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CHAPITRE PREMIER

LE ROMAN HISTORIQUE

L’art d’imagination, roman ou théâtre, a une action plus directe et plus générale sur les esprits que les sciences historiques et morales. La vie de tout le monde est son domaine, ses sujets et sa langue sont à la portée de chacun, même des illettrés, comme au théâtre ; sa matière est l’infinie variété de la vie et de la pensée, sa forme dispose de la diversité sans borne de la prose et du vers. On ne lui demande qu’un peu de création ou d’originalité, un trait exact ou spirituel, un éclair de grâce ou de sentiment, un rire ou une larme. Pour atteindre son but, il lui suffit de plaire; pour plaire, il possède tous les genres, et dans chaque genre tous les tons, et il plaît de mille manières, comme la femme, comme l’esprit, et plus encore, car il peut y employer, comme la nature, l’horrible, le grotesque et le laid. L’artiste s’empare de tout, impose à tout son sentiment, pour tirer du sein des choses observées des œuvres vivantes, humaines, personnelles, qui soient sa chair et son âme.

Quel que soit le genre, l’art de mettre un sujet en action est le premier de tous : il donne aux œuvres la vie, une vie organique. Rien n’est plus facile à trouver qu’une idée ou des scènes; rien de plus rare qu’un sujet incarné dans une fable qui lui convienne. Entre les chefs-d’œuvre et les œuvres mélodramatiques à grand effet, il n’y a souvent que cette

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différence, qui est tout Fart. Les unes obtiennent le dramatique en sacrifiant le reste, ce qui prête à des imaginations d’alliages divers; les autres n’y arrivent que par le développement logique d’une situation forte et de caractères vrais. La véritable invention littéraire s’alimente d’observations que ne remplace pas, que complète cette intuition qui ferait croire que le poète couve en lui tous les types humains. Ces facultés, plus ou moins élevées, marquent d’abord la place d’une œuvre.

Les détails, à leur tour, ont une grande valeur : « Le pauvre homme, » dans Tartufe^ met en relief aussitôt la situation de toute une famille. L’art moderne se plaît de plus en plus aux détails. Telle œuvre en vit exclusivement et se porte bien ; elle ne vivra longtemps que s’ils sont puisés au cœur de l’homme, tandis que plus d’une grande conception, pour avoir négligé le détail, n’a guère qu’un souffle. Là aussi. Ton va des traits de génie, de la philosophie forte, de l’analyse vraie, à l’ingéniosité habile, à la volonté chercheuse, à l’imagination vaguant au hasard, à une réceptivité qui s’épanche, à la causerie naturelle, à des genres tout de marqueterie ou de mémoire.

Le style, enfin, est une autre, une grande nécessité. S’il n’était pas, dans une mesure, inséparable du génie créateur, on pourrait dire que, sans lui, le génie, qui invente l’ensemble et les détails, resterait impuissant. Mais il n’y a que la peinture où l’on puisse faire des chefs-d’œuvre rien que par le coloris, si recherché aujourd’hui dans l’art d’écrire. Quand l’originalité personnelle, qui est évidemment le premier don du style, arrive à la force, à l’éclat, à la grâce, on n’a guère à demander davantage dans la patrie des Van Eyck et de Rubens; mais, dans les lettres moins que dans les arts, ces qualités pittoresques ne peuvent pas faire oublier les autres.

Il m’a paru utile d’établir ces distinctions d’avance, pour n’avoir pas à y revenir à chaque page. Je noterai ces qualités diverses quand je les rencontrerai ; on n’oubliera pas que l’œuvre qui arrive à moins de vogue en suivant Tart sur les hauteurs a plus de mérite que celles qui réussissent à petits

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frais, en le faisant descendre aux succès faciles ; mais on se souviendra aussi que « tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux » . Je tâcherai de caractériser les écrivains d’après leurs tendances personnelles, mais j’aurai assez tracé ici les degrés de l’art dans l’invention, l’observation, le détail et le style, pour laisser le lecteur classer les œuvres, d’après son propre goût, sur cette échelle mobile du beau.

Le roman est un de ces Protées littéraires qui plaisent facilement sous toutes les formes, mais où il est aussi difficile qu’ailleurs d’atteindre à l’art véritable. On lui a dénié parfois l’un ou l’autre genre. Tous peuvent lui servir. Tant que des auteurs médiocres s’y essayent, l’objection tient. Qu’un véritable écrivain s’en empare, la foi renaît et le genre méconnu reprend toute sa fécondité. Il n’en est pas un qui ne puisse donner lieu à une œuvre d’art.

On a surtout contesté l’histoire au roman, comme à l’ode, comme au théâtre, comme à la peinture. Mais que V. Hugo écrive 181 1 , ou V Ode à la colonne, le lyrisme historique s’élève à des hauteurs imprévues; que Schiller fasse représenter Gmllaume Tell et l’on acclame le drame historique ; que Gallait expose les têtes coupées de d’Egmont et de Horn, Laurens son Marceau ou Wauters son Van der Goes, et l’on annonce la renaissance de la peinture historique. Walter Scott a fait, avec des romans, plus que tous les historiens de son temps pour la renaissance du sentiment de l’histoire. Il se disait élève de Frofssart, et Augustin Thierry l’a appelé son maître .

Ce sont des historiens, élèves de Warnkœnig et d’Augustin Thierry, qui commencent à traiter le roman historique en Belgique; des romanciers les suivront, puis des écrivains, et, pour le moins, un artiste.

