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CHAPITRE III

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La philosophie a suivi, en Belgique comme ailleurs, les mêmes phases que l’économie sociale. Lorsque Van Meenen, destiné à la prêtrise, sortit de l’université de Louvain, où une <( détestable inquisition » ne permettait aux élèves d’autres livres que les dictées des professeurs, et fut envoyé à l’École normale de Paris (1797), il y trouva le sensualisme de Condillac, auquel sa nature répugnait. Mais ce n’est qu’après la chute de l’Empire qu’il put faire porter quelque fruit à ses études favorites. Alors, l’influence de la métaphysique sensualiste est combattue par des professeurs hollandais et allemands, qui apportent à Liège la philosophie de Kant, à Louvain celle de Schelling. Van Meenen n’enseigne pas encore : il fait déjà école. Un penseur solitaire, Haumont, « réfléchissant sur les grandes questions de la certitude » , en arrivait à la méthode sériaire de Fourier. Van Meenen, qui se rapproche plutôt de Royer-Colard et qui correspond avec Kératry, le réfute dans une lutte retentissante, est discuté avec éloge par Destust de Tracy, félicité par Laromiguière et par Cousin, loué en Angleterre par Blakey, qui appelle sa lettre à Haumont un joyau philosophique, et prend influence sur ces études où s’essayent Reiftenherg, Van de Weyer, Gruyer et autres.

En 1827, quand les cours publics de la ville de Bruxelles furent institués. Van de Weyer fut chargé du cours d’histoire de la philosophie. Son discours d’ouverture a été publié; il est à la fois d’un homme de lettres et d’un élève de Cousin. En 1830, Dehaut dédie un mémoire couronné par l’Académie à Van Meenen et Van de Weyer. Bientôt les universités sont réorganisées, à Gand et à Liège, par l’État; instituées à Louvain

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et à Bruxelles par les deux partis. Des professeurs allemands et français y enseignent. A Liège, avant 1830, un Hollandais, Kinker, et un Français, Gibon, avaient ouvert la voie à Tandel, à M. Loomans, à M. Alph. Le Roy. A Louvain, un Norvégien converti, Moeller, précède Ubaghs, De Ram et Laforêt. A Gand, Huet est le maître de Callier et de M. Voituron. A Bruxelles, à côté de Van Meenen, qui crée l’enseignement de la philosophie morale, deux Hanovriens, Ahrens et Schliephacke, introduisent la philosophie deKrause, que suivra M.Tiherghien.

La Lettre à Haimont, la thèse de Van de Weyer contre les utilitaires, les traités d’Ubaghs, le Manuel de VMstoire de la philosophie ancienne de De Ram, le Cours de logique de Tandel, les Questions psychologiques de M.Le Roy, qui a trouvé digne d’un philosophe d’écrire des livres pour les enfants, méritent une mention, ainsi que les Essais de Gruyer, qu’on a appelé un homme du xviii*^ siècle transporté au xix®.

Van Meenen (1772-1858) est un penseur spiritualiste, qui affirme la raison sans nier Dieu et, au besoin, invoque le Christ pour combattre le christianisme. Courageux dans la vie publique : au barreau, pour défendre De Potter ; dans sa revue, pour plaider le droit ; courageux dans sa philosophie contre Condillac, Bentham ou Jacotot; courageux jusque dans sa mort, vouée à la libre pensée ; il était trop modeste pour beaucoup produire, et ses œuvres inédites, que son biographe juge les meilleures, ne sont pas plus nombreuses que les autres. Ce penseur, que Cousin a appelé la plus grande réputation philosophique du pays, exerça autour de lui, avant et après 1830, une influence qui rappellait à Baron la pléiade de Ronsard. « Sitôt, dit Pasquier, que les jeunes gens s’étaient frottés à sa robe, ils se faisaient accroire d’être devenus poètes. B Pendant quinze ans, nul, sans se frotter à la robe de Van Meenen, n’eût songé à devenir philosophe en Belgique. L’exemple de sa vie publique et privée dura plus longtemps et l’on se souvient d’avoir vu en 1858 les imposantes funérailles laïques du président honoraire de la Cour de cassation, de l’académicien et du philosophe, dont le portrait, un chef-d’œuvre de Navez, figure dans une des salles de l’université de Bruxelles.

