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CHAPITRE PREMIER

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L’histoire, en mettant au jour les secrets du passé, prête à la politique du présent un enseignement que complètent les autres sciences morales. A l’expérience des siècles s’ajoutent l’observation directe de la société et les théories du droit; la tribune, la presse, les pamphlets, les œuvres de polémique et les traités spéciaux de droit public, d’économie politique, de science sociale, remuent sans cesse les idées et les faits, pour donner à l’opinion publique des notions exactes, des indications sûres, et les progrès du pays tiennent à la richesse de ce nouveau domaine littéraire.

Plus d’une fols après 1830, la voix de l’histoire a dominé les luttes des partis, soit qu’il fallût rappeler nos souffrances séculaires ou nos griefs récents, soit qu’un grand exemple, invoqué à propos, pût légitimer un acte d’énergie. L’exclusion des Nassau était dans tous les esprits; elle fut votée avec la consécration de l’histoire lorsque le comte Vilain XIIII eut rappelé l’expulsion des Stuarts du trône d’Angleterre et le décret de la célèbre assemblée des États généraux de 1581, prononçant la déchéance de Philippe II, au milieu d’une révolution terrible.

Lorsqu’après quarante ans, on se souvient d’avoir partagé l’enthousiasme qui, en 1839, porta la jeunesse universitaire à s’enrôler pour la résistance et qu’on relit les débats de la

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Chambre sur le traité des 24 articles, l’exposé de la situation de l’Europe, fait avec habileté par J. -B. Nothomb, appuyé aujourd’hui par des faits accomplis sur lesquels le pays n’a pas même songé à revenir quand il l’aurait pu, laisse au cœur une impression désagréable. Faudra-t-il renier des sentiments patriotiques, si vifs alors, donner raison à cette froide et hautaine parole contre tout ce que la Chambre et le pays avaient d’hommes généreux? Les injures de Dumortier : c( Hommes d’État misérables! ministres pervers! » du comte de Mérode : « chef-d’œuvre d’iniquité » ; la fougue puissante de Gendehien, l’appel à Grotius, à Puffendorf, à Bossuet, de de Smet remontant au traité de la Barrière, ont pu satisfaire alors la passion publique, sans pouvoir suffire aujourd’hui à la raison calme. Un orateur surtout rend à la raison les droits du patriotisme et les satisfactions du sentiment. Nothomb avait parlé de l’Europe comme auraient fait Talleyrand et Castelreagh, de « cette Europe artificielle de la Sainte-Alliance qui se démolit chaque jour, qui demande à la politique des marchés d’hommes et ne tient aucun compte ni des affinités nationales, ni des mœurs, ni des éléments historiques » . Il ne plaidait qu’une cause et façonnait l’histoire à sa politique. C’est en homme d’État, supérieur aux choses du moment, qu’ Adolphe Dechamps parla d’une Europe meilleure, Europe nouvelle qui s’édifie lentement, mais sûrement : l’Europe des véritables nationalités. Pour celle-là, l’orateur a pu le dire, son intérêt, son but, c’est que la Belgique soit forte, durable, et que sa neutralité ne devienne pas « une fiction » . Et l’événement lui a donné bien plus raison qu’au ministre; car le grand événement de ce demi-siècle pour la Belgique, ce n’est pas une cession de territoire : c’est la constitution, la consécration, la durée de sa neutralité. Adolphe Dechamps, ce jour-là, fut un grand orateur. De Robaulx avait parlé de même en 1831 de la Sainte- Alliance des peuples à opposer à la diplomatie des vieilles monarchies.

Personne n’a suivi nos réunions parlementaires et politiques sans remarquer le caractère d’élocution le plus habituel de ceux qui y prennent la parole, ce que Van Bemmel a appelé l’allure bourgeoise. Verhaegen, à Bruxelles, Delfosse,

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à- Liège, Metdepenningen, à Gand, M. Pecher, à Anvers, en sont les types les plus complets ; ils mettent un bon sens pratique, une verve simple et forte au service des idées bourgeoises. D’autres varient ce ton par la bonhomie, comme Surlet de Chokier, par la malice, comme M. Malou, Van de Weyer ou M. Pirmez, par de la fougue, comme De Robaulx et Gendebien, par le sentiment, comme MM. Rogier ou De Decker, par l’audace d’agression, comme M. Bara. Peu arrivent à l’art littéraire, à l’éloquence naturelle, faite d’improvisation, de puissance et de goût. Joseph Lebeau a conservé une réputation d’élégance et d’autorité philosophique; P. Devaux et Defaqz, Nothomb et de Gerlache imposaient par la gravité d’une parole méditée; Adelson Castiau a passé à la Chambre comme un rayon artistique; M. D^lhoungne y brille par un ensemble de qualités qui se prêtent à tous les tons, et M. Frère-Orban apporte à la direction de son parti l’unité de son œuvre libérale, avec un caractère entier, une éloquence péremptoire d’avocat, d’économiste, d’homme d’État, et parfois une hauteur de ton justifiée par la cause qu’il défend, un orgueil de verbe bien légitime chez un homme sorti du peuple pour servir son pays au poste de premier ministre.