Lorsque M. Emile de Laveleye quitta l’Université de Louvain, où cependant nous lisions, avec plusieurs amis, dans nos promenades, Rousseau et Montesquieu, et qu’il alla achever ses études à Gand, il fut surpris, dit-il, de la supériorité qu’il rencontra chez ses nouveaux condisciples, en tout ce qui concernait les questions vitales de notre temps. Il comprit bientôt d’où venait cette maturité d’esprit et cette généreuse

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ardeur à pénétrer « les grands problèmes qui remuent notre époque ». « C’était Moke qui, de concert avec son éminent collègue et ami Huet, éveillait dans l’âme delà jeunesse cette soif de lumières et de justice! » Moke (1803-1862) devait toute sa vie être un de ces éducateurs d’élite et travailler, par l’histoire écrite ou enseignée, à relever, à instruire, à glorifier sa patrie d’adoption. Mais c’était aussi un homme de lettres; il s’efforça, toute sa vie, d’étendre la même œuvre au public des précis et des romans. Les premiers livres de l’auteur de X Histoire des Francs, de la Belgique ancienne^ de X Histoire de Belgique^ des Mœurs desBelges.àQ X Histoire des peuples américains^ de X Histoire de la littérature française^ puis des Précis d'histoire, universelle, du moyen âge et des temps modernes, sont des romans historiques. Il pensait que, la grande masse des lecteurs ne pouvant pas étudier la science exacte de l’histoire, il y a utilité à leur en donner le sentiment vrai dans le roman; il voulait éveiller en toutes les classes la noble soif des lumières historiques et le sens de l’amour du pays. Avant 1830, à l’âge de 24 ou 25 ans, il avait publié Nararin^ essayé la glorification du xvi® siècle dans les Queux de mer et les Gueux de lois. Après 1830, il change d’époque sans changer de genre, remonte au xiv° siècle avec Philippine de Flandre., 1832, et à l’époque germaine avec Herman, ou la civilisation et la harlarie., 1832. Ses travaux universitaires prennent bientôt le dessus, mais en 1858, il publiait encore le Greffier de Borchem, et pendant la longue maladie qui amena sa mort, ayant laissé son Histoire des Francs inachevée, il reprenait son roman de prédilection, en changeait le titre, y insistait sur les détails historiques, encomplétait le dénouement; sa dernière publication, faite quelques jours avant sa mort, est une seconde édition F! Herman : Thusvelda ou les Germains du temps d' Auguste., 1862.

On a regretté qu’un savant, historien et professeur, eût perdu son temps à des œuvres d’imagination, de « littérature légère », comme on dit. On doit plutôt féliciter Moke de s’être essayé à des œuvres d’art. Ce qu’il y aurait à regretter davantage, c’est qu’il n’ait pas su dépouiller assez l’historien pour être écrivain, et le professeur de littérature pour être roman-

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cier. L’intention et le soin l’égarent. La préoccupation d’être fidèle l’empêche d’être créateur. Le génie du romancier lui échappe : des trucs modernes remplacent les mœurs de l’époque, l’intérêt nous distrait du passé au lieu de nous y plonger, et l’histoire, bien rendue dans les détails, ne vit pas dans l’ensemble. M. de Laveleye n’hésite pas à déclarer la première édition ^Herman supérieure à la seconde. Plus l’historien entrait dans l’œuvre, plus l’art de la composition disparaissait. Le même biographe trouve aussi la parole du professeur supérieure à son style imprimé. Quand il écrivait, il châtiait ses phrases avec tant de sévérité qu’il aboutissait à en supprimer l'éclat. L’art ne tolèrepas de domination pareille. Je viens de relire ses Gueux de bois et ses Gueux ‘de mer; il y manque surtout ce qui est supérieur à la science et au professorat.

Un autre écrivain, plus archiviste qu’historien, a cédé à l’attrait qui donnait à la France la Notre-Dame de Paris de Victor Hugo et le Cioiq-Mars d’Alfred de Vigny. Sauf un mémoire couronné en 1834, écrit sous la direction de Warnkœnig : V Histoire des avouer ies en Belgique^ le baron Jules de Saint-Génois (1813-1867) n’avait écrit que des romans historiques lorsqu’il entra à l’Académie, en 1838, et il n’en avait écrit que deux. D’autres devaient suivre coup sur coup.

Son ami d’université, M. De Decker, « plus heureux que tout autre de son succès » , tint à constater que son admiration ne l’aveuglait point sur le « mérite intrinsèque du roman historique » . Il publia dans le Messager des sciences et des arts, de Gand, une étude contre ce genre littéraire. Il espère qu’un temps viendra où « ce jeune chevalier, qui aujourd’hui badine et joue avec les armes (de Thistoire), les tournera à la défense sérieuse des ancêtres et se posera le champion de gloires de la patrie » . Saint-Génois mit plusieurs années à céder à ce conseil. Mais ses notices académiques, son inventaire des chartes des comtes de Flandre, son catalogue analytique des manuscrits de Gand, son histoire des Voyageurs belges esquissée pour la Bibliothèque Jamar, ne feraient pas oublier ses romans si Hembyse peignait avec un art plus large la Flandre de cette époque agitée; si la Cour du duc Jean IV avait creusé plus profondément ces luttes où domine Jacque-

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line de Bavière; si l’épisode le Faim Baudoin^ compris par l’arcbiviste qui y voit une révolution politique, avait fourni au romancier l'occasion de mettre en scène la g'rande lutte morale que lui sug-gérait l’iiistoire ; si, enfin, nous retrouvions dans le Ch ïteaM de Wildenborg^ avec les moeurs d’une population rurale de la Flandre, l’énergie de Maurice de Nassau et les tiraillements d’une époque troublée. C’est contre le talent de son ami que M. De Decker, sans le savoir, avait plaidé.

Sou article était publié à peine que, de l’un à l’autre bout du pays, des écrivains s’essayaient à mettre l’histoire en scène. A Liège, c’est la EeTiielelge qui donne l’exemple. Polain, un de ses tbudaîeurs, y aborde aussitôt, en 1837, des Récits MstoTÎqrcs sur l' amcien pays de Liège^ qui, réunis en divers recueils, auront plusieurs éditions jusqu’en 1842. L’auteur les dédie à Augustin Thierry. « Né roturier, je demandais qu’on rendit à la roTire sa part de gloire dans nos annales, » dit-il avec sou maître, et il met en scène l’histoire de la démocratie liégeoise, duns le ton des Récits des temps mérovingiens faire, selon d’autres paroles du maître, « sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d’émouvoir la fibre populaire». Polaiu n’e>t romancier ni par la création, ni par le style. Il s’en tint 1 1. L’amour du pays palpitait alors dans la jeunesse; l’impression fut vive : Liège renaissait aux yeux des Liégeois et les Belges retrouvaient les espérances du présent dans ces traditions du passé. — Ph. Lesbroussart devait donner, dans la même r.-vue, une chronique brabançonne, Everard 't Serclaes, et uue tradition liégeoise: le Château de Montfort.

