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CHAPITRE II

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D’autres questions s’imposent aux esprits qui pensent et aux citoyens qui agissent. On peut en résumer les tendances par un mot d’un de nos jurisconsultes, Ch. Patyn : « La paix est le but de toute chose. » La paix des États et la paix des classes, ces deux grands problèmes modernes contiennent tous les autres.

La neutralité est un premier pacte de paix extérieure, mais la paix d’aucun peuple, si neutre qu’il soit, ne peut être assurée que par la pacification du monde. Lorsqu’en 1870, sous l’émotion d’une terrible guerre entre deux: nations civilisées, ne pouvant reprendre, dans mon cours public sur l’histoire des lettres en Belgique, quelque vaine étude littéraire étrangère à ces cruelles préoccupations, je me décidai à chercher dans notre littérature les protestations du droit contre la force et d’y suivre dans leurs gisements séculaires les filons de l’idée de concorde [Du génie àe la paix en Belgique^ 1871), arrivé à l’époque moderne et aux premiers congrès de la paix en Europe, je crus longtemps perdu le premier mémoire qui y avait été couronné et ce ne fut qu’après de longues recherches que je pus étudier et publier le Programme de la science de la paix^ par Louis Bara.

L’auteur était mort ignoré en 1859. Sa vie est une page de l’histoire des parias intellectuels de notre temps.

En 1848, les associations anglo-américaines des Amis de la Paix tinrent à Bruxelles leur premier congrès européen ;

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un concours y fut institué dont le jugement fut remis à T Académie de Belgique. Sur les vingt mémoires qui répondirent à l’appel, le jury distingua trois écrivains, tous trois Belges. Le mémoire d’Ed. Morhange, qui obtint le troisième prix, est d’un économiste au sentiment moral élevé. L’auteur avait 25 ans; il fut nommé presque aussitôt professeur d’économie politique à l’athénée de Bruxelles, mais il devait mourir jeune (1856). Le second lauréat cherchait les conditions de la paix dans l’analyse des causes de la guerre. M. Clochereux n’a rien publié, que je sache. Il a vécu, avocat distingué, à Liège jusqu’en 1879. Le premier lauréat était un ancien élève de l’université de Bruxelles, jeune avocat de Mons, qui depuis plusieurs années se consacrait à un ouvrage de vingt à vingtcinq volumes, resté inédit, où il cherchait à établir une méthode générale d’après les lois universelles de la raison. A peine s’il abandonna ce labeur pour essayer ses idées en les appliquant rapidement au sujet du concours. C’était surtout en vue des grands faits sociaux, qui jusqu’ici ont été l’œuvre inconsciente des générations et auxquels il voulait donner une direction intelligente, qu’il composait cette vaste encyclopédie des procédés de la raison. La pacification du monde est une de ces œuvres collectives; l’épreuve qu’il y fit de sa méthode eut un plein succès. Le jury, ne connaissant rien des théories de l’auteur, semble étonné « de sa marche hardie, de son effort vigoureux, de la profondeur des détails, de la sagesse de la pensée principale » . Les défauts de l’improvisation, comme les faux éclats de style ou les apparences bizarres d’une méthode inconnue lui semblent « rachetés par la science, la philosophie et l’esprit pratique ». L. Bara voulait faire la science de la paix : « Après en avoir établi les principes, il en trace, dit le rapporteur, Moke, le programme complet. »

Ces éloges durent ne plaire qu’à demi aux quakers, qui formaient mdi]QY\ié Amis de la Paix. Le fait est que le mémoire, couronné à Paris, ne parut point. Il serait resté inédit si le président du congrès de Bruxelles, Aug. Visschers, n’avait mis toute sa complaisance à le chercher, à Londres, à Paris, en Amérique, partout, tandis qu’on l’avait laissé

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chez lui, perdu dans les cartons du congrès, dans le tas des procès-verbaux et de la correspondance.

Le lauréat avait porté aussitôt ses vues ailleurs. Fort de ce succès, il veut faire connaître sa méthode à cette académie qui a jugé si favorablement son mémoire. Ses manuscrits effrayent. Au moins voudrait-il faire cette science dont, au dire du jury, il a tracé le programme; devenir ce second Montesquieu iont a parlé le rapporteur. Son procédé consisterait à prendre dans tous les traités de paix la matière d’un Esprit des lois internatiomles . Il en demande au gouvernement les moyens, peu de chose : une fonction qui lui permette d’habiter une ville où se trouve une grande bibliothèque publique. Il ne réussit pas davantage de ce côté. Il mourut phtisique à 36 ans, après « ce début de génie », selon l’expression de M. Tempels.

Son livre n’aurait pas été publié sans le concours pécuniaire d’une loge maçonnique de Bruxelles, et aujourd’hui encore il n’est pas apprécié, même en Belgique. C’est cependant bien assez que le pays ait perdu là l’occasion de donner au droit moderne une grande œuvre.

Le mémoire de Morhange aurait mieux répondu au sentiment des économistes qui, en 1868, fondèrent en France une Société des Amis de la Paix. Le prix qu’ils offrirent en 1863, pour un livre populaire, fut encore donné à un Belge; il devait être décerné en 1870, il ne put l’être qu’en 1872 : le concours de la paix avait été suspendu par une guerre terrible. Le début d’un des lauréats, M. E. Goblet d’Alviella, diffère de celui de L. Bara. Ici ni méthode nouvelle, présidant à l’œuvre comme une âme cachée, ni étrangeté de procédés, ni hachures de style : une œuvre méditée, d’un style précis et vivant « sans grand élan, mais sans écarts », dit le jury; une œuvre bien nommée : Désarmer ou déchoir. Avant ce livre, un consul honoraire de Belgique, M. Cornélius de Boom, avait publié, en 1867, sous le iiivQ dé Unité européenne , etc., un ouvrage qui eût été mieux intitulé d’un mot que M. Goblet croit avoir été prononcé par L. Bara pour la première fois : les Etats-Unis d'' Europe. Après la guerre franco-allemande, M. Émile de Laveleye considérait la question sous un côté plus politique :

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Des causes actuelles de guerre eu Eiirojpe et de Varhitrage (1873). Des huit ouvrages auxquels il se réfère, trois sont d’auteurs belges : Bara, Goblet et Potvin . Après une de ces analyses, où l’auteur excelle, de la situation politique de l’Europe, ce livre improvisé contient une théorie raisonnée de l’arbitrage, dont l’Angleterre et les États-Unis donnaient alors l’exemple; il conclut en faisant appel, pour la diffusion de l’idée du droit, aux deux tribunes, du passé et du présent : « la chaire et la presse » .

