CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
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Les peuples modernes se sentent trop intéressés au succès de la liberté pour que l’essai qui s’en faisait dans un petit pays les laissât indifférents. Dans presque toutes les branches des sciences morales et politiques, nous avons vu un étranger, professeur ou proscrit, nous apporter aide et lumière. Mais les relations ne se bornent pas là, à une époque où les idées se communiquent si rapidement de l’un à l’autre bout du monde. Le moment est venu de chercher quels résultats nos travaux ont obtenus dans le pays et quels échos ils ont trouvés au dehors. Ce sera marquer à la fois leur fécondité et leur rayonnement.
La traduction est un des agents les plus actifs du cosmopolitisme, et, tout d’abord, les Belges parlant deux langues, les luttes du mouvement flamand devaient empêcher que l’échange des idées, comme la bonne charité, commençât par soi-même. Cependant, les Flamands, en demandant à la littérature étrangère ses meilleures œuvres, n’ont pas entièrement négligé les œuvres de leurs compatriotes, utiles à rhistoire et aux sciences sociales. Dès 1834, les Eléments de tolérance à l’usage des catholiques helges, par De Potter, étaient mis en flamand ; puis, au milieu de nombreuses traductions d’ouvrages d’éducation religieuse, on peut découvrir
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en Flandre quelques traductions d’œuvres brillantes et, de préférence, utiles. Mais, si on y introduit les Paroles d’un croyant et le Lépreux de la cité d’Aoste, Robinson, la Gase de V oncle Tom et le Self lelp, V Histoire de Belgique de Moke y est aussi traduite, ainsi que V Histoire de Flandre de M. le baron Kervyn de Lettenbove, V Histoire du Congrès de M. Juste,
Y Inquisition et la Réforme en Belgique, par M. Rahlenbeek,
Y Histoire populaire de Belgique de M. Hymans, des pages d’Altmeyer, de Van Hasselt, etc. On y traduit le Petit Économiste d’Otbo Hubner, mais avec les notes de la traduction française de Ch. Le Hardy de Beaulieu. On y emprunte à Franklin le Bonhomme Richard, mais à'M. Laurent ses Conférences sur l’épargne; on met à contribution Frœbel et Pestalozzi, mais on adopte de Chénedollé ses Simples conseils^ aux ouwiers et de M. Alph. Le Roy l’Ami des enfants^ traduit par M. Vandriessche; on demande à M. Joigneaux ses spirituels Entretiens^ mais à M. de Laveleye son Economie rurale de la Belgique et de la Hollande; si l’évêque Dupanloup a la parole dans la langue de Van Ruysbroek,on l’accorde aussi à M. De Decker, dont Quinze ans^ 1830-1845, après six éditions à Bruxelles et une à Paris, en obtient trois en flamand, et l’idiome du Reinaert de Vos sert une fois au moins à Joseph Boniface. Plusieurs écrivains activent cette fraternisation en écrivant dans les deux langues, tels que Saint-Génois, L. Jottrand. Desmet, De Ram, MM. Stecher, Rolin-Jaequemyns, P. Willems, etc.
Les contrefaçons françaises et les traductions faites en Belgique nous ouvrent un large horizon. Nous n’avons eu rien à emprunter à la langue flamande que pour la littérature proprement dite. J’ai déjà noté les collections d’ouvrages, reproduits ou traduits, qui nous ont fait connaître des œuvres considérables : en même temps que l’on réimprime Sismondi, Thiers, Guizot, Villemain, Michaud et Poujoulat, Daru, de Barante, Monteil, Augustin et Amédée Thierry, Jaquemont, Marmier, etc., on publie Babeuf, une traduction de Bentham, une édition complète de Saint-Simon, et la contrefaçon des œuvres françaises remplit nos bibliothèques privées de livres à bon marché, qui ne sont pas toujours des romans ni des
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œuvres de piété, qui souvent sont de grandes œuvres. Quand elle fut abolie, nos éditeurs demandèrent à l’Allemagne la PMlosopliie de Vliistoire de Herder, Y Histoire universelle de Histoire romaine de Mommsen, de la Grèce
de Grote, V Histoire de la Papauté de Ranke, V Histoire du XIX' siècle de Gervinus, V Histoire de la peinture de Waagen, les œuvres de vulgarisation scientifique de Zimrnerman ; à l’Angleterre et à l’Amérique , Franklin , Hallam , les mémoires de R. Peel, les œuvres de Bancroft, de Prescott, de Motley, de Channing, de Seaman, de Wheatone, de Buckle, de Draper; à l’Italie Cantu, le Fra Paolo Sarpi de Giovini, le Rationalisme d%i peuple d’Ausonio Franchi, etc.
Les résultats de ces abondantes semailles, belges ou étrangères, si on pouvait les distinguer tous, marqueraient le progrès intellectuel du pays. Je les crois inférieurs aux efforts, mais dignes d’être étudiés.
