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CHAPITRE II

LE MOUVEMENT FLAMAND

J. -B. Nothomb, à la fin de son Essai sur la Rérolvtion, indiquant la tâche de la génération présente, disait : « Que la Belgique adopte ouvertement la langue française, l’instrument le plus universel de la pensée humaine. Il lui faudra moins d’efforts pour s’approprier cette langue que pour perfectionner le flamand. » Ce conseil nous eut perdus. Il ne pouvait être écouté : le sang, l’instinct, les mœurs de la moitié du pays s’y opposaient. Les Flamands, en 1829, avaient bien pétitionné avec les Wallons contre la domination de la langue hollandaise ; mais la Flandre vivait au cœur de ses poètes et de ses historiens. Willems fut l’un et l’autre, et toujours Belge. Après avoir lutté, en prose et en vei’s, contre les abus de la politique personnelle et les excès du germanisme qui préparaient la séparation de deux peuples qu’il croyait faits pour se compléter, il devint, après 1830, le c( Père du mouvement flamand » .

Ici, j’aurais dû me récuser et confier à un ami le soin de traiter à part la littérature flamande. La Patria Belgica a pu agir de la sorte : cette division entrait dans sa méthode générale; s’appliquant à tout, elle pouvait s’étendre aux lettres. Pour moi, au contraire, ce serait séparer deux manifestations d’un esprit national dont le meilleur caractère est d’être un; diviser notre armée intellectuelle, qui ne peut vaincre qu’en commun; couper en deux tronçons un peuple qui n’a d’indépendance possible que par l’union. L’opinion n’a jamais bien pris au sérieux les propositions de quelques écrivains demandant une division militaire, parlementaire, politique. Est-ce pour que les deux fractions du pays se gouvernent à part?

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Ce serait les affaiblir en les faisant marcher chacune en sens inverse peut-être, et au rebours du cosmopolitisme et de la fécondité. Est-ce pour en rattacher les tronçons — ce qui ne tarderait pas à arriver — aux deux puissantes nations voisines? « Ce serait un retour vers la barbarie, » a dit M. deLaveleye. Serait-ce pour rapprocher la Flandre de la Hollande, en vue du rétablissement des Pays-Bas? Mais les provinces wallonnes ont fait partie, comme les autres, de ces essais de fédération qui remontent au xiv® siècle ; elles demanderaient aussi à y reprendre leur place légitime, et c’est ensemble que les Belges auraient à dcJhner la main à leurs anciens frères de Hollande, s’il était prouvé que les séparations successives des provinces du Nord de celles du Midi n’ont pas eu des causes assez naturelles pour que leur union morale et douanière ne soit pas préférable. Sous quelque face qu’on l’envisage, ce séparatisme est une erreur, serait un mal. J’ai voulu en éviter jusqu’à l’apparence.

Je n’ai guère qualité cependant pour juger des œuvres flamandes; mais j’ai été assez mêlé au mouvement flamand, je l’ai suivi avec assez d’assiduité et d’intérêt pour n’y pas être étranger. J’ai même souffert de ses plus tristes épreuves. En 1830, je parlais le hollandais autant qu’un enfant de onze ans peut connaître une langue; nous le désapprîmes par patriotisme d’abord, par défaut d’exercice ensuite, et j’ai toujours regretté de n’avoir pu, comme L. Jottrand, me remettre à le parler dans l’âge mûr. Depuis, j’ai suivi, pour les partager et quelquefois les combattre en ami, toutes les tendances de ce mouvement. J’ai pris part à bien de ses fêtes, fraternisé avec ses plus ardents soutiens, eu pour amis ses meilleurs champions, fait partie de ses réunions, assisté à ses représentations dramatiques, signé ses manifestes, parlé même-dans ses banquets. Dès la première revue qui m’appartint, j’y mis en vers des traductions de Van Ryswyck. Dès le premier journal, je demandai à Michiel Van der Voort des communications régulières sur cette littérature et y publiai des traductions de Conscience. Bien des traductions ont fait connaître aux Wallons les écrivains flamands, et l’on ferait des volumes sur l’histoire littéraire de la Flandre avec les articles de nos

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revues écrites en français. Sans remonter avant 1830, la Remie helge et le Messager des Sciences, la Revue de Bruxelles et la première Revue de Belgique ont commencé; puis les revues actuelles des deux partis en donnent des chroniques. Ces travaux, que j’ai sous les yeux, m’ont tenu au courant des publications flamandes. Cela ne m’a pas suffl, non plus que les détails recueillis dans des conversations. Combien de fois n'’ ai-je pas prié un ami de me donner, d’après un procédé spécial d’exactitude littéraire, des traductions de poètes flamands, dont je n’ai mis en vers qu’une sur dix. Si j’ai pu analyser les mémoires du père Auxilius sur la révolution brabançonne, c’est d’après, une version faite exprès pour moi, et j’ai eu à ma disposition des traductions manuscrites de nombreuses pièces de plusieurs poètes, et même l’œuvre presque entière de l’un deux.

On peut donc m’excuser d’avoir aimé mieux sortir de ma compétence que de scinder l’unité de notre histoire littéraire. S’il y a à cela, de la part de l’écrivain, un acte de témérité qui m’a imposé une bien lourde tâche, dont je n’ai compris les difficultés qu’après l’avoir terminée, il y avait pour le pays quelque chose qui s’imposait comme un intérêt national. Je n’ai rien voulu faire d’ailleurs sans recourir à des autorités non suspectes, sans le soumettre à des hommes compétents. Enfin, je n’ai jamais oublié ces paroles de Th. Olivier : « Nous autres Belges, qui écrivons en français, devons avoir une circonspection toute particulière quand il s’agit de juger des œuvres flamandes; car, convenons-en, nous avons encore l’esprit trop plein de notre imitation de la littérature française pour voir bien clair' dans le mouvement de la littérature nationale, dont les tendances sont différentes. »

Lorsque les ministres de Marie-Thérèse voulurent réformer les études dans nos provinces, la commission chargée du programme y fit entrer pour une grande part « la langue nationale ». Cette révolution, comme l’appelait Lesbroussart père, est à peine achevée aujourd’hui. Elle a traversé, depuis 1783, bien des péripéties. D’abord, elle commença à rebours: l’orthographe que Desroches fut chargé de fixer ne pouvait

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servir qu’à rendre presque impossible, entre les Flamands dégénérés du xviir siècle et les Hollandais plus libres, toute communication par le langage commun.

Quand vint l’Empire français, il voulut être chanté dans toutes les langues; ses concours flamands produisirent des poètes; le Père du mouvement flamand y débuta en célébrant la bataille de Friedland. En 1803, un cercle. Tôt nut der jeugd [Pour l utilité de la jeunesse)^ réunit les instituteurs d’Anvers dans un but de patriotisme littéraire. En 1814, les syndics des Neuf Nations de Bruxelles disent au gouverneur général, dans une pétition publique : « La proscription de la langue flamande doit cesser. » En 1818, Willems publie dans les deux langues son Poème aux Belges :

« Belges, s’écrie-t-il, vous n’avez pas tout racheté par le sang de Waterloo!... Le Flamand traîne encore, sur une terre libre, la chaîne de l’étranger!... Imitateur des Français, il ne comprend pas que parler leur langue, c’est insulter à la sienne...

c( Belges, vous aussi, vous avez une langue qui porte l’empreinte de votre caractère...

« Belges, votre sort est intimement lié à l’existence de cette langue. L’anéantir, c’était anéantir votre indépendance. Pour dompter un coursier fougueux, l’art veut que d’abord on lui mette un frein dans la bouche ! »

Le nom de Belges était pris ici dans une large acception. En 1817, le Journal des deux Flandres avait traité la question, puis Ch. Lecoq avait invoqué l’histoire, et le Mercure l’avait appuyé. « Néerlande^ Pays-Bas ne peuvent signifier que Belgique^ » tel est son thème, et la numismatique est là pour le prouver. Prenez dans les deux extrêmes : la médaille votée au duc d’Albe par les États de Hollande, en 1559, l’appelle : Dux Belgarum^ et celle en l’honneur du Taciturne, en 1575, porte : Belgica libertas. Le jeton de la Pacification de Gand, 1576, la médaille du duc d’Anjou et celle qui rappelle la défense de la Frise en 1581 disent : Belgii^ Belgiœ. Sur un jeton de 1582, en l’honneur du duc d’Anjou, on lit : Renascere, Belgia; un autre, de 1586, pour fêter l’intervention anglaise : Populi helgici spes.WoiQi encore des monnaies, avec les armes des provinces de Hollande et le

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titre de Moneta p'otmdarum Belgim, 1586-1587; avec les armes de la Frise, « la plus septentrionale de nos provinces », qui se reconnaît belge : Moneta Belgica West-Frisiæ; puis des inscriptions de monuments, à La Haye, à Breda, à Delft : Vertus Belgica^ Fœdus Belgicmi, ou sur des tombes, comme à Amsterdam, celles des amiraux de Ruyter : Federatœ Belgiæ. Van Heemskerk ou Van Galen, répétant le même nom latin qui rappelle le Belgium de César. On pourrait accumuler les preuves. « Nous en avons sous la main des volumes entiers, » dit le Mercure^ et, si l’histoire ne suffit pas, la médaille du couronnement du roi Guillaume où il est nommé : Rex Belganm, et l’ordre national créé par le Roi et les Etats généraux, en 1815, sous le nom à' Ordre dn Lion helgiqiie^ autorisent l’écrivain à conclure : « Pourquoi ne pas reprendre le nom qui nous est commun à tous, notre nom générique, le nom de Belges? »

Même dans les plus grandes exagérations, on emploie ce terme. Le Messager des Sciences^ de Gand, appelle le hollandais non seulement la langue nationale, mais « la langue belge ». (Année 1825, p. 386.)

En 1827,1a Concordia de Bruxelles met au concours l’éloge de la langue flamande. C’est Van Duyse qui obtient le prix. La chaire de littérature nationale créée en 1827, à Bruxelles, et confiée à M. Lauts, était destinée à la littérature néerlandaise. On en créa de pareilles dans les universités et dans les principales villes. Willems publiait, de 1819 à 1824, deux volumes de Dissertations sur la littérature flamande; puis il commençait, en 1827, un recueil périodique : Mélanges historiques^ pour servir à la renaissance de cette histoire des lettres.

Ni la poésie, ni l’histoire politique, ni l’histoire littéraire, plaidant « l’Union belgique », ne furent entendues. Deux causes profondes s’y opposaient : cette renaissance, qui heurtait déjà la Flandre dans sa religion en tendant à la protestantiser, n’en appelait à son génie intime que pour l’annexer et faire du pays « une alluvion » à la Hollande. Willems se prononce vivement contre la réaction catholique, « cause de décadence dans le passé, obstacle aux progrès du présent, » dit-il ; mais il repousse de même les excès du « hollandisme » ; il

comprend qu’avec quelques concessions mutuelles, les deux dialectes, le batave et le flamand, peuvent arriver à ne former qu’une seule langue littéraire ; mais il veut que cela se fasse sur un pied d’égalité. En attaquant les prêtres, comme Buelens, et les amis de la langue française, comme Van de Weyer, qui s’y opposent, il blâme ceux qui livreraient, pieds et poings liés, le génie flamand à l’exclusivisme, comme Van den Broek, d’Alost, ou qui prétendent, avec De Pradt, que le Hollandais est un « Belge perfectionné ». Vrai Brabançon, il hait l’absorption et plaide, en vers et en prose, la fraternité. C’est dans une entière liberté, non sous une suprématie énervante, que les lettres flamandes pouvaient renaître.

Après la crise de 1830, — disgrâce de quelques années pour Willems, exil volontaire de deux ans pour Van Duyse, opposition orang'iste tenace pour quelques autres, — les conditions de la lutte sont entièrement changées. Lorsqu’en 1827, Raoul avait publié ses Leçons de littérature hollandaise, traduites en vers français, il n’y avait guère pu comprendre qu’une poésie d’un Flamand. Livrés à eux-mêmes, les Flamands produisent aussitôt des écrivains et ressuscitent tout un passé littéraire.

En 1833, Frans Rens, qui deviendrai Père Rens, comme on dit le Père Oats, publie un Annuaire qui devait continuer à paraître après sa mort, 1875 : Nederduitsch letterhundig Jaarloekje. Une revue, de Eendracht^ suit; Rens la dirige pendant trente-neuf ans. En 1834, Blommaert en crée une autre : Nederduitsclie letteroefeningen. Bientôt, des sociétés sont fondées. Aucune association wallonne n’osera prendre le titre de chambre de rhétorique, qui ne semble pas moderne; les Flamands, au contraire, se rattachent à ce passé glorieux. VOlijftah renaît à Anvers, 1836. A Louvain, l’abbé David, qui enseigne la langue et la littérature à l’université, crée le Met Tijd en Vlijt [Avec le temps et V application) et reconstitue deux anciennes chambres; et déjà Hoffmann von Fallersleben appelle sur cette renaissance les sympathies de l’Allemagne.