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De Potter est contemporain de Van Meenen. M. de Laveleye a dit que son nom mérite d’être inscrit a au tout premier rang parmi ceux dont s’enorgueillit la Belgique moderne » . La principale raison qu’il en donne est qu’il s’est placé audessus des préoccupations vulgaires pour chercher la vérité. Il est juste d’ajouter que, plus d’une fois, cette indépendance, que facilitait une grande fortuné, manqua de sens pratique, procéda par l’imprévu et le paradoxe, au point que ses coups de boutoir ont fait passer l’auteur de la popularité la plus enthousiaste au plus violent discrédit, à des démissions, des exils volontaires, à des ruptures avec le parti dont il était un des chefs, avec de sérieuses amitiés, et définitivement à d’injustes oublis, que la politique explique. De Potter n’est pas seulement l’historien qui traîne l’Église catholique à la barre de l’histoire, ni l’unioniste de 1830 qui applique dans les décrets du g’ouvernement provisoire une véritable philosophie de la liberté, ni l’écrivain inégal dont la pensée jaillit parfois en éclairs, le plus souvent s’élucide dans les méandres d’une méthode compliquée, superbe dans le pamphlet, lourd dans le livre. C’est un chercheur généreux, parfois chagrin, qui pense toute sa vie avec Montaigne que « se radviser et se corriger sont qualités rares, fortes et philosophiques ». Il se ravisa surtout le jour où il rencontra à Paris un esprit assez semblable au sien. C’était après 1830. A peine son œuvre de liberté est-elle terminée, que De Potter entame une lutte corps à corps avec l’originalité de Colins, qui l’amènera à renier sa philosophie déiste du progrès par la série des êtres et par la liberté de l’homme. Sa résistance dure plus de dix ans; leur ardeur est telle que Colins écrit 32 volumes manuscrits et que De Potter les copie de sa main. En 1841, il est ébranlé; ses Etudies sociales dénotent ces nouvelles préoccupations. En 1846, il est converti. Dès lors, tous ses écrits tendent à mettre en lumière l’idée nouvelle : j’ai caractérisé cette philosophie, métaphysique de méthode, socialiste de tendance, qui nie la personnalité des animaux et de Dieu, pour affirmer une seule entité : l’âme de l’homme, immortelle, et qui n’admet la liberté que comme moyen transitoire de découvrir et d’imposer, par leur seule virtualité, les concepts de la raison. Alors, si De Potter résume

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son Histoire du christianisme, c’est pour la mettre au ton de cette transformation de sa pensée. Il reste unioniste par haine des politiciens, mais il n’en condamne que plus radicalement le catholicisme, car il a un principe absolu à lui appliquer. Ce sont surtout les rigueurs de définition et les applications sociales qu’il cherche. Après un Catéchisme social et un Catéchisme rationnel, à la veille de sa mort, il publiait un Dictionnaire rationnel, que ses partisans considèrent comme son chefd’œuvre. « Jamais, dit M. de Laveleye, la sainte ardeur de pénétrer plus avant, de voir plus clair dans le monde des idées, ne s’était refroidie dans son cœur. » En résumé, un homme de forte et haute intelligence, un écrivain radical, un vigoureux lutteur.

Pendant que la philosophie de Colins était importée ainsi en Belgique, l’Université libre s’assimilait la doctrine de Krause. En 1840, une lutte de brochures entre un étudiant de Bruxelles et un étudiant de Louvain, qui eut autant de retentissement que le débat d’Haumont et de Van Meenen, commença la réputation d’un élève d’Ahrens. U Annuaire de la Société des étudiants de V Université libre,^ de cette année, contenait un article : Christianisme et Philosophie^ où M. Tiberghien, ayant déjà près de lui son ami Fr. Van Meenen (fils), « déroulait — comme le ditFr. Schollaert, son contradicteur passionné,— l’étendard de la philosophie en plein soleil et devant les hommes, pour l’opposer à l’antique bannière du Christ » .

L’année suivante, le même étudiant obtenait le prix de philosophie au concours universitaire, pour un Essai théorique et historique sur la génération des connaissances humaines^ qui est devenu une volumineuse histoire de la philosophie. On a dit que V Histoire de la philosophie^ de Mgr Laforêt, commencée en 1868, fortement pensée et clairement écrite, comblait une lacune dans la littérature française, surtout pour la philosophie ancienne. V Essai de M. Tiberghien est surtout concluant pour la philosophie de Krause. Depuis ces succès universitaires, l’élève a succédé à son maître et le professeur de philosophie, dont Blakey, dans son History of the philosophy^ et Warnkœnig, dans la Zeitschrift fur Philosophie^ font l’éloge, n’a cessé de produire des œuvres qui peuvent se

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classer en deux séries : Tune, composée de thèses préliminaires ou auxiliaires, de travaux de réfutation on d’application; l’autre qui constitue un cours, un édifice complet de philosophie : VEssai théorique, — la Psychologie, — la Logique, — V Esquisse de philosophie momie, — auxquels il manque une dernière partie, la Métaphysique, annoncée depuis longtemps et retardée par des travaux administratifs à la députation permanente du Brabant. La philosophie ne nourrit pas assez le philosophe pour qu’il ne doive pas sacrifier ses hautes études aux devoirs d’une fonction publique, où, du moins, le penseur s’occupe d’un des plus grands intérêts sociaux : l’enseignement.

Je n’ai pas à exposer le système de Krause : ce rationalisme humanitaire et religieux est connu. J’ai à marquer les qualités que notre écrivain apporte dans l’exposé de ses idées et à chercher quelle influence il a exercée sur les études et sur l’esprit public. Au point de vue théorique, il appartiendrait à la science des sciences de présider à l’enseignement tout entier, de lui donner des principes généraux, une méthode unitaire, un classement des sciences qui les vivifie, d’en être l’âme enfin. La philosophie n’inspire plus cette confiance aujourd’hui; son enseignement est presque isolé dans les universités et souvent contredit par les cours secondaires. Les élèves lui échappent pour suivre d’autres professeurs, et avec les élèves, le pays. La rigueur de diction, l’ordonnance des déductions, l’absolu du système, la raideur de logique et parfois la hauteur de vues que M. Tiherghien met à élucider, à compléter le système de Krause, — avec l’appui dans les revues de son ami Fr. Van Meenen, esprit loyal et modeste, — n’ont pas soustrait son enseignement à cette anarchie, et ce n’est guère qu’à l’étranger que les traductions de ses œuvres sont devenues classiques. Ce fait a son explication générale dans l’esprit du siècle, dans le manque de cohésion et d’esprit philosophique, ou de hardiesse, du corps professoral. La méthode du Krause belge n’y est pas non plus étrangère. M. Tiberghien, en véritable rationaliste, s’en réfère à la science, mais ses procédés sont métaphysiques. Voyez les titres de ses livres : la Métaphysique selon la science n’a pas paru ;

