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CHAPITRE II

LE ROMAN DE MOEURS

A mesure que le peuple s’instruira, il deviendra moins nécessaire de lui enseigner indirectement ses annales et plus impossible de les contrefaire au profit de l’intérêt dramatique ; mais il sera toujours utile et grand que le génie mette sa griffe artistique sur l’iiistoire et lui rende une vie supérieure. Le roman de la vie privée, au contraire, gagne chaque jour du terrain, et il j aura toujours une plus grande place dans la société pour un genre qui, même sans talent, montre aux diverses couches intellectuelles d’un peuple les complications de l’existence, supplée par des scènes imaginées à leur expérience personnelle, leur apprend à sortir des difldcultés, à comprendre le malheur, à se garder des travers, à s’émouvoir de tout ce qui affecte leurs semblables et à vivre de la vie de tous. Aussi, le roman dans notre époque s’est-il emparé de l’entier domaine littéraire; après l’histoire, il a abordé la satire, les aventures, le mélodrame et le drame, la comédie de caractères et de mœurs, les voyages. Puis, les thèses sociales, les questions économiques, artistiques, politiques, religieuses, judiciaires, la science elle-même y ont pris racine, y ont fait souche. C’est une fermentation universelle, une production de tous les jours, dans tous les pays. Les autres genres ont des points d’arrêt, des instants de défaillance, des phases de stérilité; les générations semblent se fatiguer de créer des orateurs, des historiens, des poètes; elles ne se lassent pas d’enfanter des romanciers. Le roman résiste à tout, et ce n’est pas seulement le besoin du nouveau qui préside à ses modes inépuisablement rajeunies. Tandis que d’autres genres, incontestablement supérieurs, hésitent ou faiblissent, lui

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s’élève à la hauteur de tous les genres, ne cesse de renouveler ses procédés; même les variations nécessaires à la vogue servent à ses transformations; il envahit le marché littéraire moderne en perfectionnant l’art lui-même.

Nous avons été heureux de trouver un écrivain qui ait communiqué à une œuvre historique, étrange, touffue, la puissance, l’originalité, le charme de l’art. Pour le roman proprement dit, j’aurai h signaler d’incessantes améliorations et, sinon un aussi grand élan, plein d’éclairs et d’ombres, au moins une marche ascendante et continue vers la vérité et le style-

Les dix premières années après 1830 ont appartenu plutôt au roman historique. Mais plus d’un écrivain, en demandant à nos annales le sujet d’œuvres d’imagination, s’essayait aux nouvelles romanesques, aux histoires intimes. Saint-Génois ne renoncera pas au roman sans publier deux recueils de récits : Feuillets détachés^ 1852, Profils et 'por^ traits, 1860. Mais, comme M. Conscience, il a attendu plusieurs années avant d’aborder ce genre, qui semblait moins pressant pour une nation renaissante.

Reiffenberg est ici le premier en date. On sait s’il se fit faute de toucher à tout, avec une facilité sans scrupule.. Il aurait pu s’appliquer le vers de Voltaire qu’il propose comme devise du prête-nom auquel il attribue deux recueils de contes :

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme.

Né noble en 1795, il devint soldat, puis caporal, sergent, sous-lieutenaut, lieutenant de l’armée française, assista à plusieurs bataille^ sous cet Empire qui faisait « rouler de conquête en conquête le char de la civilisation moderne », dit-il en raillant. Il fut d’abord, pour employer encore son esprit mordant, « ce qu’on appelle aujourd’hui un Voltairieii ». Sous le régime hollandais, il avait déjà fait de tout : des poèmes, des satires, des odes, de la tragédie, de la comédie, de la politique, de l’histoire, de la philosophie en vers et en prose, des revues, des journaux, des archives philologiques, un recueil héraldique. Pendant une de ses vacances, s’avisant d’imiter La Fontaine, il fera en quinze jours 80 fables! Van

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Hulthem le nommait le Scudéry de la Belgique, Scudéry, dont la plume

Peul tous les mois sans peine enfanter un volume.

La politique, les journaux, le Nain janne, les revues, la bibliothèque de Bruxelles, cela n’arrivait pas encore à Vomni re scïbili. « Où en est-il avec sa comédie? écrivait Raoul à Quetelet. Où en est son histoire des poètes latins en Belgique? où en est son mémoire sur Juste-Lipse? où en est son Pline? où en est sa tragédie? où en est-il? où en sommes-nous? » Raoul ne pouvait supposer que des faits officiels lui répondraient bientôt : il en est à créer un cours de philosophie à l’université de Louvain, 1822, et il va entrer à l’Académie,

La révolution de 1830, en le privant de ses lucratives fonctions universitaires, rendit des loisirs à cet écrivain qui pondait les pages. Alors, en publiant des épisodes de notre histoire dans des revues de France et de Belgique, dont il accusera la « désolante incorrection ))^ il y mêlera de petits romans et réunira le tout en trois volumes : le Dimanche et le Lundi. Ici, les couleurs sont parfois un peu crues; il l’avoue lui-même en prétendant que c’est pour « enlaidir le vice » ; mais il me paraît plus dans le vrai lorsqu’il dit que c’est peut-être un « tribut payé à la mode littéraire, qui a mis en vogue les descriptions licencieuses, les obscénités et les orgies » . Cette mode reviendra et sera encore imitée par nos romanciers.

Tout cela non moins légèrement écrit que pensé, avec cet esprit aussi alerte que banal, qui mêle tous les tons sans les fondre. Nous l’avons rencontrée plus d’une fois, cette étourderie, nous la rencontrerons encore chez nos écrivains auxquels on fait si souvent le reproche d’être lourds, et elle ne me plaira jamais, même pour nous en disculper.

Reiffenberg s’est appelé assez naïvement, dans un titre, « un fils adoptif de Candide ». Je n’ai pas besoin de dire à quelle distance il se place de Voltaire.

Du baron de Reiffenberg à M. Henri Conscience, il y a loin, comme d’une antichambre du xviiT siècle à une chaumière de

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la Campine moderne. Loin aussi en date : dix ans de romans historiques, en Belgique, d’imitations de Nodier, de

réimpressions françaises ou de traductions flamandes de contes pieux, et de livres où nos humoristes essayent la même œuvre nationale que poursuivait le roman historique et que va continuer le conte populaire.

Ce n’est que six ans après son Wonderjaar que M. Conscience s’exerce à un genre où il y a tout à créer. Comment on devient peintre , Ce qidune mère peut souffrir sont de 1843 ; Siska Van Roosemael^ une satire de la manie de certains parvenus flamands à imiter les manières françaises, vient ensuite, et ces nouvelles se placent déjà en pleine Flandre, à Anvers; c’est le premier pas dans une bonne voie. Il faut franchir plusieurs années pour arriver au Conscrit^ en 1850, et au Qentïlliomme pauvre^ en 1851. Cette fois, nous sommes dans la Campine, et le ton s’accentue, le talent se marque, les personnages sont mieux inspirés des modèles flamands; on les reconnaît, on les entend parler, on va les aimer. L’auteur, déjà célèbre, variera ses sujets, ira jusqu’au roman de longue haleine, dans le Démon de V argent^ la Tombe de fer ^ le Fléau du siècle^ le Démon du jeu^ le Jeune Docteur^ je ne puis tout citer; ce sera toujours le même genre, c< peu compliqué et même un peu simple, mais plein de sensibilité », comme dit ITndépendance ; le même procédé facile et honnête, dans la forme « la plus élémentaire » [Revue irimestriellé) ; des caractères peu approfondis, « une sorte de placidité quelquefois excessive » qui fait que, « dans les rangs les plus humbles, les personnages ne murmurent jamais contre leur sort» (Stecher); des moyens employés pour sauver un héros « qui ne méritent aucune croyance » (Stallaert, Rapport du jury ^ 1864); des thèses naïves; des questions sociales à peine effleurées, et un style fleuri, vivant, fait pour les lecteurs populaires plus que pour les critiques lettrés. Mais, du premier essai, le roman, placé au cœur du peuple, lui parle de ce qu’il voit tous les jours ; les paysages sont sentis, l’intérêt est demandé à la vie de famille pour en entretenir l’esprit, et chaque fois que le sujet lui permet de s’abandonner à sa poétique bonhomie, l’auteur trouve une naiveté vraie d’idylle populaire. Il n’en faut pas

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davantage pour expliquer une vogue qui remonte à une époque où le clergé, ayant supprimé Cats, ne permettait guère aux Flamands d’autres lectures que la bibliothèque bleue expurgée et la traduction des romans mystiques les plus médiocres. Être transporté de ce moyen âge falsifié, de ces banalités pies, en pleine famille moderne flamande, quel ravissement pour le peuple ! C’est en toute simplicité de cœur et dans leur langue qu’il faut relire ces romans; alors on y trouve une émotion que l’esprit critique ne combattra qu’après coup et qui fait comprendre celle de leurs milliers de lecteurs.