La question vitale apparaît aussitôt. Rens emprunte l’épigraphe de son annuaire au poète Helmers : « La langue que

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Hooft a parlée ne périra point. » Il a osé employer, dans ses prospectus, T orthographe hollandaise. Quoi! au lendemain de 1830! N’est-ce pas aller à l’encontre de son hut : la renaissance des lettres flamandes? — Non, répond-il, le hut des efforts littéraires, pendant quinze ans d’union politique, a été l’unité de langage. Pourquoi renoncerait-on à l’œuvre commencée? Cependant, il laissera chacun libre, autant pour l’orthographe que pour les idées. Et ses collaborateurs n’hésitent pas à chanter' c( les Belges», sauf pour d’autres à appeler la Belgique le Znid-Nederland. Les noms des revues et des sociétés répondent à ces préoccupations. L’association créée à Gand en 1830 prend pour titre un vers de Van Duyse : La langue est tout le peuple.

L’arrêté du gouvernement provisoire qui, pour réagir contre l’emploi exclusif du hollandais, imposé aux Wallons comme langue ofldcielle, avait ordonné que les lois fussent publiées en français, avait reconnu aux Flamands des droits, en décrétant la traduction flamande des actes officiels et en autorisant les Flamands à parler leur langue devant les tribunaux. Mais on reprochait à cette langue la variété de ses dialectes, de province à province, de district à district. Les écrivains avaient commencé à lever cette difficulté. Devaiton y retomber par patriotisme belge, fermer aux lettres flamandes le marché de la Hollande? Cet intérêt absorbe tout, pendant longtemps, « pour la gloire de la langue maternelle », dit un poète de \ Annuaire de 1833.

En 18-10, une première revue vraiment littéraire paraît. Le Noordstar réunissait tous les amis de la langue flamande, Conscience et Th. Van Rijswijck, De Laet et Van Kerckhoven ; Y Étoile du Nord ne brilla que trois ans au ciel littéraire d’Anvers et des Flandres; mais son passage laissait une impulsion durable. Divisés sur des questions secondaires, ses collaborateurs et ses lecteurs luttèrent séparément pour une même cause. Une autre influence ne doit pas être négligée. Yq Noordstar publiait des eaux-fortes. De Block, Dillens, d’autres s’en occupent les premiers; puis Vertommen, qui devait illustrer Van Rijswijck et donner de belles eauxfortes à Lédition in-D de lo^Reme de Belgique, 1848. Leys et

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vingt autres s’y exerceront en faveur des romanciers ou des poètes flamands. C’est une illustration pareille qui rendit possible la publication du premier livre de M. H. Conscience. Cette fraternisation de nos écrivains et de nos peintres préparait la renaissance de nos aquafortistes.

Elle s’étendait aussi aux écrivains wallons. Une de ces nouvelles revues, la Broederliand, fut fondée par un Montois, président du tribunal de première instance, à Bruxelles. Hubert Delecourt y prit le pseudonyme de Van den Hove pour plaider une belle utopie qui aboutit au moins à une autre fraternisation : celle des Flamands et des écrivains du 'plattdeiitscli.

La renaissance littéraire dépendait du public, car, si le choix de l’orthographe appartenait aux seuls écrivains, encore fallait-il qu’ils eussent acquis une autorité suffisante pour l’imposer en Flandre et pour traiter de pair à pair avec les maîtres de la Hollande. Un véritable enthousiasme, pareil à celui que soulevait l’école de peinture, accueille aussitôt les œuvres et les noms. Les réputations naissent à l’envi : chaque œuvre c( crée l’idiome nouveau, consacre l’autonomie flamande » , selon les expressions de M. Stecher. Chaque succès est porté à l’actif de la langue nationale. La poésie s’inspire de ce but, retentit de ces griefs. La critique et l’histoire littéraire semblent n’avoir pas d’autre objectif. Blommaert fait sensation avec ses Remarques sur la décadence d%b Nederduitscli. Des savants, Willems en tête, recherchent les anciens monuments de la littérature, pour affirmer la cause dans le passé et faire honte au présent des trésors qu’il néglige. La passion, l’indignation, la colère sont le ton général de ces sursum corda^ et les préfaces mêmes, comme celle du Reinaert de Vos, en débordent. Dès 1836, le Roi mettait au concours l’unité orthographique de la langue. 11 disait : « J’aime tant ce bon vieux flamand. »

Ce premier élan a deux caractères à noter : le patriotisme belge et les sentiments libéraux. Le concours où Ledeganck se révèle si puissamment, en 1834, avait pour sujet le triomphe de l’indépendance du pays et l’avenir de la patrie. Trentedeux poètes flamands avaient répondu à l’appel du pays.

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marquant à la fois leur nombre et leur tendance. Van Rijswijck, qui devait si souvent faire la satire du gouvernement, y avait brillé. L’organe presque officiel de la commission flamande, que Willems publie en 1836, prend et garde pendant dix ans le nom du pays nouveau : Belgiscli Muséum, et le savant-poète disait encore, en 1844 : « Ma patrie ne m’est pas trop petite. » — « Les premiers mots que la littérature flamande inscrivit sur son drapeau, dira Zetternam, étaient : Liberté, Patrie, Aïeux, Progrès! » La poésie avait commencé; le roman convenait surtout à cette expansion de la langue. Conscience et De Laet l’abordent. Leurs premiers romans : H et Wonclerjaer, de Conscience, H et H%iis Van Wesembele^ de De Laet, étaient dans un sens libéral, favorable aux Gueux du xv!*" siècle ; et, en 1839, après une représentation d’un drame, extrait du Wonclerjaer^ dans le local de la Maison aux Gaufres, à Anvers, on donna lecture d’une adresse au peuple flamand, signée Joban De Laet et Hendrik Conscience : c’est un long et vigoureux appel au patriotisme des Flamands, pour « qu’ils n’hésitent pas, au jour du danger, à remplir les devoirs du mai Belge » .

Ces sentiments auront à traverser bien des crises. Le rapport sur le concours du Eoi, qui proposait d’adopter officiellement de nombreuses modifications à l’orthographe, ne parut qu^en 1841 . Déjà il s’était trouvé des catholiques pour défendre l’œuvre, stupide à tous les points de vue, de l’abbé Desroches. En 1841, le revirement avait réussi : Louvain l’emportait. Les politiques libéraux avaient trop négligé le mouvement flamand. Les catholiques y avaient vu un danger et avaient agi. Willems dit alors : « La Flandre doit être religieuse, morale, nationale. » [Annmire.) La société flamande de Willems et David est mise sous la protection du Roi, par le Ministre de Theux. La langue flamande semblait avoir l’université catholique pour foyer. Les uns allaient jusqu’à prendre pour devise : « Pour le prince, la patrie et la religion ! » Les autres se ralliaient au nom d’un intérêt qu’on disait supérieur aux partis : la langue flamande. D’autres, voyant que la littérature flamande ne pouvait être que populaire, n’aurait de lecteurs que dans la petite bourgeoisie, les fermes, les ate-

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liers, se crurent obligés de ménager les croyances de ce milieu. C’est ce que Langlois appellera « la clmte de Henri Conscience ». Ce fut son succès et son élévation.

Les opposants ne manquèrent pas. P. Van Kercklioven est à leur tête, accusant vivement les transfuges, rompant énergiquement la prescription en faveur du libéralisme. Mais l’élan était donné, le mouvement flamand s’inféodait au parti qui lui assurait des lecteurs.

La lutte devait durer longtemps. Aussitôt, une opinion extrême reparaît. Une -propagande, ayant pour chefs des abbés et des instituteurs, veut revenir à l’orthographe routinière et locale de Marie -Thérèse, signale les réformes de la langue comme dangereuses à la nationalité et à la religion, renouvelle les résistances d’avant 1830. \Ja^

Vij sont repoussés comme orangistes et protestants, suspects à tous les titres. Il fallut d’abord un certain courage pour soutenir l’orthographe révolutionnaire. Le rapport de Bormans lui ayant été favorable, la lutte commence devant le Parlement, où M. De Decker a le bon sens de défendre contre ses amis des voyelles hérétiques. Les derniers orangistes viennent à la rescousse. Van Rijswijck tourne en ridicule ces puériles terreurs. Van Duyse en fait la satire. Au milieu « d’une nuée de brochures », comme dit Langlois, des revues paraissent dans ce but spécial. Elles s’appellent, à Anvers : Taelverdond ^ Union linguistique (avec la Hollande) ; à Bruxelles : Broederliand, la Main de frère (tendue à l’Allemagne). Puis viennent, à Anvers : le Vlaamselie Letterhode^ le Rederyker (Van Kercklioven); à Bruxelles : le Vadefland (Michiel Vandervoort), le Vlaamselie Stem (Sleeckx), la Moedertael (Dodd).

C’est vers ce temps qu’un des plus utiles champions entre en .scène. Michiel Vander Voort était maître d’école à Anvers; vers 1840, il obtient une place d’agent d’assurances à Bruxelles, et aussitôt ce petit employé prend la tête du mouvement, fonde le Letterkundig Gemotscliaqo^ relève le Wijngaard^ communique aux écrivains, aux rhétoriciens, l’activité persévérante qui ne l’abandonnera jamais, se multiplie pour servir l’idée partout, établit et entretient, en Bel-

LE ]\IOUVEMENT FLAMAND.

g’ique et à l’étranger, sur tous les intérêts flamands, une vaste correspondance qui forme des volumes, envoie des communications aux journaux, à tout hasard, sans se décourager lorsque ses notes sont jetées au panier, heureux s’il réussit à glisser dans la presse l’annonce d’une œuvre littéraire, d’une société nouvelle, d’une démonstration; organise à lui tout seul des concours, même dans l’enseignement officiel, veut mettre le parti de la langue flamande au-dessus des partis, donne lui-même des conférences, réplique aux attaques, s’affilie aux associations les plus diverses, j plaide ses idées, s’y fait estimer par sa loyauté, aimer pour son dévouement, et meurt, sans avoir guères écrit de livres, mais après avoir servi la cause flamande de toute la force d’un esprit administrateur et d’un cœur dévoué.

On devait bien penser que, s’ils acquéraient une autorité, les écrivains flamands s’en serviraient, non pas au gré du parti qui la leur donnerait, mais surtout dans leur propre intérêt et pour leur véritable cause. Les catholiques, dès l’abord, y gagneraient sans doute quelque succès électoral, mais rien n’empêcherait la Flandre de se rapprocher de la Hollande, ni le peuple qui lirait de s’émanciper.

La première émancipation fut celle de la langue; elle est due à des congrès internationaux. La seconde sera politique; des associations en furent les instruments.

Le congrès linguistique débute en 1849. Depuis ce temps, il s’est réuni seize fois, alternativement en Flandre et en Hollande. L’unité d’orthographe, décidée dès les premiers jours, y fut étudiée, et, en 1864, trois éditeurs d’Amsterdam, appuyés de deux éditeurs belges, annonçaient « le magnifique fruit de nos congrès linguistiques » . Le Dictionnaire de la langue néerlandaise avait été voté par un congrès.; un autre avait chargé MM. David, De Vries et te Winkel de le rédiger. La Société de littérature de Leyde s’engageait, en cas de décès des rédacteurs, à continuer l’œuvre. M. De Vries y ajoutait le Dictionnaire du néerlandais au moyen âge. Les éditeurs comparaient l’œuvre au Grand Dictionnaire allemand de Grimm, ou au Dictionnaire de l’Académie française. En peu de semaines, la Hollande avait fourni 3,000 sou-

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scriptions. « Que la Belgique flamingante ne reste pas en arrière! », disait M. De Vries dans un appel aux souscripteurs flamands. Une commission venait d’être nommée par le gouvernement belge pour régler l’orthographe flamande. Elle ne pouvait méconnaître l’œuvre du congrès; un arrêté royal du 21 novembre 1864 l’adopta. L’unité de la langue était décrétée.

Depuis longtemps, le nom de langue flamande était répudié. Il y a des dialectes flamands et hollandais, il n’y a qu’une langue néerlandaise, disait-on. Le temps n’était plus où l’on soutenait que les deux peuples n’avaient qu’un nom générique : les Belges. Le Belgiscli Miiseim change son titre. Le NederdidtscliTijdsclirift paraît en 1867 ; mais pourquoi bornerait-on l’unité à la langue? C’est aux deux pays, à l’unique Nederland qu’on.doit l’étendre. Aussitôt dit, aussitôt fait. En vain des revues essayeront de reprendre le nom de la Flandre; le Vlaemscli Mîisemi ne vit que quelques mois; le Vlaamsclie Kunstbode^ se plaçant en dehors de la politique, est distancé. Les revues s’appelleront Nederlandscli Muséum ou Nederlandscli Tijdsclmft .

Bien des fois, les ardeurs de la lutte devaient aller plus loin, trop loin. Des idées séparatistes se firent jour, et les hommes d’État s’émurent. On se rappelle la protestation de P. Devaux à l’occasion du congrès de Bruges, 1862, dans le conseil communal de cette ville. Le congrès de La Haye, 1868, en souleva d’autres, de la part des meilleurs amis de la Flandre, comme Lucien Jottrand, et l’unité de l’empire germanique, après la guerre de 1870, devait produire, comme un soleil levant, des excitations, aussitôt combattues. Nul ne songe à empêcher la Belgique et la Hollande de fraterniser. Mais des paroles ont beau être jetées en l’air; aucun journal, aucun parti, aucune œuvre dramatique ne pourrait prêcher ouvertement la séparation sans tomber sous la réprobation ou l’indifférence. Ces crises passent comme des frissons de fièvre à fleur de peau ; le sentiment national reste, comme l’état de santé du pays.