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mais la Logique selon la science est faite et voici surtout la Psychologie ou la science de Vâme dans les limites de V observalion; peut-on mieux préciser le sujet, s’en remettre plus nettement à l’observation scientifique? Ouvrez le livre : il part de l’Être absolu; du premier mot, les limites de l’observation sont franchies et la science de l’âme devient une métaphysique religieuse, souvent obscure et faite pour fatiguer les étudiants qui ne veulent rien apprendre sans le comprendre. Je n’ai pas à étudier la valeur même du système, je le suppose excellent, je le crois entier. Mais je me demande si l’explication du discrédit de la philosophie en Europe, de cette philosophie en Belgique, n’est pas dans cette méthode : elle rebute les élèves que d’autres professeurs habituent à d’autres procédés. Si l’auteur avait commencé à établir les faits qu’il ne néglige pas au cours du livre et qui peuvent être fournis à la science par Y observation, rien ne l’eût empêché de conclure en spiritualiste; mais, il eût transformé son enseignement, sans sacrifier une de ses croyances, attiré l’attention des élèves en se mettant au ton voulu, fait sa science d’observation annoncée et lutté plus efficacement contre des systèmes qu’il combat partout oû il les rencontre, sans pouvoir en préserver les chaires voisines de la sienne, ni ses propres élèves. Un positivisme largement entendu pourrait seul rendre à l’université libre cette puissance de cohésion que donne une méthode générale.

Faisons trêve à ces objections. Il y a quelque chose de noble, à la fois, et d’émouvant à voir un modeste philosophe laisser passer autour de lui, au-dessus de lui, des publicistes marchant à la célébrité par des travaux fragmentaires, faits pour satisfaire les préoccupations des classes régnantes et lettrées, ou par de vastes compilations utiles à la pratique du barreau ou de l’enseignement, tandis que lui, obscur et persévérant, sans gloire et sans fortune, continue méthodiquement l’édifice qu’il veut élever à la philosophie et, dans une époque d’ébauches, suit son plan complet avec la confiance de l’architecte et la force de l’ingénieur. S’il est vrai qu’il convient, comme dit Comines, que chaque chose en ce monde ait son contraire qui la ramène à l’équilibre du vrai, on

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peut dire que la lutte du penseur, prêchant un spiritualisme libéral et mis plusieurs fois à V Index ^ n’a pas été inutile d’un autre côté, n’eût-il fait que donner un contrepoids aux tendances, souvent étroites, du matérialisme, et préparer la synthèse meilleure qui ne sera ni à l’esprit ni à la matière, qui sera toute à la science.

Un autre débat donna lieu à une œuvre de longue étude. C’était à Louvain : il s’agissait d’abord bien plutôt d’une lutte d’induence que de l’origine du langage; mais la philosophie ne tarda pas à dominer le reste, avec les graves questions des origines et du libre arbitre. Tandel prit parti, dans une lettre à Kersten. Rome se prononça, mais la science eut le dernier mot. Après la bataille, Kersten, fondateur du Journal historique et littéraire de Liège, revue catholique estimée de tous les partis, reprit la question pour la résoudre « avec les ressources combinées de la linguistique comparée et de la grammaire générale » . C’est lui-même qui trace ainsi le programme, qu’il remplit largement, en trois volumes : Essai sur V activité du principe pensant (1851-1863), avec ses observations personnelles, à l’appui de la théorie de Sylvestre de Sacy, tandis que MM. Stecher et Burggraff nous exposaient les principes de Bopp, l’un en 1853, dans le Moniteur de V enseignement^ l’autre en 1863, dans un livre.

Le progrès se faisait aussi sur un autre point. La science du langage avait alors un digne représentant parmi les Belges fixés à Paris. En 1844, un jeune abbé avait ouvert un cours de linguistique indo-européenne à Bruxelles ; l’amphithéâtre de l’école militaire avait été mis à sa disposition ; parmi ses auditeurs se trouvaient le professeur Baron, le général Cbazal, Eug. Van Bemmel et M. Scbeler. On racontait que le savant de vingt-huit ans s’était voué au clergé par amour de la science et qu’après de brillantes études à Louvain, après avoir cherché le loisir des études dans un modeste presbytère de campagne, le curé de FlorifiPoux, comme Veuillot devait l’appeler souvent, avait quitté sa cure et abandonnait sans bruit le sacerdoce, au nom de la liberté de la science. Le professeur ne portait plus la soutane. Son cours eut du succès. Il avait déjà publié de premières Recherches sur V origine et les