En dehors de la tribune, les hommes de lettres n’ont que de rares occasions de se produire. Ceux qui avaient l’étoffe de l’orateur n’ont pu donner leur mesure. J’ai entendu M. Conscience agiter le rire et l’émotion dans une fête; le poète J. Van Ryswijck remuait les masses du parti meetinguiste d’Anvers, et les discours de Julius Vuylsteke, dans la Société des anciens étudiants de Gand, ont retenti jusqu’à la Chambre; il faut l’avoir entendu pour juger de l’effet que produisait la parole vibrante et originale de ce poète qui a dû se faire libraire et qui aurait pu n'eus rendre la forte éloquence flamande.

Cependant, une génération de jeunes avocats était sortie de l’Université de Bruxelles au moment où quelques proscrits français obtenaient de brillants succès dans des conférences. Le Meeting libéral servit à leurs débuts. Cette fois, la langue toujours française, la phrase toujours littéraire, l’organe avec sa sonorité ou sa souplesse, les parties du discours artistement enchaînées, rien ne manquait, ni la richesse, ni l’ampleur, ni

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le tact; avec des élans de cœur chez M. P. Janson, une dialectique originale chez M. Edm. Picard, une finesse moelleuse chez M. Graux, un pétillement d’esprit chez M. Êohert. Castiau avait des successeurs, Bancel des élèves : l’éloquence française était naturalisée en Belgique.

La presse est une tribune permanente, plus impressionnable, plus prompte à l’improvisation que l’autre. L’esprit politique ne se montre guère, de 1815 à 1824, que dans des revues où les Van Meenen, les Delhoungne, les Doncker traitent des questions sérieuses. Quand la lutte s’envenifna, des étrangers servirent toutes les passions du gouvernement, mais le comité de littérature de Y Emulation de Liège entendit autrement le journalisme.

Ch. Froment avait déserté de France en habit de séminariste; esprit fin, d’un goût littéraire classique, mais écrivain aux gages du roi, il tint dans la Sentinelle le sceptre de la critique et la plume du bravo contre les patriotes. Beaucoup de nos écrivains lui doivent d’être parvenus « à écrire en style à peu près français », comme le dit de lui-même P. Lebrocquy, tout en accusant Froment d’avoir été jusqu’à écrire pour un banquier, candidat d’opposition, une brochure radicale qui eut un succès immense.

C’était en 1828. Déjà le Mathieu Laensherg paraissait à Liège ; le groupe du comité littéraire de Y Émulation ne comptait pas un nom qui ne dût devenir célèbre. C’étaient Devaux, Lebeau, Rogier, Materne, restés amis inséparables. C’était Nothomb, dont ils devaient se séparer plus tard; c’étaient des magistrats : M. Leclercq, de Sauvage, de Waha, de Gerlache, etc. Le Cour fier des Pays-Bas et le Vaderlander entrèrent bientôt dans l’opposition avec Van Meenen, Jottrand, Nothomb, Ducpétiaux, Claes et Mascart. Prêtres, historiens et philosophes, les De Potter, les De Haerne, les Van de Weyer, montaient à la tribune du journalisme. L’union politique créa la presse belge.

« Avant cette époque, dit M. Bourson, nos journaux étaient la copie ou, si l’on veut, la contrefaçon des journaux de Paris. » Sauf de rares éclairs, sauf l’œuvre des revues, ce fut là, en effet, le point de départ, première redoute élevée

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sous le feu de l’assaillant. Mais que d’étapes à franchir encore lorsque, au lendemain du succès, la presse, cessant d’être 'l’arme de combat de tous, ne put rentrer dans une exploitation normale et constituer les organes réguliers de l’opinion sans passer par les conditions industrielles! Des étrangers, plus actifs, moins engagés comme citoyens, l’entreprirent d’abord ; ils devaient nous rendre des services, parfois dangereux. Lebrocquy prétend que l’un d’eux professait publiquement la maxime qu’un journaliste était comme un avocat qui, pour de l’argent, pouvait indifféremment défendre toutes les causes. Le système protectionniste fut aussi jugé utile : M. Juste raconte que J. -B. Nothomb fit attribuer, sur la liste civile, une allocation annuelle de 40,000 francs au journal qui représentait sa politique, et l’on connaissait alors des publicistes, les plus honorables ou les plus vénimeux, qui touchaient une pension sur la cassette. Encore aujourd’hui, plus d’un journal ne subsisterait pas sans les subsides des millionnaires de son parti. Passer de la solde d’un ministre ou de la ration d’un parti aux conditions industrielles dépendant uniquement de l’abonné, ce doit être un progrès, même quand la presse se fait l’interprète servile des moindres émotions de la gent abonnable et s’y soumet comme aux cours de la bourse. Cette indépendance matérielle fut recherchée bientôt par tous les moyens. Les premiers furent modestes. En 1850, un jeune journaliste trouve encore la presse « dans l’enfance » . « Un seul homme faisait ce qu’on appelle la cuisine... le reste venait du dehors. » (L. Notes et souvenirs.) C’était déjà une industrie.

Le même auteur la trouve livrée à des Français, sauf quelques Allemands et Hollandais; il les cite presque tous. Le grand instrument de cette cuisine était une paire de ciseaux, taillant dans les journaux étrangers, et le mot d’ordre aux rares rédacteurs : Pas de style! ne fut que trop souvent justifié. — « Un journal de Bruxelles, dit Lebrocquy, s’est quelquefois plaint de ce que tant de lecteurs de gazettes en Belgique prennent au sérieux et à la lettre les articles écrits ironiquement. Il a même proposé d’enrichir d’un signe d’ironie le système de ponctuation en usage, » et il cite quelques

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traits, auxquels on peut ajouter celui d’un grand publiciste français, Proudhon, victime d’une pareille méprise.