Dès que la crainte de l’orangisme, qui avait si longtemps entravé le mouvement flamand, fut conjurée, rien ne

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devait plus empêcher le mouvement flamand de devenir politique. La lang*ue ne pouvait s’unifier sans réclamer ses droits; elle ne renaissait pas pour être proscrite. Les revendications furent longues, tenaces, parfois exagérées, toujours exaltées. En 1840, Willems avait réuni 100,000 signatures demandant aux Chambres l’emploi du flamand dans les administrations et les tribunaux, dans tout l’enseignement, même dans une Académie flamande. Dès 1856, le gouvernement nommait une commission pour rechercher les mesures propres à j satisfaire. En 1859, le rapport de cette commission souleva des luttes vives où le mouvement flamand devait se former.

Comme toujours, l’avant-garde fut la démocratie, représentée ici par la presse radicale et la jeunesse universitaire. L’opinion catholique ne sera plus longtemps maîtresse du mouvement; ceux qui voudraient le placer au-dessus de la politique et proposent un accord pour imposer à tout candidat, quel que soit son parti, une adhésion à la cause flamande, ne tardent pas à être débordés. Ce n’est plus la langue seulement qu’on met en cause, c’est la civilisation. La langue n’est qu’un instrument, elle doit servir à éclairer, à moraliser, à affranchir le peuple qui la parle. L’heure du libéralisme flamand avait sonné. A Gand,des étudiants fondent un cercle: Ça ira est leur devise. Leur première œuvre est un almanach; ils l’étendent bientôt aux universités de Hollande, dans un livre : JVoord en Z nid. Dès 1857, Bruxelles a son cercle : ScJiild en Vriend, puis un autre : Vlamingen vooruit. Lorsqu’un grand banquet est offert, en 1858, à la commission des griefs, les démocrates wallons se mêlent aux démocrates flamands, les approuvent, les poussent vers la transformation politique. Le manifeste des Vlamingen rooruit est rédigé par M. F. Haeck; la société est présidée par Eug. Van Bemmel; la Revue trimestrielle a pris parti, suit tous ces travaux avec enthousiasme; un écrivain, qui devait mourir bien jeune, s’y révèle: après Michiels, après M.Stecher, Langlois (1835-1860) y étudie le mouvement flamand au point de vue politique ; il se prononce nettement pour la démocratie libérale, et devient secrétaire des Vlamingen vooruit. 11 devait mourir en librepenseur.

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Quand un académicien libéral, M. Leclercq, avait présenté à l’Académie des idées en faveur de l’ unité de langage, c’est un membre catholique, M. Kervyn, qui lui avait répondu. A une conférence donnée à Liège par M. L. Hymans, sur le « danger flamand », Michiel Vandervoort réplique vigoureusement; mais il disait encore, craignant sans doute d’effrayer les catholiques, que le mouvement flamand n’avait pas de but ni de parti politiques. c< Faiblesse et duperie ! » crie bientôt Langlois, en traçant aux Flamands une politique avancée. « Il faut marquer, disait un écrivain, que le cordon sanitaire que l’Église, d’accord avec l’État, avait établi entre la Hollande et la Flandre est rompu. »

A Anvers, c’étaient les De Geyter, les Jan Van Rijswijch, les Lenaerts ; à Gand, les Vuylsteke, les Tony Bergman, les Rolin-Jaequemyns ; puis les Moyson, les Dufrasne, ces deux derniers qui devaient mourir si jeunes. Le WiUems-Fonàs avait été créé en 1851 pour publier des œuvres populaires. En 1860, il passe aux mains d’un comité libéral. Le Ça ira triomphait là comme ailleurs. Grâce aux efforts des démocrates, le parti libéral comprit son intérêt : le mouvement flamand était acquis au progrès.

Les catholiques n’abdiquent pas. Ils ont deux revues, ils ont voulu avoir leur WilUms-Fonàs^ qui prit le nom du -chanoine David. Leurs efforts littéraires ont été considérables, souvent glorieux. L’université de Louvain en est le centre. Une jeunesse active y travaille et a donné aux lettres flamandes des poètes, même des épopées. Mais le libéralisme n’a plus rien à redouter. Les principaux écrivains flamands s’y sont ralliés; les conversions au parti catholique deviennent rares; l’absorption cléricale est conjurée, la tolérance s’impose et la concurrence est une force de plus pour la démocratie flamande.

La langue ne pouvait renaître sans s’appuyer sur les productions d’un passé commun à toutes les provinces belgiques. Presque toute l’ancienne littérature flamande est remise au jour, grâce à des publications de l’Académie et de diverses sociétés et à de nombreux travaux de restauration et de critique sur les textes et les écrivains. Quand Snellaert fut cou-

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ronné par rAcadémie pour un mémoire sur la poésie flamande, 1838, J. Tliys avait déjà publié deux volumes de Recherches sur le sentiment et les tendances des écrivains du xvi'’ et du xvii° siècle. Lorsqu’en 1854 la Société des beaux-arts de Gand mit au concours l’histoire de la littérature flamande dans le comté de Flandre jusqu’à la mort de Marie de Bourgogne, on avait assez rassemblé de matériaux, publiés ou manuscrits, pour que les concurrents fissent œuvre sérieuse. Un étudiant de l’université de Gand, d’une famille d’érudits, M. C. Serrure, obtint le prix. Son histoire paraîtrait incomplète et faible aujourd’hui. En 1855, elle fut couronnée. Les nombreux travaux du père de l’auteur l’y avaient préparé autant que ceux des Willems, des Blommaert, des Snellaert, des David. Bientôt, un excellent résumé de notre histoire littéraire flamande était publié en flamand, puis en français dans la Bibliothèque Jamar, par le docteur Snellaert, de Gand.

Tous ces travaux préparaient, appelaient une Chrestomathie. Willems et Snellaert avaient publié ensemble, en 1848, un Recueil àe chansons populaires anciennes et modernes. Le professeur de littérature flamande de l’université de Gand, M. Heremans, entreprit, en 1858, une anthologie de la poésie néerlandaise; il l’acheva en '1864. Venant après ses nombreuses études sur la langue et la métrique, sur Vondel ou Maerlant, après ses biographies de Ledeganck, de Th. Van Eijswijck, etc., cet ouvrage est complet. Ne rien laisser au hasard, tout connaître pour faire un choix aussi littéraire qu’impartial, embrasser ainsi dix siècles de poésie, profane et religieuse, dans tous les genres et sur tous les tons, avec la variété complète de l’esprii des Flandres, ce n’est pas seulement rendre à la poésie flamande ses meilleurs titres et en composer un musée glorieux, c’est faire revivre ces dix siècles de lutte et de passion, de foi et de décadence, de doutes, de sarcasme ou de colère dans la défaite, d’aspirations puissantes dans la victoire ou d’efforts généreux vers la renaissance, c’est nous rendre la voix du pays dans ce qu’elle eut à chaque occasion de plus vibrant, de plus coloré. La Nederlanclsche Dichterhalle a été souvent appelée un monument ; elle aura la durée des monuments qu’habite Tâme d’un peuple.

LA LITTÉRATURE

Depuis lors, le poète Van Beers a publié, à l’usag-e de renseignement moyen, une chrestomathie néerlandaise, prose et vers, qui a eu plusieurs éditions.

Cet horizon ne pouvait rester national. Bornée à la Flandre, la littérature flamande aurait un public trop restreint, un marché trop étroit. La plupart de nos écrivains écrivant en français cherchent des lecteurs en France ; nos écrivains flamands se tournent vers la Hollande, puis vers l’Allemagne. En relevant tout le passé littéraire des Flandres, on prit soin d’étudier la littérature hollandaise, ancienne et moderne, les Vondel, les Hooft, les Huyghens; puis les Bilderdyck, les Helmers, les Tollens, les Van Lennep, etc., et la contrefaçon favorisa d’abord ces échanges. Le droit de bourgeoisie fut accordé, en retour, à nos écrivains, en Hollande et, pour les lettrés au moins, les deux littératures n’en font déjà qu’une, dont quelques nuances de mœurs et la diversité des talents marquent la différence plutôt que la variété des dialectes.

De la Hollande, les regards devaient se porter vers FAllemagne. En 1844, Delecourt-Van denHove, dans une brochure, proposait les changements d’orthographe nécessaires pour que le nederclmtscli pût s’étendre à tout le nord de l’Allemagne, à vingt et un millions d’Européens, de Dunkerque à Kœnigsberg. En 1845, P. Lebrocquy publie dans le même sens ses analogies Ungnistignes , où il insiste sur l’utilité du flamand pour l’étude des dialectes saxons, germaniques et Scandinaves.

Un écrivain se distingue ici. M. J. Hansen, bibliothécaire de la ville d’Anvers, applique à cette étude ses qualités multiples de critique, de prosateur et de poète. Il publie presqu’en même temps ses Noordsclie Letteren, toute une chrestomathie suédoise, norvégienne et danoise, et ses lettres de voyage en Allemagne et en Danemark^ 1860. Là, il étudie le mouvement bas-saxon et reprend la thèse de Delecourt.

De Geyter avait déjà donné au Reinaert de Vos ses libres allures dans le flamand moderne. Lorsque Karel Tannon, de Brême, mit la même œuvre en bas-saxon, M. Hansen consacra, à ce propos, toute une étude à cette littérature àviplatt’ deutsch. Puis, il fit connaître aux Flamands une des plus belles œuvres de ce dialecte, en traduisant en vers le poème

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idyllique de Klaus Groth : Maître Lampe, le plomhier, et sa fille ^ 1868. Cette littérature, que les lecteurs français ne connaissent guère que par quelques pages des correspondances de la Rei'îie hritanniqiie^ est connue en Flandre et mériterait qu’un de nos écrivains français y consacrât une étude.

Entre nos deux groupes littéraires, quelques procédés diffèrent avec la situation ; mais ils sont toujours ramenés au même but, aux mêmes principes. Notre littérature française a une langue toute faite, mais faite ailleurs. Notre littérature flamande a dù refaire la sienne. L’une a un public qui parle et lit le français, mais préfère les œuvres venant de France. L’autre doit créer, grouper une population qui parle et lise sa langue, mais chaque lecteur gagné lui appartient. La langue adoptée par le Nederlandscli Taalcongres est devenue le néerlandais; elle peut entrer comme un dialecte dans la langue allemande et tous les efforts ont été concentrés longtemps sur ce point. De nombreuses associations, littéraires et dramatiques, ont fait le reste. La Flandre populaire est couverte aujourd’hui d’une sorte de réseau littéraire de sociétés des sciences et lettres, de chambres de rhétorique et d’associations dramatiques. Pour créer des populations qui pussent conserver la langue maternelle par un usage régulier, littéraire, on a réuni les associations, dirigé des agitations polK tiques, et pour que la langue rayonnât au dehors, on a glorifié les écrivains qui pouvaient en être de dignes représentants en Hollande et en Allemagne. Personne ne prétendra que les griefs des Flandres n’aient pas été parfois exagérés et que les glorifications d’écrivains ne soient pas sorties parfois du ton juste. Tout le monde doit accorder qu’on ne civilise pas un peuple dans une langue qui n’est pas la sienne, et, comme le disait en 1860 un Ministre libéral, qu’il y aurait « injustice et faute grossière à persécuter les habitants dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus sacré » . La part du feu faite, on ne peut donc qu’approuver l’œuvre de régénération des Flandres par leur langue maternelle et qu’applaudir à ses succès. Dans ces conditions, la critique des œuvres devenait chose secondaire. Pourvu qu’elles fussent à la portée du peuple, elles furent bien accueillies. La critique n’a pas manqué dans

les revues. David, Snellaert, Van Kercklioven, De Vleescliouwer, Dodd y excellèrent. J’ai déjà marqué la valeur et le succès de l’œuvre de M. Max Eooses. Mais il faudra toujours tenir compte de la situation pour juger cette partie de notre littérature nationale.

Je n’ai pu présenter cet historique sans y rencontrer des procédés communs à nos deux littératures. Refaire notre histoire littéraire et nous placer dans la civilisation générale s’imposait aux Wallons comme aux Flamands, et les autres caractères d’une littérature leur sont communs de même. Ils ont eu, les uns et les autres, à s’émanciper des imitations étrangères et à donner à leurs œuvres les qualités artistiques. Je n’aurai donc plus à les séparer pour chercher dans l’humour, le roman, le théâtre, la poésie, comment les Belges, quelque langue qu’ils parlent,* ont tenté de donner aux lettres nationales le cachet personnel de l’esprit et des mœurs du pays, le cachet universel de la nature et de l’humanité.

LIVKE II

HUMORISTES, PAMPHLÉTAIRES ET TOURISTES

Il est une arme aussi forte que la passion servant le patriotisme, plus légère que la critique « raisonnant l’emploi des puissances intellectuelles »; c’est le bon sens, qui raille les préjugés, fait rire des erreurs, met en valeur les idées justes. On pourrait penser que l’esprit, l’humour, le haut, comme on voudra l’appeler, doive être étranger à ce pays « belge comme une oie ». Chose étrange ! il n’en est rien. Le nombre de ses humoristes est à peine croyable. Dès 1830, sous toutes les formes usitées, et aussi avec le rire particulier à chaque terroir, les tirailleurs du pamphlet entrent en ligue, appelant jusqu’à nos vieux patois à la rescousse. Nous les avons déjà vus dans la politique, y créant même un genre spécial pour la parodie des débats parlementaires. Nous les retrouvons dans l’art littéraire, avec non moins d’ardeur et plus d’éclat.