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mriations des mots qui 'peignent les actes intellectuels et moraux (1843). Sa méthode est dans ce titre; il ne séparera jamais les moindres vocables du sens qui leur a donné l’être. C’est ce qu’il a appelé l’histoire naturelle des idées faite par l’histoire naturelle des mots. Lorsqu’il donna à Paris, au Collège Stanislas (1846-1848), cet enseignement qu’il devait porter à Pise en 1862, il était complètement émancipé duculte. De là à tirer de la science des conclusions opposées au christianisme : Moïse et les langues^ ou démonstration par la linguistique de la pluralité originelle des races humaines (1855 et 1862), puis, à un mariage civil, à l’entrée dans la maçonnerie, le même jour qu’Émile Littré et M. J. Ferry, enfin à une mort de libre-penseur, il n’y avait que des conclusions à tirer pour un de ces rudes logiciens qui « manient la raison pure comme un glaive », a dit en parlant de lui M. Henri Martin. Honoré Chavée (1815-1877) était un esprit synthétique et créateur; il avait cette faculté, faite d’assimilation et de concentration, qui lui permettait de fixer, devant sa pensée, les variations d’un mot ou d’une idée dans les diverses langues, pour les embrasser d’un regard intérieur, les comparer et en tirer une conception unique. Il descendait, par les mille racines de cet arbre généalogique idéal du langage, jusqu’aux couches les plus profondes de formation du monosyllabe dans la période antéhistorique, et il arrivait au radical vivant qu’il cherchait à saisir au moment de sa création naturelle, de sa signification première. Alors, il remontait l’arbre dans ses branches, suivait le mot dans les transformations de sa double vie intime et extérieure : l’idée et le son.

Si l’on pense que son principal ouvrage : La Lexiologie indo-européenne^ préparée à FlorifPoux, achevée à Bruxelles, publiée à Paris, date de 1848, on peut dire qu’il fut un des créateurs de cette science. « C’est M. Chavée, dit M. Caix de de Saint-Aymour, qui le premier a constaté par écrit la nécessité de remonter au type primordial de chaque famille de mots, » et lui-même, dans une autobiographie qu’il rédigea en 1874, comme renseignement pour mon cours public et qui m’a été demandée pour servir de préface à son œuvre posthume, il put dire qu’il eut « le premier l’idée de donner un

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tel but et de tracer un tel plan à l’ensemble des études indoeuropéennes ».

Il voua à cette science et à son enseignement toute sa vie. Quand il mourut, la seconde partie de son œuvre n’était pas achevée : V Idéologie leæiologique n’a que deux chapitres. Il avait traversé bien des luttes, avait ri bien souvent de ses idées de séminariste qui faisait remonter toutes les langues à l’hébreu; avait combattu vigoureusement le christianisme dans des conférences ou des articles de revue, avait appliqué sa science à l’enseignement, tantôt dans des livres : La fart des femmes dans renseignement, Enseignement scientifique de la lecture^ 1872, tantôt dans des revues, comme la Revue de linguistique comparée qu’il créa en 1867, ou les Bulletins de la Société d'anthropologie^ dont il fut un des fondateurs (1862). Sa propagande servait le rationalisme spiritualiste. Son enseignement continuait Burnouff et Eicboff, devançait Scbleicber, laissait en France des élèves distingués et en Belgique des souvenirs que M. Scbeler a rappelés à l’Académie. Ce savant était aussi un orateur, varié, brillant, enthousiaste, inégal, tantôt élevé ou agressif, tantôt familier et aimable, se pliant à toutes les grâces et à toutes les rigueurs de l’idée, souvent original jusqu’au paradoxe et aventureux jusqu’à l’obscurité, toujours de bonne foi, d’ardente recherche, de science ou de propagande passionnées. Généreux ami, nature sympathique et expansive en tout, dans ses improvisations de paniste et ses études de phrénologue comme dans ses abstractions savantes, il honora pendant trente ans la Belgique dans la capitale de la France, où, « dès 1848, Burnouff, dit M. Henri Martin, avait accueilli à bras ouverts un pareil élève » .

Le Journal historique de Kersten serait presque le seul qui ait publié des articles de philosophie, si MM. Tiberghien, Gruyer, Alph. Le Roy, Fr. Van Meenen, Annoot, Tandel et Potvin n’avaient analysé les livres nouveaux ou les questions vitales, suivi le mouvement philosophique, dans la Revue trimestrielle^ tantôt avec la science du professeur, tantôt avec des hardiesses d’esprits libres, et quelquefois avec le concours d’écrivains, français comme Pascal Duprat, italiens comme

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Ausonio Franchi, allemands comme Rittinghausen et Warnkœnig. Là, Fr. Van Meenen étudie les essais de M. Oscar Merten sur Maine de Biran et sur la Génération des systèmes philosophiques^ ainsi que V Histoire de la philosophie de Mgr Laforêt, non moins que les œuvres de M. Tiherghien, de Strauss ou de Channing, de Renan, de Panchaud, de Pressensé; d’autres, Kant, Renouvier, Proudhon. Là, on peut lire une série d’études sérieuses sur la méthode dans les sciences par M. Annoot et une analyse raisonnée, début de M. Delbœuf : Essai de logique scientifique (1868). La Reme de Belgiqiie et la Revue générale ne négligent pas ces matières.

Van Meenen père était à peine entré à l’Académie, que la question du libre arbitre y apparut. Quand un débat entre M. Tissot et Gruyer placera la question sur le terrain métaphysique, Van Meenen refusera de les y suivre et la tranchera pour lui-même par la simple raison. Mais un mémoire de Quetelet sur la statistique morale la présentait sous une forme nouvelle. La reproduction des mêmes faits dans les mêmes conditions, la permanence des effets des lois naturelles et sociales sur les individus comme sur les masses, les influences du milieu sur l’homme ne donneraient-elles pas un caractère fataliste à cette méthode, qui entrait en souveraine dans la philosophie sociale? Quetelet, suspecté par M. De Decker, est défendu par Van Meenen qui, tout en plaidant la compatibilité des lois naturelles avec la liberté humaine, va à la défense de la liberté scientifique et maintient vigoureusement à l’Académie les droits de Ja science.