Dans de telles conditions, comment la presse arrivél’a-t-elle à devenir nationale et indépendante? Puis, comment l’écrivain s’affranchira-t*il à son tour et conquerra-t-il, avec une profession honorée, le droit à son originalité naturelle? Pourquoi ne reconnaîtrions-nous pas les services des journalistes français? Quand M. Perrot accepta une situation que les exigences de Nothomb rendaient impossible pour son compapatriote Faure, il se sentait, sans doute, la force de faire la transition du tribut ministériel à la cassette royale du public européen ; V Indépendance lelge remplaça Y Indépendant, et bientôt le rédacteur démissionnaire, qui avait résisté au ministre, suivit l’exemple d’un autre Français, qui avait créé un journal de petit format, Y Écho de Bruxelles, et publia Y Étoile helge, que devait faire prospérer un autre de leurs compatriotes : M. Madoux. Nous trouverions le même fait à Anvers, à Gand, à Charleroi ; le même dans la presse catholique.

Les rédacteurs dont les entrepreneurs de journaux mettaient à profit la plume furent d’abord Français comme eux; puis, on leur adjoignit peu à peu des Belges. Le mot d’ordre : Pas de style ! a été attribué au fondateur de Y Indépendance ; s’il n’est pas vrai, il est vraisemblable; une œuvre ainsi conçue doit être, idée et rédaction, d’une pièce. Faure était plus fantaisiste et plus écrivain ; mais son successeur pouvait être plus fort que M. Perrot lui-même : il n’écrivait pas. Jamais médecin, le chronomètre en main, n’a suivi le pouls d’un malade avec la précision que mit ce directeur à consulter les moindres mouvements de la circulation d’abonnés, et le succès a répondu à sa clairvoyance. Mais qui ne comprendra que ces succès industriels, dont on peut se vanter autant qu’on s’en enrichit, remontent politiquement à l’opinion qu’ils suivent, au public qu’ils servent? Or, s’ils ont été dus parfois, ici à la réaction européenne contre la république française, là à une modération de libéralisme aussi impressionnable qu’une poitrine de phtisique, on ne peut nier que peu à peu nos journaux, les plus soumis aux conditions

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commerciales ne soient devenus de plus en plus favorables à la révolution moderne et partisans du libéralisme avancé en Belgique, de la république en France. Leur fortune n’en a fait que grandir, et lorsqu’on voit, sous l’impulsion de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, habilement consultées, se créer un journalisme belge, on peut regretter sans doute qu’il se soit trop rarement adressé au peuple, qu’il ait servi trop souvent à des spéculations financières, mais on a le droit d’attribuer l’œuvre au pays : l’opinion régnante s’y incarne, s’y affirme ; parti des découpures étrangères et du vasselage officiel, le journal belge existe, le pays y a pris possession de lui-même.

Cependant, les nécessités d’une œuvre forcément collective, à tenir habilement au ton de l’opinion, n’étaient guère plus favorables à l’indépendance et à l’originalité de l’écrivain qu’un vaste orchestre à l’art de l’exécutant. Quelques individualités s’y font jour, comme M. Van Hoorebeke qui' devient ministre, MM. Guillery, Couvreur et Coomans qui deviennent représentants. Van Camp qui devient administrateur. Des esprits sérieux, des hommes instruits, pour servir une idée, consacrent leurs loisirs à la presse. On peut citer MM. Molinari, Coomans, Eomberg, Delhasse, Voituron, les frères Callier. Économistes ou démocrates, ce sont plutôt des publicistes. D’autres ont gardé le même sérieux dans la profession, comme MM. Bourson, N. Considérant, les Dethier, les Desoer, etc. Mais le grand nombre d’abord est réduit aux utilités, même dans des journaux d’un parti opposé à leur opinion, et sauf à obtenir une fois ou deux la faveur d’un solo dans le feuilleton. La toute petite presse a fait un nouveau progrès; grâce à elle, le journaliste peut déjà quelquefois ne rédiger que sa pensée, n’écrire que pour son parti, donner carrière à sa personnalité, être quelqu’un, avoir du style.

M. L. Hymans a esquissé le portrait du journaliste en faisant celui de M. Perrot. «Le journaliste doit savoir composer, au besoin, un journal à lui tout seul, depuis le titre jusqu’au nom de l’imprimeur. Il doit savoir tout ce qui se trouve dans les- quatre pages, depuis les dépêches jusqu’aux annonces.