En flamand, ils sont poètes et romanciers. En français, ils mettront le pamphlet au service du droit et du goût. Le premier qui se présente est armé de pied en cap et nous donne aussitôt un véritable écrivain. Nous avons vu Van de Weyer parler fièrement de sa patrie naissante au premier ministre de la vieille Angleterre. Né à Louvain en 1802, chargé en 1827 d’enseigner la philosophie dans les cours publics du Musée de Bruxelles, Sylvain Van de Weyer s’était révélé sous toutes ses faces avant 1830. Son discours d’ouverture sur l’histoire de la philosophie, qui avait attiré l’attention de Cousin; son étude sur Hemsterhiis^ sa Dissertation sur le devoir^ etc., l’avaient montré philosophe et moraliste ; son plaidoyer pour

LA LITTÉRATURE

De Potter Pavait fait applaudir comme un vigoureux champion de la liberté; il y avait défendu l’écrivain politique en faisant l’éloge de la presse : « Si, un jour, j’avais à rendre compte à mes concitoyens de l’emploi de mon temps et de mes facultés dans l’intérêt de mon pays, je dirais avec orgueil: Mes premières pensées ont été consacrées à nos garanties sociales, et je suis journaliste depuis tant d’années! Oui, messieurs, je tiens à honneur d’être journaliste! » 1828. Une lettre à M. E. Munck, 1829, après un Essai sur le livre d.e M. Jacotot^ suivi d’une satire en vers 1823, annonçait le pamphlétaire, un pamphlétaire érudit, bibliophile, aimant le pseudonyme et ses mystères, soigneux de la pensée et du style.

c( Science et conscience, » disait-il dans sa devise. Trois ans après avoir défendu De Potter, Van de Weyer, « avocat, conservateur de la bibliothèque de Bruxelles et des manuscrits du Roi, membre de la commission chargée de la publication des chroniques inédites de l’histoire du pays et l’un des rédacteurs du Courrier des Pays-Bas », comme il se nommait, en 1828, en tête de sa lettre à M. Munck, était notre ambassadeur à Londres. La révolution l’avait porté. Il ne pouvait aller plus loin; il y resta trente-six ans. Mais en prenant sa retraite en 1867, et avant de mourir en 1874, il aurait pu répéter ce qu’il disait aux juges de De Potter : Je tiens à honneur d’avoir été écrivain toute ma vie.

Son œuvre littéraire tient en quatre petits volumes. Après ses trois lettres sur la révolution, les affaires l’absorbent ; ce n’est qu’en 1840 et en 1845 que reparaît le pamphlétaire.

La première fois, c’est moins pour critiquer un mauvais livre que pour « punir » un plagiaire, dans une partie qu’il adorait : la bibliographie. Mais l’exécution ne s’achève pas sans une leçon nouvelle. L’œuvre pillée n’était pas même complète; Van de Weyer y ajoute un long supplément digne des hommes distingués qui cultivent la bibliographie à Paris, à Londres et en Allemagne, et il venge le pays une seconde fois en prouvant qu’on sait y faire de bonne bibliographie sans plagiat.

La seconde fois, l’occasion était plus grave. Un membre de

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la Chambre et de l’Académie avait combattu le projet, qui inspirait à Ledeganck de beaux vers, d’élever à Bruges une statue à Simon Stévin. Ce que Van de Weyer prodigue de sarcasme puissant, de fine raillerie, de raisonnement droit, ne peut s’analyser; il faut lire ces pages étincelantes. Mais, fidèle à son. genre, le pamphlétaire ne se borne pas à ridiculiser, à pulvériser son adversaire, à venger le savant et la science, il élève son sujet de deux manières : déploie une érudition de bon aloi, puis cherche le motif qui fait braver le ridicule dans le sein même d’une chambre législative et remonte aux principes, montre le jésuitisme faisant un effort désespéré pour ressaisir le monde; il n’a fustigé la sottise que pour défendre, avec la science, l’honneur national et, avec le bon sens, la liberté.

Cette lettre à l’Académie intitulée: -Simon Stévin et M. Dumortier était signée J. Dufan et datée de Nieuport, 20 mars 1845. Au mois de juillet de la même année, lorsqu’elle avait déjà eu plusieurs éditions. Van de Weyer était appelé à composer un ministère mixte, « entre deux capucins », disait Joseph Boniface. La politique officielle a de ces exigences. Mais Van de Weyer ne put tenir à ce poste où la conciliation masquait la réaction; son discours de sortie, ses protestations qui suivirent, son article: les Aveugles : « Nous retombons en plein mojmn âge », 1847, tous ses écrits devaient prouver que, s’il « souhaitait que les deux vertus essentielles à la société, la foi et la charité chrétiennes, ne périssent point dans la lutte » [Simon Stévin)^ il avait trop d’esprit pour se plaire entre deux capucins. Après des opuscules « charmants », dit Van Bemmel, sur les Anglais qui ont écrit en français, 1854, et sur la Littérature de Vexil^ 1857 ; avant un autre intitulé : Les pendules de M. TJiiers^ 1874, il devait retrouver, contre Cobden, sa verve, aiguisée contre MM. Namur, Munck et Dumortier. L’auteur dit lui-même qu’il a « châtié » le grand homme d’État. Cobden avait conseillé à la Belgique de désarmer : « Si j’étais roi des Belges, je garderais seulement sur pied quelques milliers d’hommes.. . Si j’étais roi des Belges, je ne me considérerais roi que par la force morale... » Aussitôt, Van de Weyer prend la mouche et intitule un pamphlet :

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Richard Cohden roi des Belges : œuvre caustique, spirituelle, raisonnée, stylée, qu’il mit en tête de l’édition complète de ses opuscules lorsqu’il en publia la première série en 1863. Aucun traité de neutralité ne suffit à garantir une nation si elle ne peut se défendre elle-même ; aide-toi, les puissances t’aideront : tel est son thème. Mais j’ai remarqué ailleurs que, pour le soutenir, il se place au-dessus des questions du jour et ne parle pas d’une armée permanente, mais d’une « armée nationale ».

Le style de Van deWeyer est soigné comme la personne d’un spirituel diplomate. Sa phrase s’arrondit ou s’aiguise avec complaisance, sa verve n’est pas de la fougue, ni son art de la passion; l’érudition corse l’œuvre en cherchant à s’y dissimuler sous de la souplesse. Une perfection, un peu aristocratique, y règne partout. Nous sommes en bon lieu, où l’on se pique de posséder sa langue autant que son sujet. Ce n’est pas ici qu’on pourrait dire avec l’auteur : « Le français est la langue la plus facile à savoir mal. » Le mot propre, le mot fin, le mot dur portent coup tour à tour; les épigraphes sont autant d’épigrammes et les citations sont des condamnations. Ceux qu’il châtiait ou punissait « ne devenaient pas ses ennemis irréconciliables », a dit Van Bemmel. Si cela fut vrai de ceux auxquels il a octroyé « l’immortalité du ridicule » comme dit Defré, cela tiendrait surtout à l’élégance de sa forme, au sentiment patriotique mesuré d’un homme qui sent qu’il représente sa patrie dans les cours et qui aspire à la représenter devant la postérité dans les lettres. Ici le milieu de l’écrivain n’est pas seulement la patrie de 1830, qu’il représente avec fierté à l’étranger, c’est une double aristocratie : celle de la diplomatie européenne et celle de la belle littérature française. Ses Opnscîiles resteront comme les pamphlets de Courier, qu’ils rappellent, — on a même rapproché des phrases des deux auteurs, qui se ressemblent, — comme des pages spirituelles et soignées de notre essai d’indépendance intellectuelle.

11 faut s’arrêter à un trait de cette physionomie, et c’est lui-même qui nous le montre, y insiste, s’en fait gloire. Non content de tenir à honneur d’être écrivain pour servir la

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liberté de son pays, il a tenu à devoir de rester au courant de sa littérature :

c( Les écrivains belges, dit-il, sont toujours sûrs d’avoir un lecteur et ce lecteur c’est moi... J’aborde avec une foi robuste en l’avenir des lettres le roman, l’histoire, le conte, le drame national... Dieu seul sait ce que je souffre quelquefois, et ce que me coûte mon patriotisme littéraire... Cependant et dût-il m’en coûter plus, j’ai pris la ferme résolution de suivre la littérature belge, je n’ose pas dire dans ses progrès, mais dans sa marche incertaine et vacillante. »

Lorsque, en octobre 1835, Van de Weyer entra à l’Académie de Belgique, il y trouva, élus la même année, en mars et en mai, deux humoristes bien différents de leur nouveau collègue. L’un, Delmotte, avait écrit en patois, et l’autre, Fr. Grandgagnage, rêvait une langue wallonne en opposition à ce bon français que la Belgique « semble avoir encore tant de peine à parler », disait Van de Weyer.

Je ne répondrais pas que ce soient ses œuvres facétieuses qui ont valu à l’auteur d’A’/ dotidon, 1826, du Cantique spirituel sur le combat de Gilles de Chin, 1827, des Scènes popu~ laines montoises, 1834, du Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay^ 1835, le brevet d’académicien. Ses goûts de bibliophile ; « bibliomane, mais bibliomane sincère, » dit Hennebert, ses recherches historiques, ses notices biographiques, sa présidence ou vice-présidence de sociétés de bibliophiles ou de littérateurs, ses publications de textes, sa collaboration aux Archives historiques d’Arthur Dinaux durent avoir plus de poids. Pour Grandgagnage, il n’y a pas de doute ; ses mémoires couronnés ou autres, aujourd’hui surannés, ouvrirent seuls la classe des lettres au jurisconsulte, conseiller de la cour d’appel de Liège depuis 1830.

Delmotte dit ses Scènes populaires montoises « calligraphiées par Anatole-Oscar Prud’homme, neveu de Joseph Prud’homme», et il les dédie à Henri Monnier, qu’il imite en patois. Il aurait pu dédier le Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay -Roux et la Palingénésie australe, par Tridace- Nafé-Théobrome de KaouffChouk., 1835, à Gensse, dont il cite en note l’amphigouri intitulé : Aperçu iconoclastique sur

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les différents procédés employés dans la fabrication de Vlinile de cailloux et manière de se servir de cette substance métallurgique dans la guérison des affections cutanées du pïbus^ 1830. Un bibliographe, M. J. Delecourt, dit que cette brochure inspira le Voyage au Paraguay -Roux.

Delmotte parodie aussi le style romantique :

« Cette œuvre est vulgaire, s’écrieront quelques rococos, dit la préface des Scènes populaires. — Non, elle est romantique. — Dénuée d’intérêt. — Romantique. — Sans nœud, ni conduite. — Romantique. — D’un style abject. — Romantique. — Enfin, puisqu’il faut trancher le mot, tout à fait... canaille. — On ne peut plus romantique. »

Cette escarmouche devient pour Fr. Grandgagnage une campagne en règle. A peine entré à l’Académie, il commence — par les Voyages et aventures de M. Alfred Nicolas, 1835, sous le pseudonyme de Justin***, qu’il ne devait guère quitter que pour signer GGGG, — une série d’œuvres humoristiques mêlées de prose et de vers : Lettre à Wiertz., 1839; Wallonnades., Désert de Marlag ne., 1849; Cliaudfontaine.,

1853; le Congrès de Spa, nouveaux voyages d' Alfred Nicolas., 5 volumes, 1858-1872. Enfin, la Vie champêtre, 1874; la Vie urbaine, 1875, et les Nouveaux loisirs, 1876, de M. Alfred Nicolas.

Toute sa vie sera, après une guerre de parodie contre le romantisme et l’influence française, un effort enthousiaste, soutenu, en faveur de notre nationalité politique et littéraire.

M. Stecher, dans sa biographie académique, a fait ressortir les contradictions de sa nature. Son talent, ses opinions semblent de même. Mais ces contrastes ne sont guère qu’à la superficie. 11 a une opinion : son amour du pays; un parti : la littérature nationale. Un fonds sur lequel il ne vacille pas, c’est son culte de nos contrées, de notre histoire, de nos institutions libérales, de nos mœurs à conserver, de nos beaux-arts à glorifier, de nos lettres à faire renaître : <L Wallon jusqu’aux os ! »

La parodie commence du premier mot : « M. Alfred Nicolas posa sur la table V Ane mort et la Femme guillotinée, les Deux

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cadaxres^ quelques drames adultérins... » Elle ne s’arrêtera pas toujours devant une « liberté excessive », c’est le mot de l’auteur. Quand le ton s’améliore avec les années, les sujets varient et la verve s’aiguise, le gros péché de jeunesse des Voyages devient, dans le Congrès^ un péché d’habitude, se rafnnant à chaque récidive ; mais l’invention disparaît de plus en plus et elle finit par n’être guère qu’un canevas à ce que l’auteur appelle lui-mmme : « les chapitres du mariage^ de la famille^ de la propriété^ de la o'eligion » . Il aurait pu ajouter à la liste : les chapitres du luxe, des cimetières^ de \'à corruption électorale^ àeloi, protection des oiseaux^ etc. Mais ces discours ont une valeur, ils vont parfois jusqu’à l’éloquence. Ils sont d’un publiciste, essayiste, philanthrope, ami du pays, tout ce qu’on voudra, excepté d’un romancier.