Déjà une Reme de droit international existait en Belgique (1869). L’étude de la législation comparée y était entendue de façon que, « sans altérer l’esprit national, elle développât chez chaque nation la conscience que, tout en étant maîtresse d’elle-même, elle est moralement obligée de se gouverner conformément aux principes de la justice éternelle » ; son rédacteur en chef, M. Rolin-Jaequemyns, remplacé aujourd’hui par M. Rivier, traçait le but en ces termes. Quati*e ans après, les terribles événements survenus en Amérique et en Europe avaient « fait naître partout le sentiment profond de l’imperfection du Droit international » et l’idée se répandait que « l’incertitude du droit des gens est une menace constante pour la paix » . La Reme de droit international se sentit alors assez d’autorité pour pouvoir entrer dans une voie pratique; pendant que V International Code Comittee préparait à Bruxelles une conférence pour la réforme et la codification du Droit des gens, en vue de réunir une vaste fédération de tous les amis du droit (1873), le groupe de jurisconsultes européens qui collaborait à la revue belge constituait à Gand un Institut de droit international^ exclusivement scientifique et peu nombreux, ayant pour visée de devenir « l’organe de la conscience juridique du monde civilisé d. La Reme et Y Institut n’ont pas cessé de poursuivre ce but par des travaux auxquels prennent part les esprits les plus distingués de l’Europe, pour faire « œuvre non seulement de paix et de justice, mais aussi de vérité », comme le disait le secrétaire général au congrès de 1879, présidé par son prédécesseur devenu Ministre de l’intérieur de Belgique.

Une plus noble espérance présidait à ces travaux embras-

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sant tout le code international, dont Bara avait tracé le plan, et l’arbitrage de Genève autorisait ces généreuses éclaircies de l’esprit de progrès. Qui sait, en effet, si une simple émanation de l’initiative privée comme celle-ci ne doit pas être c< une image anticipée de l’aréopage international » tant de fois rêvé comme « le dernier terme du progrès dans l’organisation judiciaire du monde? » Bruck rêvait de même un rôle de conciliation pour sa patrie.

Lorsqu’ en 1874, une société fut créée, à Paris, pour l’amélioration du sort des prisonniers de guerre, que la Eussie accueillit l’idée et soumit un règlement aux États civilisés, Bruxelles fut désignée comme lieu de réunion de cette conférence, qui rédigea, en effet, une déclaration internationale sur les lois et coutumes de la guerre. La plupart des États s’y firent représenter par un militaire et un diplomate. D’autres y adjoignirent un représentant de la science du droit international. L’Allemagne avait choisi M. Bluntcbli, et la Belgique M. Ch. Faider. M. de Laveleye en a exposé les résultats : Les actes de la conférence de Bruxelles,

Le droit international, public et privé a son enseignement en Belgique. Ses Principes du droit ciril étaient à peine achevés que M. Laurent publiait le premier volume d’une collection sur le droit civil international, où il réunit, selon son procédé, une encyclopédie du droit des gens.

Les puissances européennes nous ont assuré la paix par la neutralité; nos lauréats et nos jurisconsultes en profitent pour aider l’Europe à conquérir les mêmes biens par le droit international; la Belgique elle-même ne peut que gagner à ces études si, d’après le vœu de M. Rolin-Jaequemyns, elles développent en nous, « avec le sentiment de l’indépendance, la conscience des devoirs de justice universelle » .

La paix civile soulève des problèmes tout aussi nombreux dans l’esprit de ceux qui aspirent à faire respecter, selon la noble expression de Ch. Patyn, « la sainteté intérieure des États ». Ici, nous rencontrerons à chaque pas de grandes questions et de bons écrivains.

La constitution des États est un des premiers problèmes.

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Si la forme du gouvernement a un vice capital, la moindre pression peut faire sauter la machine, h' Étude sur les formes de gouvernement dans les sociétés modernes (1874), de M. Em. de Laveleye, touche à tous les points du mécanisme gouvernemental, sans oublier aucun des systèmes nouveaux qui, dit l’auteur en raillant, ont un inconvénient : « Ils s’éloignent du système détestable actuellement en vigueur. » Tels sont le vote cumulatif ou uninominal, la décentralisation, la division des fonctions publiques, même la représentation du travail. Ce petit volume, qu’on peut lire après celui de Stuart Mill, offre une ample matière aux réflexions de ceux qui ne sont pas aveuglément attachés à ce qui existe comme au nec plus ultra de la routine.

Il est impossible de signaler les études des revues et des congrès sur ces problèmes, ni les traductions qui les complètent, comme le livre de Wbeatone, traduit par M. Bourson, ou le Système du gouvernement américain de Seaman, par M. Hippert, etc., etc.

La constitution et les lois politiques d’un pays en modifient nécessairement le droit privé et, quand le texte des anciens codes n’est pas changé, leur interprétation doit subir l’influence de l’esprit moderne et de la charte nationale. Ainsi, pour me borner à quelques exemples, la liberté des cultes, l’assimilation des étrangers aux nationaux pour la protection de leur personne et de leurs biens, détruisent, en grande partie, l’ancienne législation et les conditions de la jurisprudence. Au souflle des institutions nationales, les questions disparaissent, se simplifient ou se transforment. De là toute une littérature juridique, nécessairement originale, et prenant de plus en plus la physionomie du pays.

Ce travail de naturalisation du droit ne pouvait se faire du premier jour. Lalande avait donné un triste tableau de l’état des sciences mathématiques en Belgique, et Lesbroussart père, de l’enseignement. Lorsque, le Code Napoléon ayant été promulgué, une école de droit fut ouverte à Bruxelles, en 1806, on aurait pu en dire autant de la science des Stockmar et des Van Espen. Ici encore, le secours vint du dehors. La renaissance des études doit remonter à des Français comme T. IV. 10

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Tarte et Sanfourche-Laporte, à des professeurs allemands comme Warnkœnig*, Haus, Mayntz, Arntz. D’abord, on se borne à publier des livres français avec commentaires belges ; mais bientôt les Nypels, les Van Mons, les Bastiné, les Delebeque, les Defacqz, les De Fooz, les Britz, les Molitor, les Namur, les Destriveaux, les Albéric Allard, les Cannart, les Thonissen traitent les diverses matières du droit avec autorité. Après la Pasinomie et la Pasîcrisie^ on a : le Répertoire administratif àQ MM. De Brouckere et Tielemans, commencé en 1834 et qui valut à M. Tielemans le prix quinquennal des sciences morales et politiques en 1865 ; les Principes du droit civil de M. Laurent, qui eurent le même honneur en 1875, et les Pandectes belges de M. Ernest Picard : œuvres considérables dont on peut dire ce que le rapporteur du jury a dit des Principes du droit, qu’il appelle « un livre neuf, parce qu’il est avant tout un livre belge ».