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s’occuper de dix besognes à la fois, surveiller la correction, la mise en pages, la mise sous presse, avoir l’œil à tout, prévenir le plus léger retard, éviter les erreurs et au hesoin en tirer parti, mettre à profit la science et le concours de tout le faire quelque chose de rien, être toujours au poste et ne jamais bouder à l’ouvrage. »

Cet écrivain semble né pour ne jamais bouder à rien. Mais, avant de se fixer, que d’ouvrage n’a-t-il pas entrepris avec une facilité que rien n’ébranle! Il s’essaye au théâtre, à Gand, à Bruxelles où il est joué, à Paris où il a compris et raconté avec amertume les difficultés de la carrière. Il s’essaye aux romans, en traduit de Disraëli, d’Emilie Carlen,de M*"® Courtmans, en improvise lui-même sous la dictée des impressions politiques ou des allusions du moment. Il s’essaye au genre fantastique et humoriste, seul et en collaboration. Il fait de la poésie, il fait de l’histoire, il fait de l’enseignement, il fait de la critique littéraire et artistique, il crée une causerie hebdomadaire pour y faire de tout. Ce journalisme de feuilleton ne lui suffit pas; il se fait reporter, passe d’un organe à l’autre, s’impatiente des positions subalternes, n’y évite guère les erreurs et tâche d’en tirer parti, fait ses meilleures armes sous Perrot et sous Faure, comme il les appelle familièrement, frappe à toutes les portes et en trouve rarement de fermées : — il a dit qu’on ne lui a jamais refusé un article, — s’improvise représentant comme il s’est improvisé dramaturge, historien, romancier, mais c’est à la faveur d’une scission et il en porte bientôt la peine. Enfin il se fixe, autant que possible, dans un journal hebdomadaire et dans la rédaction en chef de l’organe du ministère. Je m’imagine que sa nature le portait à suivre le libéralisme dans tous ses progrès. Il est à regretter pour lui que ce parti n’ait pu lui faire place à temps dans la presse ou à la Chambre. Cela m’explique pourquoi un homme né journaliste n’a pas concentré toute son activité sur le journalisme, a fini par quitter son grand journal, continue à improviser, au courant de la plume, en vers, en prose, des articles, des conférences, des livres, publie des mémoires, reprend l’histoire, aborde des entreprises considérables avec la persévérance du travail qui enrichit, s’est fait

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une popularité et s’expose sans cesse, depuis trente ans, à se voir accuser de précipitation, présenter des errata sans nombre et railler pour des légèretés d’assertion et des banalités de style. Si le hasard des circonstances l’avait placé, à trente ans, en tête d’un grand organe du libéralisme progressiste, ou s’il avait eu l’idée de créer le petit journal, il s’y serait senti à sa place et à son œuvre, il eût compris que les qualités natives du journaliste : le tact à choisir son sujet de chaque jour et la facilité à le présenter de façon à se faire lire : le mouvement, comme on dit, ne sont pas tout, et il eût pu, en renonçant aux autres genres, mûrir le sien ; en écrivant moins, écrire plus exactement, et éviter des reproches qu’on lui a faits souvent et qu’il provoque quelquefois par une ardeur d’agression qui est aussi du journalisme, mais non du meilleur.

Ses œuvres, telles qu’elles sont, qui les caractérisera? Il n’en est pas une qui n’appelle de nombreuses corrections. Ses deux volumes de Mémoires [Notes, etc. — Types, Qic.) sont ses meilleurs, c’est du journalisme encore. Leur facile variété, leur intérêt à vol de plume les font lire d’un bout à l’autre, à la condition de ne pas y distinguer les inexactitudes, les contradictions, les injustices, les bévues, échappées à la plume, ni même les accusations d’anonymes, les omissions tacites ou expliquées et des indélicatesses racontées comme choses naturelles. En réalité, on n’y prend garde, tellement l’allure est rapide, le ton enlevé, et la lecture s’achève comme le livre s’est écrit, a deux éditions et fait place à un autre.

La presse flamande manque de contrôle ; il semble que ses débats soient couverts d’un huis clos, et il est rare que les autres journaux entrent en discussion avec elle. C’est à la fois un danger pour elle, qui peut tout dire, et pour une partie du pays, qui ignore ce qu’elle dit. Les quelques individualités, comme Jan Van Rijswijck, qui ont franchi le cercle doivent la réputation bien plutôt à des circonstances qui les ont fait souffrir qu’à leur talent qui la méritait.

Le journal flamand a plus de hardiesse et un entrain, souvent comique, parfois grotesque. Le poète-acteur Destanberg tenait une plume de journaliste, pleine d’originalité, sous le nom de Cies van Ghendt. On n’a pas oublié le succès du

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Reinart de Vos, à Anvers, àwBaes Kimpe, à Gand.Vleeschouwer, le rédacteur du Reinart, traducteur en vers de Faust, y soulevait cette grosse gaîté narquoise qui semble née en Flandre. On n’a pas oublié comment il mit en scène le duel d’un député d’Anvers avec un ministre de la guerre, et les rires fous qu’il provoqua en faisant faire aux témoins des calculs sans nombre pour arriver à mettre les deux adversaires à égale distance l’un de l’autre ; ni la parodie du congrès de la propriété littéraire; ni la finesse, qui dissimulait l’émotion, avec laquelle il montra le poète Th. Van Eijswijck, employé au mont-de-piété d’Anvers, aux prises avec les préjugés bourgeois de ses chefs. L’emploi du dialogue l’a fait comparer, plus d’une fois, aux poètes comiques, dont il eut souvent la verve de parodie.

Un autre écrivain a lutté contre les mêmes difficultés, a fini par se faire une spécialité sans sortir de la presse. Combien d’années Eug. Landoy n’a-t-il pas dû rédiger des comptes rendus de la Chambre pour l’un ou l’autre journal, avant de nous donner ces chroniques variées et fines, pleines de force et de bonhomie, avec des grâces aidant à la philanthropie, qui ont rendu célèbre le nom de Bertram!