Il a renvoyé un de ses critiques à «l’immortel auteur de Don Quichotte » . Cervantès traite avec amour ses deux héros : ils ont beau servir à une parodie, on sent que son cœur est toujours avec eux; mais on ne peut douter de sa pensée, un seul instant, sur un seul point; on ne trouverait dans son chefd’œuvre rien qui donnât prise aux observations de M. Stecher, ni à celle-ci de Van Bemmel : « L’auteur donne trop ou trop peu à l’imagination; trop s’il a voulu faire simplement ime série d'articles sur des sujets divers..., trop peu s’il a voulu faire une sorte de roman... »

Une série d’articles ! Le mot est lâché, voilà le défaut de ces derniers volumes, et le renvoi à Cervantès n’est pas heureux, car nul plus que l’auteur de Don Quichotte n’a su inventer tout un ensemble d’épisodes vrais, portant coup, mettant en scène l’idée que l’auteur veut, non exprimer, dramatiser; les mœurs qu’il veut peindre et non discuter; en un mot, tout ce qui manque ici : la fécondité de l’imagination et la verve créatrice.

La bonne moitié de l’œuvre semble faite pour amener la lecture de poésies du héros. A chaque occasion, on lui en demande. Un site semble-t-il fait pour inspirer, on l’attend à l’œuvre; une petite fête s’improvise-t-elle, une lecture en sera le bouquet; le Congrès de Spa, où l’on se rend pendant quatre volumes, pourquoi s’ouvre-t-il à la fin du cin-

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quième, si ce n’est pour nous en faire entendre quatre. Les autres lectures de vers sont esquivées et le Congrès couronne la dernière, chantée par la signora Tiraforte, qu’on a vue « se lever comme une impétueuse lionne », courir à lui et entraîner son poète : « A la Géronstère ! au galop ! » pour en obtenir <( un chant d’affection, quelque refrain d’enthousiasme, quelques saintes et patriotiques paroles à faire vibrer les âmes! » La « charmante créature » trouve à qui parler; le poète lui débite l’hymne demandé « avec un entrain qu’il fi’a jamais égalé depuis » et, le lendemain, « la diva » obtient en le chantant un succès fou : « Il y eut des larmes ! »

L’idée a son prix, puisqu’il s’agit de créer une littérature. Mais ces poésies, qui sont une des originalités de l’auteur, ne répondent guère au but. Dès son premier livre, il avait exposé Y art poétique de « l’Apollon bélgique » . Il prétendait écrire en wallon : «Je dis à qui veut l’entendre que j’écris en wallon. Et je veux écrire en wallon, et il me plaît d’écrire en wallon, et je voudrais bien voir que l’on m’interdît d’écrire en wallon. Ne suis-je pas Wallon, par hasard? Je veux être de mon pays, moi, entendez-vous; je veux parler la langue que j’ai sucée à la mamelle de mon excellente bonne mère ! »

Ceci est du français cependant, du français très vif! Qu’était donc ce « wallon de pure race, non francisé, non maniéré, pur wallon »? — « Le wallon, dit l’auteur, est au français ce que la bière est au vin. » Et cela ne nous apprend pas grand’ chose. Il ajoute, pour les vers : « C’est... ma foi, je ne sais pas trop... Ce sont des wallonnades , charmants petits poèmes, tout pleins de verve et de naïveté, tout imbibés du caractère et de l’esprit des Belges. » — « Une sorte de poésie toute simple, dira-t-il vingt ans plus tard, dont la patrie belge fait le fond et dont la forme comporte un peu de négligence. »

Cet un peu de négligence est assez mesquin : l’hiatus, l’élision des syllabes brèves, la rime pauvre, sans souci de la terminaison ni des alternances féminines et masculines. Pour la prose, l’idée est meilleure. Il recommande « un langage de bonne vieille naïveté, qui se revêt parfois, de certaine âpreté pittoresque ». — « Parlons tout bonnement le français de Bel-

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gique, mêlons-y sans façon, la Grèce a fait ses dialectes,

quelques-unes de ces expressions si heureuses dont nos patois fourmillent... » S’il faut prendre au 'sérieux ces idées, dont l’auteur se joue agréablement et qui font, dit-il, pâlir M. Van Hasselt, trembler M. Alvin et tomber M. Marcellis à la renverse, — il réclamait, avec le droit au dialecte, le retour aux sources primitives du vieux langage, restées parfois si fraîches dans nos provinces et où s’abreuvaient les maîtres du xiv® et du XVI® siècle, et même La Fontaine, Molière et Saint-Simon. C’était rentrer dans la grande langue française. Vingt-cinq ans après, tout en continuant la parodie du romantisme, il parlera mieux encore, affirmera « la grande révolution des lettres », par laquelle seulement « la langue française pouvait rentrer dans ses voies ». — « Cette vive et forte langue, née avec allure franche et leste, se jouant aux énergiques et très heureuses incorrections de Rabelais, de Montaigne, de Corneille, même de Bossuet et de Molière, et qui avait fini par faire place à une langue prude et guindée, langue de grammairiens et de syntaxiens, qui ne lui laissait plus couleur ni relief. » [Congrès de Spa, t. F'’, p. 69.)

Ce programme était beau, grand, digne de nous créer une nationalité littéraire; il allait bien au delà du romantisme. Malheureusement, pas plus en prose qu’en vers, celui qui l’avait conçu et l’exposait vivement n’était ni dans un temps, ni dans un milieu, ni de taille, pour le remplir. En vers, il n’a pas le ton, la passion, l’abondance. Toutes ses licences, dont il attendait tant de verve, ne lui servent à rien. En prose, le style a plus de mouvement, mais il reste le français de tout le monde. On dirait que le réformateur n’ose. Ses quelques mots patois finissent par détonner dans sa langue, bien plus qu’ils ne la rajeunissent. Il oublie que l’unité d’accent est la condition première de tout style, et surtout de la grande langue dont il a fait un si vif éloge ; que le néologisme par plaques fait tache et qu’il n’est possible que dans un mouvement général, dans un renouvellement harmonique. Se créer une langue à lui, pareille à celle des maîtres du xvi® siècle, c’était une belle ambition, au-dessus de son époque et de ses forces.

LA LITTÉRATURE

On a dit qu’il ne visait pas à faire école. Il débutait à l’heure de confiance où paraissait, à Liège, la Reme belge. On se rattachait alors à la nationalité et à M. Nisard. M. L. Labarre le suivit, dans la Remie belge., avec des parodies : An bout du voyage, — Un mois à Paris, avant d’emporter sur lui le prix du concours Wiertz « sur l’influence pernicieuse du journalisme », et d’aller à Paris publier la Comédie parU sienne, comme V. Joly publiait les Croquignolles, d’après les Qnêpes d’Alphonse Karr. Ad. Borgnet, lui, quitta l’histoire pour donner, dans ses Légendes namuroises, à Alfred Nicolas, un cousin germain: Jérôme Pimpurniaux. «Wallon jusqu’aux os ! » disait Grandgagnage. « Namurois jusqu’au bout des ongles ! » dit M. Le Roy d’Ad. Borgnet. Mais ce Namurois, non plus que ce Liégeois, en français ni en patois, n’avait la griffe du créateur. Oct. Delepierre et M. Coomans entreront dans le domaine et en indiqueront un des coins les plus intéressants à défricher, quand ils traduiront ou rajeuniront des légendes, le premier U Uylenspiegel., 1857, le second de Fortnnatus, 1858; ils n’y mettront ni la couleur, ni le relief, ni le style que rêvait Alfred Nicolas. Quand un écrivain prendra ce mot d’ordre au sérieux, se nourrira de la belle langue du xvr siècle, la forgera en maître et fera de son Ulenspiegel un poème rabelaisien, Grandgagnage n’y reconnaîtrapasla seule, la grande manière de répondre à ses Marseillaises. Sachonslui en gré cependant et rendons-lui justice. Par instinct de patriotisme, il fut un des précurseurs, dans notre pays, de ces artistes qui féconderont l’éternelle jeunesse de la langue et de la littérature. S’il avait pu remplir son cadre avec la langue de De Coster et une poésie équivalente, notre littérature aurait son chef-d’œuvre fondamental. C’est déjà une gloire de l’avoir tenté et d’y avoir persévéré toute une vie. Je voudrais voir une édition complète mettre dans nos bibliothèques ce livre-précurseur.

Van de Weyer, sans plaider autant, a plus d’unité de style. Dans son âge avancé, une forte bonhomie tempérait la finesse, sur la figure de cet homme, qui avait « vécu, dit M. Laugel, sous le regard de lord Palmerston », qui connaissait « l’extrême douceur de la vie privée », dans un luxe de châteaux et

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d’œuvres d’art, et qui savait devoir être enterré dans une ég'lise à lui, que « M'"*" Van de Weyer avait fait élever près de New-Lodg*e ». Peu d’angles, rien de pointu, un œil scrutateur, bienveillant dans le calme, perçant dans le sarcasme, des plis creusés par le sourire, une barbe blanche oii se marquait une bouche prête à lancer le trait, une physionomie restée bourgeoise au fond, mobile à la fois et sûre d’ellemême : un ambassadeur, mais surtout un bibliophile, qui s’est représenté comme devant être peint en « vieillard absorbé dans ses livres » :

Esser dipinto cou un libro in mano.

Sous l’hermine de sa rouge simarre ou dans la solitude dorée des vieux jours, Grandgagnage offre un type plus original et plus anguleux : Nez en bec d’aigle, œil d’orfraie, « regard aigu ^ », sourcils aux aguets, bouche serrée, menton ras et obstiné, de fortes lignes creusées par une volonté et une superbe inébranlables; avide d’éloge, prompt à l’épigramme, prêt à rendre des arrêts ; quelque chose, dans les méplats, de dur, qui s’animait pour lancer une pointe ou s’adoucissait pour gagner une adhésion; il fait plutôt l’effet d’un de ces anciens parlementaires qui défendaient le progrès sage en vantant le passé, qui faisaient de la politique de liberté en espérant tout de la religion de leurs pères, jetaient des appels aux grandes choses sans pouvoir les réaliser ; gens de force à préparer les révolutions, de volonté à les maintenir; éloquents à leurs heures, narquois toujours. « Le meilleur enfant de Liège, — comme on l’a dit moins justement de son cousin Pimpurniaux, — pourvu qu’on ne se trouvât pas sur son chemin. »

Firmin Lebrun, né à Mons (1801-1875), est un autre type. Quand Mathieu publia, sous le titre de Poésies de collège^ une satire de Borgnet, il y joignit des vers de lui et de Lebrun. Jeunesse orageuse à l’université et dans la presse, suivie d’une vie monotone de professeur — lisez le Profes^

^ M. J. Stecher.

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seiiT de rliètoTique — et de fonctionnaire; flâneur original partout, mais plus volontiers dans l’antiquité et dans la campagne, voire à la pêche: « Je serai toujours un loup pouf ma part ; » observateur par désœuvrement, frondeur par mauvaise humeur, distrait jusqu’à un point parfois terrible ; d’abord très jeune, mais l’ayant vite regretté : « On est si sot quand on est jeune. » [Causerie sur le magnétisme^ 1839.) « Quand j’étais sot, je veux dire jeune... » [Corbeille de rognures^ 1857); faisant des vers latins contre ses professeurs; fondant en français le Mépliistopliélès; enlevant sa femme; ce « roi des drôles », comme il s’appelait, fut un professeur instruit, un fonctionnaire assez ennuyé de l’être et un écrivain de bonne trempe, s’il vous plaît ! Mais « attendez la quarantaine et vous verrez! » Bientôt, quantum mntatnsl Le besoin de croire le saisit, il va jusqu’à s’accrocher au magnétisme : « Cette faculté expansive est une preuve de l’immatérialité de l’âme. » Il s’accroche aux étoiles, il s’accrocherait à tout. Il doute encore de bien des choses, on le sent à son affectation d’affirmer, et c’est lui d’abord qu’il tient à persuader quand il s’adresse aux lecteurs. Quels grands yeux il ouvrait lorsque, pressant de questions un rationaliste, il rencontrait une conscience satisfaite, une raison sans trouble. Était-ce bien possible? La Reme trimestrielle a eu quelques échos de ces perturbations. Mais Lebrun n’y perd pas son esprit, je vous prie de le croire ; il n’oublie pas ses observations, son originalité; il a beau paraître s’y jouer, ce terrain, au moins, il le sent solide, n’y hésite pas, y marche résolument, jusqu’à l’instant où il finit comme il a commencé, par des vers latins, les derniers bons vers latins.

Firmin Lebrun avait trop de sens pour exagérer notre bon sens. Son patriotisme voit clair. Sans être romantique — lui se classer quelque part! — il parle de J. Janin et de V. Hugo sans acrimonie, cite Paul de Kock avec éloge, raille même un peu M. Nisard, par lequel juraient tant d’auteurs belges. On lui a attribué le mot de « fransquillon », renouvelé d’une comédie liégeoise. Sa collaboration aux journaux àlla à l’emporte-pièce. Mais ce n’est pas lui qui serait tombé dans un chauvinisme belge. Il aime son pays et n’en souffre pas moins

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de son ciel de plomb, de ses neig’es, de ses brouillards. 11 aime ses compatriotes, mais il en croque les défauts et les travers : c< Écrivains belges, mes amis, nous ne savons pas écrire! » Flama7icls et Wallons, deux volumes d’esquisses contemporaines, datent de 1841 ; ^^^Escinisses hnixelloises^àQ 1843; on y reconnaît des feuilletons de journaux, des articles de revues. Sa Corleille de rogmires n’a paru que dans la Reme trimestrielle^ 1855-1866. Ces séries d’études sont d’abord des croquis de mœurs, qui s’arrêtent quelquefois à la monographie d’un type, et qui vont aussi jusqu’au petit roman de mœurs, moins réussi. Puis viennent des causeries sur toute chose. L’observation y est simple et juste, le style franc.