De nombreuses études préparent les questions, discutent les lois et leur interprétation, éclairent ou contrôlent la jurisprudence, suscitent les réformes ou les progrès. Cette bibliothèque juridique, aussi nombreuse que pour toutes les autres parties de notre activité intellectuelle, est continuée par de jeunes avocats : MM. Demeur, Tillière, Adnet, Olin, Picard, Prins, etc. Lorsqu’un savant étranger esquissa pour la Patria Belgica l’histoire de la science du droit, M. Eivier put dire que la Belgique y a repris une position, non pas brillante comme autrefois, mais du moins digne et considérée. Là aussi le pays doit arriver à la possession de lui-même.

D’autres travaux se disputent notre attention, s’imposent par des problèmes de plus en plus ardus, se pressent dans le double domaine des idées -et des faits. Nous voici arrivés à l’œuvre économique et sociale.

Lorsqu’en février 1831, De Potter défendit, au péril de sa vie, quelques apôtres qui s’étaient avisés de prêcher le saintsimonisme dans un pays en pleine effervescence nationale, il eut soin de déclarer que le socialisme, auquel il devait se rallier plus de vingt ans après,‘était le système « le plus diamétralement opposé à ses idées de liberté, à ses mœurs, à sa religion

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personnelle », et l’on trouve ici, dès la révolution, les deux tendances : l’école libérale triomphante et l’école sociale au berceau, avec Pierre Leroux, élève du lycée de Gand, avec Weustenraad, saint-simonien dès 1830.

Deux ans après, V Association hritannique pour V avancement des sciences tenait un congrès à Londres ; la Belgique y était représentée par un savant qui, sans avoir jamais voulu être socialiste, peut être appelé le père des sciences sociales en Belgique. Saint-Simon avait dit : « La méthode des sciences d’observation doit être appliquée à la politique. » Ce congrès s’était adjoint une section de statistique pour y appliquer un des moyens d’observation les plus exacts : le calcul des probabilités. C’est alors qu’ Adolphe Quetelet, qui, dès 1828, avait publié une Instniction populaire sut le calcul des pTolahilitès^ entreprit de rassembler les documents de l’observation scientifique sur l’homme physique et moral. Son livre parut en 1835. Il portait un titre que n’eussent répudié ni Saint-Simon, ni Fourrier : Physique sociale.

Quetelet était né en 1796. Son premier succès fut en peinture (1812), ses premiers écrits de la poésie, son premier emploi le professorat. A 17 ans, il enseignait les mathématiques à Audenarde, puis à Gand, et gagnait ainsi les moyens de continuer ses études. La découverte d’une courbe nouvelle que contenait sa thèse de doctorat fit du hruit, il fut appelé à Bruxelles. Là, il enseigne, à l’athénée, aux cours publics, à l’école militaire; publie une revue de mathématiques, est nommé, en 1828, directeur d’un futur observatoire à créer de toutes pièces, le crée, dirige ses travaux, fonde la statistique en Belgique et prend une grande part à son institution ofllcielle en Europe. C’est un écrivain, à la fois populaire en de petits livres, et créateur en des œuvres considérables. Il serait trop long d’énumérer ses travaux comme directeur de l’Observatoire, comme secrétaire perpétuel de l’Académie, comme président de la Commission royale de statistique, comme membre ou président de divers congrès. Lorsque, dans un âge trop avancé pour qu’il pût mettre ses œuvres au courant, il les classa pour ainsi dire, en faisant une nouvelle édition de plusieurs d’entre elles, il attachait surtout de l’importance

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à sa Physique sociale^ complétée par Anthropométrie et par des travaux de statistique considérables.

Établir les lois d’après lesquelles l’homme naît, se développe, se détermine, vit en société et meurt, tel est son vaste sujet, traité en 1833 avec une hardiesse d’exactitude et une impassibilité de constatation qui devancent la science moderne. Le directeur de l’Observatoire, l’ami et le maître du prince Albert, le secrétaire perpétuel de l’Académie de Belgique, en relations avec le monde savant tout entier, décoré de tous les ordres possibles, n’hésite pas à répéter, en 1869, ce qu’il a écrit en 1833, ce qu’il n’a jamais pu confirmer par des études statistiques nouvelles sans être accusé, à l’Académie et ailleurs, de matérialisme et de socialisme. Pour lui, les chiffres sont des chiffres; ils démontrent que tout, dans l’homme : sa force physique et morale, sa fécondité et sa longévité, ses mœurs et sa civilisation, dépend des conditions du milieu d’où il procède nt où il est placé. « C’est la société qui prépare le crime, ose-t-il dire, et il appartient aux législateurs d’en fixer le budget. » La^ mortalité, la dégénérescence, le vice, les malheurs sociaux suivent la proportion de l’ignorance, de la servitude et de la misère. Le calcul des probabilités est appliqué aussi, dans ce livre, aux guerres civiles et politiques. Les procédés de progrès, pacifiques ou violents, dépendent de la civilisation d’un peuple et en donnent la mesure. Quetelet, à 40 ans, avait créé l’école de statistique humaine.

« La science sociale, disait-il, doit désormais rentrer dans les sciences d’observation et en suivre toutes les phases. » Les sciences d’observation devaient se développer rapidement depuis 1835, mais leur méthode ne pouvait s’étendre que lentement à la science sociale. A chaque phase nouvelle, nous trouverons un écrivain qui s’efforcera d’en appliquer l’un ou l’autre procédé à la recherche des lois de la société, et ce but commun me semble déjà bien fait pour réunir, au moins dans une môme littérature, ces divers esprits, si opposés qu’ils soient dans les luttes politiques.

D’abord viennent les théoriciens. L’influence des professeurs étrangers se retrouve ici. Nous avons déjà vu M. Decoux venir à Louvain créer cette science au point de vue

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clirétien. Bien avant cela, Ackersdyck était venu l’enseigner à Liège. Ch. De Brouckere constate que plus d’un publiciste lui doit la véritable intelligence de la liberté économique. Mais les économistes ne furent pas sans accepter l’impulsion des idées sociales. Leur science, se trouvant sur la défensive, fit des progrès, que marque, en France, le nom des Garnier, des Bastiat et des Leroy-Beaulieu ; en Allemagne, de Schulze- Delitsch et de Max Wurth, dont M'"® de Crombrugghe nous a traduit V Ilistoire de la fondation des États germaniques et le quatrième volume des Principes d'économie politique : Lois du tramil an xix® siècle. Lorsque les cours publics de l’hôtel de ville de Bruxelles furent institués, en 1851, Ch. De Brouckere ne pouvait oublier la science dont il avait exposé, dans un livre, les Principes généraux. Ce cours avait été commencé à l’athénée royal de Paris, en 1847, par un jeune professeur belge qui, en présence des mouvements socialistes de la révolution de 1848, se passionna pour les idées contraires, mais eut le malheur de défendre la liberté économique dans des journaux qui sapaient la liberté politique et préparaient à la France un régime qui ne parut pas tolérable à un citoyen belge. Rentré en pays libre, il y reprit et put y achever cet enseignement, en servant à la fois toutes les libertés inséparables. Le Cours d'économie politique de M. G. De Molinari parut en 1854, et lorsqu’il eut une seconde édition, en 1863, l’auteur dirigeait avec succès, depuis 1855, une revue : V Économiste helge.