M. Conscience a raconté lui-même les premières années de sa vie. Son père, marin français, libéré des pontons anglais, sert dans la marine impériale à Anvers, où il épouse une Flamande, qui donne le jour à l’écrivain, en 1812. Après 1815,1a famille eut de mauvais jours; quand l’enfant commença à lire, son père vendait de vieux livres, et lui, qui aimait à conter ou à jouer aux marionnettes, se sentait déjà une timidité dont il conservera toujours quelque chose et qu’il appelle la crainte de l’homme. Il se destinait néanmoins à l’enseignement, lorsque 1830 fit de lui un volontaire qu’on refusait d’enrôler, à cause de sa petite taille et de son air enfant. Sachant lire, écrire et compter, il devint caporal, puis fourrier; mais lorsqu’après la campagne de Turnhout, on voulut le faire sergent-major, son colonelle trouva toujours trop faible; il valait mieux qu’il conservât la plume du fourrier. S.es déboires au régiment montrent bien l’état de l’armée à ce moment .lorsqu’il la quitta, après y avoir fait des chansons françaises, ce fut pour prendre part au mouvement flamand. Sa vocation était tracée ; mais il ne devait pas la suivre sans dijfficulté. M. Driesen raconte qu’après plusieurs romans, il se fit garçon jardinier à Anvers, comme Delaet plus tard se fit boulanger. L’amitié de Wappers le rendit aux lettres. Alors, des emplois successifs, de greffler de l’Académie de peinture d’Anvers, sous Wappers qui le présenta au Roi et resta son ami; puis de commissaire de district, à Courtrai, puis de conservateur des musées royaux, lui permirent d’écrire de plus en plus à l’aise. Dès 1851, la Société Foor Tael en Kunst consacrait son succès en lui offrant une coupe en vermeil; je n’ai pas oublié les

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applaudissements que provoqua son discours plein d’humour et de sentiments patriotiques. En 1855, il obtint le prix quinquennal de littérature flamande, qui devait lui être attribué une seconde fois en 1870. Voilà plus de quarante-trois ans qu’il n’a cessé de produire, sans lasser la vogue, sans modifier ses allures. L’art s’est transformé de fond en comble, le romantisme a fait disparaître partout les traces du roman classique et s’est éclipsé, à son tour, devant un art aussi libre et plus réel. La psychologie a créé une école nouvelle, l’observation a produit des analyses où le talent peut se donner carrière, le style enfin prend des intensités dignes de rivaliser avec les progrès de la technique en peinture. Conscience a laissé passer tous les progrès, satisfait d’un succès utile et gardant sa place modeste. Il pense — et je ne le contredirai point — qu’entrer dans les bibliothèques du peuple pour gagner les esprits les plus humbles à d’autres lectures que des niaiseries mystiques, c’est leur préparer une première émancipation. L’art, l’art libre, serein, puissant, observateur, plastique, approfondissant l’idée, creusant la langue, atteignant au moral comme au beau par la seule virtualité du vrai, se fait ailleurs, viendra après.

La littérature flamande n’était pas encore passée au catholicisme qu’un vigoureux lutteur entrait en scène pour essayer de prouver que les Flandres pouvaient avoir une civilisation et une littérature en restant dans la grande évolution moderne. Depuis 1840, qu’il fonda le Noordstar, jusqu’à sa mort, en 1857, P. -Fr. VanKerckboven ne cessa de combattre dans la presse, dans la poésie, au théâtre et dans le roman. On a publié ses œuvres après sa mort ; elles forment treize volumes. En 1840, il débute par une nouvelle : Hildame la Gitana; en 1855, il finit par un conte : Deux Impies. Ses compositions les plus hardies, où il s’attaque à des plaies sociales, sont Jacques^ ou un Pauvre ménage., 1842; Daniel., 1845; Fernand le pirate., 1845; Amour., 1851; Noir et hlanCy 1851. Le Conscrit de Conscience n’avait pas encore paru lorsqu’il publia son Corps et âme'., 1848, le livre, selon Langlois, c( le plus sérieux, le plus philosophique que la littérature flamande ait mis au jour ». Là, l’auteur réagit carrément

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contre la relig*iosité en lui opposant le réalisme. De ses deux héros, amis intimes, l’un ne vit que de sentiment, de rêve, d’idéal ; l’autre représente la philosophie positive. L’un et l’autre veulent le progrès; mais Frédéric, par l’universalité de la religion; Frans, par les réformes morales et les institutions sociales. Quand l’un dit : Plus d’impies! l’autre dit : Plus de pauvres ! Frans est de ce monde et veut l’améliorer par le droit, l’égalité, l’amour; Frédéric voudrait voir l’autre vie descendre sur la terre et changer les hommes en anges. Cela mène droit à l’illuminisme. Frans j résiste en vain, sous l’influence de son ami, sous le charme d’un grand amour. La catalepsie se déclare et le corps est victime de l’âme.

11 y a sans doute à reprendre dans cette thèse et dans cette création. Mais, malgré des longueurs et des emphases de style, on y trouve une initiative puissante, une réaction courageuse, une œuvre de volonté forte.

Sept ans après, 1855, soit pour se donner un auxiliaire dans un pseudonyme, soit plutôt pour éviter des persécutions. Van Kerckhoven publiait, sous le nom de Jan de Vry, son dernier roman. Deux Impies. Cette fois, l’auteur pose en pleine classe populaire la question de l’affranchissement religieux. Un menuisier et une dentellière résistent à tout pour se marier civilement. «Le spectre catholique vient de recevoir une rude atteinte, » disait Langlois. Cependant l’auteur faisait émigrer ses deux impies en Amérique et le critique ne crut pas devoir dévoiler son pseudonyme : derniers traits qui peignent un pays, alors inhabitable à la libre-pensée.

Après ces efforts, virils au moins par le sujet abordé de front, le roman flamand aura bien de la peine à se déniaiser.

Zetternam résistera aussi. Il mourut à la peine, avant Kerckhoven, à 29 ans, 1856. Mais en dix années, mêlant l’étude des nuits au travail manuel du jour, il avait trouvé le moyen de produire de nombreuses œuvres, empreintes de démocratie, parfois encore religieuse. Dans M. de Licliterxelde., l’ouvrier poète peint les transes de la vie ouvrière. « Sous le rapport du vrai génie, et comme penseur, disent MM. de Laveleye et Paul Fredericq, il peut être placé plus haut que Conscience. »

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VanKerckhoven venait de mourir lorsque le jury décerna le prix de littérature flamande au poète Van Duyse, après Tavoir donné, cinq ans auparavant, à Conscience. Le premier rapport ne s’occupait que du lauréat ; le second énumère les romanciers, parmi lesquels « il n’aurait pas été difficile » de trouver une œuvre à couronner. Il ne cite ni VanKerckhoven ni Zetternam. Le genre sentimental l’emportait; il pouvait se perpétuer plus aisément que l’autre et sans le moindre risque de martyre. Il eut une longue lignée, sans produire d’individualité bien tranchée. Citons dans les deux partis : Van Ruckelingen, pseudonyme de L. Mathot, qui traite aussi les mœurs villageoises : Un roi de la Campine^ etc. ; Dodd, dont les nouvelles : Alt coin du foyer ont plusieurs éditions; Brouwers, qui pousse au mélodrame : la Victime d'un usurier^ roman iragique ; M. A. Snieders, qui a plus de vingt romans, depuis V Image de la vie^ le Vieux Maître d'école^ 1851, jusqu’à Ou est le père? 1876. Sans atteindre au naturel de l’auteur du Conscrit^ « il aime, dit M. Stecher, à s’abandonner au sentimentalisme qui est en germe dans l’école de Conscience ».

Les mêmes qualités peu élevées se rencontreraient dans nos romans français ; mais tout d’abord, j’y trouve, avec une finesse de main de femme, des sujets plus hardiment cherchés dans la vie sociale, tout en conservant un ton de religiosité factice. Presque en même temps que l’auteur du Wonderjaar commençait à aborder le roman de mœurs, Marie Joly publiait les Contes de Madelon[\S4:i], puis viennent une Révolution en V air ^ Liane^ Rosine^ Blondine^ où la crise linière flamande est bien mise en scène; enfin, X'o.Ferme des Pommiers. Ces deux derniers surtout pourraient être appelés de bons romans de Conscience.

Ce ton continuera, sans progresser, même chez des écrivains libéraux. Langlet, plus sincère dans sa piété, n’est pas supérieure. Des « artifices surannés », comme a dit Van Bemmel, sans compter l’éternelle religiosité, s’y mêlent à (( des analyses parfois délicates de sentiments » : Deux mai-sons voisines., la Vallée de Coreff., ViarUBois^ Une année., Odile Rouvère^ Les deux ménages. Avec des idées plus libérales, le même genre était essayé par J. Gaucet: Frère et sœur., 1840, et M. Marcelin Lagarde : Une marguerite des

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Ardennes^ le Val de V Amhlève^ etc., etc., puis cultivé à Liège par M'”® Deros (Violette) : La dot fatale^ la Famille Rosendael^ Bonne liumeiif^ etc., à Bruges, par M'"® Popp : Récits et légendes des Flandres^ Contes et nouvelles.

Est-ce le niveau des lecteurs qui s’impose? Est-ce le talent des auteurs qui manque de soufEe? Le fait est que peu de nos romanciers ont évité le reproche de demander leurs péripéties à des hasards faciles à créer, de ne pas approfondir l’observation, d’efïïeurer les situations, de se payer de phrases sans style et d’incidents sans portée.

Lors de la troisième période du concours quinquennal de littérature flamande, le jury fit le procès à Conscience, mais il donna le prix à une de ses élèves libérales. Les idées avaient changé, sans que le genre se perfectionnât. Autour du lauréat : Courtmans, le rapport groupe les divers roman-

ciers flamands ; MM. Sleeckx, dont il vante le bon sens; — leD’’ Snieders, l’auteur à^Contes romantiques., 1852, dont « le Lys du hameau a des scènes d’un coloris rembranesque », — Geiregat, dont les Récits 'populaires rappellent quelquefois heureusement Andersen, — Écrevisse, l’auteiir de la Gangrène des villes., qui vise à « une tâche grande et sublime » , mais n’atteint pas à la hauteur du but, — C.Similion, qui écrit un épisode de la vie de Pierre le Grand : Anna Moens., — Johan Van Rotterdam, dont Frères et sœurs donnent du charme à un petit drame de pêcheurs de Blankenberghe, — Lybaert, qui met en scène des ouvriers gantois dans le Veilleur de nuit., — Piémont, dont les deux romans, Ernest Stevenaert et Johan Tach., ont un but politique, — Braet, écrivain littéraire traitant des Scènes de la vie sociale.

Donnons un instant à M. Sleeckx. C’est un des plus féconds romanciers de la Flandre. «Par son réalisme, il suit dans l’art une route diamétralement opposée à celle de Conscience, » dit le jury. Les libéraux flamands l’opposent volontiers au romancier catholique et un moment ils ont espéré pour lui le même succès de traduction ; mais les romanciers libéraux ne manquent nulle part. « Si chez ce dernier (Conscience), dit encore le jury, le sol manque sous ses pas, chez l’autre, vous vous trouvez rivé à la réalité. Si le style de l’un est trop idéal et

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trop fermenté, celui de l’autre est trop matériel et trop uni j> . Quand M. Sleeckx rassemble, au cours d’une œuvre, quelques amis, artistes, hommes de lettres, ouvriers, bourgeois, dans une vieille auberge flamande de la Clairière aux ‘pies (2 vol. 1863), comme lorsqu’il va En vacances (1864), c’est pour les faire s’occuper ou s’occuper lui-même des questions élevées de l’art et de la société en de petites drames ou de petites comédies. Quand il nous transporte au quartier des matelots, c’est pour nous montrer un ouvrier orphelin, conquérant, parle courage, l’étude et l’amour, le diplôme de capitaine de navire, [Scènes du quartier des matelots^ 1861). Puis, voilà le type de l’amateur de tableaux : Baranowshi^ 1855, ou des scènes, moins réussies, du sport anglais : Miss Ardbella Knox^ 1855.

