux peintures du monde extérieur. Ami des forts et des faibles, il communique aux uns la vigueur de persévérance, aux autres la vigueur de sentiment, aux uns du courage , aux autres de Tamour , à tous du bien. En contemplant les merveilles de Tamour , si délicieusement résumées dans le quatrième livre , TAme s'épanche doucement avec le bien-aimé , et lui raconte ses misères comme un enfant à sa mère, comme une amie plutôt qu'une amante. Il place le remède à côté de toutes les langueurs, le ciel à
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côté de tous les sacrifices , la sainte nourriture à côté de tous les besoins intérieurs. Sous Fimpression du divin embrassement^ le bonheur deyient une gaité pacifique et familière , et prend la physionomie d'une nature transfigurée. On sent que cette Ame est toute pleine de mélodies et de joies , Tamour aspire à s'élever dans le silence , et ne se laisse prendre à rien de ce qui est terrestre. Cette fleur du sentiment se dégage des affections humaines , et monte sans obstacle jusqu'à Dieu qui parle sans langage et sans bruit de paroles. Dans Tordre de Tamour, Y Imitation procède donc également de rÉvangile et du sacré Cantique^ avec la différence qu'elle est plus particulièrement fille du livre dont le poème de Sàlomoii est la prophétie. Une production chrétienne nous semble rentrer davantage dans Tordre de sentiment du Cantique des cantiqueSj ce sont les hymnes qui nous restent de saint François d'Assise. L'amour qui les inspire paraît quelquefois plus véhément encore que celui du poète hébreu. Il semble en quelques endroits tendre à la destruction de l'individualité même, et s'élever jusqu'à l'immobilité du quiétisme. C'est une sorte à'oupneck'hât chrétien où le cœur veut s'absorber entièrement dans l'être parfait, où l'individu est sur le point de se noyer dans Tâme universelle, où la bouche, dans Tardeur de ses hymnes pour Dieu, oublie la terre et ne sait plus crier : Paix aux hommes !
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Mais le roi-rprophète ne tombe jamais dans Texagération des doctrines orientales. Sous ce rapport il est comme Tintermédiaire entre le panthéisme immobile et contemplatif de rinde, les splendeurs austères d'Isaïe et d'Ézéchtel, et la poésie suave et agissante du christianisme. Ce livre nous parait remplir, par rapport aux notions peu développées de rantiquité, la place qu'occupaient autrefois certains monastères chez les populations pudes et incultes du moyen âge; il renfermait un trésor d'avenir et de divines pensées, comme les monastères renfermaient tes éléments de la civilisation. De pjlus, certaines corporations contemplatives réalisèrent plus spécialement encore dans Tordre de Tamour Tesprat même du Cantique des cantiques, en vivant âdoâ une union ineiOfable avec le divin époux; et le sceau de cet hyménée céleste c'était la communion; car le monde de Tàme est comme une échelle mystique dont tous les degrés s'expliquent Tun par l'autre ; la communion est le sens du divin Crantique, le ciel sera Texplication de ce double mystère d'amour.
Sous le rapport de la forme, une appréciation bien juste de cette partie de F Écriture est difficile, peut-être même impossible à quiconque ne possède pas tous les secrets de ce mystérieux langage, et, malgré les efforts de la science, je regarde ces merveilles d'harmonie et de suavité comme ù jamais perdues pour nos poésies européennes. Nous
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ne pouvons guère saisir que le gros des images, les pierres les plus saillantes de Tédifice, mais point les délicatesses des ciselures. Néanmoins il y a de quoi s'extasier encore devant cette forme demi-voilée ; le lointain même où nous l'entrevoyons y jette une teinte de rêverie plus vaporeuse, et je ne sais (juelle idéale mélancolie qui pénètre l'âme. Et puis» ce monde est rempli pour nous d'éclatcmtes couleurs, c'est une nature charmante et bizarre. La richesse des descriptions orientales s'y déploie à côté des contemplations de l'Inde. Tous les objets s'y montrent avec une spécialité qui les peint vivement, et l'ouvrage est dominé dans toutes ses parties par un doux mélange de Vart primitif austère et rudeetdel'aytpoli, ciselé, de l'art des civilisations vieillies.
