‹ Histoire des lettres en BelgiqueChapitre 15 sur 25 · LA LITTÉRATURE EN LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE EN LANGUE FRANÇAISE

Je n’ai présenté que la moitié du tableau. S’il devait s’arrêter là cependant, si le combat pour la vie intellectuelle cessait faute de combattants, qui pourrait nier que nous n’ayons déjà une littérature, avec ses caractères individuels et généraux, utile au pays, prenant rang au dehors? Il n’y manquerait, aux yeux de bien des gens, que ce superflu des âmes que l’on peut toujours emprunter à de riches voisins. Mais ce qu’on a dit des études classiques est bien plus vrai des lettres nationales : Rien n’est plus utile que ces belles inutilités. Ce sont elles qui forment le goût et les mœurs. Ayez donc du goût sans tremper votre esprit à l’universalité du génie, et soyez une nation sans former vos mœurs à votre génie particulier !

. Ce livre aura donc une seconde partie et elle sera aussi riche que l’autre. Je n’ai pu la rédiger d’abord sans atteindre

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au double de la première ; il m’a fallu sacrifier bien des pages, en résumer un plus grand nombre, pour me borner à ce qu’on va lire.

La révolution littéraire moderne, qui remonte, comme la révolution politique, à la fin du xviii® siècle, ne doit pas s’arrêter à mi-chemin. On veut rendre l’art indépendant et le ramener à la nature. Mais la juste mesure ne se trouve pas tout d’abord : chaque effort va trop loin dans le sens opposé à l’obstacle qu’il brise; on n’évite le convenu qu’en tombant dans des conventions nouvelles, qui charment, puis fatiguent, et la lutte recommence sur le terrain gagné. Dût-on remettre tout en question, la tendance semble irrésistible’ : Il faut naturaliser l’art au lieu d’artialiser la nature, comme disait déjà Montaigne. Si l’on s’arrêtait à certains moments pour prendre une vue d’ensemble, on risquerait fort de croire perdus le goût et le bon sens, les mœurs ou la langue, et le triage de la critique devient difficile. Qu’on laisse passer la fièvre d’un jour, se calmer la réaction d’une heure : un pas en avant a été fait; un progrès, incomplet sans doute, palpite dans le chaos oû l’on semble s’être rejeté, et c’est un spectacle magnifique et troublant que donne l’esprit moderne, marchant, dans les lettres comme dans les arts, vers un art toujours plus libre, plus franc, plus personnel : humain.

Nos critiques n’ont jamais manqué de suivre les phases de cette révolution en Europe ; mais, si vertigineux qu’ait été parfois l’entraînement, ils n’ont pas négligé, en étudiant les conditions du progrès général, de rechercher les éléments de notre personnalité. Il y a plus d’un siècle qu’elle était affirmée par le titre même d’une revue. Quand le Littérateur helgîque parut, en 1775, l’objection était déjà connue : « Un petit-maître lettré condamnait cette feuille, il y a quelques jours, sur son titre. Injuste citoyen, il insultait à sa patrie! » Et le Littérateur Belgique invoque Erasme, Grotius, Vésale, Vondel. Un nouveau siècle va s’ouvrir, les élèves de la classe des lettres de l’Ecole centrale de Bruxelles forment une société littéraire qui publie \m Almanach ^poétique^ en 1800. Vingt-cinq ans après, il paraissait encore, pour reparaître en 1830. Après 1815, des revues sont possibles : V Observateur

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(1815-1820), Mercure belge (1817-1821), Annales belgi- (1817-1824), la Sentinelle (1817-1824)', le Messager des sciences (1823), qui dure encore. Id Observateur veut qu’on rende à l’iiistoire nationale « son âme » . Le Mercure, dans son premier article, qui est en vers, espère prouver :

Que le bon goût n’est pas étranger, en Belgique.

Un des premiers articles qui suivent est un Coup d'œil sur le progrès des lettres en Belgique depms César jusqu'à nos jours. <( On peut admirer Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Racine, Bossuet, dit l’auteur en réponse à un nouveau petitmaitre, et s’enquérir de l’histoire littéraire de son pays. » En 1830, la « Librairie romantique » essaie à' m\Q Revue belge. Puis, après diverses tentatives : le Bon Génie (4 volumes), le Recueil encyclopédique belge (5 volumes), V Artiste (1 vol.), une « Association nationale pour l’encouragement et le développement de la littérature » est créée à Liège ; elle y publie la Revue belge (1835-1847). Son secrétaire s’appelle Weustenraad, Là écrivent Polain, A. Borgnet, Ducpétiaux, Visscbers, de Decker, Cb. Faider, Mathieu, Et. Hénaux, etc. Dès 1834, J. -B. Notbomb, en complétant son Essai sur la révolution, avait fait de la culture des lettres une des conditions de durée du pays : « La Belgique politique est reconstituée, disait-il, la Belgique intellectuelle doit renaître. » La Revue belge veut réaliser ce programme : « Dès qu’un pays est admis à prendre rang parmi les États européens, il contracte envers le reste de la grande famille des peuples l’obligation de verser au foyer commun un contingent de lumières, » dit Weustenraad. En 1836, M. Cb. Faider, y reprenant de haut cette recherche des caractères de notre originalité, pose en principe que notre littérature « peut être indépendante et qu’elle doit l’être ». Puis, à Bruxelles, c’est la Belgique littéraire et industrielle ; à Gand, les Noiivelles Archives; à Anvers, le P oly graphe ; à Tournai, les Archives tournaisiennes , etc. Une autre association, créée à Bruxelles pour favoriser les beaux-arts, a aussi son organe, et la Renaissance (1839-1854) est autant littéraire qu’artistique.