Né à Anvers en 1818, professeur à l’école normale de Lierre depuis 1844, à partir de 1843 jusqu’aujourd’hui, il n’a cessé de lutter et de produire. Des œuvres de philologie et de critique littéraire marchent de concert avec des travaux de journaliste, puis d’inspecteur des études, avec les drames et les romans. L’édition complètede ses œuvres est déjà très avancée. Rien des intérêts littéraires et politiques n’est étranger à cet '•écrivain. M. Sleeckx croit avec Driessen qu’une page bien pensée et bien écrite dit plus en faveur de la langue de Van Maerlant que toutes les épigrammes contre les partisans de la langue française.

Après M. Sleeckx, il convient d’insister sur M. J. Van Rotterdam, d’Anvers, qui suit les traces de Zetternam, avec moins de verve. Il a débuté en 1845, et ses romans de Frères et sœurs et des Deux avocats^ 1861, sont presque ses derniers.

Courtmans a aussi beaucoup produit. Née Berchmans, en 1811, fille du bourgmestre d’Audeghem, elle épousa en 1836 un écrivain flamand, instituteur àGand, ami de Snellaert et de Van Duyse. Lorsqu’il mourut, en 1856, les deux époux avaient publié de nombreuses œuvres. Jeanne Berchmans avait débuté dans les concours par des succès en vers ; on en a compté quatorze. Elle s’exercait déjà au conte historique et romantique. Restée veuve avec une grande famille, elle ouvrit un pensionnat en pleine Flandre cléricale, à Maldeghem, mais n’abandonna que la poésie et demanda au roman un sur-

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croît de ressources que M'“® Langlet, veuve d’un professeur de l’université de Bruxelles, j avait trouvé de même. Lorsque Mme Berclimans obtint le prix quinquennal de littérature flamande, elle avait publié douze volumes de romans, depuis le Bourgmestre Flamand de 1859, jusqu’à l’ouvrage couronné : le Cadeau du chasseur^ 1864. M*"® de Rbeinsberg dit que « peu d’hommes l’ont surpassée dans l’énergie de ses opinions flamingantes » . On pourrait en dire presque autant de ses opinions libérales et le prix quinquennal dut la récompenser de bien des oppositions, qu’il ne désarma point, car on dFit que, le bourgmestre de sa commune ayant voulu lui donner une sérénade, la musique lui fut refusée par un hobereau clérical.

Ses œuvres n’étaient point passées inaperçues de notre public français. La Revue trimestrielle avait étudié son Instituteur communal quand il avait paru en 1862 ; il devait être traduit plus tard. Son roman couronné le fut aussitôt. Depuis, elle a continué son œuvre: les Trois testaments, Geneviève de Brabant^ le Projet de Hans le harhier, V Agent d'affaires, Noblesse, la Mère Daneels,, parurent d’année en année, 1865- 1867, et l’auteur semble s’être arrêtée à une série de Nouvelles détachées.

Ici la tendance domine, et le jury s’en occupe avant tout. En principe, il lui semble « plus rationnel de déterminer l’importance d’un littérateur d’après son influence utile » ; c’est oublier la suprême utilité du beau. En fait, il ne peut trop louer la direction d’idées de l’auteur, « pour le bien du peuple » . Tantôt elle s’attaque aux aventuriers étrangers, tantôt à l’abus des liqueurs alcooliques, ou à l’exploitation des enfants pauvres dans les écoles dentellières. Dans le Cadeau du chasseur., « l’auteur, dit le rapporteur, s’est proposé d’éveiller l’esprit d’ordre et d’économie parmi les classes ouvrières ».

Les « faiblesses » que le jury signale dans l’œuvre couronnée se sont déjà rencontrées ici bien des fois. « On y remarque, dit le rapport, un certain défaut d’unité , quelques caractères sont peut-être un peu trop idéalisés et pourraient, de même que quelques situations, être dessinés avec plus de soin ; le style aussi aurait gagné à plus de variéié et de chaleur. »

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Je viens de relire V Institvteiir communal. Les deux thèses de ce roman, qui est aussi en partie double, sont de tendance excellente, sauf quelques détails. L’auteur traite les intérêts de renseignement de l’État, le devoir de la société d’ouvrir toutes les portes aux vocations des enfants du peuple, ou, comme elle dit peu démocratiquement, « de chercher les joyaux dans le marais le plus impur ». Mais pour l’exécution, la hardiesse manque autant que l’art d’inventer une fable adéquate au sujet.

D’abord, l’instituteur communal est-il mis en lutte avec les petits-frères, appuyés sur l’autorité du curé et sur les croyances des masses ? C’est là le fait observé, habituel, typique. Nullement. Il a pour ennemi un instituteur privé, traître de bas étage, qui a volé, qui, au lieu d’exploiter les superstitions du peuple, bien suffisantes, emploie la ruse et la calomnie. Le sujet véritable échappe; nous sortons du roman de mœurs pour entrer dans le roman d’intrigue.

Ensuite, la sœur de cet instituteur libéral montre un dévouement à toute épreuve, mais lorsque son frère est sauvé et qu’elle se sent trop brisée pour vivre dans le monde, que fait-elle? Elle entre au couvent et va y mourir, soit; mais écoutons l’auteur : « Le divin Époux aimait déjà sa nouvelle fiancée. Il envoya sur la terre le plus beau des anges, qui entoura de ses bras la bien-aimée du Seigneur et s’envola avec elle vers les deux. »

Deux fois V Instituteur communal aborde des épisodes qui pouvaient prendre un puissant relief. Sous une plume d’artiste, l’adjudication des enfants des hospices serait devenue une forte scène, et la foire dans les polders eût pris de vrais développements pittoresques. L’auteur ne se donne l’occasion que pour la manquer.

Nos romanciers en langue françai.se n’ont pas eu à lutter contre la religiosité d’un art populaire. Les librairies catholiques ne comptent guère à l’actif littéraire : elles nous firent moins de concurrence que les contrefaçons françaises. Sauf quelques essais de MM. Ad. Siret : Moïse Vauclin., 1840; Poplimont: le Sequin du Juif, 1841 ; Eug. Gens: le Château JHéxerU, 1843; Léon Wocquier: Soutenir s d'un Corsaire,

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1845, Romans, contes et nouvelles^ 6 vol., 1850; Un mari en loterie, 1850, etc. ; Henri Colson : Mauhert, 1851 ; Félix Thyes : Marco Bruno, 1855; Victor Joly : Histoires téné^ brenses, 1857, etc.; ce n’est guère qu’après l’abolition de la contrefaçon que le roman de mœurs en langue française prospère en Belgique. Il sort d’un petit cercle intime où il semble s’être préparé de longue main.

Le 15 septembre 1847, quelques jeunes gens fondaient, à Bruxelles, la Société des Joyeux, pour passer leurs loisirs, gaîment avant tout, utilement si c’était possible. Ils comptaient «développer» leur intelligence, par « l’alliance de capacités diverses » et « en s’exerçant à écrire ». On se réunissait dans un cabaret, rue du Singe; mais le président parlait déjà sérieusement : « Qui sait si quelqu’un de nous ne nous devra pas la conscience d’un talent qu’il eût toujours ignoré et qui le conduira peut-être à la postérité? » Parmi les amis qui l’applaudirent alors, il y avait un poète : Alfred Guilliaume, qui devait mourir trop jeune, et l’un des discours d’ouverture (18 septembre), coq-à-l’âne farci de latin, adressé à ses frères, « au nom du père et du fils, etc. », sur ce thème : Bonnm faro lœtijicat cor hominis, avait pour auteur un élève fraîchement sorti du collège Saint-Michel, qui s’appelait Ch. De Coster.

La première séance publique que donnèrent les Joyeux eut lieu le 4 décembre 1847. De Coster y lut une nouvelle en prose : Un rêve chez un apothicaire, et déjà des éclairs de style annoncent l’écrivain dont M. Deschanel louera la grâce. Dans une autre séance, deux jours après le 24 février 1848, l’efPervescence politique générale ne les détournant pas, les Joyeux ont dix-neuf lectures. Un des deux morceaux de prose que lit De Coster paraît si bien réussi qu’on lui demande, par un vote, l’autorisation de présenter son « conte oriental » à la Revue de Belgique. Quand paraîtra la Revue trimestrielle, en 1854, ses premiers volumes contiendront des poésies, lues par De Coster aux Joyeux, en 1849, mais corrigées de fond en comble. Quand des membres des publieront, rédige-

ront et illustreront un journal, VUylenspiegel, 1856, c’est de la prose que De Coster y publiera. Il y donne des morceaux de ses Légendes flamandes èt de ses Contes brabançons.,

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mais il se garde d’emprunter rien aux archives des Joyeux. Il avait exercé là son instinct d’artiste, cela suffisait.

Les Légendes flamandes parurent en 1856.

J’ai déjà fait connaître cet écrivain. C’est plutôt un fantaisiste qu’un romancier. Il a surtout l’observation pittoresque des choses et des physionomies, de la couleur locale et de la vie populaire, avec l’art, si rare, de finir son style comme un peintre achève une toile. « Veut-on vérifier sa manière, ai-je dit dans sa biographie, il suffit de comparer la vieille chanson à' Ilalewyn avec sa Légende de sire Halewyn. Le moindre trait de force ou de grâce est resté dans sa plume : il n’était pas homme à sacrifier ou à remâcher des perles. Le surplus, le fumier, ramassé avec ces bijoux, a disparu. Mais l’auteur a revécu avec ses personnages, rempli les scènes, reconstruit le drame, animé la couleur, et l’ancienne chanson est devenue une légende, la vieille esquisse un tableau, d Ses Conter brabançons^ 1861, outre des fantaisies écrites en français moderne, ont deux nouvelles dont l’une dans sa dernière partie : Braf., l’autre dans son ensemble : Christus^ mettent en scène l’amour avec une vérité pittoresque, en dehors des banalités, dans le cœur de personnages réels, épris à leur manière, à la vraie manière. Nul ne peut douter que ces êtres vivent, que ces amants aiment.