Esprit modéré, mordant et fin, parfois chagrin et timoré, s’il voit clair dans l’esprit et le cœ.ur de l’homme, il voit quelquefois loin dans les idées. L’espoir d’une ligne ferrée : De Bruxelles à Paris^ lui a dicté une page spirituelle et chaude ; on dirait un hymne en prose au progrès des hommes et à la fraternisation des peuples. Le Bas-de-Cuir de la pein-' tîire date de 1842; il s’y accuse spirituellement d’un défaut d’esprit : « L’homme n’a point comme les peuples le privilège de se donner la meilleure constitution possible, ni même de trouver mauvaise celle qu’il a reçue »; mais c’est pour risquer une idée juste. On peut le réclamer, dans cette page, comme le premier des naturalistes, au moins pour le paysage. C’est comme un manifeste en faveur de ces « sauvages » qui s’éprennent de la nature pour la peindre.

Un de ses derniers articles, un des plus jolis, est celui où il s’amuse à faire pour ses petits-enfants des joujoux avec un peu de mousse et de bois : Ce quon peut faire arec un fagot. Parti du Méphistopliélès , le vieillard, peu apaisé sur la grande énigme de l’au-delà, arrive à une bonhomie charmante.

Lebrun n’oublie jamais qu’il a vécu dans le prolétariat de l’enseignement et de l’administration, dont les places les plus élevées, quand il en eut l’intérim, n’eurent pour lui aucun attrait : il préférait aux affaires publiques une ode d’Horace ou une flânerie d’humoriste. Me croyez pas à un tempérament ni à de la passion philosophique. C’est le flegme du flâneur.

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bourgeois, misanthrope, qui observe ou rêve, toujours avec une pointe de rire ou de plainte, et qui serait fâché vraiment d’atteindre à la conviction virile des âmes fortes, car elle le distrairait de son far-niente.

Les Légendes namuroises annonçaient déjà un autre genre, qui se rattache à l’humour et en diffère. Borgnet représentait le vieux citoyen namurois auquel il attribuait ces pages comme ayant « l’idolâtrie de nos anciens monuments » et il souhaitait d’inspirer aux Belges « le désir de connaître leur patrie un peu mieux ». Pour cela, il les conviait à voyager avec lui dans les environs de Namur et dans son histoire. Un médecin de Liège suivit aussitôt ces traces. Les P r ornenades historiques dans le pays de Liège, par le D" Bovy, se rattachent, dès 1838, à Alfred- Nicolas et surtout à Pimpurniaux, car l’auteur n’a aucune prétention au style. L’histoire de Liège lui semble connue, il se contente d’y faire des promenades, que les récits de Polain feront oublier, mais qui répandront le goût de l’histoire et des voyages, et l’amour des vieilles chansons du terroir que Justin avait négligées.

Borgnet attendra près de vingt ans avant d’écrire ses Excursions d'un touriste helge en Belgique. Cette fois, l’histoire ne sert plus qu’à remplir le paysage ; le fond dû tableau est l’Ardenne et le livre se présente avec l’intention d’y servir de Guide, 1856-1858, deux volumes avec une carte. C’est un vrai voyage, farci de faits historiques ou archéologiques et de conversations, qui sera refait bien des fois, tantôt par deux proscrits français : la Meuse ou En Ao'denne., — tantôt par des Belges : le Guide de V Excursionniste par Van Beinmel; Une mcance à Laroche., par E. Gens, et, tout récemment. En Ardenne, par Jean d’Ardenne (M. Dommartin), vrai guide cette fois, avec cartes, plans, itinéraires, indications d’hôtels, reliure sacramentelle et, par-dessus le marché, de la verve.

Dès 1839, un écrivain brille dans un voyage lointain et s’éclipse. 11 était au MépMstophélès près de Lebrun. 11 quitta Bruxelles après une querelle de presse avec un membre de l’armée, dont le nom prêtait au calembourg et dont

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Ad. Mathieu disait « dans un dîner de garçons », non sans le reproduire dans ses Œuvres en vers :

Mais lorsqu’il s’agit de cochon,

J’aime la Hure.

Cet incident vulgaire nous valut trois volumes de forte littérature : « De Bruxelles à Constantinople^ par un touriste flamand. » L’auteur, René Spitaels, nous apprend qu’un passeport lui fut refusé pour Vienne « à cause de sa participation à la rédaction de journaux qui font partie de l’opposition la plus avancée en Belgique ». Une note finale nous dit que, rappelé inopinément au pays par la nouvelle de la mort de son père, M. Alb. Spitaels, banquier à Grammont, il dut laisser son œuvre interrompue. « Si ce premier essai littéraire était bien accueilli, peut-être se déciderait-il à publier l’autre moitié de son voyage : De Constantinople à Bruxelles . » Cette seconde partie ne parut jamais et l’auteur lui-même ne tarda pas à disparaître.

Ces trois volumes sont d’un penseur, d’un observateur et d’un écrivain. L’observateur et l’écrivain sont de l’école de Lamartine, dont le Voyage en Orient avait paru quelques années auparavant. Le penseur, étant radical, donne 'du caractère à cetle abondance mélodique du romantisme.

Je ne puis signaler toutes les pages de peintre, de penseur et d’bomme politique qu’on trouve dans Spitaels. J’en avais gardé un souvenir favorable, comme beaucoup de lecteurs belges, sans doute. Relisez-le comme je viens de le faire, vous y trouverez un véritable plaisir. En Italie, l’enthousiasme qu’inspire la nature et les arts s’harmonise avec l’indignation que soulève l’état politique d’un peuple opprimé. A Rome, le spectacle devient terrible et l’œuvre grandit. On réimprimerait aujourd’hui ces lettres écrites de Rome en 1837 : rien n’a été plus fortement pensé et senti sur ce régime de bouffons et de courtisans, sur les désordres, les dilapidations, la brutalité, les mœurs odieuses, impures, criminelles, la misère, l’abjection d’un pays gouverné au nom du Dieu des chrétiens. Athènes et Constantinople sont jugées de même; le tableau varie, le peintre se soutient, l’œuvre s’achève brillamment; on

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s’étonne qu’elle n’ait pas eu plusieurs éditions, on regrette que l’auteur ne nous ait pas raconté de même son voyage dans les Dardanelles, en Asie Mineure, aux ruines de Troye, à Smyrne, à Malte, à Tunis; on voudrait accuser le public de ne l’avoir pas décidé à publier cette seconde partie ; le caractère de cet liomme indiscipliné, que le mariage et la famille n’ont pu, dit-on, fixer au foyer, y fut sans doute pour quelque chose ; mais il faudrait aussi faire la part de cette politique qui Ta empêché d’aller à Vienne et qui a dû lui faire dire plus d’une fois à son pays, comme il l’écrivit à notre ministre résident : « J’appartiens à la presse opposante, et pour vous, c’est tout dire. »

On publiera en Belgique bien des voyages; N. Considérant, que nous avons rencontré dans l’histoire, verra la Russie en 1856 et publiera deux volumes vivement écrits ; M. Léon Verhaeghe fera, en 1862, un Voyage en Orient et le racontera d’une plume plus sobre, mais non sans finesse; un pseudonyme, moins érudit, Erasme Delumone (M. Em. Desoer), fera une Promenade en Alger; M. G. Podesta nous ramènera au pays : Essai sur la Campine anversoise; le Petit Brabant^ etc., etc.; nul écrivain ne surpassera cet écrivain, qui n’a fait que passer.

Si l’opposition radicale fit obstacle à la carrière de Spitaels, la politique, catholique et libérale, fut pour deux écrivains l’occasion de se produire dans la presse, à la Chambre et dans les lettres.

Élève de l’Université catholique, Louis Defré (1817-1880), après quelques brochures signées Joseph Boniface, s’appelle Maurice Voituron, et n’obtient guère l’attention par des écrits démocratiques d’un fouriérisme chrétien, 1841-1850. 11 revient bientôt, pour quelque temps, pensait-il, à Joseph Boniface, afin de parler aux lecteurs le langage de leurs préoccupations quotidiennes, 1850. Mais il se fit que la peau neuve convenait mieux au tempérament de l’auteur, et les brochures nouvelles eurent un tel succès que, nommé représentant, il ne pensa pas à redevenir le vieil homme et ne se lassa jamais de produire. Joseph Boniface ne peut être présenté comme un écrivain consommé, possédant toutes les ressources

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de Tart d’écrire. Ses procédés ont servi, ses transitions varient peu, sa langue est bornée, ses idées justes sans profondeur ni abondance : il écrivait pour la bourgeoisie d’il y a vingt ans. Mais un souiïïe permanent d’honnêteté et de libéralisme, un cœur généreux, un esprit original, un style plein de traits où la finesse se mêle à la bonhomie, des portraits surtout où il met plus de causticité, légitiment son succès durable. Je ne conseillerais pas de publier son œuvre entière; je ne l’ai pas fait pour Veydt, mais j’ai la conviction qu’un bon choix de brochures, avec une série de portraits d’hommes politiques, resterait longtemps dans les bibliothèques des libéraux belges. Il a dit que sa meilleure œuvre était l’école d’Uccle, dont il fut bourgmestre, comme son meilleur début, la création, avec ses amis fouriéristes, de la première crèche en Belgique, 1840. Certes, c’est une grande satisfaction d’avoir établi une crèche, une école et aussi un règlement de cimetière fait en librepenseur. Sa meilleure œuvre, cependant, serait ce recueil. Je voudrais en donner une idée en quelques mots. Citer Cormenin, son maître, n’y suflJrait pas. Le distinguer de nos autres humoristes ne serait pas toujours à son avantage. J’ai tenu pendant deux heures un nombreux public attentif, riant, applaudissant, satisfait d’esprit et de cœur, par des citations de ses pamphlets, sans autre commentaire que l’analyse du sujet et l’exposé des circonstances. Plus d’une fois, Defré fit acte de courage, comme lorsqu’il défendit la liberté de la chaire religieuse. Un jour, il s’est élevé plus qu’à l’ordinaire. Comment s’élever en croquant des représentants catholiques? Cette fois, il avait devant lui une fière figure et je l’entends encore répéter: « Oui, Mazzini est grand! » On le lui a reproché longtemps, et Mazzini lui-même s’y est mépris en rêvant un agent de sa politique dans ce brave défenseur du libéralisme belge. Bien des fois aussi, il a montré son indépendance d’esprit et sa hauteur morale. On retrouvera un jour sa lettre à M. Frère, sur la politique royale, dont je n’ai pu avoir copie, et l’on racontera comment il refusa la fortune par un scrupule politique dont l’exemple ne fut guère contagieux. Honnête citoyen, armé d’une plume spirituelle, il a pu résumer sa vie par ces mots : « Il a toujours dépensé son

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temps et son argent pour faire un peu de bien ; de là sa grande pauvreté et l’amitié des hommes de cœur »

C’est au parti catholique que se rattache un autre représentant humoriste.

Partisan de la paix jusqu’à en placer le nom en tête de son journal, adversaire du budget de la guerre, orateur spirituel, romancier à ses débuts, pamphlétaire à ses heures, M. J.- J. Coomans est un écrivain original. Il l’a montré surtout dans une œuvre anonyme: une Académie de fous ^ 1861. c( Nous aimons à entendre tout, hormis les banalités courantes, — disent les deux amis qu’il associe pour causer et agir. — Que de négations sont de bonnes affirmations ! » Cette phrase pourrait être la devise du livre ! Ce ne sont, pas des banalités qu’on y trouvera, et que de fois les négations y seront des affirmations belles et bonnes. Il nie la guerre — un peu trop longuement — et avec la guerre le duel, la centralisation, la loi des majorités, même le patriotisme: il a ce courage. — 11 nie le luxe, il nie la bonne chère et le tabac — en Belgique ! — Il nie la liberté absolue, la tolérance, l’égalité, mais au profit du droit, de l’ordre et de la fraternité. Chaque page du livre, dans sa forme ironique, rarement acerbe, souvent animée, toujours piquante, est la négation de ce mesquin bon sens bourgeois, infatué de lieux communs, qui se paie de mots, méconnaît les penseurs, taxe de duperie la grandeur du caractère, de fous les hommes de dévouement, d’originalité, de génie. « Aimons et respectons ces fous-là, » s’écrie l’ami du docteur, le Sancho Pança du livre, que l’auteur, écrivant en 1861, appelle Germanus. Et lorsque l’idée leur arrive — un peu tard, au milieu du livre — de créer une académie de fous pareils : « Causer est la première jouissance de l’homme, » leur but est d’organiser cette jouissance entre « gens désintéressés, perspicaces, patients, qui adoptent une idée, la creusent, la dissèquent et l’illuminent au point éA aveugler le vulgaire l » Des fous, en un mot ! Alors on sent que la causerie, parfois longue en tête à tête, surtout lorsqu’un jour ils se mettent à parler politique, du fond de leur lit, va

* Noies rédigées pour me servir dans une conférence.

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recommencer plus vive sur tous les sujets que le vulgaire taxe de folie.