A Bruxelles, c’est Reiffenberg, qui, ayant publié, dans des revues belges ou françaises, des morceaux his' oriques, les réunit en deux volumes : Le Dimanche, 1834, dont il constate en rail aur, le « succès colossal », en publiant. Tannée suivante. Le Lundi. Le séjour de Louis XI en Belgique, M'"® Deshoulières à Bruxelles, Ashaverus en Brabant lui fournissent des sujets, il ose mettre en scène l’autodafé des juifs à Bruxelles, en 13/0; l’épigraphe, empruntée au Nathan le Sage, de Lessing, est le cri d’hyène du patriarche : a 11 faut que le juif soit brûlé! » 11 a dit de lui, dans une préface : « Rien ne

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le choquait davantage que de voir sans fin ni cesse le peuple belge travesti, calomnié à l’étranger. »

A Anvers, deux ans plus tard, un professeur d’histoire de l’athénée, qui devait devenir le secrétaire perpétuel de Y Académie d'archéologie de cette ville, après l’avoir créée, Félix Bogaerts (1805-1851), entrait résolument dans le roman historique, en publiait cinq, d’année en année, était publié plusieurs fois à Paris, Miisée des familles traduit en Europe; entassait des diplômes académiques, des croix étrangères, dont il était aussi friand que de renommée; puis renonçait à ce genre, commençait, sans l’achever, une Esquisse de Vliistoire des arts en Belgique^ était reçu à l’Académie, mais dans la classe des arts, et, après des poésies, des épigrammes, des dessins, une étude sur les pyramides d’Egypte, une histoire en flamand du bouffon anversois : Signorhen^ publiait son testament littéraire, éditait ses œuvres complètes, se rejetait sur des sujets d’iconographie religieuse, ou sur des pages d’histoire naturelle, et mourait, chanté par Van Duyse, peint par son ami De Keyser, sur un monument situé, selon ses vœux, dans une église, l’église oii fut enterré Rubens; puis oublié et ne laissant que le souvenir d’une imagination passionnée de romantique, retombé en orthodoxie catholique et littéraire.

Son premier roman, placé en plein xvE siècle et en plein romantisme, portait un titre espagnol : El Maestro del Campo. Nous sommes loin des romans dè Moke. La Flandre était séparée de la Hollande, l’esprit catholique commençait à dominer : Bogaerts ne glorifie plus les Gueux, c’est l’esprit des Malcontents qui emplit son œuvre. La nouvelle et le roman suivants : Mère et Martyre et Dympne d'Irlande, 1840, se rapprochent plutôt de Chateaubriand. L’auteur y est plus à l’aise et plus simple, sans cesser d’être romantique. Trois ans après. Lord Stafford nous transporte aux débuts de la révolution d’Angleterre ; les Gueux d’alors s’appelaient les Têtes rondes, et l’auteur ne les flatte pas plus que ses compatriotes.

La réussite ne lui manqua point. Pourquoi s’arrêta-t-il cependant? N’est-ce pas qu’il n’y voyait qu’un succès de parti

T. lY.

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et non une consécration littéraire? Quoi qu’il en soit, il ne publia plus qu’un seul roman historique, dû à des circonstances particulières, écrit presque sous la dictée des souvenirs d’un vieillard flamand, qu’il accueillait chez lui une fois la semaine, par charité, et qui l’intéressait en lui parlant du Bon vieitx temps en Belgique. Pour ne pas ôter à ces récits leur saveur native, l’auteur eut le bon esprit de les rédiger en flamand. Ce bon vieux temps est le règne de Marie-Thérèse et le titre du livre, ne nous y trompons pas, n’est pas une épigramme.

Avant le début de Bogaerts, presque au moment où M. De Decker avait dit : « On peut fort bien faire lire l’histoire sans lui donner la forme (dangereuse) du roman, » comme si la forme de l’histoire était à la portée des masses, — un nouvel écrivain commençait, en 1837, par un roman historique, une série d’œuvres que lira le peuple. M. Henri Conscience n’est ni aussi bon historien, ni meilleur styliste que Moke, Saint- Génois ou Bogaerts. Il eut les timidités politiques du premier et, après un premier essai libéral, il n’est plus sorti de la tendance chrétienne des autres. Mais, en rentrant du régiment dans sa famille, il trouva le mouvement flamand en pleine activité et mit la langue des Flandres au service du genre de Moke et de Saint-Génois. Les procédés sont presque les mêmes, le but est identique, avec plus de chaleur chez l’écrivain flamand ; mais la langue et le public sont autres. Aussitôt, le genre est admis, les œuvres deviennent fécondes, le peuple y apprend son histoire dans la seule forme qui soit à sa portée.

M. Fr. Driessen a dit, dans la Berne trimestrielle : « M. Conscience, avec le m.ême talent, eût écrit ses romans en langue française, peut-être n’eussent-ils jamais dépassé les frontières de Belgique. » Les romans de Moke, de Saint- Génois, de Bogaerts ont aussi franchi nos frontières. Mais le peuple wallon, quand il lit, préfère les œuvres qui réussissent en France. Aucun romancier français ne persévérera dans le roman historique. M. Conscience a pu continuer son œuvre toute sa vie.

Depuis 1837, il n’a pas cessé d’emprunter quelques romans à l’histoire du pays. Après s’être brûlé une fois les doigts au

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XVI® siècle, il s’est rallié au catholicisme, s’est arrêté de préférence au moyen âge flamand, a mis successivement en scène le Zion de Flandre (à Courtrai), 1838, le Tribun de Gand (J. d’Artevelde), 1849, les Karls de Flandre^ 1870. Mais il ne néglige aucune époque qui puisse servir à prêcher des sentiments de démocratie chrétienne ou de patriotisme flamand. Il remonte aux temps mérovingiens, avec Clovis et Clotilde, 1854, va dans la démocratie wallonne avec le B ourgmestre de Liège, 1866, dans le Brabant avec Everard ’t Serclaes, 1874, à la période bourguignonne dans son Duc Charles, 1876, et profite des craintes d’invasion napoléonienne pour écrire la Guerre des Paysans, 1853. J’étudierai ailleurs ses romans de mœurs ; ses romans historiques réveillent la fibre nationale avec des scènes à la portée du public le plus modeste. Ils sont une partie utile de son œuvre, ils n’en sont pas la meilleure.