Le seul roman qu’il ait publié est une vigoureuse esquisse à la manière de Rubens. Il y a dans le Voyage de noces une première série de scènes qui amènent un mariage d’une façon originale, pour aborder, tout en relief, le contraste des natures modernes avec la mesquinerie des vices surannés, et il y peint, en des tonalités heurtées, avec de brusques rehauts, c( le roman de deux jeunes amoureux mariés». Généralement le roman s’arrête au mariage en en laissant supposer le bonheur, ou bien il y commence pour en montrer les dangers et les revers. Ici, l’auteur se complaît à rendre une douce vie d’amants au milieu du mariage. Ces épisodes rappellent peut-être un pendes amours moins légitimes, mais non moins charmantes, et comme ils sont bien d’un homme qui a senti la passion et d’un écrivain qui adore l’art ! De Coster, -même dans ses écarts, est toujours un artiste.

LA LITTÉRATURE

Pendant que les Joyeux s’essayaient à la prose, à la poésie, au théâtre, une société dramatique d’amateurs s’exercait, à Ixelles, aux jeux de la scène et un jeune premier s’y faisait remarquer, qui allait devenir un romancier. C’est aussi dans \o.Reme trimestnelle (\\xq diéh\xtd,, en 1856, M. Émile Greyson. Nature intelligente, s’appliquant à tout avec aisance, quand il préféra les travaux du fonctionnaire à la carrière de l’artiste dramatique qui lui était oiferte, il consacra les loisirs que lui laissait l’administration de l’enseignement à écrire des romans, après des essais de poésie et de théâtre. Collaborateur de la Revue trimestrielle^ il n’a pas négligé la Revue de Belgique. Quand la bibliothèque Scbnée ou la collection Lebègue remplacèrent la contrefaçon, on y trouva, avec de nombreux romans de Montépin, de la comtesse Dasb et de Paul de Kock et des traductions de l’anglais, quelques œuvres de MM. Leclercq et Greyson. Depuis lors, M. Greyson n’a pas cessé de produire. On aimait les séries d’œuvres alors; ses Récits flamands ^ et ses Sites ardennais., 1860-1862, empruntent au Brabant ou au Luxembourg leurs sites et leurs usages, pour des peintures agréables et des scènes intéressantes. Il ouvre ensuite, sous le titre : Les Magots de Teniers., une série nouvelle, par un roman en deux petits volumes, analyse d’une situation dramatique : les luttes d’un jeune précepteur, exposé à toutes les violences, à tous les travers d’une famille noble en voie de décomposition physique et morale : Bonde Cèlestin., 1863. Enfin, après divers contes, il rapporte d’un voyage de fonctionnaire en Hollande, avec des études sur l’enseignement, des récits où il trouve « une sorte d’originalité nouvelle », a dit Van Bemmel : — Faas Sclimch^ un charmant conte naïf, etc. Le premier volume de En Hollande eut du succès dans les deux pays.

L’auteur écrit, au courant de l’idée, sans penser à faire de sa plume un pinceau d’artiste, des scènes où les mœurs les plus simples sont observées sans exagération, peintes sans recherche, et il aime à nous attacher à ce que la petite bourgeoisie cache de cœurs honnêtes, de souffrances courageuses, à côté de ses égoïsmes et de ses ridicules. Sans tâtonnement et sans prétention, sans défaillance et sans virtuosité, M. Grey-

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son épanche, dans le récit romanesque, un esprit droit et des sentiments généreux.

Né dans une capitale cosmopolite, M. Greyson possède une simple flexibilité d’aptitudes. Né à la campagne, à Monceausur-Sambre, M. Émile Leclercq est tout d’une pièce. Quand il entra aux Joyeux, il s’y fît inscrire comme « peintre, élève de Navez ». néanmoins réaliste. Il y prodigue d’abord de la poésie en tout genre; il se jette aussi dans le théâtre, et les comédies en prose succèdent aux fantaisies dramatiques, les drames aux proverbes, les esquisses aux scènes de mœurs ; la critique d’art, les voyages, le roman ne restent pas en arrière; voyages et critiques en plusieurs articles, romans qui formeraient des volumes. Une fécondité qui fait crier à l’un des rapporteurs: « Nous voudrions qu’il fût donné à M. Émile Leclercq de perdre sa facilité. »

En vers comme en prose, l’ami de De Groux plaide le réalisme. « Peut-être faudrait-il qu’un de nous passât une partie de sa vie à la campagne, pour y étudier les mœurs de nos paysans. Les scènes qu’il y écrirait auraient un cachet original. C’est en puisant à la source du réalisme le plus pur que l’on crée (1854). »

« Je veux qu’on creuse son ornière Dans ton sol, ô réalité. »

De Coster pratiquait déjà alors cette intime cohabitation avec les hommes et les choses qu’il voulait peindre.

Si M. Leclercq trouva d’abord des censeurs chez les Joyeux^ il y acquit vite des amis. Aucune de ses pièces ne fut admise aux honneurs de la représentation. Plusieurs de ses romans, publiés depuis, ont été refusés pour le Journal des Joyeux. Il persista et réussit. En 1864, les Joyeux publiaient par souscription ses Deux Armurières. Depuis le Caméléon., il a publié plus de trente volumes, dont six seulement ne sont pas des romans.

Dans le roman, la technique compte moins que dans la peinture; la tendance et l’observation, le travail et la volonté peuvent suppléer au reste. Dans Séraphin., 1860, puis dans Sœur Virginie., 1860, les Deux Armurières, 1864,

Gcilrielle Hauzy^ 1860, Histoire intime d'un Tiomme^ 1868, Maison tranquille^ 1872, une Fille du peuple, 1874, — je ne puis tout citer — la tendance s’accuse. Point de tâtonnements ni de ménagements! Point d’hésitations, qui font dix fois refaire une phrase, vingt fois remettre au creuset une idée! Point de culte jaloux de la forme, de flânerie à chercher ses effets artistiques, de troubles à rêver ses grâces mélancoliques, de désespoir pâlissant devant son charme supérieur! L’auteur va à un but, imperturbablement. Les soins de l’art pour l’art ne l’en détournent pas. Pour lui, les lettres ne sont pas l’éternelle recherche du beau, c’est l’incessant combat pour l’idée. L’art n’est amour, ni grâce, mais force. Point d’idéalisme, de fond ou de forme. Le bon sens suffit, même à avoir du style. Il observera en peintre, pensera en homme de parti, produira sans fatigue. Lutteur et juge de mœurs, Proudhon dirait : justicier.

Son invention est plus serrée qu’élevée, plus âpre que philosophique. Il a abordé la thèse religieuse, après George Sand et Octave Feuillet. J’ai montré ailleurs, comment, par trois routes opposées, ces trois œuvres : Sibylle, de la Quintinie, Maison tranquille, rencontrent les mêmes écueils. La lutte s’y engage à armes inégales entre l’idéal, chrétien ou philosophe — celui de M. Leclercq est athée — et l’opinion adverse, représentée par un type qu’elle ne pourrait admettre et qui la parodie plutôt que de la personnifier.

M. Emile Leclercq s’en prend-il à un préjugé, à une institution, à un abus, il en met en scène les conséquences extrêmes, attaque l’ennemi de front et à fond de train, en fait triompher ses héros et l’achève avec un inflexible rigorisme. On lui a reproché la scène du curé et de Louise, presque enfant, dans la Fille du peuple ; si c’est une question littéraire, s’il s’agit de la manière dont la scène est traitée, je n’ai rien à répondre : on ne touche pas sans un grand art à ces turpitudes. S’il s’agit de l’idée, je ne puis admettre le reproche. La fille du peuple est encore regardée partout comme taillable et corvéable à merci. Donc, Louise est ballottée de mains en mains, comme un jouet; aucun refuge n’esf sûr pour elle, pas plus l’église d’un village et l’idylle d’une ferme, que le cabaret du marin, son beau-père ; pas plus son amour pour

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un étudiant que la pitié d’un peintre qui la prend pour modèle. Elle a beau se défendre, par la colère armée du couteau, par un amour sincère, par le travail, par les dévouements maternels; elle ira, triste hochet, de la misère à la prostitution, dans une société où tant de fatalités subsistent contre le pauvre.

Autre exemple : Pauline, quoique dévote, est une nature d’artiste et de femme, faite pour aimer. S’étant donnée, dans un milieu bourgeois étouffant, à un jeune pianiste, en serat-elle épousée? Toute femme, en ce cas, n’a pas de plus ardent désir. Mais au réveil, la dévote consulte son confesseur et lui est d’autant plus soumise qu’elle a été plus coupable. Le prêtre lui interdit le mariage, lui impose une éternelle séparation etiSœîir Virginie subit sa peine dans un couvent.

Ce dénouement, tempéré par le bon sens de Pauline, qui, se sachant plus âgée que son amant, redoute les retours des mariages mal assortis, est d’un rigorisme qui n’est peut-être pas tout à fait humain, ni féminin, mais qui porte rudement le verdict de l’auteur contre le travers qu’il attaque.

Un tel procédé, excellent pour maintenir l’unité des personnages et la rigidité de la thèse, reste difficilement dans les bornes. Ainsi, le conscrit Séraphin quitte son village en honnête paysan qui y laisse sa fiancée. Le régiment le corrompt et, au retour, infidèle, séducteur, ivrogne, il porte le désordre dans le canton, le déshonneur dans les maisons, le malheur et la honte dans sa famille. Il va jusqu’au vol. Qu’arrive-t-il alors? La gradation voudrait qu’il ne fût plus même bon à être soldat, tout au plus possible pour les légions étrangères, car le régiment a des disciplines qu’on ne brave pas impunément. L’auteur veut frapper plus fort : Séraphin devient même brigadier ; le roman finit par ces mots : « C’est un fameux soldat. » Le coup est-il plus juste?