Après Bertram, un autre pseudonyme cache un Belge. 11 a fallu le succès d’un premier petit journal et la naissance d’un deuxième : la Chronique, pour que M. Achille Eenson pût donner carrière à son esprit d’observation et de mise en scène comique des types observés, dans ses parodies dialoguées des séances de la Chambre, signées Pétrus. Ici, nous trouvons un genre nouveau en français, qui semblerait n’avoir pu être créé qu’à Paris, et nous le voyons créé de façon à plaire à Bruxelles. Un cadre habile, spirituellement rempli, une vérité de croquis, une variété de traits aussi inépuisable que ses modèles, du rire toujours, de la verve souvent, et parfois une profondeur de peinture et une élévation de ton d’une véritable puissance. Lorsqu’un groupe de progressistes luttait, dans l’Association libérale de Bruxelles, contre l’esprit gouvernemental, l’auteur, rendant compte d’une de ces séances où l’on opposait à chaque candidature indépendante quelque personnage influent et discipliné, y fait paraître un

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interlocuteur devant lequel le candidat de la Doctrine va pâlir et trembler. — « Je demande la parole. — Qui êtesvous? — Je suis la Conscience publique ! — Fai tes- vous partie de l’Association libérale? — Je vous le demande! » — Ne croirait-on pas entendre Aristophane, et cela ne fait-il pas reculer dans l’ombre d’un passé lointain, le temps, si proche pourtant, où l’ironie n’était pas comprise en Belgique? Pétrus a réuni dans un petit volume : la Chronique à la Chambre, une de ses années parlementaires (1868-1869). M. Eenson, que je sache, n’a pas abordé d’autres genres, ni publié d’autres livres.

Pour qu’une telle variété d’écrivains ait pu se produire, il a fallu que la presse devînt maîtresse de son terrain.

Parlerai-je du journalisme démocratique et des organes du peuple dans un pays bourgeois? Tout ce qui y a été dépensé dans l’un de talent et d’argent, d’idées et souvent de patriotisme; dans les autres, de passion, serait ‘difficile à calculer. Si l’on fait un jour l’histoire du parti démocratique, il faudra n’oublier ni le Débat social qui remonte avant 1848, ni la Nation qui, au lendemain du coup d’État de 1850, servit de moniteur à la France proscrite contre l’attentat impérialiste, ni le Congrès libéral^ ni la Discussion^ dont les premiers rédacteurs occupent aujourd’hui les plus hauts rangs, ni la Liberté^ où des esprits sérieux se sont efforcés de donner à l’Internationale ouvrière les procédés scientifiques d’enquête et de représentation et sont devenus des collaborateurs de la revue d’Émile Littré.

La spécialité, j’ai presque dit la fonction de la démocratie bourgeoise est surtout l’élaboration des idées qui, à première apparition, semblent des utopies, sont repoussées, débattues avec passion, se préparent avec peine et en arrivent pour la plupart, — comme l’abolition du timbre des journaux, l’abolition des octrois, l’abaissement du cens, l’abolition de l’article 187 du Code pénal, la suppression des livrets, de l’impôt du sel, la laïcité de l’enseignement, — à prendre dans les esprits une forme pratique, pour entrer dans les lois après avoir paru longtemps des épouvantails dans la presse avancée. La Belgique a vu l’initiative privée prendre une part, souvent

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suspecte, dans les journaux, dans les associations, et faire son devoir avec un petit nombre d’adhérents qui ne fléchit jamais.

La première des questions politiques qui se présentait au pays était l’indépendance. Déjà en 1127, une assemblée des États de Flandre avait fait savoir « au roi comme aux princes » que, « rien de ce qui concerne l’élection du comte de Flandre n’appartient au roi de France ». Dès le D" février 1831, le Congrès déclarait aux Puissances, par un décret, qu’il n’abdiquerait, dans aucun cas, en faveur des cabinets étrangers, l’exercice de la souveraineté. Mais il ne suffit pas de décréter la neutralité d’un peuple pour lui assurer l’indépendance personnelle ; nul ne peut la lui donner que lui-même, par son esprit et par ses mœurs. Ad. Dechamps, dans le discours déjà cité, dévoile la véritable explication des difficultés contre lesquelles il luttait en vain. Nous avions donné des garanties de notre indépendance à la France, nous n’en avions pas donné assez à l’Allemagne. La France nous sentait sympathiques et indépendants des influences germaniques, la Prusse se défiait encore de nos sympathies pour la France. Pour que notre neutralité ne fût plus une fiction, il fallait que l’Allemagne crût aussi à notre entière impartialité. C’est un écrivain allemand qui a le plus contribué à ramener l’opinion publique dans son pays. Arendt était né à Berlin. Quand il devint professeur à l’université de Louvain, il avait publié une histoire de Léon le Grand. Plus tard, il devait faire connaître aux lecteurs du grand recueil historique de Raumer : notre organisation communale depuis le xvi® siècle; la révolution brabançonne et les troubles de Gand sous Charles- Quint. De 1837 à 1839, il fit paraître en allemand deux brochures, aussitôt traduites en français, sur notre situation politique et sur les intérêts de l’Allemagne dans la question belge. En 1840, on ne faisait aucun plan de campagne, à Berlin, sans y faire entrer l’occupation de la Belgique comme base d'opération contre la France. L’attitude du gouvernement et des partis unanimes sur l’inviolabilité du territoire, soutenue par une armée prête à garder les frontières, donna des gages aux puissances, et les plans changèrent. Quand Arendt publia.