Prenons l’histoire. Dès le premier jour, les circonstances lui étaient favorables ; elles le devinrent davantage d’année en année. Après l’élan donné par la révolution aux études historiques, rien ne pouvait mieux les servir que la durée de l’Etat qu’elle avait fondé. L’ardeur de renaissance éclate tout d’abord avec ses caractères juvéniles d’abondance et de confiance, qui n’excluent pas toujours les études sérieuses. Que de fois les fluctuations politiques avaient renversé de prétendus résultats de l’histoire, et les mêmes écrivains avaient dû, à quelques années de distance, changer leurs conclusions, d’abord en faveur de la République, puis de l’Empire, pour se rallier avec les événements au royaume des Pays-Bas et enfin, dans une dernière édition, donner pour couronnement à nos annales la nationalité de 1830. Ces variations de l’histoire ont cessé avec les revirements de la politique ; la perpétuité semi-séculaire de nos institutions a fini même par écarter, des œuvres sérieuses, le côté étroit de ces préoccupations de clocher. Edg. Quinet a fait justice de cette théorie de providence nationale qui fait de tous les événements, dans un sens ou dans l’autre, autant d’échelons successifs vers des destinées finales, que chaque parti, à peine vainqueur, prétend
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réalisées dans son triomphe d’un jour. La stabilité rend ce philosophisme inutile. Elle nous a permis, en rétablissant la vérité sur presque toutes les époques, de ne voir dans l’histoire que l’histoire même, de ne subordonner la nôtre à rien, de considérer l’époque actuelle comme une de ses étapes, heureuse à coup sûr, mais pas plus définitive ni infranchissable qu’une autre, et d’en juger les diverses périodes, souvent encore au point de vue d’un parti, quelquefois déjà dans l’entière impartialité de la science. « Cette manie de parler à tort et à travers patrie et patriotisme est déplorable, » disait déjà Saint-Génois en 1837, en étudiant les conditions de notre littérature dans le premier volume de la Reme de Bruxelles. On peut dire qu’en cinquante années de paix, l’histoire en est arrivée, en Belgique, à la possession d’elle-même.
Elle a aussi conquis l’attention publique et répandu son enseignement. Lorsque, en 1817, le baron de Villenfagne publiait ses deux volumes de Recherches sur VMstoire de la ci-devant principauté de Liège., il nous apprend qu’il ne réunit que trois souscriptions. L’histoire de Liège, depuis ce temps, a été écrite dix fois; celle de Ferd. Hénaux a eu autant d’éditions que l’ex-chanoine avait eu de souscripteurs. Et combien d’ouvrages historiques épuisés ont obtenu ou attendent des éditions nouvelles, non seulement pour les écoles, mais pour le public! L’autre exemple que j’ai à citer est plus général. Le gouvernement ne s’est pas borné à des institutions officielles, chargées à ses frais d’éditions savantes faites pour les seuls érudits. De nombreuses publications populaires ont été répandues avec son concours pécuniaire et moral. Lorsqu’on 1846, M. l’éditeur Jamar commença une Bibliothèque nationale qui devait durer plusieurs années, comprendre une série historique et une série artistique, ni le bon marché de ses petits volumes illustrés, ni les noms des auteurs ne semblèrent pouvoir suffire au succès ; on y employa toutes les ressources de l’administration : subsides, patronage de l’Etat et du Roi, franchise de port, concours des gouverneurs, appel aux communes et aux instituteurs. « Cette nouvelle classification, disait une note imprimée au bas de la seconde liste des souscripteurs, permettra de voir quelles sont les villes et
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commîmes de Belgique qui ont pris part à cette souscription nationale.» (C’est l’éditeur qui souligne.) D’autres entreprises, comme V Encyclopédie nationale^ réservée aux sciences ; d’autres, rédigées par un nombreux concours d’écrivains connus, comme les Belges illustres, la Belgique pittoresque, les Belges aux croisades, etc., eurent recours aux mêmes protections ofiScielles, sans lesquelles rien n’était cru possible à cette littérature de vulgarisation et parfois de pacotille, si appropriée qu’elle fût à la masse des lecteurs par son genre et par ses illustrations. Franchissons vingt-cinq ans. En 1873, une publication collective est annoncée, elle n’aura ni illustrations ni patronage, et chaque article de 30 à 40 pages sera payé autant que chaque volume de la Bibliothèque nationale. Les noms des auteurs et du directeur suffisent, avec le plan de l’œuvre : lo^Patria b'elgica s’annonce, paraît, réussit, paye suffisamment ses rédacteurs, largement son directeur, sans les deniers de l’État, sans franchise de port, sans pression sur les administrations, par la simple puissance d’une idée bien conçue et d’une librairie bien organisée.