Cette idylle, comme toute la Bible, nous offre une grande variété de formes; elle participe, suivant nous, du génie indien et persan et du génie arabe et européen ; elle en participe, non comme ïé^ultfiit, mais comme origine, non comme imitation, mais comme principe. Toutes les familles d'idées et d'art ont gardé l'empreinte de la forme prunitive qu'elles ont reçue ; l'unité dans la variété de races, comme dans la variété de pensées, prouve l'uBit^ de souche dans les unes et les autres. Or, riûtellîgence est née au même lieu que l'humanité, s\jff le plateau de l'Asie. Le type de toutes les espèces ji'hQmmes s'y rencontre; pourquoi n'y décou-
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vrirait-on pas le type de toutes les inspirations î On reconnaît quelque chose de la Bible dans toutes les émanations orientales, comme on retrouve un peu de la mère dans tous les enfants : la croix dans nos cathédrales, l'Évangile dans les conceptions catholiques, Adam dans tout honune, le Christ dans tout chrétien. Mais la Bible se distingue éternellement de toutes les productions dont elle est plus ou moins la source par cette haute figure qui embrasse d'un regard l'immensité des mondes et descend aux plus petits détails de leur organisation. On sent que là est le vrai génie de la création, parce que les plus ignorants le comprennent, et les plus petits peuvent le regarder sans se voiler la face. Le Cantique des cantiques est plein de cette sérénité majestueuse qui vient de Dieu. Pour mieux indiquer la place qu'il occupe dans la poésie de l'Orient, nous allons citer ici, à côté d'un passage de ce livre, trois morceaux tirés du persan, du chinois, de l'indien. La description d'une sorte de paradis terrestre qu'on trouve dans ;le Shah-Nameh est assez propre à donner une idée du style de la poésie persane.
« Voyez-vous cette vallée variée de mille couleurs ? Quelle scène propre à remplir de joie le cœur d'un vaillant homme I Regardez ces jolis bosquets, ces beaux jardins et ces ïrais ruisseaux; n'est-ce pas là un lieu fait pour la demeure des héros ? La terre y ressemble à du velours, l'air y
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est chargé de parfams; on dirait que la rose a prodigué son essence aux eaux de ce petit ruisseau ; la tige du lis se courbe sous le poids de la fleur, et tout le bosquet est embaumé par Içs buissons de roses. Jetez les yeux sur ce faisan qui marche avec grâce parmi les fleurs, pendant que la tourterelle et le rossignol chantent cachés dans Fombre des cyprès. Dès à présent, et jusqu'à ce que le temps n'existe plus, lesbords de ces eaux semblent pou voir remplacer les bocages du paradis. Levez les yeux vers ces plaines, regardez ces coteaux; partout vous apercevez des groupes riants de jeunes filles élégantes, plus fraîches que Ton ne nous peint les plus jolies fées. Voyez Moonya, la fille d'Afrasiab, qui, comme le soleil, éclaire toute la contréCé Là aussi est sa sœur, Pitara, assise comme]une reine, servie par de belles esclaves, et resplendissante de gloire et de beauté. Cette aimable femme est la parure du jardin ; la rose et le jasmin ne la peuvent égaler. Voyez encore les filles de Taran, dont les charmes sont voilés : leur tailleest élégante comme la forme du cyprès; leurs cheveux bouclés ressemblent à du musc^ leurs joues sont parsemées de roses, et leurs yeux pleins de sommeil ; leurs lèvres sont vermeilles comme le suc des raisins, et leur bouche est parfumée d'eau de rose. Si nous faisions seulement un jour de marche, nous parviendrions à cette belle vallée ; et, nous emparant de quelques-unes de ces créatures angéliques,
^0 HISTOIRE DBS LETTRES
nous les conduirions comme une noble conquête au royal Khoosroo ^i
Voici maintenant une élégie chinoise sur lamort d^une épouse»
«Le premier jour de Tannée, à la cinqui^se veille , à Tépoque où Fhiyer déploie toutes ses rir gueurs,— ma tendre épouse est morte; est-il au monde un homme plus malheureux que moi? — Si tu vivais encore, je t'aurais donné une autre toilette pour passer le nouvel an, — Mais , héksl tu es déjà descendue au tombeau , empire qu'arrosa la fontaine jaune! Pour que Tépoux et 1 épouse puissent se revoir encore , viens me visiter à la troisième veille , je veux trouver les douces illusions du passé.