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en 1845, son Essai sur la neutralité de la Belgiq^ie, considérée principalement au point de mie du droit public, la cause était gagnée. 11 suffira de maintenir cette politique. Arendt nous a rendu un aussi grand service sur les esprits à l’étranger que Warnkœnig sur l’esprit du premier Roi.

Quand la paix est assurée, les partis, unanimes sur les intérêts extérieurs, reprennent la division qui répond à la nature de leurs idées, et de nouveaux problèmes surgissent. 11 n’en est pas un qui n’ait eu sa littérature. Un principalement, celui qui embrasse les rapports de l’État avec les Églises. Ici, après un premier accord, les questions s’enveniment et les partis s’aventurent plus qu’ils ne s’éclairent. D’abord, le droit public est traité avec impartialité, comme le fit Thimus, ou avec une fermeté de science qui fait estimer en Europe le cours de Droit public de M. Ahrens. Quand les partis se dessinent, la Revue nationale de Paul Devaux nous mène jusqu’en 1847, sans s’écarter des tendances de la liberté. En 1859, une thèse d’un étudiant de l’université de Bruxelles, qui devait devenir Ministre de la justice, n’en dévie point: M. Jules Bara s’appuie sur les décrets du gouvernement provisoire, que l’on prétendra plus tard sans vigueur, et Ernest Allard,' dans un mémoire couronné en 1872 par le Grand Orient de Belgique, invoque encore De Robaulx disant au Congrès : « Il vaut mieux supporter les abus que d’attenter à la liberté, » invoque J. -B. Nothomb s’élevant contre un système dû à Louis XIV et à Napoléon. Mais, s’ils ne veulent pas le retour aux décrets de Bonaparte ou du roi Guillaume, ces écrivains ne tolèrent aucune concession en faveur de l’Église.Cela ne pouvait suffire à l’impatience de certains esprits. Un proscrit français avait déjà soulevé deux questions, en 1859, avec plus de talent que d’opportunité et de succès. Dans sa préface aux œuvres de Marnix, Edgar Quinet conseillait aux peuples libres des lois d’exception contre le catholicisme : Cesset superstitiol et aux esprits affranchis, en attendant le jour de l’exécution, le ralliement au protestantisme. C’était une double abdication de la liberté, dont on fit prompte justice, quoique ces conseils s’appuyassent aussi de là traduction des œuvres de Channing par Fr. Van Meenen,

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Mais déjà, dès 1848, un autre procédé d’affranchissement s’était fait jour, et l’initiative privée était entrée en scène avec vigueur. Chaque fois que le clergé refusait l’enterrement ou le mariage à des dissidents, on criait au scandale, comme si le prêtre, payé par l’État, devait être un fonctionnaire de l’État. Vers 1850, le journal démocratique la Nation plaida et mit en pratique l’idée contraire, qui laisse à l’Église tous ses droits et conseille aux libres-penseurs l’abstention de tout culte. Pas d’intolérance, mais pas d’hypocrisie ! tel fut le mot d’ordre, et la partie fut bientôt gagnée, dans la démocratie ouvrière d’abord, bourgeoise ensuite. En dehors du journalisme, des meetings et des discours sur les tombes, on peut mentionner ici des œuvres qui affectent des formes littéraires. Ce sont les lettres sur V Eglise et la Morale, par dom Jacobus, parues dans le National (1856-1857), réunies en brochures, puis en un premier volume (1858). Van Bemmel, dans la Remie trimestrielle, les appuyait vivement. Viennent ensuite l’édition des Œuvres de Marnix (1857-1860), la traduction de Feuerbach, opposé à Cbanning(1864),et la seconde édition, faite dans l’exil belge, de la Justice dans la Révolution et dans V Église, de P. -J. Proudhon (Paris, 1858, Bruxelles, 1860). Des écrits sans nombre de MM. F. Eenens, Goffin, Hymans, etc., soutenaient en tirailleurs l’attaque réglée de la presse, des livres et des étrangers venus à la rescousse. Lorsqu’un ministre catholique voulut étendre à la charité publique la théorie appliquée en 1842 à l’enseignement, une nouvelle lutte de brochures s’établit, parmi lesquelles il faut nommer celle détachée par M. Tielemans de son répertoire de droit administratif : De la charité jgnbligne. 11 en reste des livres. L’un, du plus actif de nos philanthropes, devenu catholique, Ed. Ducpétiaux, qui défend les prétentions de l’Église en invoquant cette grande loi naturelle de charité que Cicéron proclamait en si nobles termes comme un devoir de tous les temps et de tous les pays : La Question de la charité^ 1859. Mais déjà, sous le pseudonyme de Jean Van Damme, M. Frère- Orban : La Main-morte et la Charité, 1859, avait dénoncé les moyens employés par l’Église pour échapper à la loi, et les abus qui résultent de ces droits subreptices. L’auteur avait

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été sans peur et sans pitié ; il appelait les théories de l’Église en témoignage contre les faits accumulés d’histoire contemporaine ; rien n’avait échappé à son enquête, à sa dénonciation, à sa justice, à son ironie, et Ducpétiaux, malgré son érudition spéciale, eut affaire à trop forte partie. Aussitôt, le second volume de UÉglise et la Morale paraissait pour opposer aux sophismes du savant la réponse de la démocratie et Van Bemmel soutenait encore son ami dans la Remie trimestrielle^ avec d’élogieuses adhésions.