Ce voyage à la recherche des fous de talent ou de science, et d’autres artifices aussi ingénieux permettent à l’auteur de traiter tous les sujets à l’aise et d’esquisser des types, tels que celui du flatteur comparé à l’homme mode.ste, ou de l’artisan qui veut devenir artiste : « Il dessina tant de têtes, qu’il y perdit la sienne, » — ou du président : « On a soutenu que l’homme est né pour être libre; rien n’est plus faux; tout prouve que l’homme est né pour présider, » — ou d’autres qui ont sa sympathie, comme le prêtre-médecin, condamné pour avoir guéri les gens sans émoluments, mais sans diplôme : « Tant d’obstination devait être réprimée ou la société était perdue !» — ou les héros eux-mêmes, qui souffrent, Tun pour avoir voulu servir l’humanité, l’autre pour vouloir agir en « chrétien pratiquant, parmi des chrétiens purement formalistes ».

Le Voyage à Olieel et les Amntures de maître Jockem, 1844, sont moins réussis dans le flamand de M. J. -B. Straatman, qui tourne en ridicule le fanatisme des ennemis de la nouvelle orthographe néerlandaise. Mais Les bouffées de tabac ^ de M. Joz. Cauwenbergh. répondent bien à leur titre, et un journaliste que nous avons vu rédigeant le Reinaert de Vos, L. Vleeschouwer, sans être arrivé à la Chambre, a déployé une verve personnelle plus vive, plus originale, qu’il a portée avec autant de succès en deux livres : Pièces et morceaux, 1841, Contes et autres badinages, 1862.

C’est par une Histoire de la Syrie ancienne que devait débuter le plus attique de nos humoristes. Elle parut en 1846, dans X U nixer s pittoresque, de la maison Didot. Vingtcinq ans après, l’auteur a raconté quel dur et utile noviciat fut pour lui cette collaboration. Un moment vint où, pour s’exercer, il se mit à traduire Tacite. «Je croyais ainsi n’apprendre que le nécessaire du métier, dit-il, jugez de ma surprise quand, petit à petit, je me trouvai dégoûté du métier lui-même. Cette profession de faiseur de livres me parut la dernière des professions malhonnêtes. Être aux gages des libraires, faire de mauvais livres modernes avec d’excellents livres anciens,

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écrire à tant la ligne pour les éditeurs de revue, ne pas penser du tout, ou ne penser que comme monsieur l’entrepreneur de littérature, me sembla un état odieux... Je ne tardai pas à éprouver un dégoût profond et salutaire pour toute la gent littéraire. » Max. Vejdt était alors candidat en droit. Son amour des lettres l’avait décidé à fréquenter à Paris les cours du Collège de France, et il fait un grand éloge du célèbre helléniste Boissonade, dont il suivit l’enseignement avec assiduité. Ces études et ces travaux le préservèrent, dit-il, « de la corruption par les femmes et de l’abaissement par les lettres » . Il abandonna donc la profession d’écrivain, revint dans son pays, n’acbeva pas un Précis de Vliistoire du commerce annoncé, vida son portefeuille en publiant une Étude sur Diderot^ se fit docteur en droit, 1848, se mit à pratiquer le barreau et ne tarda pas à y renoncer. Il a raconté l’histoire d’une cause criminelle, où il vit « des, gens préférer un écu à lin innocent », mais il ne conclut pas. Sa conclusion fut le désir d’abandonner cette carrière, comme J’autre. Il ne lui restait d’autre refuge que la politique : il y rechercha un rang mode.ste, entra au conseil provincial du Brabant, en 1854, puis à la députation permanente, en 1860. Quelque fortune aidant, c’était Votium cum dignitate. Il ne voulait plus être avocat; il devint à l’occasion un charmant orateur. Il avait pris en horreur la profession d’homme de lettres, mais l’amour des lettres le te nait au cœur : quand il reprit la plume en amateur, il se trouva être un écrivain.

La Revue trimestrielle venait de paraître en 1854. Dès le second volume, Veydt y commence une série de spirituelles études sur des per.sonnages de l’antiquité. Ce fut un succès; j’ai dit une révélation, même pour lui. On lui avait bien trouvé au barreau un esprit piquant et littéraire; cette fois, la sève de ces études classiques bourgeonne, son originalité éclate, on y voit l’homme qui aimait à se promener, « un livre grec à la main », et l’humoriste qu’avait mis en lui la nature. Il avait trouvé une sorte de genre nouveau, archaïque par ses sujets et par le style. Quand la Revue trimestrielle fit place à la Revue de Belgique, Veydt s’attaqua aux sujets modernes. Je vois encore sa figure rayonner lorsqu’après une conversation sur

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la place qu’il prendrait dans cette revue, qui, devant être mensuelle, réclamait plus d’activité, il en arriva à s’écrier : « Vous me permettriez de faire justice des pédants !» — « Tout ce que vous voudrez ! » — Alors, son esprit semble s’épanouir, sa force redouble, sa verve s’aiguise au service de ses idées les plus chères ; presque à chaque livraison, il publie une page brillante; s’il ralentit le feu, c’est lorsqu’en 1870, il remplace Tarlier dans la chaire de philologie latine à T Université libre, où il plaît en instruisant; mais il ne quitte pas la revue où il charmait ses lecteurs en défendant le bon goût, flagellant la sottise, plaidant le patriotisme ou se laissant aller à de délicieuses excursions dans les champs, dans ses souvenirs ou dans la littérature wallonne. La mort le frappa en pleine force en 1873; il était né à Bruxelles en 1822.

Ses articles tiendraient en deux volumes. Un comité d’amis en a publié un choix après sa mort. Ce livre, a le meilleur monument qu’on puisse élever à un écrivain, »le montre dans tout son éclat. Le président du conseil provincial, Albert Picard, a dit de l’orateur : « Il éblouissait par ses saillies toujours littéraires et toujours courtoises. » Il y a plus que des saillies dans son œuvre littéraire ; il y a tout un homme, le type du lettré, humoriste par nature et par goût, non par état ni pour un parti.

Fr. Grandgagnage n’a guère d’esprit que dans les mots; dans les idées, il préfère l’éloquence. La verve de Veydt est au fond des choses et ne se dédouble pas. Alfred Nicolas voulait parler wallon; Veydt, sans en faire bruit ni système, dit aussi : « Reprenons Froissart et Comines, c’est notre bien... Que d’expressions imagées, que de locutions marquées au bon coin nous pourrions faire entrer dans notre style ! » Il adore et parle une langue libre, sans néologismes ni mots patois plaqués çà et là, mais indépendante, créant la forme plus que le mot, toujours française et gardant l’unité d’une gamme originale et juste, sinon hardie et pittoresque. Quand De Coster osa davantage, en remontant au xvF siècle, Veydt y applaudit. Il ne se prenait lui-même que pour un amateur. Il avait l’auteur des Légendes flamandes en grande estime.

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Devenu professeur d’université, Veydt dut, chaque année, pour les examens, passer quelques semaines à Liège. Il en revint épris de la littérature wallonne. Un de ses collègues, « petit homme sémillant, profil socratique, qui répondrait à Socrate : Je ne suis pas d’Athènes, mais de Liège... » avait été son guide. Depuis 1856, avant et après la création de la Société liégeoise de littérature wallonne^ ce guide — on aura reconnu M. Alph. Le Roy — avait servi à la Revue trimestrielle. Ses Lettres éburonnes, sa traduction d’un Cramignon., de M. Defrocheux, y avaient été remarquées; puis Van Bemmel avait tenu ses lecteurs au courant des travaux de la société liégeoise (t. XIX et XXVI). Mais rien ne vaut comme de voir et d’entendre le coq sur son fumier. Un de ces écrivains, M. Hock, séduisit — le mot est de son cicérone — l’écrivain bruxellois, qui lui consacra deux articles dans la Revue de Belgique (t. VI et IX). Ceux qui veulent voir \o.Pasqueye, les Cramignous et la comédie patoise renaître avant et après 1830, des archéologues, comme Ferd. Hénaux et Ch. Grandgagnage, reprendre l’étude du vieux liégeois, et des poètes s’y faire applaudir, peuvent recourir à ces deux recueils. Je ne pourrais faire cette histoire ici sans l’étendre à nos divers patois, wallons et flamands. Je dois me borner. Parmi les poètes, M. Thiry se distingue par une originalité wallonne. Les poésies de M. Aug. Hock sont en liégeois; mais il a écrit en français ses Mœurs et coiitumes et ses Croyances et remèdes q)opulaires au pays de Liège (Œuvres complètes, t. II et III, 1872), sauf à mêler au texte des poésies ou des récits en patois. Veydt admire en lui surtout le détail des mœurs, si vite disparues, du commencement de ce siècle, avec le rire gaulois qui ne mâche pas les paroles.

M. Le Roy, citant Veydt, rétablit les proportions :

« M. Hock s’est plutôt piqué, dit-il, d’être fidèle que d’être habile; sans cela; si, bien entendu, il se fût appliqué de bonne heure à étendre la sphère de ses remarques et à s’initier aux règles de la composition, Liège aurait peut-être trouvé en lui son romancier populaire. »

Un auteur montois, aussi imbu des mœurs et du ton du terroir, me semble posséder plus h fond, manier plus à l’aise

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les locutions, les dictons, les proverbes, j’ai presque dit les beautés de style dont les patois abondent. Sa traduction des Fmtfes de La Fontaine est supérieure à tout ce qu’on a écrit en patois de Mons; ^Q^Armonaqties^ exigeant pour se soutenir plus de variété, ont moins de valeur. C’est M. Letellier, curé de Wasmuel, puis de Bernissart, un vrai type de curé de Meudon, s’il avait pu se livrer à toute sa verve.

Le danger ne manque pas dans ces petites chapelles de notre littérature. On peut y émietter l’esprit littéraire et s’habituer à être « satisfait d’un vermisseau », comme dit Faust. Mais ces écrivains, si aimés dans leur petit cercle — qui sait si M. Hock n’est pas plus célèbre que Veydt et V Armonaque de Mons plus connu que les pamphlets de Vande Weyer? — nous ramènent à notre principe favorable aux petites cultures. Souhaitons qu’elles réalisent ce que prévoyait en 1827 VHermite en Belgique^ lorsqu’il disait : « L’esprit de localité peut devenir en peu de temps un esprit national. »

M. Delumone a dit finement de nos voyageurs : « Le Belge, en voyage, quoique généralement modeste en ce qui concerne sa propre personne, est un peu vantard quand il parle de son pays et des lihres institutions qui le régissent » . Quand cela était écrit, le genre voyage s’était transformé; on ne s’y contentait plus de promenades et de causeries, si patriotiques qu’elles fussent; on cherchait chez soi et à l’étranger les traits d’histoire, les faits de science et la vérité de mœurs.

M. E. Goblet d’Alviella est la tête de ces touristes nouveaux qui vont loin. S’il n’a pas aussi vive que Spitaels la passion démocratique, il n’en observe pas moins sûrement tout ce qui peut éclairer l’esprit politique des libéraux avancés, ses lecteurs. Ce n’est pas un explorateur, et il n’a rêvé aucune découverte; c’est un voyageur curieux de « débouchés moins encombrés et moins décrits » . Il ne recule pas devant le pôle ni le désert, n’hésite pas à traverser l’Océan, ira jusque dans l’Inde, 'à la suite du prince de Galles. Il va d’abord avec un ami en Laponie, puis dans le Sahara. Partout l’économiste se mêle à l’observateur, l’ethnographe au paysagiste et le docteur ès-sciences politiques et administratives au

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peintre de mœurs. Ce n’est pas l’impression des choses, vibrant dans un tempérament personnel, qu’il donne; il rend la vue exacte des hommes et des objets, observés par un esprit libéral. Toujours le récit s’arrête au ton juste, le paysage se colore dans la mesure, le style est d’un écrivain qui ne cherche pas à être un artiste. Moins amu-ant, plus instructif que M. de Beauvoir, son genre est plutôt celui où M. de Hubner a marqué une si forte trace. Sahara et Laponie date de 1873, Inde et Himalaya 1877.

D’autres le suivent dans cette voie. Citons seulement : Hyèreset quelques autres stations hivernales^ par M. D. Keiffer, « humoriste sans prétention, » dit Van Bemmel; il a écrit aussi un Voyage en Suisse sans Alpeu stock; — Mississipi et Indiana, souvenirs d' Amérique^ plein d’idées et de sentiments, par M. M.-J. Dulieu; U Espagne^ Gibraltar et la côte marocaine de M. Alb. Dubois; les Iles fortunées^ le Voyage au pays des Dolomites^ Une semaine à Lisbonne^ de M. Jules Leclercq, touriste infatigable qui, s’il doit rester chez lui, voyage encore en traduisant des auteurs qu’il suit par la pensée.

Jusqu’ici, nous n’avons rencontré que le goût et non la profession des lettres; nous avons vu même chez Veydt le mépris du métier. De hautes fonctions dans la diplomatie, le barreau, la magistrature, des positions plus modestes dans l’administration ou l’enseignement, quelque fortune ou les affaires permettaient aux écrivains des voyages lointains ou des vacances de fantaisistes. Quand nous trouverons des entreprises de librairie ou des écrivains de profession, le ton baissera ou la persévérance ne sera guère possible. Les Belges peints par eux-mêmes^ malgré des collaborations distinguées, s’étaient arrêtés à la dix-neuvième livraison. Le Diable à Bruxelles de MM. L. Hymans et J. Rousseau, 1853, semble continuer ce livre. V. Joly avait esquissé le politique d’estaminet et la comédie de société; Eug. Gens, Tamateur de tulipes; Reiffenberg, le bouquiniste ; Hen, le marguillier, etc. Les deux collaborateurs étudient les estaminets, cafés et casinos, les théâtres, les sociétés particulières, etc. Nous les avons rencontrés ailleurs, chacun dans

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sa voie. Après ce début, M. J. Rousseau avait essayé à Paris de la profession littéraire avec un succès que marquent non seulement ses études d’art, mais aussi deux livres : Coups d^épée dans Veau et Paris dansant. Le premier est une réunion d’articles spirituels; le second une série de scènes de mœurs, où l’on voit passer les folies de la grande ville. « Je n’ai jamais vu réunis à la fois tant de vices, disait De Coster ; nul n’y manque, sauf l’obscénité qui eût perdu ce livre. »

L’employé de commerce anrersois. de F. Vankerckhoven, est une de ces physiologies de mœurs, bien observée et bien rendue.