C’est un économiste, mais de ceux qui, comme Bastiat, ont entendu siffler le fouet du socialisme et qui marchent résolument dans la nouvelle voie « imposée aux économistes » . On accuse leur science d’anarchie; ils ont à prouver que l’anarchie provient de l’ignorance et de l’inobservation des lois naturelles. Pour cela, il ne suffit pas au professeur de Bruxelles d’exposer les vérités admises par ses maîtres, suspectes à ses adversaires; il croit devoir y ajouter une loi nouvelle, une loi d’équilibre, faisant régner l’ordre dans la production, la justice dans la répartition des richesses. De la sorte, Pordre et la justice économiques s’établiraient naturellement dès qu’on ne les entraverait point, irrésistiblement

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par le seul jeu de la liberté, aveuglément sans le concours d’institutions humaines et d’organisations sociales. La doctrine du laisser-faire aurait son principe régulateur, d’une efficacité souveraine et, si cette loi était constatée, il ne ' resterait plus aux savants des deux écoles qu’à rechercher ensemble par quelles lois « la Providence maintient l’ordre et distribue le bien-être » et à Taire pour tous, de l’enseignement de ces lois, une « hygiène sociale » .

M. De Molinari est un écrivain. S’il n’avait pas maladroitement voulu justifier sa collaboration à des journaux impérialistes, il honorerait la Belgique à la Chambre des représentants. Peut-être a-t-il à se féliciter d’un échec qui l’a placé dans une position plus favorable à ses travaux d’économiste et plus conforme à son talent de polémiste, où il honore son pays dans la rédaction du Journal des Débats.

Un des collaborateurs de M. De Molinari dans V Économiste belge, Ch. Le Hardy de Beaulieu, fut appelé à le remplacer dans son cours. Il avait déjà publié de nombreux travaux auxquels l’avaient préparé des voyages en Espagne et en Amérique. La cécité, dont il venait d’être frappé, l’avait fait renoncer à plusieurs fonctions, mais il conserva son cours d’économie à l’école du commerce et des mines de Mons, et il accepta de venir chaque semaine à Bruxelles, pendant tout l’hiver, y enseigner sa science favorite. Alors ses publications redoublent, il semble vouloir d’autant plus répandre les lumières de son esprit qu’il comprend mieux ce que vaut la lumière des yeux perdue. L’industrie, les grèves, l’origine de la houille, l’or, les fossiles, la police, tout l’occupe. Mais deux grands sujets l’absorbent davantage : l’instruction des enfants et celle du peuple. Pour les premiers, il publie des catéchismes sur la morale et des études sur l’éducation, fines et émues. Pour le peuple, il cherche à mettre à sa portée l’économie politique, dont il publie un Traité élémentaire. Sa dernière brochure: Oapital et intérêt, fut distribuée, par la Société des Économistes de Verviers, à 12,000 exemplaires.

Quand il mourut, en 1871, l’agronome, le naturaliste, le géologue et surtout l’économiste, qui savait la plupart des langues modernes, avait vécu entouré d’une nombreuse famille,

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élevée dans les sentiments modernes, avait employé une intelligence distinguée, un art simple et sérieux à répandre dans la bourgeoisie et le peuple des idées qui peuvent, et qui à ses yeux peuvent seules conjurer les crises sociales.

Un ouvrier typographe, M. J. Dauby, a obtenu plusieurs * succès de concours dans la même œuvre d’apaisement par la science économique et par l’instruction du peuple. Son dernier mémoire couronné par l’Académie : Entretiens sur la théorie économique du capital et du travail (1875), est écrit avec une clarté simple, une méthode facile et une grande honnêteté de sentiments.

D un autre côté, M. Périn, ayant remplacé M. De Coux à l’université de Louvain, essayait de catholiciser la science de Michel Chevalier et de Bastiat, et un de ses collègues, M. Thonissen, publiaittrois volumes sur le socialisme. M. Périn prodigue de la science et du talent à une œuvre ingrate, souvent contradictoire. Lorsqu’on part de la doctrine du renoncement, que l’auteur fait remonter à la défense, faite à Adam de toucher au fruit de l’arbre de la science, comment arriver aux lois de production et de répartition des richesses? Le professeur y apporte de fortes études, un caractère d’une pièce, un esprit dogmatisant au nom de l’ultramontanisme, un style correspondant à cette fierté qui domine et qui brille dans sa phj^sionomie fine et aristocratique, une passion qui tranche, et un sentiment moral qui a mis à l’aise le rapporteur d’un concours quinquennal en lui permettant de classer parmi les ouvrages de philosophie sa Théorie des richesses dans les sociétés chrétiennes, difficile à placer dans l’économie politique.

Un autre groupe de publicistes pousse au progrès par des observations plus directes. Ducpétiaux (1804-1868) est de la génération de 1830. Avant de faire le coup de feu au Parc, il s’était attaqué à une plus forte partie, qui n’est pas encore vaincue : la peine de mort. Toute sa vie, il demande à la statistique des armes contre le crime et la misère. Ses publications forment une bibliothèque de philanthropie sociale. Pendant quarante ans, il sonne le tocsin des chiffres sur les iné-