» A la seconde lune, à la naissance du printeitips, le soleil brille phis longtemps au ciel, — toutes les familles lavent dans une eau pure leurs robes et leurs habits. — Les époux qui ont encore leur épouse se plaisent à la parer de nouveaux vêtements. — Mais moi , qui ai perdu mon épouse , je
^ Traduit de Ferdusii par sir John Halcolm.
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suis en "proie à une- douleur qui me mine et me consume. — J'ai éloigné de ma vue l'étroite chaussure qui enfermait ses jolis pieds. — Quelquefois j'ai cherché à prendre une seconde compagne. — Mais où en trouverai-je une autre aussi belle , aussi spirituelle, aussi affectueuse?
t A la troisième lune, c'est Tépoque qu'on appelle r«%-mîiîgr. — Les pêchers épanouissent leurs fleurs vermeilles , les saules commencent à déployer leur verdoyante cherelure. — Les maris qui ont encore leur femme vont visiter avec elle les tombeaux de leurs parents. —Mais moi qui ai perdu la mienne , je vais seul visiter sa tombe. — A la vue des lieux où repose sa cendre , des larmes brûlantes ruissellent de mes joues. — Je lui fais des offrandes funèbres, je brûle pour elle des images de papier doré. — « Tendre épouse , lui dis-je d'une voix pleine de larmes , où es-tu , tendre épouse, où es-tu? > — Mais , hélas I elle est sourde à mes cris f Je vois un tombeau solitaire , et je ne puis voir mon épouse.
» A la quatrième lune , à l'époque appelée Mangtchony^ l'air est plus pur, le soleil brille dans toute
sa splendeur. — Combien de ma?is ingrate se livrent au plaisir et oublient celle qu'ils ont perdue ? — L'époux et répouse sont comme deux oiseaux d'une môme forêt; — quand vient le terme fatal , ils s'envolent chacun de leur côté. — Cette beauté si accomplie , cette tendresse sans bornes, se sont évanouies en un matin. — Pourquoi , hélas I deux époux si intimement unis n'ont'-ils pu vivre et blanchir ensemble? — Je suis comme un homme qu'un songe enchanteur a bercé d'une douce illusion. — A son réveil il cherche la jeune immortelle qui charmait ses oreilles et ses yeux , — et il ne trouve plus autour de lui que le vide, la solitude et le silence I
« A la sixième lune , à l'époque appelée San-fo , il est difficile de supporter l'ardeur brûlante du jour. — Les riches et les pauvres font sécher leurs habits. — Je vais prendre une robe de soie et l'exposer au soleil. — Je vais exposer aussi les souliers brodés de mon épouse. Regardons! — Voilà la robe dont elle se parait aux jours de fête; voilà l'élégante chaussure qui enchâssait ses jolis pieds. — Mais où est mon épouse? où est la mère de mes enfants?— lime semble qu'une lame d'acier glace et divise mon cçeur.