J’ai été sévère pour Moke, un véritable historien, pour Saint-Génois et Bogaerts. C’est qu’ici plus que dans les œuvres historiques et politiques, l’art doit dominer : l’art de la composition et l’art du style. Le problème qui se posait à nos écrivains français était d’attirer, par le charme du beau, le public lettré à la lecture d’œuvres belges et de romans historiques nationaux. Le public flamand étant populaire, donc moins exigeant et moins accessible à l’art, on ne peut montrer la meme sévérité pour M. Henri Conscience, et je devrais tout d’abord reconnaître que les défauts qu’on peut reprocher aux premiers deviennent chez lui tellement en situation qu’ils lui ont servi autant et plus peut-être que ses qualités. L’invention est naïve, l’observation peu profonde, les caractères d’une vérité bornée, les aventures peu vraisemblables, avec des hasards trop heureux qui sauvent les héros au bon moment, avec des interventions d’hommes qui sont des providences ou de femmes qui sont des anges, des retours imprévus qui arrangent tout au gré des bonnes âmes et des gens simples ; mais l’écrivain a de la bonhomie, de la vérité, du sentiment, des descriptions du pays faites pour plaire; il atteint souvent à la grâce dans les scènes naïves, à l’éloquence dans les grandes situations; il est patriote belge et sa religiosité n’ex-

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dut pas Tamour de la liberté. « La Belgique est le pays naturel de la liberté, » dit-il en commençant son roman le plus rétrograde. Son but est clair : il veut exercer une influence sur les Flamands; il se sert de leurs sentiments chrétiens pour leur prêcher Famour de la patrie et de la liberté. Son genre s’explique : il se met à la portée de ses lecteurs, parle harmonieusement leur langue maternelle et présente au peuple les héros que le peuple peut facilement concevoir comme idéal.

Chaque fois que des lettrés ont jugé sérieusement ses œuvres comme si elles étaient écrites pour Paris, ils y ont trouvé de graves défauts. Une revue, la Flandre libérale^ plus sévère, plus respectueuse qu’aucune autre, y a ajouté deux reproches à propos du Tribun de Gand : l’un touchant au fond de l’art littéraire et concluant ainsi : « On n’y trouvera pas V indimdualisation de Jacques d’Artevelde; » l’autre touchant à la vérité historique et à la portée de l’œuvre : la teutomanie moderne exportée dans l’histoire du passé. Dès 1849, M. Eené Taillandier, dans la Revue des Deux-Mondes^ conseillait au romancier d’abandonner sa « religion agressive » pour un christianisme pur, ce qu’il a fait et ce dont il a plus pâti que profité, et de se séparer de « la propagande teutoflamande », ce qui l’eût perdu.

Ce genre, qui « enlève tout mérite à la fiction », dit Langlois, est comme l’invention et le style de l’auteur; il convenait au parti flamingant et à la petite bourgeoisie flamande. Ne demandons pas à un défricheur des masses incultes l’art des écrivains qui s’adressent au public délicat des grands foyers intellectuels.

Dans ce printemps inespéré que retrouve une langue, la moindre fleur de rhétorique prend une fraîcheur nouvelle ; chaque éclosion de style semble une conquête et toute une population y trouve avec joie la pervenche. Les péripéties de romans ont le même succès : plus l’auteur ménagera des sentiments qu’il ne pourrait heurter sans rebuter ses lecteurs, flattera les passions du parti qui le porte, offrira de consécrations historiques aux idées de renaissance, aux légitimes résistances du pays contre l’étranger : plus ce public naïf, qui

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n’est pas assez instruit pour s’apercevoir des anachronismes et qui manque de points de comparaison pour juger le reste, y trouvera de plaisir si l’œuvre brille, d’enseignement si l’œuvre est nationale et morale. On ne peut civiliser un peuple que dans sa langue, et la première langue d’un peuple n’est ni raffinée, ni savante, ni artistique : elle est sentimentale et candide comme la jeunesse. Aussi faut-il voir l’enthousiasme que l’écrivain inspire. Pour Olivier, le nom de roman n’est pas même digne de l’œuvre ; il y voit, à propos de la Gîterre des Paysans, a un jet puissant de la grande épopée domestique que cherche l’Occident moderne » .

Les romans catholiques abondent aussitôt. En français, M. Coomans suit Bogaerts et écrit Ricliilde^ 1839, Baudonin Bras de Fer, 1840, Vonck, 1846, Jeanne Goetgliebner, 1854. En flamand, M. Delaet, plus avancé, se rallie aussi au clergé, mais se borne, sous un pseudonyme, à des traductions catholiques du français et de l’allemand, et il s’absorbe dans la politique. Puis, c’est Ecrevisse, un Limbourgeois (1804-1866), auteur des Teuien^ 1844, du de MaesiricM, 1845, et de la Fin du comte d’Egmont, 1850, un des libéraux des congrès de linguistique qu’attire bientôt la presse cléricale. On lui trouve l’entente de l’intrigue, quelque observation et un style châtié. C’est Blommaert (1807-1871), un érudit gantois qui emprunte à la chronique du notaire Galbert l’intéressant épisode d’Iwain d’Alost, 1842. C’est Heuvelmans, qui s’attaque au xv® et au xvii® siècle, surtout dans l’histoire de Turnhout. C’est Van Boekel, qui passe du Broedermin au Beurzen Courant^ traduit le Faux- Baudouin de Saint-Génois, rédige des romans historiques à la d’Arlincourt : Loumin et Liège au xiv® siècle^ etc.