Le côté littéraire devait progresser de même. Dans le sens restreint du mot, aucune manière ne sied à l’histoire, non plus le ton romantique et romanesque, à la mise en scène mélodramatique, aux rapprochements plus ingénieux qu’utiles, aux portraits en relief, au style étrange, que la manière classique, qui prêtait, par exemple, aux personnages la solennité de discours fictifs. S’il convient d’admettre et s’il est bon d’admirer l’originalité qui constitue le fond du talent d’un écrivain, rien n’est plus contraire à la dignité de l’histoire que de la traiter comme le roman ou le pamphlet, et surtout de lui faire une sorte de théorie des excentricités d’un maître. Ici, je rencontre un caractère général de notre littérature, de toutes les littératures : elles commencent par l’imitation, ne s’affranchissent que graduellement, non sans de nombreuses rechutes. Le romantisme français n’a pas été sans exercer en Belgique de fâcheuses influences, qu’on n’a souvent combattues que par l’excès contraire du germanisme. Un de nos historiens, ayant senti trop tard le joug, prit un parti héroïque. Dès 1839, Polain avait été nommé correspondant
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du ministère de l’instruction publique de France, sur la proposition d’Augustin Thierry. L’historien de la Conquête de V Angleterre par les Normands était, en effet, son maître. En 1844, Polain publiait le premier volume d’une Histoire de Liège <r en combinant, dit son biographe, le système descriptif de Barante avec la méthode d’Augustin Thierry » . Le second volume suivit, en 1847. Le troisième ne parut jamais. M. Micha nous apprend que l’auteur l’avait achevé, mais qu’il a toujours refusé de le livrer à l’impression : « Le genre adopté par Polain avait perdu de sa vogue et, pour dire notre pensée tout entière, notre historien liégeois avait ici quelque peu forcé son véritable talent. » Nature droite, notre brave ami sentait sur son livre la griffe du maître ; ne pouvant le refaire dans un ton nouveau, il eut le courage de le condamner. Moke aussi n’a pas achevé son Histoire des Francs^ par des scrupules plus scientifiques que littéraires. Combien d’œuvres sont tombées, sous la même oppression, malgré leurs auteurs ! Combien d’autres ne dureront qu’à la condition d’une refonte générale que Polain a négligée pour des publications d’archiviste !
Peu à peu donc, la réaction se fit; les ouvrages où les recherches remplacent Part littéraire servirent à la transition, et il put sembler préférable de ne pas savoir écrire plutôt que de tomber dans ce que Ferd. Hénaux appelle l’éloquence aventureuse. Mais de meilleurs modèles, pour ceux qui en ont besoin, vinrent aussi du dehors, et les écrivains voulurent prendre le ton qui convient à l’histoire et le style propre à leur caractère.
Une autre chose fait vieillir plus vite que jamais les œuvres d’histoire comme celles de science : c’est l’activité des recherches et l’abondance des découvertes. 11 n’est pas d’œuvre remontant à dix années, si érudite qu’elle ait été d’abord, qui ne doive être rectifiée en mille détails, d’après les informations nouvelles qu’on produit chaque jour partout, tellement qu’il devient difficile de les connaître toutes et qu’il n’est pas un écrivain à qui l’on ne puisse reprocher d’en avoir ignoré ou négligé quelques-unes. V Histoire de Flandre de M. le baron Kervyn a déjà vieilli pour le genre de style
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autant que pour les informations ; elle demande, elle mérite d’être remise au courant. L’auteur se prépare-t-il à ce travail par les publications de textes et de notices dont il est si prodigue? Il n’en a manifesté l’intention ni dans une édition réduite, ni dans la traduction qu’on en a faite. Son livre ne durera cependant qu’à ce prix. V Histoire de la mile de Bruxelles^ épuisée aujourd’hui, appelle une seconde édition. Il serait à désirer qu’elle fût faite par ses auteurs ou par l’un d’eux. Altmeyer en a déjà extrait son Précis de V histoire du Brabant. Ils n’ignorent pas qu’il suffirait qu’un jeune historien s’emparât du sujet, rectifiât, complétât leurs informations et refît cette histoire avec cet art qui comprend la conception synthétique du sujet et une rédaction artistique personnelle, pour qu’un livre qui mérite de durer fût relégué au rang des travaux qu’on est obligé de citer, mais qui n’ont plus de lecteurs. Cette prévision, assez triste pour des écrivains, mais qui peut être conjurée par des éditions successives, doit sourire à la science; car, pour que des œuvres soient ainsi menacées de vieillir, il faut que l’histoire fasse dans tous les sens de vrais progrès. C’est ainsi que les sujets antiques, toujours repris, en sont arrivés à donner à la statuaire et à la littérature des chefs-d’œuvre.