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galités modernes. De mille manières, il prouve que le pauvre est notre victime, victime des accidents, victime de l’ignorance, victime de la faim, victime de la prostitution. Il établit le doit et l’avoir de l’ouvrier : c’est le, budget de la misère : « Si l’on ne parvient pas à rétablir l’équilibre entre son salaire et ses dépenses indispensables, il faut s’attendre à une crise sérieuse dont on ne peut prévoir l’issue. » Il dresse les tables de la maladie, de la dégénérescence, de la mortalité : c’est le budget de la mort, que paie surtout le pauvre. Il fait la statistique 'des tribunaux et des prisons : c’est le bilan du crime, et il dit comme Quetelet : « Les progrès de la criminalité coïncident avec ceux du paupérisme. » Quetelet resta savant ; Ducpétiaux devint philanthrope. Il n’est pas un point sur lequel l’on puisse améliorer le sort des masses où on ne le trouve écrivant et agissant. L’enseignement, qu’il réclame obligatoire et gratuit (2 volumes, 1838); l’économie politique, dont il cherche à répandre les notions en traduisant le manuel d’Hopkens et en recommandant des musées permanents d’économie et d’hygiène ; la peine de mort, dont il prouve l’inutilité et le danger ; les prisons, où il introduit, par un travail de vingt-cinq ans, le régime pénitentiaire ; les établissements de bienfaisance, les maisons d’aliénés, les colonies agricoles, le travail des enfants, l’assainissement des quartiers populaires, les fermes-hospices, les écoles de réforme, le régime des jeunes détenqs ou' des condamnés libérés, l’hygiène publique, la réforme administrative; rien de ce qui intéresse le peuple ne lui reste étranger. Il procède par informations exactes, qu’il fait, au besoin, directement lui-même. Il procède par l’exemple de l’étranger et nous fait connaître la situation des lois et l’état des populations et des idées en Europe. Il procède parfois même en législateur et rédige ses théories en projets de lois. Son but est d’un philanthrope antirévolutionnaire, ses moyens sont les lentes réformes. Il semble d’autant plus craindre de toucher le fond des choses, qu’il a été plus résolument au fond des situations pour les mettre à nu. Hardi statisticien, médecin prudent, il s’efforce d’assainir les plaies sociales par des institutions de prévoyance et d’apaisement, et, soit qu’en 1840 il se fasse le défenseur enthou-

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siaste de l’université libre de Bruxelles, soit qu’en 1863 il devienne le secrétaire général du congrès catholique de Malines, il poursuit ses études aimées, ses réformes favorites, et ne cesse de traiter, avec des tempéraments d’idée et de ton, mais dans les mêmes vues sociales, « la question ouvrière » . Son œuvre apparaît comme une calme et persistante mise en demeure, adressée à la société, contre les inégalités qui la menacent.

Aug. Visschers fut, comme Ducpétiaux, président de toute sorte de congrès, membre de nombreuses sociétés philanthropiques, de conseils supérieurs, de commissions otScielles : secours mutuels, congrès de la paix, hygiène publique, croix rouge, etc. Ils rédigèrent ensemble \ Enquête sur la condition des classes ouvrières et sur le travail des enfants^ au nom d’une commission officielle instituée en 1843 (3 volumes, 1848). Caroline Gravière, en faisant de l’homme de cœur un éloge mérité et de l’homme d’esprit un portrait piquant, a dit de Visschers : « Il accepta le titre de philanthrope et recula devant celui d’avancé. »

Ducpétiaux, qui embrassait tout, semble avoir laissé la spécialité des associations ouvrières à Visschers, qui y consacra de longues études de statistique et d’informations. Il n’est pas en Europe une institution utile, aussi bien les tradesunions d’Angleterre que les banques d’avances d’Allemagne ou les banques agricoles d’Ecosse, qu’il n’ait fait connaître et qu’il n’ait essayé d’importer en Belgique. Toute sa vie, par la plume et par la parole, il se fit le pionnier de ces réformes, depuis la séance de V Emulation^ de Liège, en 1830, où il soutint que la laïcité de l’enseignement public est la conséquence obligée de la liberté des cultes, jusqu’à sa dernière brochure sur le système pénitentiaire (1872), y compris des fables, des satires, des épigrammes, bien innocentes, qui charmaient les loisirs, parfois les chagrins d’un homme aimable qu’un accident d’enfance avait rendu difforme sans le rendre méchant, mais en le laissant trop spirituel pour croire à l’amour désintéressé et s’exposer au mariage.

L’observation médicale avait pris une place importante dans l’enquête de 1843, et plusieurs fois on avait mis au concours ou abordé ce sujet, par le détail, dans les revues de

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médecine, sans qu’aucune œuvre en résumât les expériences. Un médecin de l’armée belge, après divers ouvrages spéciaux, l’entreprit et y réussit. La TopogTaj[)liie médicale de la Belgique obtint le prix quinquennal des sciences médicales en 1865. L’auteur, le docteur Meynne, y dresse ce qu’il appelle « le bilan de nos misères » . D’abord il décrit la Belgique, étudie son climat et ses conditions atmosphériques; puis, ayant fixé le foyer des maladies, il en compare la statistique, en scrute les causes, en cherche les rapports avec l’état physique et social du pays, et réclame une hygiène publique appropriée au pays, à enseigner«aux masses, à appliquer en institutions. Plus haut que jamais, on entend le cri de détresse de ces classes qui s’affaiblissent progressivement par la scrofule, le rachitisme, l’ignorance, toutes les misères du corps et de l’esprit. Le sombre tableau de Ducpétiaux apparaît sous un nouvel aspect, refait par la science médicale, avec une originalité de description et parfois une émotion de style. L’industrie ne nous donne ses merveilles qu’au prix de bien des martyres : « C’est grand, c’est beau, mais ce ne sera un véritable progrès aux yeux de la justice et de l’humanité que lorsque vous aurez rendu aux travailleurs les conditions de bien-être qui sont impérieusement exigées par la nature. » De ces enseignements, l’auteur a déjà tiré la loi de solidarité, d’où il infère le devoir d’intervention de l’État ; puis il peut conclure : « Il faut donc à tout prix concilier ce nouveau mode d’existence avec les destinées de la femme et avec les forces de l’enfant. Cela est non seulement juste, c’est nécessaire, car la société qui néglige trop longtemps les devoirs de pondération ou de réparation payera cher, tôt ou tard, ses infractions aux lois de l’humanité. »

L’auteur réclame avec raison pour le médecin le droit, accordé au statisticien et à l’économiste, d’être membre de ce conseil où toutes les sciences doivent se donner la main pour former « la grande science sociale ». A ses yeux, ce n’est pas trop, comme à ceux de M. de Laveleye en vue d’une autre pacification, du concours de tous : économistes ou prêtres, instituteurs ou juristes, pour appliquer aux plaies du corps social les remèdes préventifs d’une vaste hygiène.

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Ce que Ducpétiaux, Visschers et Meynne demandent à des institutions de prév^oyance, un autre écrivain, original, génial d’idée, exact, méthodique, presque mécanicien de forme, veut l’obtenir par le crédit. M. Fr. Haeck s’attaque à la Banque nationale, donne le plan d’un crédit des communes et écrit un livre, à la fois pamphlet, traité et manifeste, sur X Organisation d:u crédit industriel^ commercial, agricole et foncier (1857). Comme Ducpétiaux, il procède par statistique; comme lui, par statuts organiques d’une banque générale ou d’une ligue du crédit; et, dès l’épigraphe, l’on entend retentir le cri d’alarme : « Si vous ne détruisez pas le paupérisme, le paupérisme vous détruira. » Depuis lors, en vrai inventeur bravant le martyre, M. Haeck a tout sacrifié à une idée : l’assainissement des liqueurs fortes.