Quand Saint-Génois, à la fin de son dernier roman, répondit, en 1846, à M. De Decker, il aurait pu énumérer un grand nombre d’œuvres du meme genre. M. De Decker, rappelant le fait, ajoute : « Pendant que nous nous livrions à ces discussions, la vogue éphémère du roman historique avait déjà cessé. » La quantité des œuvres dans un débat pareil prouve au moins la vogue; nous allons voir si M. De Decker pouvait la mettre de son côté.

[.A LIÏTÉKATÜRE.

Ce n’est guère qu’après 1848 que le mouvement flamand littéraire cesse d’être inféodé à un parti. Alors, dit L. Van den Kerchove, « il est évident qu’il se rattache à un grand mouvement européen ». [Reloue trimestrielle, 1854.) Avant cela, J. Ronsse (1806-1862), ayant montré quelque indépendance pour placer Pierre et Blondine, 1842, Arnold mn Schoorisse, 1845, au xiv'^ et au xvi** siècle, avait dû renoncer à la carrière. Langlois suppose qu’il aurait été menacé dans sa position... Grâce au Taelverbond et aux congrès qui se suivent, pendant que J. Snieders aîné, Fr. De Potter, Van Boekel perpétuent les traditions catholiques, en de nombreux romans historiques, M. Sleeckx, l’auteur à' Hildeg onde, ou Lierre au XV® siècle, s’en écarte dans ses Chroniques des rues P Anvers, 1843. J. -J. Diricksens (1826-1855), sous le nom de Zetternam, commence peu de temps après Ronsse, écrit beaucoup et meurt à la peine. ^düRomna est de 1845, son Bernhartde Laat, roman d%i moyen âge, de 1847. Ouvrier, peignant les souffrances de l’ouvrier, sans trop penser aux délicatesses de l’art, il a accentué la note populaire, et son roman, le Déluge dmbrique, 1853, révèle une entente de l’intérêt qui se presse, des contrastes de caractères qui y servent, et de l’histoire qui ne s’y plie que dans les limites de la vérité.

D’un autre côté, le D® Snieders s’affranchit plus que son frère ; un écrivain original et démocrate, Geiregat, qui ira du drame jusqu’à l’opérette, débute par le conte et le roman historique : Ridder Gerraerd, roman du moyen âge, 1848, Maximilien d'Autriche, 1863; enfin, un écrivain enthousiaste, qui devait plus tard représenter les flamingants d’Anvers à la Chambre, L. Gerrits (1827-1873), avait commencé, en 1846, par Boduognat, etc., une série d’œuvres où l’on trouve deux romans historiques. L’un, le Fils du 'peuple, 1847, est la glorification de Vonk; l’autre: les Anciens Belges, 1854, remonte à César, dont l’auteur donne un portrait vigoureux. Ici, l’indépendance historique est complète, le romancier s’oublie quelquefois à faire dialoguer ses personnages, s’arrête à des détails qu’il ne devrait peut-être qu’efl3eurer, l’exécution aussi pourrait être plus ferme; mais Fhistoire est regardée en face, de haut, par un esprit libre.

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En 1854, une convention pour la propriété littéraire est conclue avec la France, en 1858 avec la Hollande. Notre histoire n’était guère traitée en romans par les écrivains hollandais, et je ne vois pas que l’abolition de la contrefaçon ait activé la production des romans historiques en Flandre. En français, un nouvel écrivain apparaît et réussit aussitôt. Après quelques premiers essais, 1854, M. Maurage emprunte trois romans à l’histoire de France : i/'"® de Chateaubriand^ la Duchesse d'Étarnpes, Diane de Poitiers^ 1855, et les abonnés du Muséum littéraire^ comme les lecteurs du feuilleton de V Observateur^ ne firent guère de différence entre les contrefaçons de la veille et ces romans belges du lendemain. Ce fut, au contraire, le tour des journaux de Paris et de Florence de nous faire des emprunts, et un succès étrange attendait l’auteur : il cherchait à suppléer à la contrefaçon, il fut contrefait à Paris. Mais déjà, sur le conseil de Montépin, il avait abordé l’histoire de Flandre. Le Capitaine des Gueux ^ le Ruwart, le Sanglier des Ardennes^ le Froc et V Épée paraissent coup sur coup, 1857-1858, et la fécondité de l’auteur ne s’arrête qu’avec les collections Lebègue et Schnée, pour continuer dans \ Étoile belge : V Esprit de partie 1859, où le romancier disparaît bientôt dans une activité plus absorbante : la politique quotidienne.

Ces romans, qui ont eu plusieurs éditions dans la presse ou en librairie, sont introuvables. Ceux que j’ai pu lire dénotent une grande facilité dans l’invention et le maniement de l’intrigue. Ce n’est plus à Walter Scott qu’on se reporte; on pense surtout à la vivacité, à la crânerie d’Alex. Dumas père, qui en reproduisit trois dans son Mousquetaire. M. Maurage dans le Ruwart (Philippe Van Artevelde) me semble inférieur à M. Conscience dans son Jacques Van Artevelde. Mais dans le Froc et VÉpée., l’écrivain français reprend l’avantage. L’intrigue, si animée qu’elle soit, ne nuit pas à l’histoire et l’idée de choisir un des faits saillants de l’époque : la rupture des digues, pour en faire le point culminant du roman, est bien préférable aux dénouements de Moke et de Conscience. Alors, cette suite de scènes : la rupture des digues, l’inondation qui monte, la flotte de Boisot qui

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arrive, est grandement émouvante, sans atteindre, comme facture, à la grandeur de l’art, car l’auteur improvise.