Jean Van Damme, pour poser les prémisses de son livre, avait marqué, avec sa netteté forte, le principe qui préside au parti dont M. Frère est le chef : « La liberté ne s’accommode que du droit commun, le même pour tous indistinctement. Tout ce qui est faveur exceptionnelle lui répugne et ne peut se justifier qu’à la condition d’une évidente, d’une incontestable utilité publique. » Quand le parti libéral, rentré au pouvoir, fut de nouveau renversé, ni l’œuvre de la liberté, ni les lents succès de la Libre-Pensée, qui effrayaient quelques hommes politiques, ne parurent suffire à l’impatience de certains libéraux vaincus. 11 semble plus aisé de se passionner contre des vainqueurs que de rechercher les causes d’un échec, de réparer ses fautes et de convier son parti à la virilité du devoir. La double idée du « grand vaincu » de la démocratie française fut reprise par des libéraux belges : les uns conseillant le protestantisme et respectant la liberté, d’autres ne reculant devant aucun des moyens d’Edgar Quinet. Eevenir à l’ancien placet ou aux vieux appels comme d’abus^ rendre force de loi à des décrets dont l’origine napoléonienne devrait être suspecte et qu’on n’hésite pas, pour les maintenir en vigueur, à appeler des « émanations d’un pouvoir absolu », méconnaître l’histoire entière pour voir dans les libertés modernes une création du protestantisme, rien de ces excitations d’une polémique ardente n’a pu, jusqu’à présent, ébranler la foi des libéraux belges dans le principe du libéralisme.

M. Laurent avait ouvert le feu par une œuvre qui restera. Son étude détachée sur Van Espen est une de ses pages les mieux écrites. Il semble que la noblesse de son héros l’inspire. Ce qui le pousse surtout dans ce livre et plus encore

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dans V Eglise et VEtat^ pamphlet en deux volumes, où l’ardeur de la lutte nuit à l’écrivain, c’est une passion d’affranchissement qui, pour éviter les conséquences radicales de la lihrepensée, se rattache à tout ce que rÉg“lise gallicane a de plu& glorieux dans la défense de la Eaison d’État. Par ce retour aux jurisconsultes canoniques, comme par sa terreur du socialisme, M. Laurent, avec ses vigueurs de ton et sa nervosité de style, nous apparaît ici sous un nouvel aspect. Nous avons vu le savant, ami de la Révolution française, écrire une théodicée du droit moderne. Il nous semble voir ici un bourgeois de vieille roche, avocat du xviii® siècle, partisan de Jansénius et de Joseph II; je dirais un Van Espen si je pouvais supposer que le grand jurisconsulte dont d’Aguesseau vante « la fermeté, presque l’infaillibilité du jugement », conserverait dans notre époque les idées de la sienne.

• Un professeur de l’université catholique a pris comme M. Laurent le titre : V Eglise et V Etat, mais pour un traité didactique de droit public. M. Bara avait esquissé, pour le repousser, le système de coalition, mêlée d’hypocrisie, où les deux pouvoirs, évitant de se combattre, s’allient contre la liberté humaine, qui, à leurs yeux, n’a pas trop, pour marcher droit, de deux haies de gendarmes, politiques^ et religieux. « Les cultes obtiennent alors des privilèges, des faveurs qui les rehaussent vis-à-vis des masses et leur donnent la splendeur de la richesse; l’État, de son côté, les organise de manière à ce qu’ils ne puissent lui nuire. » D’autres systèmes veulent arriver plus radicalement au même but, soit par la souveraineté politique de l’État s’imposant à l’Église, soit par la souveraineté morale du culte imposée à la politique. La juste formule : l’Église libre dans l’État souverain, dissimule à peine chez les premiers la volonté de s’immiscer dans la liberté des cultes, et l’on comprend que leur idéal soit le protestantisme dont les ministres, dans plusieurs pays, acceptent le rôle de fonctionnaires de l’État. M. le chanoine Moulard a fait son gros livre pour enseigner l’autre doctrine. Ce n’est pas qu’il nie la société politique; selon lui, elle coexiste avec la société religieuse, et toutes deux doivent chercher le crité-

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rium de leurs rapports. Ce n’est pas qu’il remonte en toute chose au «droit divin positif »; il est assez de son époque pour le reconnaître insuffisant à déterminer d’une manière scientifique les rapports des deux pouvoirs. Mais, si la raison peut étudier plus directement ces rapports, son premier mot doit être de nous enseigner que les pouvoirs humains sont obligés de gouverner conformément à la loi divine. Or, il n’appartient qu’à l’Église « d’intimer et de définir la loi morale » . De la sorte, en partant de la raison et de la reconnaissance de la société politique, on arrive à justifier les répressions des hérétiques par l’Inquisition, — l’auteur la fait remonter, même de nom, jusqu’à Théodose, — à n’adrnettre la liberté des cultes que politiquement, à proclamer « l’obligation universelle » pour l’humanité d’accepter l’enseignement de l’Église, à demander des lois d’exception, à regarder le droit commun comme une utopie et à n’admettre la séparation que comme « un modus vivendi qui n’a rien de normal » .