▲YANT LB GHEISTIiVNISBIË. 293
> Le quinzième jour de la huitième lune , lorsque son disque brille dans tout son éclat , — on offre aux dieux des melons et des gâteaux qui ont une forme arrondie comme Tastre des nuits. — Les hommes et les femmes vont deux à deux se promener dans la campagne et jouir de la douce clarté de la lune. — Mais le disque arrondi de la lune ne ferait que me rappeler réponse que j*ai perdue. — Tantôt pour dissiper mes ennuis je verse dans ma coupe un vin généreux ; — tantôt je prends ma guitare ; mais elle résonne à peine sous ma main
languissante. — Mes parents et mes amis viennent m'inviter tour à tour ; — mais mon cœur rempli
d'amertume se refuse à aller partager leurs plaisirs,
» A la onzième lune , quand j'ai salué Thiver , j'appelle plusieurs fois ma belle épouse. — Dans mon lit glacé je ramasse mon corps , je n'ose dormir les jambes étendues , — et la moitié de la couverture de soie flotte sur une place vide. — Je soupire et j'invoque le ciel, je le supplie d'avoir pitié d'un époux qui passe des nuits solitaires ,— et la troisième veille je me lève sans avoir dornai cl je pleure jusqu'à l'aurore.
S9ii. HISTOIRB DES LBTUB8,
Il A la douzième lune , au milieu des rigueuts de rhiver , — j'appelais ma tendre épouse... Où es-ta ? lui disais-je ; je songe à toi tout le jour , et je ne puis voir ton visage. — Mais la dernière nuit de Tannée elle m'est apparue en songe. — Elle presse ma main dans la sienne , elle me sourit d'un Cèil humide de larmes ; — elle m'enlace de ses htéi caressants , et m'enivre comme autrefois de ravis- «ment et de bonheur. Je t'en prie, me dit-elle , ne te tourmente point cTe mon souvenir. — Désor^ mais je viendrai ainsi toutes les nuits te visiter etl bonge^*:^
Ites passages suivants sont extraits d'un drame de Galidasa, qui a pour titre la Becannaissance de Sacountala. C'est le moment où le roi Douchmanta, pleurant son épouse , sa chère Sacouniala , qui lui a été ravie par un charme , reconnaît ses traits dans un tableau que lui apporte une jëuhe esclave , et 8'écrie :
• «tOui^ la voilà bien cette figure enchanteresse f ces beaux yeux qui, Sous leurs longues paupières , respirent la plus vive tendresse ; ces sourcils délicati^ (JUî , dans leur gracieuse sinuosité , recèlent les plus
* Extrait des manuscrits chinois de la Bibliothèque royale de Paris, traduit par M. Stanislas JuUien.
AVAHT LB CH&IgnAHQWS. âOS
àittî&Mes agaceries ; ces lèvres humectées d^ambroitàe, fratches et vermeilles comme le fruit du juju-bier , et qui, i travers leur divin sourire , laissent jaillir Féclair de ses dents éblouissantes.— €k>mbien, malgré tout cela, il s*eti fiiut encore que toutes ces perfections , telles que mon esprit se les représente , soient exprimées dans cette faible cofiife 6ù Ton retrouve pourtant une partie de bei chàf ^ mes !... Ne dirait-on pas qu'elle mé cberchede *es regards où se peint une affection si tendre ?..t ÏA voilà qui sourit", elle va parler! i Et plus loin : •Malheureux ! je l'ai rejetée lorfeqti'elle-mêttie s'offrait à mes regards, et maintenant voilà que j'adore cette image insensible!..; semblable au voyageur imprudent , qui , pouvant apaiser sa soif dans un fleuve limpide , s'en éloigne pour courir après ces vapeurs trompeuses qui lui apparaissent au loin dans le désert sous l'aspect d'un lac sans réalité; «
Les caractères principaux de ces trois morceaux traduits du Persan , du Chinois et de l'Indiëh , se retrouvent dans la poésie du Cantique des cantic/UeÉ,
Le plan de cet ouvrage ne comportant pas un plus grand examen de détail , il nous reste à revenir un peu sur nos pas , à nous rendre compte du chemin déjà parcouru, et à résumer les quelques conséquences que nous avons pu déduire.
D'abord les rapports de parenté qui se remarquent à l'origine entre les codes religieux de l'Asie, ^straction faite de la physionomie panieulière des