Il n’est guère, dans notre histoire, une époque, un grand personnage, un épisode intéressant que le roman n’ait mis à la portée des lecteurs, depuis l’invasion des Cimbres et la conquête de César [Ambiorix, .Q . De Cort, 1842), depuis Clovis, Baudouin Bras de Fer, Bobert’ le Frison (Courtmans), Yvain d’Alost, les Karls, tout le siècle des communes dix fois traité, le xv® siècle fournissant des sujets à Lybaert, à J. Vandevelde, à Geiregat; le xvi® donnant lieu à une véritable lutte de partis entre Cautereels, Clays [Sabine de Bavière)^ Heuvelmans, Ecrevisse, Maurage et Victor Joly [Une tuerie au xvj® siècle et Jean de Weert), après Moke, Saint-Génois, Bogaerts, Delaet et Conscience; le xvii® donnant à Conscience son Bourgmestre de Liège^ h Saint-Génois son Wildenborg ; le xviii% à Léon Wocquier, la Dernière marquise du Pont d'Oije^ — jusqu’à l’époque moderne débattue à son tour : Gerrits opposant le Fils du Peuple au Vonck de Coomans, au Terrorisme de l’abbé Cracco, au Curé de Village et aux Français dans le Brabant septentrional U k. Snieders, à la Guerre des Paysans de Conscience; M. Tbil-Lorrain, aidant les Verviétois à relever la mémoire de Chapuis par un roman : le Docteur Martyr^ 1878, tandis que M. Lagarde, 1850, écrit un épisode de 1794 : le Dernier jour de Clair efontaine^ que Cautereels consacre une œuvre à Félix de Mérode, que Braet traite un épisode de 1830 et que Conscience, dans son autobiographie, nous transporte aux bivacs de 1831.

Qu’il y ait, dans cette grande production de livres, une véritable production artistique, je n’en jurerais pas ; on y trouve d’ordinaire la connaissance moyenne de l’histoire, telle qu’elle était répandue à l’époque où parut le roman et, par conséquent, des erreurs de détails ; mais rarement un personnage historique y revit dans une individualisation complète, ou l’histoire dans une synthèse lumineuse; plus rarement encore, on y sent palpiter l’époque, avec son esprit, ses allures, son coloris, ses mœurs. Les historiens ne nous ont pas habitués davantage à ces grandes qualités de composition et de style, et combien en connaissez- vous en Europe qui les réunissent dans un art

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suprême? Mais, autant que nos historiens et dans une classe de lecteurs qui ne lit pas l’histoire, nos romanciers ont répandu le goût et le sentiment de nos annales, en maintenant dans le pays les traditions du roman, et au dehors nos relations littéraires. Si les livres ne demeurent pas, l’effort reste. On peut les porter à l’inventaire de notre activité intellectuelle, sinon de l’art. Il n’y a pas d’ailleurs un roman sur mille, de cette époque, dans les autres pays, qui subsiste davantage. Le plus grand nombre des tableaux d’histoire ont eu le même sort, après avoir servi au même but. Nos romans historiques n’ont pas fait condamner le genre historique, ils l’ont perpétué.

J’ai donc eu à défendre le roman historique, comme je défendrais toute autre forme littéraire, d’abord, parce qu’aucune porte ne peut être fermée aux écrivains; ensuite, parce qu’il n’y a pas de genres stériles. La manière dont on les traite peut seule les rendre mauvais, les uns aussi bien que les autres. Contrefaire l’histoire et fausser la nature humaine n’est pas le monopole des imitateurs de l’illustre romancier écossais.

Walter Scott possédait à un haut degré l’intuition de la vérité des époques : des races qui s’y perpétuaient, des classes qui s’y heurtaient, de l’aspect extérieur qu’elles présentaient. Alliant à cette vision de l’histoire des qualités de romancier, il n’eut pas besoin d’un grand style pour relever le roman historique. Mais on peut le comprendre autrement. Le sens de l’histoire qui y est nécessaire peut s’accommoder d’autres qualités et n’exclut pas le grand art. Après Homère il y a place pour Dante ; après Dante pour Camoëns. Les Martyrs n’ont pas empêché de paraître et, Cinq-Mars^

Salammbô a été possible en France. A leur tour, la Fille du roi d'Egypte d’Ebers et les Aïeux de Freitag ont pu créer le « roman de civilisation historique » en Allemagne. Qui soutiendra que le procédé convenant à ce genre ou à tout autre doive être unique? C’est comme le coloris d’un tableau ou le ton d’une œuvre musicale : ils dépendent du sujet et de l’artiste. Là, comme ailleurs, l’infinie variété des sujets et de la manière de les concevoir ouvre aux hommes de lettres un vaste champ d’inspirations libres.

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Un de nos écrivains a usé largement de cette liberté pour une œuvre considérable. Ch. De Coster (1827-1879) était fantaisiste et artiste avant tout. Il adorait la légende; « l’espèce de folie qu’il faut pour créer dans ce genre » lui plaisait. Mais il pensait que l’on peut aussi « j peindre de vrais caractères, de vrais hommes et y montrer du bon sens » . Il avait débuté par des Légendes flamandes^ 1856-1857, et l’on avait vu dans sa première œuvre un coup de maître. M. Deschanel, dans le feuilleton de V Indépendance^ 22 septembre 1858, et dans la préface d’une seconde édition faite sous ses auspices à Paris, y signalait les qualités supérieures de l’art : la grâce et le don du style. De Coster adorait aussi la vieille langue du xvi'^ siècle. c( Elle rend si bien en langage la pensée de l’artiste! » disait-il. Elle convient aussi aux légendes du passé. Enfin, c’étaient les Flamands qu’il voulait peindre et, là aussi, elle lui semblait convenir plus qu’aucune autre à reproduire les mœurs de la Flandre, comme il la croyait la seule qui en pût traduire bien les vieux auteurs. 11 se l’était assimilée et la maniait avec plus d’instinct philologique et de sentiment artistique que Balzac, M. Deschanel le disait aussi. Ces contes, disait encore le critique parisien, « sont du Rabelais bien réussi, » et, après avoir cité des modèles de suavité et de fraîcheur de style, il ajoutait : « Rabelais ni Montaigne, en leurs meilleurs moments, n’eussent pas mieux dit; j’ajouterai même que ce dernier trait sent quelque peu son Lucrèce et son Homère. » Ni la langue, ni le ton de la légende cependant ne suffisaient à De Coster. C’était là seulement la forme de l’art; pour en trouver la matière, il se familiarisa toute sa vie avec les deux milieux qui pouvaient le rendre maître de ses sujets : les histoires, contes et légendes de la Flandre, et les mœurs actuelles où le peuple flamand a bien dû conserver ses traits de race. Pendant plusieurs années, il se plongea ainsi dans les vieilles légendes et dans les mœurs de la Zélande et de la Flandre. Partout où il allait ou séjournait, il cherchait l’ouvrier. Un jour de carnaval, il va à Gand avec son ami le peintre Ad. Dillens; le soir venu, que faire? « Voir le peuple! écrit-il, le peuple surtout! La bourgeoisie est la même partout! Va pour le peuple! » Tel était le pro-

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cédé du conteur; on y reconnaît, sauf la vieille langue, celui qu’on a tant vanté chez Gustave Flaubert. De Coster ne le lui a pas emprunté. Quand Madame Bomry parut en 1856, les premières légendes de De Coster avaient été en partie publiées dans un journal.