Sur ces derniers points, les deux systèmes, partant d’un absolu : T État ou l’Église, se rapprochent contre la pratique de la liberté.

M. Moulard n’est pas un écrivain comme M. Laurent. Le professeur qui passionne le parti catholique, c’est M. Ch. Périn. Mais c’est encore de Gerlache, suivi d’Ad. Dechamps, qui a donné le ton à la presse et aux revues cléricales. Son Essai sur le mouvement des partis en Belgique, publié après le coup d’État de 1851, est le cri de triomphe de la réaction, le réquisitoire le plus complet contre le droit moderne. Le dogme de la souveraineté de la nation y est réputé « le plus insigne mensonge que les démagogues aient pu jeter aux masses ». Le libre examen y est taxé d’hérésie en religion, d’anarchie mortelle en politique. L’Église ne peut tolérer qu’on ravisse à Dieu des âmes qui lui appartiennent, car « l’Église est une mère ». La Revue de Bruxelles^ suivant les traditions de la Revue belge de Liège, réunissait des écrivains des deux partis ; le clergé belge penchait alors en grand nombre vers les idées de Lamennais, sans avoir produit d’œuvres à noter dans ce sens. Le prédécesseur, le maître de M. Périn avait été collaborateur de V Avenir, Bientôt, tout change : la

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Remie nationale a un but purement politique et libéral, et les revues catholiques d’aujourd'hui sont vouées à l’ultramontanisme. Les Périn, les Woeste y ont leurs avant-postes et le de Gerlache d’après 1848 y revit, sans aucun pacte avec l’impie.

La Remie trimestrielle et la Revue de Belgique sont de libres tribunes de leur parti : ni l’une ni l’autre ne se sont prononcées contre la liberté. Il n’est guère de questions politiques ou sociales qu’elles n’aient élucidées, depuis le système Hare, la législation directe et les programmes de la paix, jusqu’au travail des enfants, aux questions de l’enseignement, des grèves, des trades-unions^ des progrès sociaux.

L’Association internationale des sciences sociales, créée par M. Aug. Couvreur en Belgique, où elle tint ses deux premiers congrès, représentait, de même, une vaste et libre enquête sur les intérêts de la société moderne et sur les diverses idées qui s’efforcent de les satisfaire, sans qu’il fût demandé à une majorité de trancher des débats dont la solution était laissée à la conscience individuelle. C’était à chaque parti à conclure pour lui et chez lui. Aucun n’y a manqué. Pendant que M. Frère répétait à la tribune les affirmations du droit, la Libre-Pensée maintenait ses principes dans des conférences de M., Arnould et autres, et dom Jacobus crut pouvoir utilement reproduire ses principaux articles de journaux, de 1850 à 1879. On peut y voir une première esquisse des commencements de la Libre-Pensée et des luttes qu’elle eut à soutenir contre ses différents adversaires. [Tablettes d'un libre-penseur , 1880.)

Les publications de l’Association internationale pour le progrès des sciences sociales sont à consulter ; elles forment une sorte d’Encyclopédie débattant contradictoirement les problèmes les plus importants de notre époque.

La loi de 1842 a produit aussi toute une bibliothèque de protestations contre les faveurs dangereuses qu’elle accordait au clergé. Lorsque la Libre-Pensée eut étendu à la bourgeoisie démocratique de Bruxelles les associations ouvrières d’enterrement civil, un de ses premiers soins fut accordé à l’enseignement et l’on y comprit que ces problèmes sont assez

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considérables pour donner lieu à une division du travail. La Ligue de V enseignement en sortit pour concentrer tous ses efforts sur ce grand intérêt social. Jules Tarlier en fut le président, et son secrétaire général, M. Ch. Buis, s'y acquit une ^ haute position. Les Bulletins de la Ligue sont comme les archives de l’enseignement laïque en Belgique. Soit qu’il fallut protester contre une extension du privilège clérical, réclamer des réformes, dénoncer des abus, défendre le corps professoral, étudier les méthodes ou formuler des projets de lois, répondre aux attaques d’un turbulent évêque français ou demander aux pays voisins de bons exemples, susciter partout des bibliothèques populaires ou instituer une École modèle, la Ligue, assurée du concours d’écrivains d’érudition diverse, aidée, dès qu’il fallut entrer dans les choses pratiques, par le Denier des écoles et d’actives associations de propagande et de quête publique, n’a cessé de prendre des informations, de soulever des débats, de publier des études, d’appliquer ou d’essayer elle-même ses idées en des institutions libres. En 1880, elle organisait, sur une vaste échelle, un congrès international de l’enseignement. 11 ne lui avait pas semblé possible de laisser se célébrer officiellement des fêtes nationales sans y représenter largement l’activité privée et les progrès acquis ou attendus dans la grande cause de l’éducation. Ce fut un beau spectacle donné aux publicistes et aux pédagogues venus de tous les points du monde, que ces graves assises qui ne purent s’occuper d’aucune question d’avenir sans constater que nous nous y étions préparés par des efforts sérieux, sans prouver que la Belgique aime à se tenir dans le grand courant des idées modernes.

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