Quand les partis se dessinent, chacun a ses revues, toutes

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ont les mêmes tendances : la Revue nationale de P. Devaux (1839-1847) confie à l’histoire et aux lettres « la tâche d’affermir et de féconder la nationalité » . La Revue de Bruxelles (1835-1850), d’Ad. Deschamps et M. de Decker, déclare, dans sa préface, qu’il est impossible que la littérature ne revive pas en Belgique avec ses sœurs, l’histoire et la peinture. La Revue de Belgique, de Wacken (1846-1850) dit, de même : « Le monument qui consacre et perpétue la nationalité, c’est une littérature. »

Une revue de Gand, la Flandre libérale^ une revue de Bruxelles, la Belgique démocratique , durent peu, durent assez pour affirmer ces mêmes intérêts au nom de la démocratie. Nos éditeurs ne veulent publier ni des séries de contrefaçons françaises, ni des bibliothèques populaires, sans joindre, comme Wouters, au Trésor historique^ une revue : le Trésor national (1842-1844), comme M. Jamar, à ses petits livres, une Belgique littéraire ou wnAlhim national^ et quand J. Bartels publiera la Belgique communale (1847-1848), le but sera toujours le même. « 11 importe, disait le Recueil encyclopédique^ que notre esprit littéraire, comme notre esprit public, ne cesse pas d’être belge. » Quand la Revue de Belgique dit : « Mieux vaut choir que déchoir, » le vide qu’elle laissa fut, après plusieurs essais, largement comblé par la Revue trimestrielle (1854-1869). «Une revue est presque indispensable dans notre pays; il faut un centre à notre esprit littéraire, « dit Eug. Van Bemmel, pendant que la Revue générale (1865), la Belgique (1856), le Spectateur belge (1857), la Revue catholique (1870) accentuent, dans le sens ultramontain, la Revue de Bruxelles^ qu’ils remplacent. La Revue trimestrielle a tenu ce poste pendant quinze années ; puis, pour qu’elle devînt mensuelle (1864), je repris à notre ami Wacken son titre : elle s’appelle encore la Revue de Belgique.

Le but est toujours le même. Les conditions sont connues. En 1834, Nothomb ne faisait déjà que traduire en principe les traditions de nos écrivains, lorsqu’il disait de la Belgique : « Elle doit rester neutre entre l’Allemagne, l’Angleterre et la France, n’accepter de ces trois peuples que ce qui peut s’approprier à son génie. »

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Lors du centième anniversaire de la fondation de l’Académie, en 1872, M. Thonissen, analysant les travaux de la classe des lettres, ne parlait pas autrement : « Placée entre l’Allemagne et la France, participant du génie de l’une et de l’autre, la Belgique réunit les conditions désirables pour se créer une littérature propre. »

« Mais pour s’approprier ce qui nous convient des littératures, ajoutait Nothomb, il faut les connaître et les juger. » Et il voulait que la Belgique les connût directement : c( Les matériaux dont elle a besoin, elle ne doit pas les acquérir de seconde main. Faut-il que la France s’interpose entre elle et l’Allemagne, entre elle et l’Angleterre? » Depuis 1815, nos revues et nos journaux ont rarement négligé ce double • travail de vulgarisation et de critique des littératures anciennes et modernes.

Des concours interviennent. Les concours universitaires nous donnent les débuts de plusieurs écrivains. Le même esprit de cosmopolitisme y varie les questions. C’est en 1842, M. Fuerison : la Théorie du drame; en 1844, MM. de Laveleye et Van Bemmel : la Littérature provençale ; en 1851, un long mémoire de M. Ern. Bouvier sur les Perfectionnements de la langue française au xvii® siècle; en 1855, tout un livre de M. Alb. Lacroix : Influence de Shakespeare sur le théâtre français; en 1858, une Histoire des traductions françaises d'auteurs grecs et latins de Fr. Hennebert, etc. En 1872, une thèse de doctorat spécial : Caton V Ancien^ marque les débuts de M. Kurtb et, en 1875, M. Van der Rest obtient tous les suffrages par une thèse volumineuse : Platon et Aristote.