Le même problème, le même but se trouve ailleurs. Quand Ledru-Rollin, étudiant l’enquête parlementaire anglaise de 1848, crut en résumer les résultats dans le titre de son livre : De la décadence de V Angleterre, de pareilles informations avaient dévoilé des plaies semblables en Belgique et de premières institutions avaient essayé d’y porter remède . V ing-t ans après, M. le comte de Paris, s’appuyant d’une enquête nouvelle pour esquisser l’histoire de la lutte des patrons et des ouvriers en Angleterre, put constater des progrès nombreux et les attribuer à l’exercice des libertés publiques ; son livre potre le nom des associations ouvrières qui ont servi à prévenir la décadence et à pacifier le progrès : Les Trades- Unions. Alors aussi, notre expérience personnelle pouvait être invoquée. Le Grand- Hornu, qui date de longtemps avant Mulhouse, n’a pas été l’objet d’un livre. Les cités ouvrières, hôtels ouvriers, écoles, caisses d’épargne et de secours, banques ouvrières, associations de consommation et de production, d’épargne et de conférences ont donné lieu à toute une littérature d’exposition ou de discussion. Il faut citer : Des institutions et des associations ouvrières par M. L. d’Andrimont, tableau complet, calme et raisonné.

Nous retrouverons ici M. Laurent. Attiré dans la politique par une menace de l’intolérance, l’auteur de X Histoire de llnmanité ne se contenta point d’écrire des pamphlets en

même temps que d’immenses ouvrages de droit. En repoussant le prêtre, il voulut éclairer l’ouvrier. Alors, la même ardeur qu’il apporte à compulser les in-folio, à dévorer la bibliothèque du droit, il l’applique à répandre l’épargne dans les écoles et à instituer des associations ouvrières. De là un petit livre : Conférences sur V épargne^ qui arrive à la netteté de Franklin et qui obtint le prix de 10,000 francs, du legs Guinard. De là un gros livre, qui ne l’obtint pas, sur les Sociétés ouvrières de Gand; l’auteur y expose, avec ses terreurs du socialisme et sa passion du progrès, tout ce qu’il a pu faire pour l’ouvrier, et plus d’une fois il crie au « miracle » ; ne rions pas : les institutions de protectorat pratique qu’il décrit constituent une révolution sociale pacifique et le livre palpite de la conviction de l’écrivain septuagénaire que soutient le noble fanatisme de la philanthropie.

Toutes ces œuvres, qui semblent répondre au cri d’alarme des économistes et des philanthropes, n’épuisent ni la question, ni l’activité intellectuelle du pays. Les théories socialistes avaient rallié avant 1848 de nombreux , esprits en Belgique. Lorsque Defré entra dans le fouriérisme, il y trouva MM. Houzeau, Haeck, Colignon, Dulieu, Liagre, etc. Ce n’est qu’en 1848 que ces idées parurent suspectes. Il y avait alors à l’université de Gand un professeur de philosophie, savant et éloquent, né en France. Fr. Huet devait se rallier au rationalisme pur; alors, il caressait un beau rêve : l’alliance du christianisme et du socialisme, il y consacra un livre enthousiaste et érudit, « admirable de clarté », dit M. de Laveleye : Le règne social du christianisme. C’était presque un crime alors, et c’était l’époque des destitutions. Houzeau, Goffin, Lambotte,Molinari, etc., en devaient être victimes. Le ministre libéral destitua aussi le philosophe démocrate. Mais, en quittant l’université, Huet y laissait une pléiade d’élèves et d’amis qui devaient marquer dans l’enseignement et dans les lettres: l’éloquent professeur Callier, Waelbroeck, Eeyntiens, MM. Stecher,de Laveleye, Voituron... a Nous ne reculions pas devant les solutions les plus hardies, » dit M. de Laveleye, en rappelant cette sorte de cercle philosophique, dont le secrétaire, M.PaulVoituron, garde les archives. Les deux tendances.

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néo-chrétienne et socialiste, se partagent encore aujourd’hui ce groupe d’esprits éminents. M. de Laveleye vante le protestantisme au point quelquefois de méconnaître l’histoire, mais il a gardé la trempe socialiste de 1848. M. Paul Voituron reconnaît que la société se modèle sur ses idées religieuses, mais il répudie le protestantisme et se rattache au rationalisme, qu’il voudrait fixer dans une de ces Églises laïques comme il y en a plusieurs en Angleterre. Il convie à cette œuvre le parti libéral — dont toutes les institutions : enseignement, conférences, philanthropie, en sont comme un acheminement ; il y convie la franc-maçonnerie qui peut lui ouvrir ses temples pour arracher le peuple à l’ignorance : Le libéralisme et les idées religieuses (1879). ,

M. Émile de Laveleye apporte à ces études une œuvre considérable, une réputation universelle. C’est le plus répandu des écrivains belges et le moins suspect des socialistes modernes. Lorsque, le 8 mai 1878, il présida, comme directeur annuel, la séance publique de la classe des lettres de l’Académie, il portait toute sorte de croix et de cordons; quand il prit la parole, ce fut pour poser la question sociale. Dans un pays d’oïl Huet avait été expulsé, dans un temps où Proudhon est mort pauvre, Jacobi abandonné, Karl Marx en exil, où Bebel a été en prison, où l’Internationale reste un épouvantail, où les socialistes sont en butte à toutes les persécutions de l’intolérance, cette position de l’écrivain belge est un fait capital. Il la doit à ses œuvres. La sagacité du bon sens, une élévation d’idées acceptables, un charme de style porté dans les choses sérieuses, le choix des questions qui intéressent la société moderne, le tact à les élucider sans effrayer, lui ont valu une belle place dans la Revue des Deux -Mondes et la Fortniglitly Review, etc., et l’attention du monde qui lit.