Ce journal s’appelait Uylenspiegel. Des amis avaient mis leur joyeuse rédaction sous l’invocation du vaurien des légendes. Au premier succès, 1858, De Coster résolut de dérouler autour du héros comique une grande oeuvre : le poème historique des Flandres au xvi® siècle. Son Ulenspiegel parut dix ans Légendes flamandes^ 1868. L’au-

teur avait mis presque tout ce temps à le préparer et à l’écrire.

Tout ce que son procédé de longue intimité avec ce qui peut servir à son œuvre pouvait lui donner se trouve dans ce poème en prose qu’on ne peut comparer ni aux Martyrs^ ni à Imnlioé^ ni à la Fille du roi d'Égypte^ ni à Salammbô, et qui rappelle plutôt Rabelais que Walter Scott. Le sujet est simple, c’est une des conditions du grand. Il peut se dire en deux mots : Ulenspiegel, transporté au xvi® siècle, se livre à toutes

joyeusetezÎM^çgLh ce que l’Inquisition brûle son père, torture sa mère. Alors il devient gueux de bois et gueux de mer : « Les cendres de mon père battent sur mon cœur ! »

Cette conception place nettement le sujet dans l’histoire. Ce premier livre procède d’abord par scènes, détachées de la vieille légende, mêlées à de petits épisodes historiques pareils, qui font marcher de pair la jeunesse du franc vaurien et celle du futur bourreau du pays, Philippe II. Puis, le drame se noue et les scènes s’enchaînent dans une progression de terreur qui fait de ce premier livre un puissant ensemble, une belle gra^ dation d’intérêt ouvrant largement le drame. Le sujet y est grandement posé : le vaurien, devenu révolutionnaire, en vengeant son père, vengera son pays.

L’œuvre a cinq livres. Les trois suivants rendent, avec une vive prodigalité d’épisodes et de couleurs, les tiraillements, les soubresauts, le « débraillé à la Jean Steen », d’une révolution populaire et de l’espion Ulenspiegel, suivi du gros bouffon gourmand Lamme Goedsak. Recruter des conjurés, découvrir et déjouer les espions de l’ennemi, tuer les traîtres.

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fondre des balles pour les gueux, protéger l’impression des bibles, le transport des armes et des messages, la fuite des suspects ; au milieu de mangeailles gargantuesques, de buveries c( rendant des bruits de cataracte » et de folies souvent trop folles : tel est le thème où l’on trouve bien rendu ce remuement à petit bruit des tronçons d’un peuple mutilé, ces agitations, errant et croissant dans une sorte de chaos, sous le réseau d’une triple occupation de soldats étrangers, de prêtres inquisiteurs et de délateurs indigènes.

J’ai fait ailleurs deux graves reproches à l’écrivain. Que le vaurien transformé en patriote ait conservé ses anciennes mœurs, ne fût-ce que pour couvrir ses conspirations, rien de mieux. Mais il ne lepouvaitqu’à la condition de marquer qu’il s’en servait plutôt qu’il ne s’y complaisait, et surtout eu évitant de progresser dans sesfolies jusqu’à l’ivresseet l’obscénité.

L’histoire aussi ne me satisfait pas toujours dans ce poème. Charles-Quint, vu ailleurs que dans les pamphlets des Gueux, n’était pas seulement « goinfre » de victuailles et d’héritages, ni Philippe II « un boule-dogue hypocrite » . Les réduire à la vérité humaine et les peindre dans le haut comique, l’artiste l’a voulu avec raison. Mais il n’est resté dans la vérité qu’en certaines pages. Il a avoué lui-même avoir « un peu chargé la physionomie de Philippe II » .

De Coster ne s’est pas contenté de mettre son vaste tableau dans l’histoire, il a voulu, selon l’usage de l’épopée, le placer dans l’idéal. La recherche de « l’Enigme des sept », vraisemblable dans une époque où l’on croyait aux sortilèges, ne me semble pas non plus répondre grandement à cette visée de l’art.

Le dénouement soulève aussi un doute. N’était-ce pas le moment de revenir à l’unité dramatique, à cette puissante gradation du premier livre? La fin de l’œuvre s’éparpille, au contraire, la vengeance s’émiette, les détails emportent l’ensemble. Tout a concouru à caractériser l’époque : les armements secrets, les presses clandestines, l’espionnage et les escarmouches, l’entrevue décisive de d’Egmont et du Taciturne, la figure de Lamark, les excès des iconoclastes, provoqués, organisés par l’ennemi pour servir de prétexte aux oppresseurs et d’épouvantail à une partie de la noblesse belge;

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les jalousies des seigneurs, les tentatives d’assassinat des ennemis contre le prince d’Orange. Mais le grand drame final est attendu en vain; la proclamation delà déchéance du roi n’est que mentionnée et n’j suffit point. L’auteur continue à procéder par scènes séparées et le dénoument ressemble aux bouches du Rhin qui se perd dans les sables. M. Maurage, qui n’a pas cette puissance artistique, a mieux choisi dans l’histoire et je m’imagine quelle grande page De Coster nous aurait donnée s’il avait terminé son œuvre par un majestueux ensemble, développant ce drame héroïque : la rupture des digues et la mer couvrant la Hollande pour la sauver en l’inondant.