Certes, notre histbire est de mieux en mieux connue, et maint élève de rhétorique en sait aujourd’hui plus que tel de nos historiens d’avant 1830. Mais que de fois nos publicistes même n’en montrent-ils pas une connaissance superficielle ! J’ai dû récemment, au nom d’un jury, le reprocher à plusieurs. Je ne parle ni des étourderies de plume, ni des sophismes de parti : quand Joly publia son drame sur Jacques d’Artevelde, un feuilletoniste lui reprocha de ne pas avoir fait mourir son héros à Roosebeke. Quand Weustenraad publia son drame sur Warfusée, il constata des ignorances historiques qu’il n’avait pas prévues en mettant en scène pour les Liégeois une page de l’histoire de Liège. Enfin, cette année, en 1880, un journaliste, qui tient un crayon fin et ferme, disait que nous n’avons guère d’historiens, et en citait au hasard, sans choix. Je parle des anachronismes d’idée, des tons faux, contraires à l’esprit des époques ou des hommes
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dont on s’occupe, et qu’on trouve chez la plupart de nos écrivains. Nous ne nous sommes pas encore assimilé suffisamment le génie de notre histoire.
La philosophie a moins gagné dans le public, mais elle se transforme chez les spécialistes, de Van Meenen à M. Delbœuf, nous l’avons vu, et les études devront marcher avec elle.
J’ai montré les progrès moraux de la presse depuis 1830. Quelques détails peuvent être ajoutés au tableau.
Lorsque, en 1843, M. Malou fît la statistique des journaux belges, après avoir constaté qu’il n’est aucun pays sur le continent où la presse jouisse d’une liberté plus grande qu’en Belgique, il établit les chiffres suivants : En 1830, il y avait 34 journaux, dont le plus répandu n’avait pas 1,600 abonnés et qui tous ensemble s’adressaient à moins de 22,000 clients. En 1839, le chiffre s’élève à 64 feuilles et à 26,500 abonnés. En 1843, il y en avait 129, réunissant 38,000 souscripteurs. Le timbre est aboli en 1848; les journaux agrandissent leur format et l’on voit apparaître le petit journal. En 1874, d’après la Patria hélgica^ il y avait 347 journaux, dont 68 quotidiens, 244 hebdomadaires, le reste paraissant deux ou trois fois par semaine. Quant à leur clientèle, un seul fait en donnera une idée. Notre prospectus a été distribué par V Etoile lelge^ dont le tirage quotidien dépasse 80,000 numéros. Ce journal, à lui seul, a aujourd’hui quatre fois plus d’abonnés que les 34 feuilles publiques de 1830 et les 64 de 1839. J’ai indiqué l’action des revues ; on sait que plusieurs ont dû cesser de paraître, les unes faute de rédaction suffisante ou convenable, les autres faute d’abonnés. Leur budget serait difficile à noter. Il en est une qui nous a donné le sien. Le Trésor national paraissait tous les trois mois, pratiquait la liberté des opinions, s’occupait spécialement d’études historiques, sans négliger le reste, avait ses rédacteurs pour abonnés, mais payait leur rédaction. Après deux années, il cessa de paraître et donna son bilan. Les 8 volumes avaient coûté 10,242 fr. 09 c. d’impression, les droits d’auteur s’étaient élevés à 4,537 fr. 20 c. ; les souscriptions n’avaient produit que 4,982 francs. Déficit: 9,797 fr. 29 c.
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Quand la Remie trhnestnelle reprit le même système, elle ne paya point ses rédacteurs, mais leur donna (ils étaient plus de cent) l’abonnement gratuit, fit ses frais et fut remplacée, sans publier son bilan. La Remie de Belgique eut le même sort pendant les quatre premières années, sans avoir recours à des subsides officiels. Depuis qu’elle a donné plus de place à la politique, son succès n’a fait que croître. Après le triomphe électoral du libéralisme en 1847, la Reme nationale cessa de paraître. La Remie de Belgique survit aux élections de 1878. Je n’ai pas à donner son bilan, mais il ne sera pas indiscret de dire que les modiques droits d’auteur qu’elle a payés pendant les dernières années sont supérieurs à ceux dont le Trésor national a publié le chiffre et qu’elle a, en outre, produit quelques dividendes.
Les revues catholiques offrent la même gradation, plus marquée pour les revues que pour les journaux.
L’économie politique, comme la presse, a eu des effets politiques. L’œuvre économique de M. Frère, qui va de la réforme postale au crédit communal, de l’abolition des octrois et de l’impôt sur les successions directes à l’impôt du sel, est un de ces résultats d’ensemble comme un homme d’Etat peut déjà en demander ou en imposer à l’opinion. Il est dû aux intérêts industriels, à la science économique, au talent du Ministre et aussi au progrès des connaissances. Cette science n’a pas été négligée et son enseignement a marché. Mais le public bourgeois lit superficiellement et n’étudie point. Il s’intéresse à ces questions comme à la cote de la bourse, marquant la confiance ou la crainte ; il n’y cherche pas l’aliment de sa pensée ni une règle de conduite.