Les concours académiques et autres ont porté, de préférence, sur nos écrivains anciens et ont produit d’intéressants mémoires sur Erasme ou Cats, Comines ou Jean Lemaire, Vondel ou Mirœus. Un surtout, en 1858, avait trait à une question littéraire : Y Influence de la civilisation sur la poésie. Il ne fut heureux qu’à demi. Le mémoire couronné donna lieu à une entreprise considérable du lauréat : Y Histoire générale de la poésie en rapport avec la civilisation. Sl.Y . Loise l’écrivit par volumes séparés, comprenant l’Orient, les races latines, l’Italie et la France, l’Espagne. L’Académie les accueillit

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d’abord dans ses publications (1859-1868). Mais le dernier volume sur l’Allemagne dut paraître ailleurs (1873). Mieux étudié et mieux écrit, ce livre aurait pu donner, pour la poésie, un pendant aux études sur l’humanité de M. Laurent. Ses défauts firent reculer la classe des lettres. Le plus grave reproche que Van Bemmel, MM. Alph. Le Boy et Stecher, dans la presse, et deux jurys de littérature française dans leurs rapports, firent à ce long travail, c’est que l’auteur y a négligé la condition première mise par Nothomb à notre assimilation du génie étranger. Ses matériaux sont pris de seconde main, dit le jury, de troisième main, dit Van Bemmel. Faut-il, répéterait Nothomb, que la France (ou l’Allemagne) s’interpose entre nous et les littératures étrangères?

Les concours de l’Institut de France nous furent plus favorables. M. Kervyn de Lettenhove y obtint en 1856, un second prix pour sa minutieuse étude sur Froissart, et en 1860 une mention honorable y fut décernée à une œuvre philosophique dont j’aurai à parler.

L’histoire littéraire est comme un trait de lumière jeté sur les œuvres contemporaines par les œuvres anciennes. Mais on peut s’éclairer autant, mieux peut-être, sur le vu des œuvres modernes, et cette critique, à son tour, peut former le goût des lecteurs et des auteurs. On ferait une histoire de la littérature moderne en réunissant les articles de nos écrivains. Il n’est guère d’auteur marquant et d’œuvre saillante qui n’ait été, au passage, l’objet d’une analyse, d’une critique, parfois d’une traduction, faites pour le public belge. On verrait passer tour à tour, dans ce panthéon ou devant ce tribunal, les plus célèbres et les plus oubliés.

Pour la France, il ne serait pas possible de citer les œuvres, les écrivains et leurs critiques. Lesbroussart, Froment, Eaoul, 'Baron, Van Hulst en suivent la littérature avec le sentiment classique; M. Alvin s’éprend de Soumet, Eeyntiens de Lacordaire; Alex. Wauquière en étudie les poètes ouvriers, M. Fuerison les romanciers sceptiques; Robin sonne les fanfares du romantisme ; M. Lacroix oppose Shakspeare à Ronsard; nos revues, nos journaux tiennent le public au

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courant de ce qui sort des presses françaises, tantôt en exagérant l’engouement jusqu’à l’outrage à nos écrivains, ou le sentiment national jusqu’à l’injustice parles étrangers; tantôt pour nous venger d’attaques inconsidérées; quelquefois pour étudier, en dehors de toute autre préoccupation, un philosophe, un historien, un poète.

Nothomb avait dit aussi : « L’irruption de l’esprit français pourrait retarder d’un quart de siècle notre avènement littéraire, » et, en 1852, Th. Olivier, dans un petit livre d’analyse serrée sur la LUtèfatiire française en Belgique^ cherchant les caractères de la « pensée belge », concluait à l’obligation d’exprimer notre jugement sur les œuvres de la France : « jugement qui doit quelquefois être sévère ». Dès 1815, nos critiques pensaient ainsi et des Français, proscrits ou fixés en Belgique, donnaient le ton. Quand Raoul affirme que le goût ne nous est pas étranger, c’est à la fin d’une satire contre des célébrités françaises « qui ne font que paraître » : les Wailly, les Bouvet, les Alissan et « ce fier Népomucène », dont la Panliypocrisiade allait faire l’objet de plusieurs articles, verbeux et réfléchis, de Leshroussart. Le romantisme apparaît : c< On n’en voyait que les défauts », sans doute pour prémunir nos écrivains. Quetelet le dit, dans sa notice nécrologique sur Raoul, à propos de V Anti-Hngo que cet écrivain publia avant de mourir, pour donner à ses élèves « une dernière leçon, ou plutôt un dernier adieu » . Ce genre de critique, par le menu, des idées et de la langue, a bien vieilli depuis 1844. Mais il fut et il sera toujours difficile de résister au charme des œuvres qui séduisent la France et souvent l’Europe. On y cédera en les étudiant.

Mathieu, dans la préface de ses Passe-temps poétiques^ avait parodié le style romantique, mais le volume contenait une poésie, adressée à Sainte-Beuve, pleine d’éloges pour tous les poètes de l’école nouvelle. En 1855, la réaction de Raoul a un écho dans les Recontemplations ^ dont l’auteur, M. Alvin, est aussi d’origine française et grand admirateur de celui qu’on a appellé souvent le Victor Hugo de la Belgique.