La méthode devait comparaître de nouveau devant l’Académie avec un vaillant novateur entassant des volumes. Van Meenen père fléchit alors, mais sa prudence ne l’abandonne pas. Pendant que Gruyer raille et dogmatise impitoyablement contre Louis Bara, Van Meenen sourit et trouve moyen de l’éconduire avec des éloges. Tant de papier noirci l’avait effrayé, et quelle prétention aussi de refaire la méthode et avec elle toute la philosophie et la science ! Pourquoi, du reste, l’Académie confiait-elle à un octogénaire le soin d’étudier de volumineuses et juvéniles hardiesses, où il découvrit au moins « un rare lonheur ou talent de définition »

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et c< la manifestation d’une grande puissance d’analyse». J’ai dit ailleurs ce que j’ai pu voir dans ces manuscrits : la largeur de conception, la force d’exposé, la chaleur de polémique, la puissance d’abstraction, d’analyse et de synthèse, qui tient les innombrables fils de l’idée sans jamais les mêler ni les perdre ; j’ai dit les espérances et les craintes du créateur, mêlant des retours de modestie à la foi dans ses idées et au respect enthousiaste de sa science {Je Génie de la paix). J’ai raconté ensuite les luttes de l’auteur, après un succès de concours, ses affirmations fières, ses instances pour être j ugé, sa constance à lever les obstacles, à écarter les objections, son échec sous cette effrayante fin de non-recevoir de Van Meenen : « L’Académie est gardienne de la tradition et n’a pas à s’occuper des ouvrages qui annoncent une science nouvelle ; » l’enfouissement enfin dans la bibliothèque de Mons des manuscrits d’une œuvre posthume que j’ai osé, que j’ose encore appeler l’entreprise philosophique la plus gigantesque qu’un homme ait abordée dans notre époque. M. Alph. Le Roy s’est promis de revenir sur cet ouvrage. Puisse-t-il avoir le courage de lire ces dix in-folio qui ont étonné Van Meenen et irrité Gruyer, venger un paria de l’idée et réparer une erreur qui nous a privés peut-être d’un grand écrivain !

U Association pour V exploration nniverselle du magnétisme terrestre à 1838. En 1849, grâce aux savants d’Eu-

rope, Humbold en tête, grâce à l’Angleterre et à la Russie, la constatation des éléments magnétiques sur toute la surface du globe ne laissait rien à désirer, et déjà un capitaine de l’armée belge avait entrepris d’en déduire les conséquences scientifiques et philosophiques. De là, à partir du mois d’août 1847, mémoires sur mémoires adressés à l’Académie, livres sur livres envoyés aux savants prévenus, offerts au public indifférent! Le capitaine, puis le major Bruck (1818-1870), voulait entrer dans la science par la grande porte : toutes les portes lui furent fermées. Force lui fut donc de marcher en dehors des routes officielles et contre les savants. 11 ne s’arrêta qu’à la mort. « Un rêve bien long, dit-il, puisqu’il a duré quinze ans, et bien pénible, puisqu’il a eu pour résultat

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d’épuiser la santé et la bourse de l’auteur. » Cette science qu’il crée, Bruck veut aussitôt l’appliquer à la philosophie de l’histoire. Quetelet, Buckle, Darwin n’ont rien de si hardi, et Newton seul a imaginé une loi plus générale. On pourrait appeler ce livre de Bruck : Discours sur Thistoire universelle au point de vue de l’électricité terrestre. On y sent la hâte audacieuse de l’auteur à s’emparer de l’histoire entière pour y vérifier, y appliquer son système. Il a établi la carte des courants magnétiques du globe; il en a constaté l’influence sur la santé et la vie des populations; il en a pu prédire à l’avance et presque à coup sûr les effets épidémiques dans le choléra et dans la guerre. Mais ces grands courants ne donneraient-ils pas aussi une impulsion aux intelligences, des coups de fouet aux nations? Pour répondre à cette question, il se jette dans l’étude de l’histoire avec une ardeur, une confiance qu’il faut tout au moins admirer, et il triomphe : l’histoire confirme ses prévisions. Si la forme de son système rentre parfois dans l’utopie, il est beau de voir cet utopiste rapprocher les courants magnétiques, dont il tient la carte, des courants historiques, dont il esquisse les périodes, et en conclure que l’électrisation du globe par le soleil est l’agent le plus puissant, le plus général, le plus sûr, parmi les agents physiques de la civilisation. Il est touchant surtout de le voir, dédaigné, persévérer, s’obstiner, lutter, patient comme un Ardennais, mourir enfin à la peine en laissant l’esquisse d’une science qui grandit chaque jour et d’une théorie qu’on n’ose reprendre encore : Paria et martyr de l’amour de la pensée !