Né à Bruges, en 1822, élève de Louvain, puis de Gand, professeur d’économie politique à Liège depuis 1864, il est resté Belge. Accusé un jour, en Allemagne, de vouloir préparer l’alliance de la France et de la Russie, il répondit : « Citoyen d’un pays neutre, je n’ai qu’un objet en vue : rechercher tout ce qui peut affermir la paix entre les peuples et, par suite, favoriser les progrès de la civilisation. » Ses débuts en Bel-

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g-ique furent un succès littéraire dans un concours d’université : \ Histoire de la littérature provençale (1844). En 1848, il fut de la rédaction de la Broedermin et de la revue la Flandre libérale. Puis, il écrit dans la Libre Recherche., publiée à Bruxelles par des proscrits français, débute en France dans la Revue britannique et la Revue germanique., et bientôt arrive à la Revue des Deux-Mondes., en faisant pour la Lombardie, puis pour la Belgique, la Suisse et les Pays-Bas, ce que M. Léon de Lavergne avait fait avec succès pour V Économie rurale de la France. Son procédé consiste à réunir un nombre suffisant de documents, par des lectures, des correspondances, des voyages, pour écouter toutes les voix de l’époque sur une matière et en résumer la science à son point de vue, dans ce concile permanent de la presse mensuelle. C’est avant tout un essayiste.

Ses Études d'économie rurale lui ont conquis l’attention. Leur charme .est dû à la clarté des détails bien choisis, à une élégance qui tient, à la fois, de la justesse des aperçus et du pittoresque des images, à un sentiment vrai des beautés de la nature cultivée et de la grandeur du travail humain qui donne aux champs un aspect nouveau. Déjà, sans suivre exactement une méthode qui parte des lois générales de la nature et de la société, il demande ses traits et ses documents à l’histoire et à la statistique. Mais on pourrait encore se méprendre sur ses théories et le croire, avec le rapporteur du concours quinquennal des sciences morales et politiques de 1866, un économiste pur. M. De Boe n’était pas obligé de connaître ses premiers articles de 1849, publiés à Gand, sur le communisme. Bientôt, sûr de l’attention publique, l’auteur aborde des questions de plus en plus capitales : l’enseignement, la politique européenne, la paix ; puis, le succès le portant, il peut aller plus loin et commence dans la Revue des Deux- Mondes., en 1872, une étude sur la propriété. D’Avignon, où il va mourir, Stuart Mill l’applaudit et l’encourage. Mais la Revue s’inquiète ; le livre seul peut porter la responsabilité d’une pareille thèse ; l’auteur se rejette sur le livre, et il dédie la Propriété et ses formes primitives à la mémoire de Stuart Mill et de Fr. Huet. Ce n’est pas directement cepen-

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dant qu’il attaque le problème, c’est par les recherches historiques qu’il procède. L’histoire lui montre que la forme de la propriété varie et que la propriété individuelle absolue, le domaine qniritaire^ dû surtout au génie de Rome et qui conduit par l’inégalité à la guerre sociale, n’est que l’exception. La forme primitive la plus commune est la plus égalitaire. Tel est ce livre. L’auteur n’y conclut que pour les fondateurs d’États nouveaux : au nom de l’exemple de Rome, que perdirent les latifundia^ il les conjure de penser à l’égalité. Quant aux anciens États, la solution demande d’autres études. L’auteur a posé le problème, cela lui suffit : pour conserver la liberté, il faut que les institutions maintiennent l’égalité. Mais il ne néglige pas de marquer son idée, il rêve « la commune autonome et propriétaire » . Ce livre, qui avait effarouché un éditeur de revue, est traduit dans presque toute l’Europe, tant l’auteur possède Tart de choisir et de poser le sujet des préoccupations générales, en s’arrêtant à la limite où l’intérêt pourrait dégénérer en terreur panique.

Ce livre marque pour l’auteur un autre progrès : il y aborde la méthode comparative.

On pourrait mettre en doute — il Ta fait — que les formes primitives de la propriété, patriarcalement égalitaires, puissent convenir à une société dont les intérêts sont aussi complexes que la nôtre. Une autre série d’articles commencés de même dans la Revue des Deux^Mondes, et réunis en volume : le Socialisme contemporain^ aidera à la solution sans la fournir. C’est par des essais détachés et des esquisses contemporaines que l’auteur aborde l’épouvantail, et les occasions ne lui manquent pas de déployer ses qualités : un bon sens d’exposition, parfois railleur, toujours modéré, un style devenu impersonnel, mais qui sait reprendre son charme de jeunesse, comme dans ses Lettres d'Italie; une érudition pleine d’informations nouvelles, de . citations qui font autorité, d’anecdotes qui vivent; des sentiments religieux, où Jésus et la Cène, image de fraternité, servent à la vulgarisation de la science sociale ; un culte sincère de la liberté, une opposition passionnée et bien reçue contre l’Internationale noire : voilà plus qu’il n’en faut pour tenir en haleine le public libéral.

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C’était une bonne chose d’établir par l’histoire le problème de l’égalité. C’en est une de faire connaître des idées trop souvent condamnées sur parole, de parler avec convenance d’hommes que, trop longtemps, on a voulu traiter comme des bêtes féroces. S’il est hors de doute que la civilisation bourgeoise ne peut se maintenir qu’en se démocratisant, peu d’écrivains ont rendu autant de services aux États modernes et à son pays, l’un des plus bourgeois de tous.

Ce travail ne se fait pas, cette influence ne se maintient pas sans une prodigalité d’articles qui retardent pour l’auteur, font perdre des yeux au lecteur le but où va son œuvre. Nous avons vu qu’un rapporteur officiel n’en avait pas même distingué le caractère. Je vois bien que sa philosophie est une religion naturelle, abritée assez timidement dans le christianisme. Lorsque je distingue, des questions que l’homme politique aborde en passant, celles que l’éco- nomiste prépare, je comprends qu’il les continue et que, s’il les rassemble un jour, ce sera à un point de vue d’ensemble que je connais, car il a dit : «Au fond, le problème économique n’est autre chose que l’organisation de la responsabilité et de la justice, » et à voir ses études sur l’enseignement, je ne doute pas qu’il ne veuille embrasser les lois de ce que M. Faider appelle « la double circulation sociale » , celle des lumières et celle des richesses. Ce n’est pas une solution générale que je lui demande. Les solutions sociales sont comme les révolutions politiques : elles se préparent, mais elles ne se font pas : elles arrivent. C’est l’unité de son œuvre, l’unité qui en résultera que je voudrais voir sortir de sa méthode qui progresse, mais qui, je le crains, ne lui permettra pas d’arriver à une classification positive ni à l’expérimentation moderne. Longue vie au « citoyen belge » et puisse-t-il nous donner, avec son charme sérieux, pour la science sociale, ce que Louis Bara, s’il eût vécu, aurait fait en style de bronze pour le droit international!