Les livres de M. Léon d’Andrimont, de M. Laurent, de vingt autres constatent une autre série d’efforts et de résultats. De 1830 à 1848, les tendances sociales parurent inoffensives. Bientôt elles devinrent suspectes. Elles le sont encore aujourd’hui. « Le régime actuel n’est pas juste, disait récemment M. de Laveleye ; si la bourgeoisie en était convaincue, les réformes préviendraient les révolutions, d M. Laurent dit de même : A moins que les classes dirigeantes ne prennent en mains la cause des ouvriers, le mouvement anarchique aura
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le dessus », et M. Thonissen signerait ces lignes. Mais la bourgeoisie n’est ni convaincue, ni instruite; les classes dirigeantes ne prennent pas en mains la cause du peuple. M. Laurent lui-même ne parle ainsi que parce qu’il redoute et condamne, parfois avec outrage, non seulement le mouvement anarchique, mais aussi les idées socialistes, et M. de Laveleye a plus de lecteurs en Suède et en Italie que dans son pays. Un autre fait, des plus déplorables, c’est que l’œuvré de la bourgeoisie est suspecte aux masses et que, si le peuple veut prendre lui-même en mains sa cause, la bourgeoisie s’effraie. On ne peut vouloir cependant qu’il montre du premier jour le maniement des idées et des intérêts avec tous les ménagements de l’opportunisme ! Ce n’est ni dans la littérature ni dans la science qu’on peut classer ces premiers remuements des masses vers un meilleur état social, mais les organes de la politique de suspicion et d’alarme y sont-ils davantage ? Nos meilleurs écrivains, ceux qui sont le plus dans la science et dans l’art, disent avec Labruyère : « Faut-il opter? Je ne balance pas, je suis du peuple. » Consultez-les, consultez ceux qui se sont essayés ou compromis à servir la démocratie : ils ne sont pas loin du découragement ; tous leurs efforts n’ont guère rien changé à une situation où l’antagonisme s’accentue chaque jour. Heureusement, ils connaissent la fécondité, si tardive qu’elle soit, des idées, et ils comptent sur la force des choses civilisées.
On aurait bien cependant quelques motifs de s’en remettre aux intéressés et de se confier au principe du « self help». Un seul fait prouvera que les ouvriers ne sont ni si aveugles, ni si ignorants. En septembre 1865, la section d’économie politique du Congrès des sciences sociales, qui se tenait à Gand, s’alarma d’une agitation produite dans les sociétés ouvrières du pays. Un philanthrope liégeois avait eu l’idée, à peu près semblable à celle que veut faire prévaloir en Allemagne le prince-chancelier, d’assurer, par l’impôt, des pensions aux travailleurs ; il avait exposé son projet à l’Association typographique de Bruxelles, et toutes les sociétés de secours mutuels, de coopération, de maintien de salaire en avaient été saisies. On aurait pu rassurer les économistes de France et
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d’Allemagne venus à Gand. J’eus la faveur, avec M. Haeck, d’assister au Congrès des délégués des associations ouvrières, venant à Bruxelles rendre compte, à huis clos, du résultat des délibérations de leurs membres. C’était au temple des Augustins. Nous vîmes défiler d’abord chaque groupe allant au bureau déposer ses pouvoirs et indiquer le chiffre d’associés qu’il représentait. Le total fait, ce ne fut pas sans émotion qu’on apprit que nous avions vu passer les mandataires de plus de 30,000 ouvriers. Ce fut bien autre chose quand on entendit les rapports officiels. Chaque orateur qui se levait se prononçait contre le projet ; les uns au nom de la dignité de l’ouvrier, faite de liberté et d’égalité et répugnant à l’immixtion de l’Etat : «Le gouvernement doit à l’ouvrier ce qu’il doit à tout citoyen, rien de plus, rien de moins; » les autres au nom de l’émancipation du peuple par lui-même; d’autres au nom de la science économique. Les patrons obligés de la proposition furent presque seuls à l’appuyer, et ce que la convocation appelait « l’aide permanente à la vieillesse et à l’infirmité » fut rejeté dans les cartons des utopies autoritaires.
La contre-partie ne manqua pas à cet événement ; le Congrès ayant accepté de nommer une commission mixte d’ouvriers et de bourgeois, pour ne pas rester sur un vote négatif, cette commission ne put rien produire.