Aucune objection des théoriciens de la philosophie n’arrête les philosophes de l’observation ; un fait acquis leur semble supérieur à tous les systèmes. Quetelet n’avait pas hésité; Bruck dut lutter même contre Quetelet ; M. J.-C. Houzeau ne songea pas même qu’on pût lui rien objecter. Que la science marche en dépit de tout, l’histoire de cet écrivain suffirait à le prouver. Elève du collège de Mons, où j’ai lié avec lui une amitié qui n’a jamais eu de nuages, il avait déjà un petit observatoire sur le mont Panisel, au pied duquel était la maison de son père. En 1848, étant aide à l’Observatoire de Bruxelles, il fut brutalement destitué par

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un ministre libéral, malgré Quetelet qui défendait la science: il avait osé présider un meeting démocratique. Vingt-huit ans après, en 1876, sous l’influence de notre petit monde savant, un ministre catholique le rappelait d’Amérique pour le mettre à la tête de ce même établissement. Ce fait donne, à la fois, une idée de la valeur de l’écrivain qui n’avait pas varié, et des progrès de l’opinion scientifique. La première vengeance de Houzeau avait été de lancer dans la Bibliothèque Jamar des œuvres incendiaires, comme la Physique du globe et les Règles de climatologie ; dans le public, une Géographie physique de la Belgique^ premières créations qui donnaient la mesure de ses forces ; dans les Bulletins de l’Académie, des travaux d’astronomie qui ouvrirent au perturbateur les portes de la classe des sciences (1854). Sa flèche du Parthe, jetée au pays avant de partir pour l’Amérique, est V Histoire du sol de V Europe (1859), œuvre magistrale où la science est rehaussée par une synthèse puissante et une netteté brillante de style qui en font une œuvre littéraire dans le double sens, artistique et philosophique, a C’est en illustrant leur pays que les grands esprits se vengent des petitesses de la politique, » disait la Remie trimestrielle dans un adieu au savant, au moment de son départ pour la longue traversée d’un navire à voiles. Le démocrate devait trouver des dangers en Amérique; la guerre de séccession faillit lui coûter la vie; les esclavagistes de Texas voulaient l’enrôler de force, il échappa à cette conscription par une fuite qui ne dura pas moins de trente-cinq jours. Pendant près d’un an, ses amis de Belgique, qui avaient lu dans la Remie trimestrielle ses nombreuses correspondances d’Amérique, restèrent inquiets pour sa vie. Les premières lettres, où il annonçait son évasion, firent le tour de l’Europe. Sa brochure : la Terreur blanche au Texas ^ acheva l’esquisse. De nouveaux travaux, de nouveaux dangers l’attendaient à Nouvelle-Orléans, où il fonda le premier journal quotidien. nègre. Mais aucune invasion armée de revolvers, comme celle qui dispersa un assemblée électorale qu’il présidait, ne lui eût fait abandonner le poste. Une dissidence avec ses amis lui fit reprendre ses projets de settler et ses travaux de savant. C’est de la Jamaïque qu’il

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devait nous rapporter sa carte des étoiles visibles à l’œil nu et vues par lui-même dans le ciel entier. C’est de là qu’il envoya successivement en Belgique : le Ciel à la 'portée de tout le 'ïno'ude (1873), des Études de la 'nature (1876) et d’abord ses Études sur les facultés 'ijmitales des animaux comparées ci celles de Vlioïkime (1872). Ces deux volumes ont été classés avec raison par un jury des sciences naturelles parmi les œuvres de philosophie scientifique. La méthode d’observation, sœur de la méthode statistique, y est appliquée à la psychologie comparée, sans esprit de système. Qu’est-il besoin de conclure? La science est encombrée de conclusions prématurées qui menacent de l’entraver et ne servent guère que de mobiles aux hommes de parti pris, pour des investigations intéressées. Le vrai philosophe n’a pas besoin d’un mobile étranger à la science. Cette longue enquête, très nettement divisée, qui part de l’automatisme pour arriver, par l’instinct, les habitudes et les passions, aux idées, à leur mode d’expression et enfin aux traits de sociabilité, dans les deux règnes, offre souvent un intérêt romanesque, toujours un intérêt scientifique et philosophique. M. Houzeau continue aujourd’hui son rôle révolutionnaire, au premier poste scientifique du pays, par des travaux considérables. On attend de lui des œuvres nouvelles, rentrant dans la synthèse-philosophique et montrant ses facultés créatrices. Aucun écrivain ne possède en Belgique plus que lui deux caractères du génie : la simplicité et la force.

Je ne dois pas oublier les œuvres de M™® Zoë Gatti de Gamond, où la philosophie de Fourier et la pédagogie moderne inspirent une femme d’esprit et de cœmr.

Le dernier livre de philosophie qui vient de paraître nous ramène encore à la méthode. C’est en enseignant les sciences que le capitaine Girard en est arrivé à la philosophie. Après un début dans l’enseignement supérieur, après avoir été répétiteur d’un cours spécial donné à l’école de guerre par M. Wauwermans, où il put s’assimiler « l’esprit de recherche sincère et rigoureuse » du savant historien militaire; chargé ensuite d’y enseigner en 120 leçons, à des hommes mûrs, à des officiers d’élite, tout un ensemble scientifique ; ne voulant

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pas se borner aux superficies, l’auteur en arriva à comprendre ce qui manquait aux sciences dites exactes; perdu dans ce dédale, il n’en put sortir qu’en cherchant à rattacher la science à de grandes lois. De là ce livre où il veut créer la philosophie scientifique.