La Belgique devait avoir aussi son philosophe visant à instituer une religion sociale : « la religion réelle, scientifique », dit M. Agathon De Potter. Le baron J. Colins (1785- 1859), fils d’un chambellan de Napoléon, est né à Bruxelles;

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après avoir été représenter un riche colon à Saint-Domingue, il s’enrôle dans les hussards, y conquiert des grades sur le champ de bataille, suit les cours scientifiques de l’école impériale d’agriculture; après 1815, étudie la médecine, passe à La Havane, où il pratique l’art de guérir, revient en France en 1830, s’attaque, dès 1833, à la propriété personnelle : le Pacte social, se jette dans la politique avec une ardeur qui le fait condamner à la déportation en 1848, entame de 1851 à 1859 la publication d’œuvres de longue haleine, inachevée. UÉconomie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes^ devait avoir six volumes, il n’en publie que trois.

La Science sociale en a trente-trois, il n’en paraît que cinq.

Colins 3" montre une énergie de démolition contre les économistes, même contre Proudhon, dont le livre : la Justice dans la r évolution ^\m inspire un thème meilleur, qu’exprime son titre :

La justice dans la science, hors V Eglise et hors la Révolution; déploie une habileté de dialectique qui ne recule ni devant l’argutie, ni devant l’invective, triomphe en posant la question sociale avec une abondance qui parfois manque de style, avec une rigueur de logique qui sacrifie tout à l’absolu de son système. Le plus grand nombre des lecteurs dut être rebuté par le tranchant de son socialisme autant que par l’étendue et le désordre de ses écrits. Ses qualités lui attirèrent des partisans. Quand il mourut, il laissait des continuateurs en Suisse et en France, et une école en Belgique, dont De Potter avait pris la tête et que son fils continue en de nombreuses brochures et dans une revue : la Philosophie de V avenir.

Nous n’avons plus guère de saints-simoniens ; mais il nous reste des fouriéristes et nous avons des colinistes.

Cette philosophie est un cartésianisme scientifique, poussé à l’extrême. Son but et ses conclusions font surtout de Colins un rénovateur socialiste. Trancher le problème de la vie en commun, sans esclavage et sans prolétariat, sans exploitation et sans misère, le rigide logicien ne le peut qu’en sacrifiant les # animaux, qu’il réduit àl’automatisme, et Dieu, qu’il supprime. Mais il ne permet pas qu’on exploite les hommes, et c’est pour sauver l’humanité qu’il élimine le reste, et qu’il dit : Il n’y a d’autre Dieu que l’âme universelle, d’autre personnalité

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immortelle que l’âme humaine. Il croit à la liberté comme moyen transitoire de chercher le vrai social, qui, une fois compris, s’impose. Pour y arriver par «l’incompressible examen », il fait une critique radicale, profonde, acerbe de tous les systèmes et il arrive, parla philosophie qu’il préconise, à un système d’institutions dont la principale tendance est de combiner le devoir social avec l’individualisme humain : instruction intégrale à tous les enfants ; dot, à leur majorité, à tous ceux qui en ont besoin pour entrer dans la vie du travail selon leurs aptitudes ; prêts remboursables par annuités à ceux qui n’ont pas réussi d’abord; entretien des invalides; concurrence sociale au commerce individuel, au moyen de bazars, etc. ; suppression des successions collatérales avec liberté de tester; association permise aux seuls travailleurs, défendue aux capitaux; telles sont les principales lignes de ce « socialisme rationnel » qui vise à l’égalité de la paix sans maîtres, et à l’immortalité de l’âme sans Dieu.

Si M. de Laveleye, dans son histoire de l’Internationale, s’était arrêté davantage à la Belgique, il aurait pu y noter, à côté des exposés du docteur De Paepe, sinon le livre flamand de M. De Keyser, deux faits importants. L’un est consigné dans une brochure d’un avocat de Bruxelles, devenu professeur d’économie politique à l’Université libre : V Organisation représentative du travail, par M. Hector Denis (1873). C’est un projet de chambre des représentants des travailleurs. L’autre est une enquête de huit cents questions posées aux ouvriers sur leurs conditions d’existence. Ces deux idées marquent le désir de donner les procédés d’observation à Y Internationale belge. On reconnaît généralement que les institutions représentatives, le suffrage universel lui-même, si souvent exploité, en sont encore aux premiers essais de l’empirisme. Le sentiment y a présidé, la science seule peut les rendre fortes. Le .moyen âge avait des rouages bien plus perfectionnés. Le système Hare a été étudié en Belgique par MM. Bourson et Eolin-Jaequemyns. L’idée d’organiser d’abord une représentation libre des ouvriers, précédée d’une enquête, sorte de cahiers des travailleurs; puis de demander l’installation de deux chambres, l’une représentant le capital, l’autre, le

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travail, est due à la rédaction de la Liberté. Elle rentre dans les solutions pacifiques, dans les traditions du passé, où les Métiers prenaient une si grande part au gouvernement.

« A ce prix, dit M.H. Denis, les lois deviendront de véritables contrats et le progrès n’aura rien à redouter, ni des entreprises réactionnaires, ni des déconvenues révolutionnaires. » La solution, préparée par la science d’observation, pourra être trouvée alors par l’entente des deux classes intéressées.

Le but est toujours le même : la paix sociale.

Ces efforts, non plus que tous les précédents, n’ont abouti ni à faire entrer V Internationale dans la voie scientifique, ni à faire réfléchir la bourgeoisie sur l’utilité pratique qu’il y aurait à remplacer, par une chambre du travail, le Sénat, que M. E. de Laveleye jugeait déjà, en 1849, inutile et dangereux. Les jeunes avocats qui s’y étaient consacrés, comme MM. Denis et V. Arnould, sont devenus, ainsi que M. le docteur Boëns, collaborateurs de la Remie de 'philosophie positive d’E. Littré. Là, M. Denis présente, avec une méthode rigoureuse et une conscience qui ne lui permettra pas de produire beaucoup, soit les conditions agricoles de la Belgique, , soit l’analyse du mouvement de la vie de « nutrition sociale » , soit le concept de la propriété dans les systèmes de droit naturel, concept dont les moments historiques sont presque toujours si mal distingués. Le jeune professeur se rattache à Quetelet pour la statistique, à Comte pour la philosophie. Il représente modestement la science moderne, la science encore suspecte. Les économistes ne sont guère historiens qu’en passant, et ils ont une philosophie d’élection plus que d’étude, de publicistes plutôt que de savants. S’ils avaient pu suivre, avec une méthode solide, comme Quetelet le demandait, comme M. Denis s’y exerce, les phases des sciences d’observation, leur œuvre eût été plus forte, mais moins admise. A côté des travaux d’utilité prochaine, de vulgarisation et d’apaisement, qui préparent les transitions du présent, elle aurait la puissance des choses qui assurent l’avenir. L’avenir devra sa grandeur à la science, « la plus souveraine des puissances » , dit Louis Bara.

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