Ces exemples, tirés de ses meilleures œuvres, auront suffisamment montré le genre d’invention du romancier. Cette rudesse de vindicte, que l’auteur personnifie souvent, comme dans l’aînée des Deux Armurières, dans la tante de Gahrielle^ dans, le confesseur de Sœur Virginie^ s’allie à des tableaux d’intérieurs bourgeois, avec leurs ennuis, leurs intrigues,

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leurs ridicules, peints sans ménagements, et à l’entente de l’intérêt demandé aux faits ordinaires de la vie; le tout dans un style peu sûr de lui, où, sous le ton toujours loyal d’un esprit ferme et d’un observateur réel, le trait n’a de netteté, la langue de vie que quand l’idée emporte la rédaction : contraste permanent, et bien belge, d’un homme entier et d’un art inégal.

En 1859, la Revue des Deux-Mondes y étudiant quelques romans qui venaient de paraître en Belgique, comparait MM. E. Leclercq et L. Hymans, tous les deux à leurs débuts. Selon l’auteur, l’un exagérait dans un sens, pour voir partout des types; l’autre, dans un autre, pour voir des caractères. Mais M. Leclercq seul des deux savait composer, disait-il. L’un « plaque ses personnages, étale ses épisodes »; lui, « cherche plus volontiers à les combiner ». Depuis 1859, M. Hymans, qui avait écrit alors la Courte Echelle et la Famille Buvard, a presque abandonné le roman. M. Leclercq a persisté. Pour ouvrir à des écrivains la publicité française, il faut d’autres qualités... ou d’autres défauts. Un de nos écrivains, accueilli dans la Revue des Deux-Mondes, s’adresse plutôt au public parisien. La Grève des femmes , la Revanche du mari, le Crime du substitut, la Marraine, le Salon des refuses, de M. Vauthier, sont des romans d’aventures, à l’enchevêtrement facile, aux traits quelquefois lestes, où l’intérêt tient sur une pointe. Je n’ai pas lu le Train de cinq heures, dont Van Bemmel a fait l’éloge comme comédie de mœurs et analyse de sentiments; j’ai suivi cet écrivain dans \o, Revue des Deux- Mondes, où je viens de relire le Remords du docteur. Je lui trouve, comme composition et comme style, des qualités de second ordre, peu communes.

Citons aussi : Bonne Humeur de Violette (M'”® Deros), avec sa douceur fine et son intrigue observée ; les Destinées de Paul Harding de M. Ad. Prins; le Directeur Montaque et M. Louis, de M. D. Keiffer; le Goitreux de M. du Chastel.

La Revue des Deux-Mondes rappelait aux deux débutants que la précipitation est l’écueil du genre et que le but, politique ou moral, « n’a rien de commun avec cette utilité jj’un ordre supérieur qu’on appelle le beau ». « Sinon, ajoutait le

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critique français, la Belgique aura des livres, elle n’aura point de littérature » . Deux procédés différents, j’ai presque dit deux arts opposés atteignent à cette utilité supérieure. L’un, plus classique, plein de tact et de réserve, demande la perfection aux nuances et prend grand soin de l’agencement des épisodes, de la qualité des détails, de la concision du style, de la fermeté du dessin, de l’harmonie de l’ensemble. L’auteur disparaît devant la concentration des effets. Rien d’inutile et rien qui ne soit vivant! Tout doit porter, simplement, nettement, en quelques coups de crayon, en quelques traits de burin, comme dans une eau-forte. Ces écrivains estiment que la langue de Pascal et de Voltaire suffit; pour eux, le comble de l’art est la mesure. C’est Nodier, Mérimée, Auerbacb, dans ses derniers contes. L’autre est le genre artistique.

Nous avons vu à quelle distance de ces écrivains s’est placé Reiffenberg. A trente ans de là, d’autres romanciers s’en approchent davantage en Belgique. Eugène Gens (1814- 1881) a débuté par le journalisme, Ses goûts artistiques, son sentiment de fantaisiste, ses rêves de touriste ne purent s’arranger longtemps de cette fécondité forcée. Il y renon ça et, vers 1838, je me rappelle avoir vu, à Louvain, sur les bancs de l’université, un homme d’un âge mûr qu’on n’osait guère aborder et qui avait déjà écrit ! Il en sortit pour entrer dans le professorat et put, dès lors, consacrer au moins ses vacances à ses goûts favoris : les voyages et la littérature. On eut de lui le CMleaiù d’ITéverlé, 1844, Rtdnes et paysages^ 1846; il devait publier : Mes vacances à Laroche, et réunir ses voyages et ses nouvelles en deux volumes : Contes et souvenirs^ 1876. Quand la Revue de Belgique -^uvuX^ Eug. Gens m’envoya un conte de bienvenue : Le taupin croisé et la comtesse d'Artois^ mai 1872. C’était une petite perle. Je dois essayer d’analyser ce conte.

Un enfant de douze ans ouvre la scène : un petit amateur d’insectes, et c’est lui qui raconte ce souvenir de jeunesse. Longtemps il a cherché, enfin il rencontre un taupin rare : le taupin croisé ! La chasse est difficile, l’insecte a failli lui échapper, il le tient, il va le saisir sur le chemin sablé du jardin botanique de Louvain, lorsqu’un pied de passant, un

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pied terrible, va écraser le bel insecte. Écarter ce pied, renverser le passant, s’emparer du trésor, c’est le premier mouvement du chasseur. Ce n’est pas le bon, car il a jeté à terre le père de M’'® Hortense, que son frère aîné adore en secret : le baron de Graimbiez, et les deux familles, déjà séparées par l’orgueil de classe et les passions de parti, vont avoir une cause d’inimitié de plus.

Heureusement, le baron aussi a une manie, il cultive des tulipes. Son parc en contient plus de 2,000, toutes belles et rares ; il en a surtout qu’il n’a pas achetées et qu’il ne vend point, qu’il a créées, nommées, élevées, qui sont uniques sur la terre !

Une surtout! « Arrivé vers le milieu du parc, il s’arrêtait « avec complaisance, regardait chaque visiteur dans les yeux, <c puis reportait son regard vers une fleur de moyenne gran- « deur, rose-cerise, qui se trouvait au troisième rang; il ne « prononçait qu’un nom : Sardanapale! »

Je vous laisse à penser si Edmond, étant amoureux, est devenu connaisseur de tulipes ; étant avocat, sait en parler avec autorité, et si la famille Montglas, plus riche, mais pas du tout noble, a soin, à chaque saison, de visiter le parc dont la belle Hortense fait les honneurs avec son père.

M. Montglas père a aussi des tulipes. Quand M. de Graimbiez vint rendre à son jardin la visite d’amateur qu’il avait reçue, une épreuve terrible l’y attendait :

— « Qu’est-ce que c’est que cette fleur-là? dit-il en s’arrêtant devant une tulipe.

— C’est la Comtesse d' Artois.

— D’où vous vient-elle?

— Je l’ai gagnée. »

L’amateur hésite, s’étonne, interroge, ne peut admettre l’étrange procédé de reproduction inventé par son hôte, discute; mais il a beau regimber, se débattre, lutter, contester; l’évidence l’emporte : « Bâtarde ou non, hybride ou tulipe, n’importe, cette fleur est magnifique ! »

Vous entendez d’ici les investigations, les plaisanteries, les étonnements, que domine toujours la cruelle évidence: On n’a jamais vu une aussi belle fleur! Vous sentez l’émotion du

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baron, ses combats, sa résistance intérieure en faveur de Sardanapale, sa défaite, enfin, qu’il ne peut dissimuler. Et le voilà offrant, pour un cayeu de la Comtesse dd Artois, la plus belle fleur de sa collection... à l’exception de Sardanapale; puis deux, puis trois; puis un cayeu Sardanapale ; enfin, Sardanapale lui-même, tout entier! « Je suis fatigué de Sardanapale, ajouta-t-il encore avec un soupir. »

M. Montglas l’attendait là. — « Je ne veux ni vous la vendre, ni vous la troquer. Je me réserve le plaisir de vous l’offrir. »

A quelque temps de là, la tante de M”® de Graimbiez osa dire au baron, à table : « Je crois que le substitut a des vues sur Hortense. » Ce fut comme un coup de foudre. Aussitôt, l’amateur disparaît devant le gentilhomme. Jamais sa fille n’épousera un roturier! Mais, le jour où le substitut fut nommé procureur du roi, la tante insinua à son beau-frère que la délicatesse ne lui permettait pas de conserver une fleur aussi précieuse : il avait pu l’accepter d’un ami, mais s’il voulait renoncer à cette amitié, il devait en restituer le gage. c( C’est juste, dit le baron, je renverrai la Comtesse d'Artois. »

— « Il ne la renvoya pas. »

On devine le reste, et l’on a une idée de ce petit conte. Le fond : l’opposition des classes, n’y est qu’indiqué, mais cela suffit; l’humour est mesuré, les caractères se soutiennent, l’intérêt s’engage et se dénoue, les termes techniques et les descriptions de fleurs animent le récit et s’y harmonisent; tout est net et tranquille de dessin, de forme, de couleur. C’est un petit tableau achevé à point, sans bruit.

Trois ans après, le directeur de la Remie trimestrielle publiait un roman où une douleur durable, amortie par le temps, s’était plu à épancher ses souvenirs avec une discrétion que le titre raffinait encore : Dom Placide mémoires dn dernier moine de Vablayede Villers., recueillis et publiés par Eug. Van Bemmel. Les journaux se demandèrent si les faits étaient vrais. Il suffisait d’ouvrir une page de M. Alph. Wauters pour constater que l’histoire avait fourni les lieux et les personnages du roman, et l’illusion pouvait être complète. Mais le roman' lui-même était-il historique? Personne ne

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put le croire. Ce moine n’est qu’un prête-nom bien choisi. La question alors devient littéraire : on se demande quel genre a voulu traiter l’auteur et l’on peut répondre avec assurance qu’il a voulu faire un roman intime sous des noms d’emprunt, et presque une page d’autobiographie dans un tout petit cadre historique : une simple baguette dorée.

Ce roman est l’analyse, extrêmement tranquille d’invention et de touche, d’un amour platonique entre un moine, qui est un lettré, un artiste, un savant, d’une nature presque aristocratique, et une jeune comtesse, naïve, gracieuse, intelligente, qui va mourir phthisique. L’histoire d’un homme du nom de Placide ne pouvait être un drame de fougue. L’auteur y a mis la simplicité, la sobriété des classiques français. La scène est placée dans un des plus beaux sites, au milieu d’une architecture splendide et de moines philosophes, dans une époque agitée qui ouvre la révolution française; mais on n’y trouve ni paysages en relief, ni descriptions archéologiques, ni reconstitution du monument, ni détails révolutionnaires. L’auteur n’hésite pas à faire marcher de pair l’amour naissant du jeune moine pour la gracieuse fille avec les réminiscences d’un amour du prieur pour sa mère, mais il évite tout ce qui pourrait être piquant, dramatique, emporté, dans son sujet. Son style est aussi sobre, que discrète est sa pensée. Ce n’est ni un pinceau, ni un scalpel, ni un stylet. L’auteur se contente du fin français du XVIII® siècle.