Plusieurs choses m’y plaisent. La première, c’est que j’y vois une personnalité dans les franches allures de l’idée et du style. J’aime à trouver quelqu’un dans un livre. La seconde, c’est que l’écrivain doit, en partie, son instruction à son pays, ne cherche pas toutes ses autorités au dehors, en trouve, au contraire, un grand nombre et des plus fortes parmi nos écrivains, tels que Quetelet, Houzéau, Brialmont, De Lilly, Delbœuf, etc. Jamais la philosophie et la science n’ont semblé naturalisées en Belgique comme dans les citations de ce livre.

Quant à l’ouvrage même, son premier caractère général est d’être une œuvre de combat. Il n’est pas un côté faible d’une de ces sciences exactes qu’on met aujourd’hui au-dessus de tout, que l’habile stratégiste ne découvre et n’attaque avec la passion d’un homme que ces erreurs ont dû faire souffrir dans le développement intellectuel auquel il aspirait. Il les accuse d’être livrées à l’empirisme le plus complet. La géométrie surtout est l’objet d’un rude assaut; dès les premières pages, il y dénonce une science qui n’est fondée que sur la « dialectique subjective », et que de fois il a l’occasion de s’écrier : « Voilà les modèles de logique qu’on donne à la jeunesse pour lui apprendre à raisonner ! » Le réquisitoire est dans tout le livre. Jamais on n’aura donné un mélange pareil d’arguments contre le préjugé qui veut tourner la science contre la philosophie.

La réconciliation de la science et de la philosophie, tel est le pressant problème que l’auteur veut résoudre. La grande condition pour y réussir, selon lui, est la méthode objective. Saisir objectivement corps à corps l’une des deux réalités de la nature, le fait ou l’idée, tel est le but qu’il trace à la philosophie générale. Puis, sachant bien que la division qu’il va faire n’est qu’une analyse arbitraire de choses inséparables, il laisse l’idée à la « philosophie transcendante » et s’em-

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pare du fait pour la philosophie scientifique. Il commence par affirmer la réalité de l’idée, son objectivité et ses droits ; puis il consacre son livre à la délimitation et à la méthode de la philosophie du fait, ne laisse à la science aucun terme, aucune définition sans les frotter à sa pierre de touche, avec une insistance parfois naïve, et s’efforce, en étudiant son objet, sa méthode et sa synthèse, de lui donner des procédés sûrs, qui puissent servir au présent de règles du progrès et laisser « la porte ouverte aux découvertes de l’avenir ».

On a pu, on pourra présenter bien des objections à l’auteur, relever des contradictions, lui reprocher l’abus des sciences militaires, lui contester des assertions prématurées ou des nouveautés surannées, découvrir des tendances sensualistes dans son spiritualisme, spiritualistes dans son positivisme. Je lui reprocherais plutôt des professions de foi pour ou contre, étrangères et inutiles à la science, des confusions inévitables à quiconque n’a pas approfondi les éléments, la technique de la philosophie. Quoi qu’il en soit, il y a dans ce livre quelqu’un et quelque chose, et si les idées n’y forment pas un ensemble lumineux qui s’impose, on se trouve, au premier abord, en présence d’une personnalité, et, à défaut d’un philosophe complet, on est heureux de saluer un homme.

Si ces sortes de livres — auxquels je dois ajouter : la Science de la quantité et la Science de V espace de M. le capitaine du génie Buy s, qui se rattache à la philosophie de M. Tiberghien — répondent, aussi bien par leurs lecteurs que par leurs auteurs, à l’esprit et aux préoccupations de notre corps d’officiers, ils honorent notre armée et la placent à un niveau intellectuel d’une incontestable supériorité.

Quand Quetelet disait, en 1833, que la science sociale doit suivre toutes les phases des sciences d’observation, il ne pouvait prévoir la grande pjiase de philosophie expérimentale à laquelle nous assistons. Un écrivain représente particulièrement ce mouvement en Belgique, comme si aucune branche de l’activité philosophique ne pouvait y rester stérile. M. G. Delbœuf a commencé par s’attaquer à la géométrie : Prolégomènes philosophiques de la géométrie (1860), et à la

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méthode : Essai de logique scientifique (1865), ensuite, il aborde \ Étude 'psychologique^ d’abord par des Recherches théoriques et expérimentales sur les sensations (1873), puis sur la Sensibilité {1^1 pour considérer le présent et l’avenir de la Psychologie comme science naturelle (1876), et sauf à revenir aux questions de détail, comme dans le Sommeil et les rê'ces (1880). « Les physiologistes, dit un grand publiciste anglais, ont, plus que personne, le travers commun à tous les genres de spécialistes : ils se butent à chercher, dans leur propre spécialité, la théorie entière des phénomènes qu’ils étudient et ne ferment que trop souvent l’oreille aux explications venues d’ailleurs. » M. Delbœuf aurait pu donner pour épigraphe à ses travaux cette phrase de Stuart Mill, en l’appliquant aux spécialistes de tous les systèmes. Cette science nouvelle, dont M. Janet, dans un livre récent, le nomme un des fondateurs, ne veut pas séparer la physiologie de la psychologie par « le large fleuve » d’une méthode diamétralement opposée. Les procédés extrêmes des naturalistes et des théoriciens lui semblent, des deux côtés, de la spéculation pure et partant incomplète. Ne mépriser ni l’induction, ni la déduction, ni l’analyse, ni la synthèse, mais faire porter l’hypothèse et la généralisation sur des réalités et, pour cela, demander ses éléments et ses preuves à l’observation et à l’expérimentation ; combiner enfin l’expérience avec l’analyse et rendre aux sciences exactes et philosophiques leur influence mutuelle, leur ancienne conjuration fraternelle, pour le vrai : Conjurât amicè^ sans craindre d’avouer souvent « l’ignorance » de la philosophie : tel est le caractère de la science qui, pour mieux marquer cette alliance, s’appelle la psycho-physique ou la psychologie physiologique ou la psychologie expérimentale. « Là se trouve, dit M. Delbœuf en terminant un livre, la différence entre la psycho-physique naissante et les vieilles psychologies d’écoles matérialistes ou sensualistes ou spiritualistes. Elle prend son bien partout où elle le trouve et met en œuvre les travaux des physiciens, des géologues, des physiologistes, des naturalistes, des philologues, en un mot de tous les savants : les Plateau, les Quetelet, les Lyeli, les Helmholtz, les Weber, les Techner,