Le romantisme l’avait emporté depuis longtemps. Alors, pour ne pas s’en tenir aux livres de V. Joly et F. Bogaerts

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contre le Juif errant d’Eugène Sue, ou à des brochures de parti, c’est en France qu’il faut chercher une œuvre de critique approfondie sur la littérature. M. Alfr. Michiels, né à Eome, en 1813, d’un père anversois, débute en 1836 par des Études sur V Allemagne, qui deviennent deux volumes en 1839. Les polémiques que ce livre soulève l’amènent à ïdüivQurïQ Histoire des idées littéraires en France, qui, toujours continuée et renforcée, a quatre éditions, de 1843 à 1863. Formé à l’esthétique par les penseurs allemands, dont il retrouve les idées sur le sublime dans le livre inconnu d’un précurseur de Kant ignoré : Silvain ; formé au style dans les romantiques européens, l’auteur croit à la philosophie de l’art autant qu’à son indépendance. Dans son premier ouvrage, il a donné une théorie du goût; dans le second, il conseille l’abandon de l’art instinctif et de la critique de sentiment en faveur de la science des lois du beau. Selon lui, la foule, avec sa répugnance pour les études sérieuses, rend le jeu trop facile aux auteurs et aux critiques : « Pourquoi, dit-elle, soumettrais-je à une pénible analyse les chefs-d’œuvre qui m’amusent? » Pour réagir, l’auteur arrive à faire l’histoire de la critique en France ; c’est toute une histoire de la littérature qu’il fait, au point de vue des idées qui y ont présidé. Nul n’échappe à son investigation systématique. Il voit les lettres conquérir l’indépendance, il y applaudit et n’a pas assez de sévérité contre tout reste de classicisme qui s y oppose. Ses joies sont de convaincre Gustave Planche d’ignorance, M. Nisard d’idées fausses, Ponsart de platitude. Mais ceux qui, servant le progrès, le servent mal, offensent davantage le critique; rarement on a appliqué avec plus d’aplomb le quot libras aux chefs d’école : à « l’étourderie » de Villemain, au m,anque de sens critique d’Edgar Quinet, et surtout, partout, sans cesse, à Sainte- Beuve; et le réquisitoire remonte à la France, où « les auteurs qui ont compris l’art n’ont jamais été compris par la nation » .

Des préfaces aux œuvres de Regnard et de Desportes, des Souvenirs J Angleterre continuent la mêmœ lutte de la théorie romantique contre le sentiment et la routine. Maints pamphlets y mêlent des coups de boutoir et des accusations de plagiat, puis des éditions nouvelles doublent l’œuvre du polé-

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miste. Quand M. Bénard traduit \ Esthétique de Hegel, Barni celle de Kant; lorsque le cours de Jouffroi est retrouvé, que Toepfer publie son Essai sur le beau, et surtout quand un concours donne à MM. Lévêque, Voituron et Cliaignet Toccasion d’écrire la Science du beau, le lutteur triomphe ; il salue dans cette séance de l’Institut une « fête du progrès ».

En étudiant le livre couronné de M. Lévêque, M. Michiels n’avait donné qu’une mention banale à la Science du beau de M. Voituron, 1862. S’il avait lu ce livre, il aurait pu « fêter le progrès » en Belgique comme en France. Au dire du rapporteur, M. Voituron a un talent métaphysique : « Il expose les principes et ne s’en écarte pas. » Le livre de M. Lévêque « ne forme pas un ensemble nouveau, » disait la Revue des Deux-Mondes, tandis que M. Wagener, dans le Journal de Gand, signalait le livre de M. Voituron comme une révélation. Nous pouvons y voir une de ces œuvres hors de portée de la plupart des lecteurs, que même la netteté du style et de belles pages sur le sublime ne font pas lire, qui dans notre pays honorent l’auteur plus qu’elles ne servent au public, aux écrivains et aux critiques, et dont le succès, trop faible pour porter le philosophe à produire, suffit pour qu’il ne change pas de genre.

La même année, un écrivain français, M. Alex. Weill, apportait à Bruxelles la question de la morale dans l’art. C’était dans le premier congrès de V Association 'pour le progrès des sciences sociales. Sainte-Beuve, une fois dans sa vie, par passion contre Villemain, qu’il appelait le plus méchant singe qui existe, avait abordé ce point délicat : « Le défaut de caractère, avait-il dit, se sent jusque dans le talent même et dans l’effet qu’il produit à la longue... La science morale y gagnera. Nous allons là fatalement. » Le débat s’engagea vivement dans le congrès, fut repris l’année suivante à Gand, aboutit à un concours, où sur quatorze mémoires quatre obtinrent une mention. Tous quatre étaient d’auteurs belges. Le premier prix ne fut pas donné, le second fut décerné à Th. Olivier, médecin à Tournai. Dans une brochure antérieure, l’auteur avait cherché les moyens de « forger solidement le mécanisme de la critique ». Ici, il croit nécessaire

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pour le littérateur, sans négliger l’inspiration, de « raisonner fortement l’emploi de ses puissances », et il subordonne à la question sociale le problème de l’alliance de l’art et de la démocratie. Ce point de vue amène le lauréat à négliger le côté artistique, pour s’en remettre à une discipline rigoureuse de l’esprit, qui lui fait regarder assez naïvement, en ceci comme il l’avait fait pour la Belgique, les académies comme « le plus puissant des remèdes sociaux » . Ce qui lui a valu le prix, c’est la fermeté de système et la rigueur d’une analyse faite en théorie et sans application à des œuvres littéraires. L’école de Kant se reconnaît à ces qualités solides, un peu abstraites, nullement blessantes. Le procédé, conseillé une fois par Sainte-Beuve, n’était pas de ceux dont un jury pût accepter la responsabilité. Le rapporteur crut même devoir prendre la défense d’un grand écrivain, « de cet homme en qui le caractère est à la hauteur du talent ».