Même réserve dans la passion qui traverse l’œuvre, avec des combats discrets chez le moine, avec des naïvetés d’expansion chez la mourante. Je ne reprocherai pas à l’auteur, comme on l’a fait, de n’y avoir pas apporté plus d’ardeur dans l’amour, plus de relief dans le style; autant vaudrait lui demander d’être sorti de sa nature. J’ai dit ailleurs qu’il avait poussé trop loin la réserve en ne montrant que les délices de ces expansions et en déguisant ou n’osant pas, peindre les tortures, trop éprouvées, d’un homme qui aime, obligé de sourire à des tendresses, de répondre à des épanchements que l’approche de la mort seule autorise.

Quand Van Bemmel fit son unique roman, en 1875,

LE DE M(EUK^.

M. Xav. Dereul en avait déjà publié un cpii, malgré quelques essais de feuilleton, semble devoir aussi rester unique. Le Roman d'un géologue^ 1873, est une œuvre pleine de jeunesse et de cliarme. On peut en contester la fin. Dans ce genre où la vivacité des détails est tout, le dénouement devient peu de chose. On le supprimerait, on le remplacerait par des points suspensifs, laissant à chaque lecteur le soin d’en rêver un à sa guise, il ne resterait pas moins ici un ravissant minois de jeune fille, originale et chaste, qu’un rêve d’amour, aussi doux, aussi vivifiant que le soleil de printemps d’Italie, arrache à l’étiolement et fait s’épanouir dans toutes ses grâces de fleur sauvage et d’artiste libre comme l’air de ses montagnes. On a peine à supposer que Hulda n’ait pas vécu, n’ait pas laissé, dans les yeux, dans le cœur peut-être de l’auteur, sa gaîté d’enfant, son âme d’artiste, sa beauté de femme, tant ces scènes sont vraies, neuves, saisies, saisissantes. Il ne manque à ce charmant début qu’une langue plus sûre d’elle-même.

On ne retrouve pas deux fois ces situations et ce n’est pas sans difficulté que l’on arrive, après avoir été possédé par une œuvre naturelle, à prendre par le travail possession d’une œuvre méditée. En attendant, M. Dereul s’est épris d’un écrivain flamand, mort jeune en laissant des pages pleines de verve. C’est en Italie que le Roman cVun géologue, ainsi qu’un petit conte de l’auteur, nous transporte. C’est par une histoire vénitienne et un souvenir de Suisse que M. Dereul a commencé à traduire Tony Bergmann. L’auteur ^Ernest Slaas avait débuté jeune dans V Almanach des étudiants de Oand. Le cercle qui le publiait s’était formé vers 1857 ; il fut, comme celui des Joyeux , une étape de notre littérature. Le poète Vuylsteke y fit ses débuts. Deux jeunes gens, morts trop tôt, Dufrasne, le penseur, Moyson, le lutteur, y laissèrent des souvenirs, et deux pseudonymes : Napoléon et Tony s’y firent remarquer en 1858. Napoléon (M. De Pauw) y révélait une puissance de sentiment historique, en des scènes sur le xiv*" siècle : Sinte Jlians Crans. Tony raillait de préférence, et, se moquant volontiers de ses personnages, emportait la pièce, d’un rire mordant. Cela dura en se trans-

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formant : de sa finesse de sarcasme, il garda l’habitude de tracer des personnages comiques; au lieu de fouetter les gens, il se contenta de les peindre avec malice, et il y mêla de douces figures qui n’ont pas moins d’originalité dans leurs grâces que les autres dans leurs ridicules.

Je viens de relire dans les excellentes traductions de M, Dereul : Mariette, Brigitte^ Fraiilein Louise^ Ernest Staas^ le roman le plus étendu de Tony, celui qui obtint le prix quinquennal de littérature flamande, après la mort de l’auteur. Aucune œuvre, prise à part, ne peut évidemment soutenir la comparaison avec Colomba de Mérimée, ni Barfüssele d’Auerbacb, ni la Princesse d’Andersen, ni V Immensee de Théodore Storm, ni les contes de Noël de Dickens. Toutes témoignent de belles dispositions naturelles et d’une excellente direction de volonté pour traiter Tart, comme ces maîtres, dans le détail vrai et le style ciselé, et à chaque nouveau livre, on sent que l’écrivain aurait pu résoudre le grand problème des lettres flamandes, qui est de transformer des œuvres populaires en œuvres d’art.

Deux jeunes filles de Nevele, toutes deux poètes et romanciers, suivent cette voie. Comme poètes, elles font « songer à Ubland et à Longfellow », a dit leur neveu, M. Paul Fredericq; comme romanciers « au prince de la littérature en platt-cleîitscli : Klaus Groth ». La cadette, Rosalie, est morte (1834-1875); l’aînée, Virginie,* survit. Leur début fut un volume de vers publié en commun, en 1870, et on ne connaissait d’elles rien en prose qu’une traduction de Groth : Trina^ 1864, lorsqu’elles réunirent, à deux encore, un volume de contes villageois : Nouvelles de Rosalie et Virginie Loreling^ Gand, 1874; puis un second recueil : Nouvelles noiirelles^ 1876. Dans la prose comme dans les vers, chacune fait son œuvre à part; mais, n’était la signature, il serait difficile, dit-on, de distinguer l’une ou l’autre de ces originalités jumelles. Depuis qu’elle a perdu sa sœur, M”*" Virginie Loveling a publié un nouveau recueil, à Harlem, dans la Bibliothèque des auteurs féminins néerlandais : Trois nomelles^ 1879. La première, petit drame d’intérieur, plein de charmants détails et d’incidents cruels, pris à la vie réelle, se

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rattache au mouvement flamand comme l’indique son titre : Injixiences étrangères. L’auteur y montre une femme égarée par ces influences, qui ne viennent pas toujours du dehors, et ramenée à l’honneur conjugal par l’esprit de famille. La seconde nouvelle n’a pas besoin de sortir du pays pour combattre d’autres dangers : Ma réputation se place en pleine superstition flamande. Le pèlerinage à la grotte d’Oostacker a été fort admiré, j’en ai entendu comparer le dessin franc et simple à une grisaille.

Dans le Cron François., un enfant adoptif, une vieille pie, un chien, la petite chambre d un ouvrier cordonnier, tout s’accorde pour émouvoir le lecteur avec c< la piété sensée, la morale affectueuse et la juste observation des détails caractéristiques de la vie populaire » que M. Stecher signale chez les deux: sœurs.

Dans ce genre, le goût dans les détails, la grâce personnelle dans un style simple, qui n’est pas toujours du style, est de rigueur. Les femmes qui s’y exercent en flamand, comme les demoiselles Loveling, M"'’ Delcroix, M'"® Gonthier, sans porter bien haut l’art d’invention et de forme, y déploient des qualités diverses d’humour ou d’émotion, de douceur ou de finesse, et en général plus d’intimité que Marie Joly, plus de style que M"’®Langlet dont j’ai parlé déjà, plus de style aussi, mais moins de* faculté d’invention que Louise Bovie dont j’ai à signaler un livre unique : Contes posthumes., 1870.

Un de ces contes, le Missionnaire., place une jeune fille dans un milieu sceptique où, sous prétexte de libre-pensée, son père raille ses plus délicats sentiments, la prive des aspirations les plus généreuses. Qu’arrive-t-il? Cette inanition d’idéal la livre à l’influence du premier prédicateur qu’elle entend par hasard et cette réaction va jusqu’à la faire entrer au couvent, où elle espère donner un libre cours à ses facultés. Mais son esprit et son cœur n’y sont pas plus satisfaits. Les pensées étroites, les mesquines pratiques qu’elle y trouve, l’éducation qu’on y donne aux enfants font pendant avec les sarcasmes banals de son père. Elle quitte le couvent à son tour pour rentrer dans la vie ordinaire, mais la punition est cruelle : dans ces luttes, elle a perdu un noble amour.

La question religieuse, 'toucliée dans le Missionnaire, ne pouvait manquer de produire des œuvres diverses de manière et de tendance. Du 15 décembre 1875 au 15 mars suivant, les lecteurs de la Remis de Belgique, intéressés par un roman nouveau, intrigués par Lanonyme, se demandèrent qui avait bien pu écrire Partie perdue. Ce roman plaçait si nettement la question religieuse au point de vue des préoccupations de certain public, saisi alors de 1 idée de protestantiser les libéraux belges; l’auteur montrait si ouvertement les difficultés de cette transformation, son échec enfin nonobstant le dévouement d’un jeune noble d’une haute intelligence, que, malgré son inexpérience dans un genre qui n’était pas le sien et auquel il ne s’essayait que pour un but et pour une fois, l’auteur put bientôt en donner une seconde édition qu’il signa de son nom. Même parmi ses collaborateurs assidus, on comptait à peine un ou deux amis qui eussent reconnu M. Goblet d’Alviella, tant ce genre, qui lui semblait étranger, était abordé résolûment sous l’empire d’une idée.

Est-ce un effet du sujet, ce genre semble prêter au mystère, même aux mystifications. Deux ans après, un roman flamand : Nos campagnes flamandes, croquis politiques, paraissait à Gand, signé d’un nom inconnu, et bientôt la Biographie néerlandaise, qui s’achevait alors, donnait, sous le nom de Willebrordus-Gerulfus-Edmundus Walter, une notice fantaisiste qui faisait de l’auteur un élève échappé, à 25 ans, du petit séminaire de Roulers, devenu fabricant de produits chimiques à Gand. Le monde littéraire flamand prit l’émoi, car si le pseudonyme intriguait, le livre excitait les passions en mettant en pièces les toiles d’araignées politiques où tant de campagnards flamands se laissent prendre : petites intrigues, luttes fanatiques, pèlerinages monstres, excommunication de francs-maçons, etc., etc. L’émotion passée, la mystification réussie, on annonça sans bruit que le roman, plus intéressant que littéraire, et dont il vient de paraître une traduction française, avait pour auteur la survivante des sœurs Loveling.