Si M. Babut a pensé entrer dans la carrière' avec son Félix Batel (1839), ce n’était pas non plus pour y persévérer. Le régime colonial de Java semble inspirer ceux qui y touclient. Lorsque parut, à Amsterdam, le Max Harelaar., où M. Dowes-Decker, un résident adjoint du gouvernement, dénonçait le régime colonial, on salua « un chef-d’œuvre », sauf à en étouffer les conclusions politiques sous une renommée littéraire de dilettante. Neuf ans après, un ingénieur belge revenait de Java avec deux volumes pareils. M. Jules Babut avait passé plusieurs années dans l’île, y avait essayé divers travaux publics, avait été chargé, dans l’intérieur, d’une mission, qui l’avait mis en relation directe avec les habitants. Les mômes abus, les memes crimes : exploitations, oppressions, vols, assassinats, l’avaient indigné; pour les faire connaître, il emploie le même procédé que Multatuli, attribue tout ce qu’il a éprouvé par lui-même ou observé sur les autres, à un personnage fictif : Félix Batel. L’auteur hollandais plaide avec une verve d’humour intarissable ; son but est d’empêcher que trente millions d’hommes restent maltraités, opprimés, martyrisés, au nom du gouvernement de son pays. L’écrivain belge est plus descriptif et plus conteur; il domine ses sentiments, contient ses indignations, décrit le pays et, dans cette belle nature tropicale, fait parler et .agir des personnages, met en scène des mœurs, que l’autre dénonce. Descriptions, épisodes, discussions, tout s’harmonise. L’auteur est maître de son sujet et paraît, du premier coup, maître de son style. Il n’a guère rien écrit depuis, et son livre

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a passé presque inaperçu. Ah ! s’il avait touché à des questions anticléricales ou servi le mouvement flamand ! Il accusait la Hollande et n’intéressait que Thumanité. Ouvrir Java à la vie universelle : avec un tel but, aucun succès d’actualité n’était possible. Mais ce livre n’en mérite que mieux, comme l’œuvre de Spitaels, de rester dans notre littérature, si riche en parias.

c( Il faut tout’ sort’ de geins pou faire ein monde, » dit un proverbe montois qui se retrouve à Liège et en France. Le monde des lettres ne diffère guère du monde des êtres. Que de fois n’y passe-t-on pas d’un extrême à l’autre! Tout à l’heure, nous étions dans l’ornière du patois. Au sortir deS colonies hollandaises, nous voici appelés dans « les hauteurs de l’âme. » M. Octave Pirmez a tous les loisirs de la fortune, d’une vie de châteaux et de voyages; il y fut pris, après coup, de cette maladie du commencement de ce siècle qui a produit Werther et Faust^ Jacques Ortis et Lèlia. Ce vague désir du mieux, cette souffreteuse aspiration vers l’infini, qui fit les grands poètes du doute, il chercha à s’en guérir par les rêveries, par les duretés mêmes de la foi. Cherchons à quoi il est parvenu. Il avait choisi pour parrain de son premier livre un proscrit français. Les Feuillées parurent en 1861, avec une préface de Bancel. En 1869, il publie un second livre : Jours de solitude, « promenade oisive » de Vaucluse au Vésuve, de Naples à Hambourg. Veydt, toujours malicieusement naïf, prévint l’auteur du danger où il courait : « Mes seuls compagnons sont l’amour et la mort, avait-il dit. Ils conversent ensemble à mes côtés, ils me distraient et jamais ne me fatiguent. » Et Veydt : « C’est très bien pour vous, monsieur, mais ne craignez-vous pas qu’à la longue ils ne fassent un effet tout contraire sur vos lecteurs...? » Il avait ajouté : « Je m’effraie des grands loisirs où s’écoule ma vie. » Et Veydt : « Je m’en effraie plus que vous, monsieur. » Et il craignait que cette oisiveté ne produisît dans son âme, comme sur les lecteurs, cette langueur dont parle Cicéron. Veydt ménageait un débutant, mais le conseil venait trop tard, l’auteur était lancé; devant les splendeurs de l’art et de la nature, il s’élevait aux « rêves de l’âme », au « charme

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qu’on éprouve à se perdre dans l’infini » . Les Heures de A paraissent, 1873; elles commencent ainsi: « Ce livre fut écrit dans la solitude...; l’auteur s’est placé en présence de la vérité indnie. » Et voilà des mots frappants, de grandes poussées vers l’idéal. Mais il a beau dire avec Goethe : « Il ne faut point moudre ses pensées; on n’ensemence point avec de la farine, » ses ardeurs l’emportent, il moud et ne tarde pas, comme il le dit des poètes, « à tirer au jour l’essence de la création, le cæur même de l’Être, avec ses mystérieuses pulsations et ses sourds élans... De là, des paroles nuancées à l’infini, des contours se perdant parfois en linéaments insaisissables. Car c’est la grande qualité de l’infini — toujours l’infini — de ne pas être précis, explicite, de toujours sembler noyé dans une pénombre. »

Une des grandes pensées détachées de ce gros livre disait : « Bien augurer de tous les hommes est un signe de bonté; bien traiter ceux dont on augure mal est un signe de force. L’humanité est respectable en toute créature humaine. On ne doit donc point mépriser absolument un homme; d’abord parce qu’il est notre frère^ ensuite parce que sa nature est mélangée de bien et de mal... » Lorsque l’auteur publia, en 1876, sa dernière œuvre : Remo^ sorte de « monument » qu’il veut élever à la mémoire de son frère cadet et qu’il n’élève qu’à sa philosophie rêveuse, il raconte que son frère seul a pratiqué envers lui cette belle maxime d’humanité : « Alors qu’il attendait de moi la même abnégation et qu’il croyait qu’il me suffisait de le savoir sincère en ses opinions pour lui prêter mon appui, il ressentit un profond chagrin en s’apercevant que je l’abandonnais, par l’appréhension que me causaient ses nouvelles théories, ma nature ne me portant pas à une action téméraire dont je ne vois pas clairement le terme (p. 144). » Quand on est en présence de la vérité infinie, peut-on avoir de ces abnégations? Quel résultat aurait eu la lutte de ces deux natures : Remo, mêlé à la politique, cherchant la certitude dans la science, et son frère appelant cette science le fruit défendu ? On ne peut le prévoir. Quelques jours après, une mort violente y coupa court, et c’est alors que l’auteur en arrive à placer au-dessus du devoir humain les droits de sa nature.

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M. Octave Pirmez, que sa photographie représente avec jolie figure, fine moustache cirée, cheveux frisés, galbe féminin, œil vague, noyé, épuisé, a écrit quelque part un mot qui montre où aboutit en lui cette lutte intérieure qui secoua tant de grands esprits il y a cinquante ans : « J’ai évité de raisonner : V âme s'altère aux efforts de la pensée. »

Un tel genre ne se soutient que par la clarté, à défaut de grandeur. Si l’on veut être compris de si haut, on ne peut prendre un style trop lumineux. Cet écrivain a été loué sur la foi de ses idées, souvent contradictoires. Je laisse ce soin à ceux qui ont pu le lire d’un bout à l’autre. V. Hugo a appelé la musique la lune de l’art; on pourrait en voir, dans ce genre de rêveries, les étoiles et les nébuleuses.

« Quel est l’homme de cœur qui, dans ses moments de perfectibilité future, n’a pas rêvé cent fois ce jour tant désiré où le monde, ne formant plus qu’une seule et innombrable famille, viendrait apporter son plat et sa chaise au banquet infini de la fraternité? » disait Gensse.

Cette parodie, poussée aux limites extrêmes de l’amphigouri, se personnifie en Belgique dans l’ordre des agathopèdes, avec ses trois classes, des sciants, des beaux-ânes et des bêtes-laides. Sa principale publication, illustrée par L. Huart, est restée célèbre. V Annulaire agatJiopédique et saucial est dû à la collaboration des « plus joyeux pourceaux » de cette « ménagerie » . 11 contient de nombreux mémoires sur des sujets cocasses, comme l’adultère commis sur le mur mitoyen, ou la Clinique des solanèes. Outre des chansons assez grivoises, de Félix Bovie, on y remarque un article de Baron, qu’il a fait entrer dans ses œuvres complètes : le commentaire sur la chanson Au clair de la lune.

Je puis à peine signaler quelques brochures sur V Amour des femmes pour les sots ; elles sont dues à une supercherie littéraire : la réimpression d’un charmant morceau d’un auteur français presque oublié, faite à Liège, avec une courte préface belge. U Amour et le serment dans V amour ne s’y rattache point, non plus que les Coups de pUme., 1880, d’un auteur montois plein de sens et de goût, M. Jules Declève.

Les deux routes que j’explore et qui se rapprochent si sou-

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vent, sauf à se séparer à des distances parfois consi^lérnhles, prêtent tant à la flânerie que l’on risque, à chaque rencontré, d’y passer d’un extrême à l’autre. Nous y trouverons, au bout de la carrière semi-séculaire et en jetant même un re^ai-d au delà, deux écrivains qu’anime le sentiment du beau.

Un jour— c’était en 1864 — Van Bemmel arrive chez moi, et du premier mot, certain de me faire une joie : « Je vous annonce un poète. Écoutez!» Nous fûmes d’accord. Il publia aussitôt ces vers dans sa revue, et j’y souhaitai, en vers aussi, la bienvenue à M. Edm. Picard. L’auteur avait déjà publié une thèse de docteur agrégé de l’Université libre : Essai sur la certitude du droit naturel. Depuis ce temps, sauf une collaboration à un journal politique et des ouvrages sur le droit, on n’avait plus entendu parler du poète, lorsqu’en 1879 parurent presque en même temps les Rêreries d'un stagiaire, par Antonin Claude, où l’on retrouve la poé.sie de la Revue trimestrielle ; puis, le Paradoxe sur V avocat., un véritable pamphlet, dans le sens élevé du mot. L’année suivante, l’auteur lisait à la Conférence du jeune barreau une nouvelle Scène de la vie judiciaire : la Forge Roussel. Ne trouvant aucune ouverture à la carrière littéraire, aucune satisfaction dans la carrière politique, il était devenu un de nos premiers avocats. Mais il avait gardé l’amour des lettres.

Sauf des moments où le ton vibre jusqu’à des emphases surannées, M. Edm. Picard est un écrivain. Il a des allures originales, un ton personnel, des goûts élevés. Épris de Diderot et de Musset, il aime à mettre son idée en scène, dans un cadre pittoresque, avec un ensemble d’artifices littéraires qui rappellent les conversations de Platon au cap Sunium, du vicaire savoyard devant le lever du soleil, ou de Paul- Louis chez la comtesse d’Albany. Chaque fois, il personnifie son idée : ici, dans un avocat dont il se dit stagiaire; là, dans un magistrat retiré à la Forge-Eoussel. C’est dans son pays, au barreau de Bruxelles ou en Ardenne, qu’il place l’entretien. Il amène la question à un intérêt graduel, par le développement du caractère de son personnage, et quand la confidence éclate, il y apporte une verve de bon sens et parfois une hauteur de sentiment qui persuadent sans réserve

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dans le Paradoxe^ qui laissent place à des objections dans la F orge- Roussel; car l’auteur, s’attarde aussi dans la philosophie, qui n’en est plus aux négations qui se lamentent, mais qui entre dans l’expérimentation exacte et accepte la nature telle qu’elle est. Je le lui ai dit dans une longue étude, dictée par l’admiration pour cet esprit plein d’originalité et de force.

Le Tour du monde ^ que dirige M. Ed. Charton pour la maison Hachette, a plus d’une fois ouvert ses livraisons à des écrivains belges, comme MM. Alf. Michiels et J. Leclercq. En dernier lieu. De Coster j avait commencé une excursion en Zélande et en Hollande, que sa mort laissa inachevée. Après les fêtes de 1880, l’habile sénateur français pensa à consacrer une étude complète à ce pays qui venait de célébrer un demisiècle de prospérité, et il choisit, pour ce voyage chez un peuples d’artistes, celui de nos écrivains qui, dans la critique d’art et le roman de mœurs nationales, s’était montré le plus coloriste de tous, M. Lemonnier. L’ouvrage, qui n’a fait que commencer, s’annonce dans les conditions que nous avons vues se dégager des rêves et des efforts de nos écrivains. Ce n’est plus un éloge, c’est un portrait qu’on demande ; les fausses idéalisations doivent céder à la franche réalité, et les tableaux ne peuvent plus rester dans la note banale, dans la froideur de tons qui seraient la répudiation du Roman du Renard^ de Froissart et de Marnix, autant que la négation de l’école de Eubens et de Deniers.

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