Un des trois auteurs qui obtinrent une mention honorable a gardé en portefeuille son mémoire, dont le rapporteur fait un grand éloge. Il n’y a pas d’indiscrétion à le nommer, car son nom doit faire regretter que l’œuvre n’ait point paru : c’est M. Voituron. Les deux autres ont publié leur travail longtemps après le concours, sans y faire allusion et sans la moindre arrière-pensée d’en appeler au public. Ce sont E. Van Bemmel et Ch. Potvin. « Ni Alceste ni Philinte, » cette épigraphe indique la position prise par le premier dans son court mémoire, publié en 1866. C’est une revendication de la liberté, un acte de foi, fait en critique autant qu’en démocrate, dans la raison et ses progrès, un bill de confiance accordé à notre siècle de révolution, qui marque une des étapes, fortes et difficiles, de l’humanité. L’auteur lui a donné, dans la Remie trime strielle, son meilleur titre : Introduction à lliistoire de la littérature française au xix® siècle. L’autre mémoire, publié en 1873 seulement, est tout -un livre. L’auteur, qui serait plutôt Alceste, l’a intitulé : De la corruption littéraire en France. Le titre donné à un essai d’étude pareille, publié dix ans auparavant, en marquait la tendance : Atc delà du romantisme. On pourrait s’étonner qu’après l’avoir combattu si aigrement, le jury lui ait accordé une distinction.

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Van Bemmel et Gravrand y ont vu « presque un pamphlet dans la grande manière de Proudlion » . [Patria Belgica.) L’auteur compare les œuvres modernes qui ont été accusées d’immoralité à des œuvres à l’abri de toute - accusation, traitées ailleurs sur des sujets semblables, même dans l’Inde et en Chine : il lui semblait que, plus les termes de la comparaison seraient éloignés, moins elle serait blessante. Selon le vœu d’Olivier, il est sévère, mais des journaux français signalèrent ce livre, dans des partis opposés, comme d’un « ami de la France » [le Phare de la Loire et le Pays)^ ou comme un « signe de renaissance intellectuelle » {VErénement). Le Siècle, trouvant l’auteur « furieusement en colère », lui accordait « de très grand cœur le droit de cité », et la Renie hritannique le louait à deux reprises, tandis qu’en Europe on faisait servir ce livre à la réaction contre le monopole du répertoire dramatique français. Si j’avais à le refaire, j’en changerais en partie le plan, j’y ajouterais assez d’exemples tirés des littératures étrangères pour mettre la France hors de cause et hors du titre, et je tâcherais de justifier plus amplement le sous-titre : Etudes de littérature comparée sur les conditions morales de Vart.

Après 1830, Sainte-Beuve avait été appelé à la chaire de littérature française dans l’université de Liège, et Mathieu l’avait salué comme l’ami de V. Hugo et du romantisme. Il avait accepté et n’était pas venu. Après 1848, ayant abandonné le romantisme contraire à sa nature, fuyant une révolution contraire à ses intérêts, il accepta, vint, fut assez mal accueilli par la presse démocratique et ne resta à Liège qu’une année. Mais son nouvel esprit de critique ne devait pas tarder h rentrer à Bruxelles, en vainqueur, dans le feuilleton d’un grand journal.

Le feuilletoniste de V Indépendance belge parle à la France autant qu’à la Belgique. Quand Olivier demande un jugement quelquefois sévère sur les œuvres françaises, il a soin d’ajouter que « l’expression doit en être délicate ». M. Gust. Frederix juge délicatement les écrivains français. Son maître est Sainte-Beuve, qu’il va jusqu’à nommer le Saint- Simon de l’art au xix® siècle. Nul de nos critiques n’a paru