La création d’une Belgique indépendante a occupé l’Europe dès les premiers jours de 1830. C’était à la fois une infraction aux traités de 1815, où la paix était intéressée, et un essai de régime constitutionnel, qui intéressait la liberté. Que de fois n’est-on pas venu en Belgique consulter nos archives, étudier une institution, constater un progrès ! C’est ici qu’on a pu visiter des villages ouvriers avant Mulhouse, voyager sur le premier chemin de fer du continent, essayer le premier télégraphe; ici que Lyell a rencontré riiomme fossile, sans oser croire, pendant dix ans, à la science de Schmerling; que Schultze-Delitsch a vu réussir la première banque de mutualité ; que l’Italie, l’Angleterre, la France et l’Allemagne onfi trouvé l’exemple de la Ligne de V Enseignement. réformes économiques ont fait l’objet de nombreuses études, d’émula-
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lions fécondes, d’imitations utiles. C’est ici que Motlej a écrit son histoire du xvr siècle, Edgar Quinet son Marnix^ Warnkœnig son Histoire de Flandre^ M. et M*"® Duringfels leurs études sur la Belgique. Notre liberté d’enseignement, notre Banque nationale, notre Union du Crédit^ notre Crédit communal, nos luttes politiques n’ont pas cessé d’attirer l’attention des peuples, travaillés des mêmes crises et d’aspirations semblables. Il est bien naturel que les livres relatifs à ces objets se soient répandus et, pour mieux se répandre, aient été traduits. L’esprit de parti est le plus prompt véhicule des relations internationales; dès 1818 et 1826, De Potter était traduit en Allemagne et en Angleterre [la Vie de Ricci), contrefait deux fois en France [Ricci et \ Histoire des Conciles). Après 1830, on traduit en Hollande ses Souvenirs 'personnels sur la révolution; en Italie, sa brochure De la rèvolutio'n à faire d'après V expérience des révolutions avortées (1831), et en 1856, Ausonio Franchi, le Kant italien, traduisait son Résumé de V histoire du christianisme. De Potter a eu son heure d’influence en Europe, où elle a duré plus longtemps qu’en Belgique.
Les œuvres de M. de Laveleye qui ont le plus de traductions sont aussi des œuvres de politique anticléricale : le Parti clérical en Belgique en a deux (en hollandais et en allemand); V Avenir religieux des peuples civilisés en a partout (Allemagne, Suède, Espagne, Portugal, Grèce). Zg Protestantisme et le catholicisme, grâce à l’intérêt protestant, dépasse la douzaine. La Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne la Suède, la Pologne, les Tchèques, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Hongrie, les États-Unis, le Chili et les Portugais d’Amérique ont pu lire ce manifeste dans leur langue.
Dans un sens opposé, Y Examen de la vie de Jésus de M. Renan, publié par M. le chanoine Lamy, un orientaliste savant, a été traduit pour les catholiques d’Allemagne; le Pourquoi Von ne croit pas, de Mgr Laforet, en Allemagne, en Angleterre et en Amérique.
De Potter ni M. de Laveleye ne vont jusqu’à la libre-pensée. Quand un éditeur de Milan essaya en Italie une première traduction de Dom Jacobus, qu’il dut dater de Genève [Roma
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e la Famiglia)^ il s’arrêta au premier volume, sans que l’auteur ait pu savoir si son analyse radicale des principes du christianisme était trop hardie pour les lecteurs italiens ou si l’expérience n’avait pu être suivie à cause de la faillite de l’éditeur.
Le besoin d’informations et d’exemples est un autre mobile. Je ne puis renseigner que : le livre de M. Lebon sur VEnsei^ gnement, mis en espagnol, au Chili ; Une visite aux églises rationalistes de Londres^ de M. le comte Goblet d’Alviella, traduit à Boston, d’après la Revue des Deux-Mondes; iQ^Conférences sur Vé2)argne dans les écoles^ par M. Laurent, traduites en Hongrie, en Roumanie, en Italie « et jusque dans une île de l’Océanie », nous apprend l’auteur, qui ajoute : « On m’annonce une traduction russe et une traduction espagnole. » L’intérêt qu’on porte de nos jours à l’enseignement est si général que j’ai retrouvé une analyse présentée dans la Revue Iritannigue des travaux de notre Ligue de VEnseU gnement et du Denier des Écoles^ en vue de la création de
Y Ecole modèle de Bruxelles, reproduite dans une revue catholique du Canada, à Québec.
Plusieurs mémoires de M. Plateau sur la Lumière et V irradiation, traduits en allemand, et ses Recherches d’équilibre d’une masse licquide soustraite à la ^pesanteur, traduites en Angleterre et en Amérique; quatre mémoires de M. De Koninck, traduits en anglais; des travaux spéciaux, comme les Considérations sur la tactique de V.infanterie^ par M. le général Renard, traduites en allemand, et plusieurs œuvres de M. le colonel Wauwermans traduites en Hollande, en Danemark, en Italie, en Russie, — comme Y Afrique centrale^ de M. Banning, traduite en x4ngleterre, ou Sahara et Laponie, de M. Goblet d’Alviella, en Angleterre et en Pologne, — comme le Manuel d’histoire et de géographie ancienne de Borgnet (en Italie) ou l’introduction de Baron à Y Histoire ancienne de Heeren, introduction traduite en italien en 1856, ou les études de M. Gantrelle sur Y A gricola de Tacite (en allemand), ou
Y Histoire du sol de V Europe, de M. Houzeau (en allemand), témoignent au dehors de notre activité scientifique.
Quetelet a été traduit souvent; Y Astronomie qmpulaire, en
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Flandre, en Hollande, en Italie; Xd. Position de pliysicine, la Théorie des prohabilités appliquée aux sciences morales et politiques^ les Instructions populaires sur le calcul des probabilités^ en Angleterre; Du système social et des lois qui le régissent^ en Allemagne. Deux traductions de sa grande œuvre, la Physique sociale^ en Allemagne (1838) et en Angleterre (1841), attestent l’intérêt que de telles créations conservent en Europe.