Soyons justes cependant. Il est peu d’œuvres pour lesquelles la critique puisse se placer dans ces sphères supérieures. Rien n’honore un écrivain comme d’imposer à ses juges les plus hauts problèmes de l’art. Ces objections faites, Ulenspiegel reste une conception hardie, une œuvre forte, une création originale, neuve, personnelle, flamande.

De Coster travaillait beaucoup ses œuvi*es, il avait la faculté de finir. Telle page, remise vingt fois sur le métier, une fois achevée, semble éclose comme une fleur nouvelle, au premier rayon du printemps. Ce don du style prend une variété rare; la vigueur dramatique, la netteté du trait, la pureté de la forme, même dans les détails les moins purs, y rivalisent avec cette grâce faite de rêverie et de finesse que De Coster aimait tant. Il la vantait déjà dans ses lettres d’amour, je l’ai retrouvée dans un de ses essais de jeunesse et M. Deschanel en voyait des exemples dans ses Légendes, On pourrait citer vingt traits pareils dans ce poème de guerre et d’amour, de bombance et de patriotisme, où l’écrivain jette le rire flamand, avec « des glacis de mélancolie ». Telle qu’elle est, cette création me semble la forme la plus vivante, la plus pittoresque que puisse prendre le roman historique. Je ne connais aucune œuvre où Ton ait procédé de la sorte. De Coster, qui a écrit : « Je voudrais tant ne marcher sur les traces de personne, » y a réussi. Il a trouvé une sorte de poème réaliste en prose où il fait revivre une époque en artiste.

M. Deschanel a comparé les Légendes flamandes à des pages

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de Rabelais. On pourrait leur comparer bien ^Ivi^Ulensp'egel. Toute proportion gardée, et en exceptant les grandes scènes de philosophie sociale sur l’éducation, la guerre, la solidarité, jamais, depuis Rabelais, un écrivain n’ainis en scène un peuple, pantagruélique et révolutionnaire, comme cet artiste Ta osé.

Ce peuple est le peuple flamand. Un Polonais réfugié en Belgique et qui y a publié un petit volume de poète, Karski, a caractérisé De Coster d’un mot: « Bien rugi. Flamand! » Caroline Gravière, en s’accusant de ne pas l’avoir lu plus tôt, pense que, quoiqu’il écrive en français, on se trouve en pleine Flandre, et M. Lemonnier a dit de même, sur sa tombe, que son livre c( résume toutes les énergies et les tendresses de la patrie flamande ». Nous retrouvons ici, sous des formes différentes, le même phénomène que chez Froissart. L’historien qui met le mieux en scène la grandeur de la Flandre au moyen âge et annonce le mieux l’école de peinture flamande, et le romancier qui, de nos jours, rappelle le plus, dans la peinture pittoresque de nos mœurs historiques, la forte couleur de Rubens, ont senti en coloristes flamands et écrit en français.

Le vrai caractère du talent étant de marquer un progrès, un autre progrès est à constater ici .Avant les romanciers coloristes, la Belgique semblait n’avoir qu’un caractère assez terre à terre ; on s’amusait bien de ses mœurs de cabaret et de ses nombreux repas, mais on vantait surtout son bon sens. Ici l’on commence à s’apercevoir que ce pays, dont la peinture répond à autre chose qu’à ce juste milieu bourgeois et a donné tant de splendeur aux chairs nues, tant de mouvement dramatique à l’histoire et d’entrain aux gaîtés populaires, pourrait bien être fait pour les brillantes colorations du style et les aspirations puissantes de la démocratie. Enfin, De Coster y emploie cet idiome original tant réclamé par Grandgagnage, tant admiré par Veydt, et qui rappelle la belle langue de Froissart et de Marnix.

Qu’on ne s’y méprenne point. Si j’insiste, ce n’est pas en faveur de la virtuosité de mots où l’écrivain dédaigne tout le reste pour montrer sa belle voix. Tous les vrais manieurs de langue ont protesté contre cet abaissement de leur art que Rabelais parodie dans son limousin, que Bossuet relègue « au

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lieu où se mesurent les périodes » : poésie sophistiquée, dit Montaigne; affectation pure, dit Molière, — autant que contre les pédants d’école, et Montaigne dit des uns : « Il ne leur chault de l’efficace » ce que Regnier dit des autres :

Ils laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.

Quand GGGG épuise son vocabulaire contre « les eaux boueuses » du romantisme, ce n’est pas au profit de la langue « prude et guindée, des sjntaxiens » , et si De Coster veut se distinguer des pédants « qui finiront par user la langue française à force de la polir » , c’est qu’il adore la hardiesse des maîtres, « la fougue de Rubens » et qu’il craint « de n’être jamais assez d’accord avec sa pensée, naïve au fond et pittoresque » .

J’ai raconté ailleurs la vie de cet écrivain, beau et fier, né chez un grand seigneur ecclésiastique, qui fut son père spirituel, élevé dans la petite bourgeoisie, ayant « l’ambition du beau », refusant des emplois ou les abandonnant pour faire des études d’abord, de l’art ensuite, se réveillant du rêve de ses premiers succès au milieu de difficultés qui lui foitt comprendre trop tard « l’épouvantable valeur de l’argent », et, après une jeunesse gâtée de toutes les manières, ayant, dans son âge mûr, malgré des succès cher payés, à recommencer toujours les mêmes luttes d’une nature artistique contre les nécessités banales, les misères cruelles de la vie; y mourant, jeune, à la peine, mais mourant avec la satisfaction d’avoir produit de fortes œuvres, n’ayant jamais sacrifié à ce qu’il appelait « la littérature facile », jamais envié les succès et la fortune qui suivent la médiocrité, et ayant la conscience de son génie.

A la mort de Saint-Génois, M. De Decker jugea bon de reproduire, dans la biographie académique de son ami, son article de 1836 contre le roman historique. C’était en 1869. Ulenspiegel venait de paraître. Le critique répétait sa condamnation au moment où un écrivain donnait à ce genre une forme plus large, plus pittoresque, plus vivante. Grâce à De Coster, je puis terminer ce chapitre par une grande œuvre et m’arrêter à un véritable artiste.

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