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plus engoué de la littérature française ; mais, dans cette limite de prédilection raisonnée, nul, si Ton regarde au'fond, n’est plus libre dans ses appréciations. Le Liégeois va bien en lui jusqu’au Parisien ; mais la curiosité du vrai, la recherche parfois minutieuse de la ressemblance, et aussi là causticité du trait l’emportent, et je garde dans la mémoire bien des hardiesses à percer à jour de grands personnages ou des œuvres de marque. L’école de critique qui croit au développement libre du sentiment artistique personnel est bien à sa place dans le journalisme, fait pour des lecteurs qui ne veulent pas soumettre ce qui les amuse à une pénible analyse. L’art, d’après elle, étant subjectif, noter le tempérament de chaque écrivain, en des analyses subtiles, lui suffit; elle veut se borner au portrait de ceux qui cherchent le beau avec le flair de l’instinct et le succès du talent, dans un milieu favorable « qui n’a toute sa distinction et toute sa facilité qu’à Paris » . Une des paroles de notre critique me revenait tout à l’heure à l’esprit, car elle est hardie et elle contraste avec le sentiment du rapport du concours sur la moralité littéraire. « Combien connaissons-nous de ces gens célèbres dont le talent est hors de doute, mais dont il semble convenu que le caractère ne sera jamais dévoilé? » Dévoiler le caractère, Sainte-Beuve l’a fait une fois, par haine. M. Frederix l’a fait, une fois au moins à ma connaissance, avec une finesse qui a tout sauvé. D’ordinaire, c’est plutôt le caractère du talent qu’il note, et ses opinions démocratiques lui donnent un meilleur point d’observation qu’à son maître. Dans « une époque de corruption très raffinée », il a des sévérités, délicates pour la « dureté » que des écrivains, comme MM. Taine, Augier, Dumas fils, mettent dans leurs analyses ; impitoyables contre les « caricatures » de M. Sardou, etc., etc. Une sainte horreur de ce que Sainte-Beuve appelle « la préoccupation d’une fausse noble.sse de l’homme »; un mépris railleur des dilettantismes bourgeois, sans portée; l’amour des franches peintures et des talents « qui ont des dessous plus mystérieux et des reliefs plus saisissants » : voilà ses tendances, et, pour peu qu’un écrivain y ajoute une exécution fouillée, de la finesse et de la grâce, il lui passera, en faveur de ces « régals », ses

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liardiesses de sensualité, ses audaces d’anatomie, dussentelles, comme il dit lui-même, « soulever la malignité, la conscience humaine, si vous voulez ».

La série de ses portraits : Balzac, Guizot, Taine, Michelet, Sainte-Beuve, etc., et bon nombre de ses feuilletons formeraient un précieux recueil. Je Tai engagé publiquement, dans un banquet de X Union littéraire, à le publier. J’ai dit, sans malice, qu’il serait intéressant de voir où se porterait son choix définitif et quelle unité en ressortirait. Aujourd’hui que j’en ai relu une partie, ce choix peut-être, je répète le vœu avec plus d’assurance, et j’ai deux raisons pour cela : on y trouverait toujours un écrivain, chose rare partout, et quelquefois des jugements sur le génie de la France, « pouvant s’approprier à notre génie » .

M.Frederix a caractérisé en traits nets la théorie esthétique dont M. Taine est le représentant bruyant en France. Pour rencontrer un système pareil en Belgique, il faut le chercher dans l’histoire de l’art et chez un auteur naturalisé Français. Les études d’art ont tenté presque tous les écrivains de la patrie de Rubens, depuis les économistes comme M. de Laveleye, les administrateurs comme MM. Alvin et Van Soust, les professeurs comme Van Bemmel, les romanciers comme MM. Em. Leclercq et Lemonnier, les poètes comme Van Hasselt, MM. Siret et Solvay, jusqu’aux plus fantaisistes comme De Coster. Les revues et les feuilletons s’en occupent à chaque occasion, sans compter les brochures, les salons, les livres de toute opinion. Depuis qu’une classe des arts a été instituée à l’Académie, 1845, des notices qui y ont été lues ou des mémoires qui y ont été couronnés ont produit, dans les publications académiques ou dans la revue d’archéologie publiée par la Commission des monuments, des œuvres de diverse valeur, de MM. Fétis, Van Hasselt, Alvin, J. Rousseau, Pinchart, De Busscher, Siret, Edg.Baes,Edm. Marchai, Schuermans, Alph. Wauters, Henri Hymans, etc. Longtemps avant cela, M. Alfr. Michiels avait commencé en 1844 à publier X Histoire de la 'peinture flamande en quatre volumes, dont il devait donner, de 1865 à 1876, une seconde édition en dix volumes. Le premier tome est consacré tout entier

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à fonder, vingt ans avant M. Taine, « la philosophie de Tart» . Sous le titre ^Origines de la 'peinture flamande, hauteur y expose les influences, constantes ou accidentelles, fatales ou variables, que le climat, le sol, la race, les idées artistiques, religieuses, politiques, techniques, les circonstances historiques, les grands hommes et la multitude... de la Belgique et de la Hollande ont exercées sur la peinture, dans ces deux pays. C’est une analyse de l’action du milieu sur l’homme et de l’homme sur son milieu.