Mais déjà d’autres romans attaquaient sur d’autres points la citadelle religieuse : M. Hymans mettait en scène des jésuites qui convoitent un héritage, séquestrent une jeune

LE ROMAN DE MŒURS

fille, Hirta^ dans un cliâteau mystérieux et avec de telles intrigues que Van Bemmel dit que c’était « presque un conte de fées » . Un magistrat, qui signait Jean du Belt, empruntait aux archives une de ces histoires du bon vieux temps qui font préférer le nôtre : le Crime de Tolumont^Qi un autre pseudonyme, Paul Grendel, publiait, avec des imperfections et des inexpériences, le d'une lïbre-'penseuse^ où l’on a cru voir une femme racontant ses luttes contre une éducation mystique.

On a soupçonné aussi une femme sous le pseudonyme*** qui a signé le Scopitt, 1880. Cette Histoire d'un eunuque européen est d’un débutant qui dénonce, avec de l’audace dans la conception et parfois de la concision dans le style, avec des erreurs de composition et de vraisemblance, une des plus stupides horreurs que puisse inspirer la religion en plein xix*^ siècle.

Il y aurait à signaler encore M""" Cécile Lebrun, M'”® Janson mère (M""° de Fléron), M'*® Mathilde Landely, qui a pris un pseudonyme de vicomtesse, M'"® Claudine Verhaegen, etc.; puis des romans de MM. Em. Desoer, Evrard, Colson, G.Lebrocquy, Pergameni, Prins, Depuydt, Keiffer, J. Dumoulin, comte du Chastel,etc. Van Bemmel se plaisait à citer tous les noms et tous les livres; je renvoie aux publications où il a pris ce soin : la Patria Belgica et sa chronique littéraire de la Revue de Belgique^ qui complétait chaque mois la liste. On y trouvera des romans de touriste et de chasseur, le roman judiciaire, le roman catholique, le roman spirituel, le roman à tiroir ou à surprise. Aucune imitation, aucune excentricité n’y manquera. Pour montrer les deux extrêmes, il n’y a pas jusqu’à cette association de deux amis, qui a rendu populaire en France le nom de MM. Erckmann-Chatrian, qui n’ait servi à deux instituteurs de Bruxelles, MM. Teirlynck-Stijns, à s’essayer, non sans succès, au genre d’Auerbach, tandis qu’une autre œuvre flamande, pour sortir de la vulgarité, débutait ainsi : « Je vais vous raconter une histoire de mauvais lieu, » Fantasia^ 1878; et qu’en français, la béquille du diable boiteux, la canne de Balzac, le lorgnon de M"‘® de Girardin nous valaient le Pince-Nez de M. Grun, etc., etc.

Les dernières œuvres que j’ai cru devoir analyser, de préférence à de meilleures peut-être, mais en vue de marquer

LA LITTÉRATÜEE.

quelques côtés intéressants du genre, nous ont écartés insensiblement du fini classique de Mérimée autant que du réalisme artistique qu’il nous reste à voir.

L’auteur des Légendes flamandes est évidemment le premier de nos écrivains coloristes. Il y précède Gust. Flaubert lui-même. Van Bemmel caractérisait ce genre en disant que, pour le traiter ainsi, « il fallait un certain instinct de la forme qui n’appartient qu’à l’artiste, » et je retrouvais le mot d’artiste sous ma plume à propos des qualités des Contes Iralançons : « Voici la verve, voici l’originalité, voici l’artiste, le fantaisiste, le poète. » [Revue trimestrielle.)

En 1862, De Coster saluait une œuvre qui devait rester unique, imitation manifeste du ton de Madame Bovary, appliqué à la satire de nos mœurs bourgeoises : Mademoiselle Vallantin, par Paul Reider (M. Ernest Scarron). « Il y a là, disait Van Bemmel, de quoi devenir un grand romancier, un excellent écrivain, il y a aussi de quoi tomber dans la platitude. » De Coster disait de même : « Ici cette personnalité paraît double. Tantôt le style est rapide, étincelant... C’est un narrateur hardi, un chaud artiste... Et tantôt, mais plus rarement, voici que se montre une âme d’enfant plus naïve, hésitante, et qui bégaie. » De Coster avait reconnu des éclairs de son art dans l’unique roman d’un de ses amis.

Dix ans après, Caroline Gravière, dans une lettre rendue publique, affirmait, encore à propos de De Coster « cette école où il y a les coloristes et les observateurs » , et elle terminait en se disant « très flattée si elle pouvait en être ». Elle en était par le réalisme passionné de l’observation et quelquefois par le coloris de la phrase.

Estelle Crevecœur est née à Bruxelles, en 1821, d’une mère de famille italienne. Dès l’âge de 16 ans, jusqu’en 1848, époque de son mariage avec M. Ch. Ruelens, elle écrivait, étudiait les langues, dévorait tous les romans qu’elle pouvait trouver, rédigeait des mémoires qu’elle devait poursuivre jusqu’au dernier jour, ou des méditations sur les plus graves sujets, dont le plus grave était la passion ; s’indignait contre les taquineries de la vie bourgeoise, mordait volontiers les barreaux de sa cage, rêvait de trouver dans le mariage la liberté et la

LE KOMAN DE MŒURS

célébrité, chercbait « une diversion dans l’étude, l’ordre, la pédanterie » et n’y parvenait pas : « Mon cœur bat bien trop fort. » C’était tout le romantisme, de Werther à Lélia^ bouillonnant, avec le sang* des Triponnetti, dans un cerveau de jeune bruxelloise précoce. Une fois mariée, se trouvant devant les réalités de la vie, elle remplit ses devoirs de mère et ce n’est que seize ans après, 1864, quand sa famille est créée, qu’elle débute dans le roman. Son premier essai est pour mettre au pilori un type presque monstrueux de mœurs bourg’eoises : Histoire du pays^ qui deviendra Sainte-Nitouche. La Revue trimestrielle avait déjà fourni alors une première série de quarante volumes. C’est là, puis dans la Revue de Belgique, que, de 1867 à 1876, sous le pseudonyme de Caroline Gravière, M'"® Ruelens publia la plupart de ses contes.

Caroline Gravière procède de Balzac, mais c’est d’elle-même que viennent ses œuvres. Elle est de son pays et réclamait le droit de l’aimer « à droite et à gauche » , en Flandre et au pays wallon ; elle en peint les sites, les intérieurs et les mœurs. Elle avait l’expérience de la souffrance, elle attaque les travers, les préjugés qui l’ont fait souffrir, elle ou les autres, défend toutes les émancipations, tous les progrès de la vie moderne, opposée aux restes de mœurs du passé, et son œuvre sort de ses entrailles.

Où d’autres arrivent, par la rigidité de la raison, à des œuvres impersonnelles, c’est le feu de l’âme qui pousse Caroline Gravière en des œuvres où vit sa personnalité. Ses peintures des petits despotismes de race ou de classe sont d’un réalisme vindicatif, qui va parfois au comique, mais qui manque quelquefois de distinction, car il est difficile de peindre artistiquement des mœurs mesquines. Elle aime à leur comparer la vie moderne avec ses vocations naturelles, ses affections sincères, ses libertés, même ses écarts du cœur et de l’esprit; et pour mettre l’amour aux prises avec les préjugés de famille, avec l’égoïsme de la possession, avec les devoirs éternels de l’honneur, elle trouve des scènes d’une inflexible vérité, des péripéties d’une logique vengeresse, des détails poignants, des cris terribles, quelquefois une vigueur profonde de style et une hauteur de verbe qui m’ont autorisé à la représen-

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ter à l’Académie de Belgique comme un moraliste et le mot a été répété après sa mort par M. Camille Lemonnier.

Née dans un milieu plus flamand que français, Caroline avait trop appris de langues, même dans l’âge mur, trop lu d’espagnol, d’anglais, d’italien, d’allemand, trop lu Balzac, pour posséder le génie de la langue française. Quand elle essaya des œuvres impersonnelles, son style en souffrit: le coup de fouet de la passion intime lui manquait. Même dans les nouvelles où sa personnalité déborde, quand l’exactitude du langage lui échappe, on dirait une phrase d’artiste pensée dans une langue étrangère ; mais, si le sentiment vrai arrive à l’expression juste, ce sont des éclairs d’éloquence.

Pour montrer la qualité de ses inventions, je dois renvoyer à la biographie que j’ai consacrée à cet écrivain. Je ne puis analyser ici que deux de ses contes les plus courts.

L’amant de Mùla-sol a aimé, a été aimé. Mais « les mères ne supposent guères que leurs fils puissent avoir séduit une fille honnête: «Leurs fils ne sont coupables que de s’être laissés prendre! » Et cette mère, intelligente, généreuse, ayant ce préjugé, va combattre un noble amour. Elle saura à quel prix : « Les mères devraient y prendre garde ! s’écrie le jeune peintre. Un homme est capable de préférer sa mère à sa conscience. » En effet, une secrète aigreur monte au cœur du fils contre cette femme aimée qui lui fait perdre ses intimités de famille; le mépris silencieux que sa mère montre pour elle le démoralise : pourquoi respecterait-il une femme que sa mère ne respecte point ? Petit à petit donc, pour s’étourdir, il la pousse à se montrer telle qu’on la suppose, à prendre les toilettes et les mœurs des femmes qu’on n’épouse point. « En l’accusant de m’avoir corrompu, on m’avait poussé à la déshonorer. » Il l’avoue lui-même. Dès lors la séparation est faite, mais le danger commence. Du côte de Marie, la rupture sera facile ; elle a eu confiance, elle n’aura point de révolte ; elle a trop de dignité pour réclamer la réparation comme une dette, trop d’amour pour vouloir obtenir rien en dehors de l’amour. Quel danger donc pourrait-il y avoir pour le fils de cette mère ? Peu de chose ! La conscience de cet homme, qui connaît d’expérience tout ce qu’il y a de pudeur, de supério-

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rité, de tendresse dans celle qu’il sacrifie. Il a beau se donner toutes les mauvaises raisons ordinaires: il n’est pas en paix. Un rien, un journal annonçant le suicide d’une jeune fille, rompt l’équilibre. La mère triomphait, la voilà menacée de perdre son fils ! L’amour maternel n’y pourra rien, rien la science des médecins, rien la présence, l’amour d’une vierge dont on lui a fait une fiancée. Seule, la victime sauve cette famille qui a failli payer cher le mépris de ce qui est supérieur à la famille : le respect de la femme aimée.