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les Wundt, les Darwin, les Hæckel, les Herbart, les Maine de Biran, les Bain, les Spencer; les uns directement, les autres indirectement, ont contribué ou contribuent encore à consolider ses bases et à fournir les matériaux du monument qu’elle se propose d’élever. » Ici, les titres annonçant la science d’observation ne se trompent point. Ces études font de tels progrès qu’avant peu de temps, s’ils continuent, aucun esprit sérieux ne se permettra de prendre parti sur une question, sans en avoir réuni les éléments scientifiques. Ainsi, l’on évitera les solutions avant enquête, les affirmations fortuites ou les négations en l’air, qui font si souvent prononcer les mots de matérialisme ou de spiritualisme, d’idéalisme ou d’athéisme, dans un déplorable vide d’idées, et l’on ne pourra plus, sans ridicule, se fier au hasard du bon sens privé de science, non plus qu’au charlatanisme des sciences exactes sans philosophie. Ce sera un grand progrès, ou plutôt ce sera le véritable avènement de la raison et de la science. M. Delbœuf a d’abord succédé à Callier, à Gand; il est aujourd’hui, à l’université de Liège, professeur de philologie. Les chaires de philosophie ne se donnent pas encore aux philosophes expérimentateurs. M. Janet lui reconnaît « un esprit vraiment scientifique et surtout une grande précision» . Sa méthode exige ces qualités. L’auteur y ajoute un style imagé ou familier, toujours franc, en des matières parfois abstraites comme une algèbre de l’esprit, et une personnalité sans laquelle on ne mérite guère le nom de philosophe.

Claude Bernard ne pensait pas qu’il n’y eût rien au delà de cette « prudence scientifique »; quel que fût le résultat où aboutirait méthodiquement l’expérience, il était prêt à l’admettre. Qui donc oserait encore imposer à la science la condition préalable de ne conclure qu’en faveur d’un système préconçu? M. Delbœuf n’est pas plus matérialiste que le savant français. Mais, parlant d’une des questions les plus importantes de la psychologie, il dit avec une indifférence superbe : « Les éléments de la question étant contenus exclusivement dans le monde idéal, on peut, suivant ses goûts et ses aspirations, se prononcer pour l’une ou l’autre alternative. »

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Cette question était le libre-arbitre. Lorsqu’en 1880, la Société la Libre-Pensée de Bruxelles réunit dans un congrès international les rationalistes des deux mondes, après une première partie de l’ordre du jour, qui ne fut guère traitée de manière à satisfaire l’esprit philosophique ni littéraire, le reste fut réservé aux problèmes de l’ordre philosophique. Les deux questions proposées étaient formulées ainsi :

Du LIBRE-ARBITRE : Dcs dofinèes que les sciences di observation et d'expérimentation fournissent sur ce problème.

De la morale : Nécessité, dans la société moderne, de la constituer et de V enseigner en dehors de toute idée religieuse.

Il faudra bien du temps et des efforts pour que l’enseignement moral, comme l’a essayé en Allemagne Frick, en France M. Renouvier, en Belgique M. Tiberghien, se dégage de toute métaphysique, déiste ou autre, renonce aux affirmations ou négations du surnaturel et entre dans la sociologie moderne.

Le libre-arbitre est une des questions préalables de la morale. Dès que le congrès fut annoncé, M. Ch. Renouvier lui consacra, à Paris, trois articles de sa revue la Critique philosophique. Dans le congrès même, un Allemand célèbre vint la traiter : M. Louis Buchner y exquissa les limites où se meut la volonté de l’homme, et nous retrouvons encore ici M. H. Denis, qui lui succéda à la tribune pour exposer la question au point de vue de la statistique sociale. Ce n’était qu’un aperçu d’une grande œuvre que prépare le professeur et qu’on pourrait appeler V Atlas de la rie sociale. Mais on y put voir comment il entendait vivifier la méthode, qu’on a quelquefois nommée la méthode belge et dont M. Renouvier, la personnifiant en Quetelet, a dit : « Les statisticiens ont rendu à la philosophie sociale un éminent service. »

Dans cette mesure, sur les divers points de la philosophie, grâce à un érudit ou à un novateur, à un créateur ou à un utopiste, le vœu de Quetelet a été rempli et nous avons suivi les phases de la science d’observation.

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