Si nous revenons en Belgique, nous y trouvons toutes les écoles qui se succèdent ou se combattent, représentées avec talent et passion. La Renaissance , qui date de 1839, eut une influence plus utile que beaucoup de journaux, grâce au tact d’un directeur qui s’entourait d’artistes pour aflirmer leurs tendances. Après Luthereau, M. Félix Stappaerts prend rang dans le feuilleton, avec autant d’esprit et plus de sens artistique que V. Joly, qui a réuni ses Salons enun volume. L’école de Rubens est affirmée en deux concours, 1840 et 1868, par Wiertz avec une fierté et une profondeur d’analyse qui dictent au peintre de fortes pages. Le prix quinquennal de littérature française fut donné en 1873, à une œuvre de critique d’art : Vart dans la société et dans VÉtat, par M. Ed. Fétis. Venant après de nombreuses monographies àé artistes belges à l'étranger et une carrière de feuilletoniste artistique dans V Indépendance qui remonte à 1837, ce livre justifie l’opinion que .son collègue du feuilleton littéraire a émise sur l’auteur, qui « sait relever ses jugements d’une pointe de malice discrète ». Un membre du jury caractérisait avec plus de relief cette plume « qui ne crache pas ». Cette longue œuvre de journaliste et les considérations élevées de cette brochure sur la marche « providentielle » de l’art, qui doit aboutir à « l’art populaire », n’ont pas eu une influence bien profonde et n’ont pas empêché, non plus que la Renie des Beaux-Arts de M. Siret, l’école moderne de s’épanouir dans le réalisme.

M. Jean Rousseau, après des études sur les maîtres flamands et de nombreux travaux publiés à Paris, nous a rapporté de la grande ville une jeunesse de goût, une virilité élégante de style, au service d’un éclectisme avancé, qui ne

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se fie pas, pour les progrès de l’art, à la domination d’une école, mais les attend de préférence du libre développement des principes en lutte. La direction des beaux-arts ne lui laisse plus le temps d’écrire, et cela est à regretter. Ses études sur Florence et sur l’Espagne mériteraient d’être réunies en un volume.

Les Lettres surVItatie et ses musées^ signées Lucien Dubois, se sont arrêtées au premier tome, qui étudie Naples, Poinpéi, Poestum, etc., avec une observation franche, un jugement libre, un style nourri et cadencé.

M. Émile Leclercq a aussi réuni plusieurs de ses études artistiques en un volume. Il soutient un réalisme modéré, avec des rigidités de forme qui disparaissent souvent devant la netteté du bon sens. Son étude sur De Groux est une de ses meilleures pages et son livre sur V Art moderne en France complète sa théorie.

Une des tendances réalistes qui profitent le plus de cette liberté est représentée par un groupe dont M. Arthur Stevens, en 1868, a adressé le manifeste à M. J. Eousseau, sur la Modernité de Vart. M. Camille Lemonnier y déploie, avec une passion parfois agressive, une abondance de style, une prodigalité de coloris où l’on trouve fréquemment la ligne pittoresque et le ton juste. Quand l’auteur trace des silhouettes d’artistes, sans se préoccuper d’autre chose que de la vérité, il a les idées et le style d’un critique créateur.

liOrs des dernières fêtes de Rubens célébrées à Anvers, en 1876, deux ouvrages bien différents furent couronnés, V Histoire de l école de 'peinture d' Amers par M. Vandenbranden, œuvre d’histoire érudite, et celle de M. Max Rooses, œuvre brillante, où se révèle un vif sentiment de la peinture et un talent d’écrivain qui a fait appeler ce livre un poème.

L’histoire de la musique nous a donné une œuvre d’érudition et de longue haleine : la Biographie des musiciens de F. Fétis, — une création de haute valeur : la Musique dans V antiquité^ par M. Gevaert, et des études piquantes de M. Edm. Vanderstraeten.

Notre littérature ne soulève pas ordinairement de bien grands problèmes. Si M. Frederix s’en occupait plus souvent,

LA LITTÉRATURE

il suivrait des antécédents nombreux dont plus d’un écrivain français, depuis Raoul jusqu’à M. Deschanel, lui a montré l’exemple, dans V Indépendance même. Mais, sur ce terrain, notre feuilletoniste, habitué à des portraits fortement éclairés dans le jour parisien favorable, doit se sentir un peu dérouté. Peindre des compatriotes, vus de si près, à qui le piédestal manque, ce n’est plus la même chose. Y échapper par des complaisances, des exécutions ou la simple abstention, n’est pas’ fait pour lui plaire toujours, et il semble heureux de se retrouver lorsqu’il se présente un personnage de distinction comme M. Van Praet, ou un sujet intéressant, refait à nouveau, comme le Don Carlos de M. Gachard, ou une nature fine à disséquer d’un crayon narquois, dans le Dom Placide, de Van Bemmel.

La critique littéraire belge a été souvent niée en Belgique. Il y a quelquefois manqué l’esprit de suite, la régularité du feuilleton, l’oubli de l’esprit de parti, le sérieux de l’étude, la mesure sans nivellement ni dénigrement. Mais on serait étonné de voir la quantité d’études de ce genre qui se sont éparpillées partout. Et combien de biographies compléteraient Paquot ! L’Académie publie celle de ses membres décédés; chaque liber memorialis d’université ou de société en contient un volume. Plusieurs écrivains en ont abordé des séries. Quetelet et Reiffenberg pour l’Académie. M. Alvin commence avec succès par Gruyer et Robin, et finit sans tact par Van Hasselt. M. F. Delhasse commence par Haumont, traite Ducpétiaux, de Gerlache et termine son unique recueil avec M. Frère. L. Jottrand. étudie De Potter, Spilthoorn, Loumyer; Loumyer traite Gachet; M. Hyp. Barella ouvre par Wacken une série inachevée, M. Petermans par le prince de Ligne, M. Stecher par M. Van Beers, Conscience et des écrivains wallons. Conscience, de Laveleye, Laurent, Weustenraad. Van Hasselt ont plusieurs biographies. Van Bemmel a rédigé des nécrologies nombreuses et la biographie de Ch. Le Hardy, de de Stassart, de Baron, de Van de Weyer, etc. J’ai consacré des notices étendues à Lesbroussart, à Gendebien, à Defacqz, à Bruck, à Louis Bara, à Caroline Gravière, à De Coster, à Van Bemmel.