\I Histoire secrète du gourernement autrichien et Y Histoire de la politique autrichienne depuis Marie-Thérèse^ d’un Belge habitant Paris, M. Alfr. Michiels, intéressaient la politique européenne; la dernière a été traduite en plusieurs langues, dit une biographie, et la première a eu des traductions en Allemagne, en Hollande et en Angleterre.
Les plus traduits de nos écrivains sont un philosophe et un économiste : MM. de Laveleje et Tiherghien.
Non seulement Y Économie rurale de la Belgique et de la Néerlande a été deux fois traduite en flamand, ainsi que Y Économie rurale de la Lombardie et ^de la Suisse en portugais, les Causes de guerre à Londres, la Monnaie bimétallique à New-York et en Allemagne, et Y Instruction du peuple en Hollande et en Suède ; mais des ouvrages plus socialistes, comme les Tendances noimlles de V économie politique, ont été traduits à Leipzig, le Congrès des socialistes de la chaire, à Padoue;etplus M. de Laveleye avance, plus l’Europe s’empare de ses œuvres : la Propriété a déjà quatre traductions, en Angleterre, en Allemagne et en Danemark. Quand il rencontra en Italie le représentant de la Turquie en Angleterre, Turkan-hey avait lu ses œuvres, et il n’est pas rare que les journaux des deux mondes en citent des passages.
On a commencé en Espagne la traduction de Y Histoire de V humanité, de M. Laurent, et l’œuvre de M. Tiherghien y est traduite presque en entier. Dans un temps où la philosophie semble absorbée par les questions sociales ou bornée à des théories passionnées ou attirée par la science expérimentale, il n’y aurait pas lieu de se plaindre si des œuvres d’école, écrites dans une langue aussi universelle que le français, n’étaient l’objet d’aucune traduction, lorsqu’on n’a, que je
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sache, traduit ni Lamennais, ni Cousin, ni Renouvier. Ce qui étonne, au contraire, ce qui honore un philosophe, c’est de voir un corps universitaire d’un pays étrang’er faire servir ses œuvres au progrès des études et des idées. Le Traité de Vinjini créé^ les Éléments de philosophie morale^ les Etudes SUT la religion, les Etudes de philosophie et d'enseignement, les Commandements de Vhimanité, V Introduction à la philosophie et préparation à la métaphysique, V Essai théorique et historique sur la génération des connaissances humaines ont eu en Espagne des traducteurs, quelquefois deux pour un livre, ou deux éditions pour la même version. On peut imaginer quelle influence cette série de dix à douze volumes de philosophie, œuvre d’une vie entière, suppose sur les études supérieures et les générations libérales. M. Tiberghien trouve en Espagne ce qui lui a échappé en Belgique : il fait école et rien ne manque à son succès, pas même la persécution. Le système de Krause, négligé en Allemagne, inoffensif en Belgique, introduit en Espagne par le recteur de l’Université centrale de Madrid, M. Del Rio, en avait été déjà expulsé une fois momentanément avec lui, lorsque, à l’avènement du roi Alphonse, un assez grand nombre de professeurs de cette école furent suspendus. Alors, c’est à notre exemple qu’ils eurent recours pour fonder à Madrid une université libre et faire le premier pas vers l’indépendance de la science. Darwin et Tyndal en furent nommés professeurs honoraires, et M. Tiberghien partagea avec eux ce titre. L’honneur en rejaillit sur la Belgique, qui ne s’en doute guère, sur l’Université libre, qui ne l’ignore pas; il ne peut remonter à l’Académie de Belgique, que j’ai instruite de ces faits et qui longtemps y a attaché trop peu de prix.
L’honneur que M. J. Van Praet obtint pour son premier volume ^Essais sur V histoire politique des derniers siècles, traduit en Angleterre, remonte à Tœmvre et à l’homme plus qu’à son sujet, et l’écrivain doit en prendre la plus grande part. Un de nos journalistes a fait, à propos de ce livre, des remarques qui ne seront pas ici hors de propos :
c< La Belgique a beaucoup de qualités solides, a dit M. Gustave Frédérix. Il lui manque une qualité brillante, le goût et
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Tamour des choses de l’esprit. Écrire en artiste, écrire en manœuvre, pour notre public, c’est un même métier... Aussi nos hommes considérables restent-ils soigneusement étrangers à la littérature... En haut comme en bas, dans la foule comme dans ceux qui la dirigent, partout même indifférence pour ceux qui s’efforcent d’avoir, sur les questions d’art, d’histoire ou de morale, quelques idées personnelles et de les exprimer sous une forme personnelle. On n’est pas moins hostile aux écrivains qu’aux écrivailleurs. On les enveloppe tous du même silence et on ne sépare pas ce qu’on n’est pas capable de séparer... Qu’ils usent (les littérateurs belges) de la plume comme d’un outil précieux, propre aux labeurs puissants et aux broderies délicates, ou qu’ils en usent comme d’un ustensile vulgaire et lourd, leur rôle est pareil et leur influence la même. . . »
Cet état des esprits étant donné, le succès doit compter avant tout, en haut comme en bas, pour ceux qui ne savent pas séparer le talent de ses apparences, et dès lors il peut s’acquérir par le savoir-faire de l’homme plus que par la valeur des œuvres. Que d’exemples on en a vus déjà dans ce livre ! Mais l’auteur ne parle ainsi que parce qu’il peut constater dans l’œuvre de M. Van Praet un succès mérité; et si le nom de l’auteur entre pour quelque chose dans cette récipiscence du public, on n’en doit que plus féliciter des écrivains qui font servir une haute position à répandre dans leur pays l’amour des choses de l’esprit.