LES IDÉES LITTÉRAIRES

M. Van Hollebeke a publié un volume de quatorze monographies : les Poètes belges, qui commencent par le prince de Ligne et s’arrêtent à de Stassart. Les aperçus généraux n’ont pas manqué. Le Messager des sciences en publiait déjà un en 1834 sur la poésie depuis 1830 (Reiffenberg). Baron, en 1843, termine la Belgique mommentale par un Coup d'œil sur Vétat actuel des arts et de la littérature en Belgique. La Flandre libérale., 1847, la Revue trimestrielle., 1854-1862 et d’autres ont embrassé plusieurs fois le mouvement flamand, .et la Patria Belgica a repris cette double étude à vol d’oiseau, de 1830 à 1875. Et les articles? rien que les études sérieuses, les analyses méditées, formeraient uü interminable recueil. A eux trois, Lesbroussart, Raoul et Robin rempliraient la première époque. MM. Alphonse Le Roy et Stecher se chargeraient des trente dernières années. A nous deux, mon ami Van Bemmel et moi, nous en ferions autant. En 1846, il débutait dans la Revue de Belgique et je publiais à Paris, dans l'Artiste, une étude sur le premier Jean le Bel de Polain. Depuis ce temps, l’un et l’autre nous n’avons cessé d’écrire dans ce sens et, j’ose le dire, sans camaraderie. D’autres, parmi lesquels j’aime à rappeler les feuilletons gantois d’Hennebert, en feraient autant, mieux sans doute. M. G. Frederix y ajouterait son grain de sel; ses débuts à Liège allaient à nous et tout récemment il saluait le début d’une jeune poète. M. Emile Leclercq comblerait les lacunes, et les revues catholiques apporteraient leur contingent. A eux deux, MM. Heremans et Max Rooses se chargeraient de la littérature flamande. Le premier est depuis plus de trente ans au poste de l’érudition solide. Le second s’est placé au premier rang dès son premier volume : Livre d'esquisses, 1879, portraits d’écrivains flamands, pleins de finesse et d’originalité. Le livre que j’essaie a été fait vingt fois par le menu, dans tous les coins du pays, mieux que je ne puis le faire. On peut le dire : si l’on ne connaît pas la littérature belge en Belgique, c’est qu’on y lit mal les revues et les journaux, et, si cette littérature n’est pas plus avancée, c’est que la plupart des écrivains belges aiment mieux lire des œuvres françaises que- les études qui s’occupent plus qu’eux-mêmes des conditions de leur art.

LA LITTÉRATURE

Il J aurait une belle place à prendre pour un critique littéraire ou artistique dans un pays plus intéressé qu’aucun autre à éclairer les orbites d’influence qui l’attirent, et placé à bonne distance, dans un milieu libre, central, assez initié aux écoles étrangères et aux questions d’art, pour servir de tribune à quelque franc juge. 11 faudrait, avant tout, se défendre de l’esprit de système et se garder de tout juger au point de vue de la dernière mode qui brille par sa nouveauté. Ce n’est pas ainsi qu’on fait ni de la critique, ni de l’histoire. Alors, on pourrait embrasser, du haut de fortes sympathies, les plus audacieuses tentatives qui se sont succédé depuis cinquante ans pour rendre l’art à la nature ; distinguer les progrès des erreurs qui s’y mêlent, trier sur le volet les théories, les procédés, les œuvres; discerner, dans les marches hardies, les fausses routes; juger les juges, secouer le culte des idoles, .sonder les reins des maîtres, et aller, comme le veut Sainte-Beuve, a où nous allons fatalement, » à la démocratie et à la science morale. Cette œuvre prendrait pour nous une importance capitale, s’il est vrai qu’un petit pays, placé entre des puissances qui se disputent son esprit et ses mœurs, soit plus intéressé qu’aucun autre à voir clair dans ces influences et doive devenir autant critique que cosmopolite. « La littérature belge, dit Olivier, a besoin plus que toute autre d’envisager la critique au point de vue le plus élevé, car la critique est vraiment la mission nationale du Belge^ en littérature et en politique, comme en commerce. Apprécier, trier sans relâche, avec une neutralité ferme et vivante, telle est la condition de notre grandeur et de notre originalité L »

Ce mot d’ordre a déjà été entendu dans le présent, nous l’avons vu. On n’en pourrait donner de meilleur à notre avenir.

Étude sur la Guerre des paysans, de M. H. Conscience; Gand, 1854.

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