Enfin, nos savants ne sont pas seuls à être admis à l’Institut de France. Pendant que les Van Mons, les Schwann, les Staes, les Plateau, les Van Beneden sont membres de l’Académie des sciences, que De Keyser, Geefs, Wappers, Gallait, Simonis, De Winne, Gevaert, Guffens et Sweerts, de l’Académie des beaux-arts ; l’Académie des inscriptions a ouvert ses portes à Eeiffenberg, à Roulez, à Polain, et la section des sciences morales et politiques, après Quetelet et Ducpétiaux, compte parmi ses correspondants, MM. Gachard et Kervyn, Thonissen et de Molinari, Périn et de Laveleye.
Il ressort de ce premier ensemble d’échanges littéraires un fait général : la petite Belgique de 1830 s’est placée en plein cosmopolitisme. Dans toutes les sciences historiques et
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sociales, elle a pris soin de ne négliger aucune lumière de l’extérieur et a produit elle-même des œuvres lumineuses que l’Europe et l’Amérique ne veulent pas ignorer. Si les deux mondes connaissent ses peintres et ses musiciens, si l’Europe a adopté plusieurs de ses artistes, quelques-uns de ses opéras, un grand nombre de ses exécutants, beaucoup de ses tableaux, on J connaît aussi, tantôt un écrivain, tantôt l’autre : Quetelet et Brialmont en Angleterre plus qu’ailleurs. De Potter en France, Laurent et Thonissen en Allemagne, Tiberghien en Espagne, de Laveleye dans le monde entier. Que peut-on demander de plus à un petit pays? Il n’a pas dépendu de ses principaux écrivains que la Belgique officielle eut plus de confiance dans la démocratie et fît une meilleure place au peuple. ' Pour cette partie des belles-lettres, l’idée importe plus que l’art, la méthode prime le style, et j’ai du caractériser surtout les recherches, les procédés, les résultats, les influences. Si l’on étudie les traits généraux de cette activité, en faisant ab.straction des problèmes qui touchent à la profession littéraire, on peut y remarquer deux tendances. Petit pays libre, notre intérêt .à l’extérieur est la paix par le progrès des sciences sociales et par la neutralité : aussi, un cosmopolitisme loyal et un esprit bourgeois, sensible comme un thermomètre, forment le fond de notre caractère; les Belges veulent rester neutres, inoffensifs, civilisés, dans l’organisation officielle de l’Europe, et entrer à pas lents dans cette famille idéale de l’avenir qu’on peut déjà rêver pour elle. A l’intérieur, pays bourgeois, notre intérêt capital est la paix des classes; aussi, la peur des excès nous domine, la recherche des idées doit nous être présentée sans danger, et nous ne voulons nous essayer qu’à bon escient aux progrès économiques qui peuvent faire la transition de la bourgeoisie libre à la démocratie naissante. Mais notre histoire nous y porte et nous donne de fortes leçons, nos philosophes et nos économistes nous y préparent, la science nous offre ses méthodes certaines. Les écrivains, habitués à aller droit aux idées, sont moins sensibles aux épouvantails ; nos meilleurs marchent sans crainte au progrès et préparent les transformations utiles ; s’ils ne sont pas révolutionnaires, ils sont progrès- -
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sistes. A ce seul prix, nous garderons notre raison d’être et maintiendrons notre individualité.
Cosmopolitisme pacifique, bourgeoisie à visées démocratiques, voilà les deux traits de notre existence intellectuelle telle que l’esquisse la marche des idées dans les sciences morales et politiques. Chaque fois que nous les retrouverons dans les nouveaux genres qu’il nous reste à voir, nous pourrons, en étudiant les caractères artistiques qui y comptent davantage et qui devront nous occuper de plus en plus, reconnaître cette physionomie nationale et ne pas craindre de fourvoyer nos sympathies en les reportant des Quetelet, des Nothomb, des de Gerlache, des Van Praet, des Laurent, des Laveleye, des Houzeau, à des écrivains qui s’appuient sur le cœur du pays pour nous pousser aux progrès des mœurs démocratiques.
SECONDE PAETIE
Xj-A. LITTÉIt^TUHE