Sur l'océan commence tout aussi vivement : « Elle avait tout quitté pour le suivre : son pays, sa famille, son mari et ses deux enfants. » Ici, l’auteur se comptait à peindre, dans, toutes ses félicités, l’absorption d’une femme par l’amour. Mais cette femme n’a pu arriver à cet amour qu’en « volant une mère à ses enfants », et au milieu de ce parfait bonheur, auquel les années et un mariage après divorce ajoutent une sorte de consécration, le ton de l’auteur s’élève annonçant le verdict du devoir : « Cependant, le vent d’Europe apportait quelquefois sur sa grande aile une ombre sinistre qui descendait sur le front de Pauline. L’impunité complète ne pouvait la défendre contre toutes les atteintes, et celles de ses souvenirs étaient implacables, étant lois de nature. » Pauline pensait à ses enfants î Quand l’heure du châtiment arrive, l’auteur lui fait subir jusqu’au bout le supplice d’entendre sa fille exposer à une étrangère les souffrances d’une famille sans mère : la mort de son fils, le règne d’une belle-mère, sa fille perdant l’homme qu’elle aime et réduite à un mariage de raison, après n’avoir connu que « l’ombre d’une famille ». Aucune objection n’y fait. « On ne divorce pas d’avec ses enfants ! » Aucun accident ne rapprochera la mère de la fille, pas même la terrible collision du LochEarn contre la Ville^ du-Havre. Aucun acte d’héroïsme ; car, lorsque Pauline sauve du gouffre l’enfant de sa fille, folle de terreur, et qu’elle ose lui parler de sa mère, elle n’en reçoit qu’une réponse : « C’était une misérable. »

Tous les romans de Caroline Gravière n’ont pas cette profondeurd’invention qui va jusqu’à la hauteur morale. Plus d’un n’y vise qu’en poussant la satire en dehors de la vraisem-

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blaiice : Oentühommerie et Sainte- NitoucJie^ ou en égarant un sujet, bien exposé, dans des méandres qui lui sont étrangers, ou en dépouillant un fait observé, vrai peut-être, isolé à coup sûr des circonstances qui seules l’expliquent, pour lui donner un relief qui le rend difficile à admettre : Le Docteur Burg.

J’ai dit ailleurs la vie de Caroline Gravière. J’aime à répéter que la littérature fut pour elle surtout une occasion de soulager des douleurs intimes, physiques et morales, et des haines qu’elle faisait presque personnelles contre l’égoïsme, la vulgarité ou la trahison. Elle y a épanché le trop-plein d’une âme, éprise, devant les bassesses du monde, de la «passion du tourment moral » . « Son cœur était de ceux, dit-elle d’une de ses héroïnes, qui ne reculent pas devant la souffrance quand elle est le prix d’un sentiment. »

M. Camille Lemonnier a débuté un an avant M"™® Euelens par un Salon de Bruxelles^ 1863; il n’a abordé le roman que dix ans plus tard, et il est aujourd’hui dans toute la force de l’âge et du talent. C’est un artiste, dans le sens que j’ai donné au mot en parlant de De Coster, mais avec une organisation bien différente de celle de l’auteur des Légendes flamandes et des Contes hrahançons^ dont il admirait le faire et le charme avant d’écrire à son tour des Contes flamands et wallons^ 1873. Il avait commencé par des prodigalités de coloris, des exubérances de forme et de pittoresque que j’ai comparées aux pousses des lianes sous les tropiques et aux bondissements des jeunes étalons dans les steppes : Nos Flamands, — Croquis F automne^ 1869. C’était de la poésie romantique en prose; de la couleur, des empâtements, des rehauts, jetés dans l’esquisse, à pleine brosse ! L’auteur prenait possession de la langue française jusqu’aux viols les plus téméraires du néologisme et semblait s’exercer à la force en se prodiguant. Par moments, après certains tableaux d’une verve . imitée, on arrivait à une petite scène pleine de charme, à des détails sentis, finement exprimés; puis, dans la seconde partie de Nos Flamands^ à des idées saines, élevées, sur la littérature. « Être soi-même, être artiste, chacun selon sa nature, dans un développement personnel régulier, » y est recommandé comme la règle de la fécondité ; enfin, après des tours de

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force romantiques, on rencontrait des observations presque classiques : « Point de lignes inutiles, rien qui ne soit une clarté pour l’ensemble! Ramener tous les faits à un même point de départ, tous les caractères à une même mesure, magmifîcence suprême! »

Cette magnificence, avant de faire un pastiche anonyme de la prose de V. Hugo, qui a trompé l’œil : Paris-Berlin, 1871, l’auteur l’avait atteinte sous le coup d’une impression vive. Il avait voulu voir Sedan, au lendemain de la bataille. En face des horreurs de la guerre, il oublie son vocabulaire, ses colorations, ses recherches; il parle une langue simple, une langue d’homme remué dans les entrailles.

Quand il écrivit Sedan, M. Lemonnier s’était déjà essayé dans lîiRevue de Belgique aux scènes de mœurs qui, exigeant de l’observation, du récit et du dialogue, peuvent régler la fougue en lui permettant de s’exercer à tous les tons. Jeanne la Rousse [la fille au caillou') y parut en juillet 1870. Il restera critique d’art, mais dès lors il entend devenir romancier.

L’auteur de Nos Flamands n’a jamais perdu cette passion ambitieuse, parfois inquiète et tourmentée, de la forme. On peut le comparer à ces forgeurs de langue qui sentent pétiller sous leur plume les paillettes du style. C’est dans ces études d’art qu’il s’ingénie surtout et arrive souvent, non sans ombre, à faire briller et vibrer la pensée autant que les maîtres peintres la couleur. Mais plus cette aspiration artistique domine le roman en France, avec Flaubert, de Goncourt et Cladel, plus elle hante son esprit, fouette sa volonté. Du premier jour, il veut prendre d’assaut la publicité française. Il s’y essaie par des études artistiques ; puis par le genre de Gust. Droz, en se risquant à « parisianiser » Derrière le rideau,, 1875; ensuite, avec une nouvelle édition de Sedan. Plus tard, il percera l’impasse par un autre genre à la mode : le Mâle., 1882.

Quand M. Emile Leclercq demandait qu’un de nos romanciers passât une partie de sa vie avec les paysans, il ne se doutait pas qu’aussitôt libre de son temps, maître de sa fortune, M. Lemonnier irait se fixer dans la province de Namur, au château de Burnot, en pleine campagne. C’est là qu’il écrivit ou prépara les meilleurs de ses romans : les Contes fia- T. IV. 21

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mands et wallons^ les Histoires de gras et de 'maigres, Thérèse Mo'tiiq'iie et sans doute U'ri coin de 'oillage. Tout d’abord, ces volumes nous placent en pleine vie nationale. Aucun détail qui n’y soit pris dans les habitudes du pays, emprunté aux coutumes populaires, et c’est par des « intérieurs » flamands ou wallons que débute le peintre. L’auteur èncadre une petite histoire d’amour dans un usage de famille des mœurs paysannesques. L’observation ne va pas bien loin, les histoires ne sont pas grand’ chose, les gens sont de peu, mais ils sont peints avec leurs habitudes et leurs costumes, leurs travers et leurs amours. L’auteur réussit d’abord bien plus dans le détail des épisodes ou dans les croquis pittoresques que dans l’art de nouer un drame, de développer un examen psychologique, posé dès les premières scènes et marchant droit au but par l’enchaînement régulier des circonstances résultant du choc des caractères. Une grande faculté de réceptivité et d’assimilation, une tendance vigoureuse au pittoresque et au coloris, telles sont ses indéniables qualités. Elles sont bien flamandes et forment les chercheurs du beau. Ces écrivains n’arrivent à l’originalité complète que sous de vigoureuses impulsions extérieures, et à l’harmonie qu’après avoir gâché bien des couleurs. Tant que leur personnalité ne se dégage pas, ils sont exposés à rappeler divers maîtres, tour à tour. Tant que l’art de finir n’est pas arrivé à maturité chez eux, ils risquent de ne pas sortir de brillantes inégalités. Qu’ils arrivent à l’indépendance et au fini, ils sont ce que les autres ne pensent pas même à devenir : des artistes. M. Lemonnier a plutôt l’abondance robuste de la forme que la faculté naturelle d’achever de De Coster. Il a le culte du coloris, l’aspiration vers une « perfection inaccessible », comme le lui a dit M. Cladel. Ce qu’il cherche, c’est l’intensité d’éclat des maîtres romanciers ou peintres, la vibration du mot, qu’un emploi neuf, une manière inattendue de l’enchâsser fait retentir; tout Tart enfin de l’école coloriste moderne, qui fait souvent oublier à ses néophites bien des choses : la sûreté de l’étude, la vérité de l’observation, la chasteté du stjde : « Point de lignes inutiles, rien qui ne soit une clarté pour l’ensemble. Eamener tous les faits à un même point de départ, tous les

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caractères à une même mesure : magnificence suprême ! » Une série de contes qui procèdent de cette école devait être ^dédiée à M. Léon Cladel, qui persuada au débutant de placer ses quatre récits sous l’invocation d’écrivains modernes. L’auteur Coin de la vie de misère, un Liégois habitant Paris, M. Alfred Guinotte, qui signe d’un pseudonyme : Paul Heuzy, dédia donc ses contes à G. Flaubert, Alph. Daudet, Ed. de Goncourt et Emile Zola, et sa préface est adressée à M. Léon Cladel. Ce sont de fortes pages, écrites « en vive lumière », comme l’auteur le dit de ses maîtres, et saisies sur la vérité des mœurs ouvrières, chez les houilleurs de Liège, près d’un berger de l’Hérault, ou à Paris, chez les petits et les souffrants. Début excellent, justement rattaché aux maîtres.

Caroline Gravière, de son lit de mort, salua les débuts d’une jeune fille poète. Elle eût été aussi heureuse de fêter le succès d’une autre jeune fille du même âge, qui allait obtenir quatre éditions à Paris, Marguerite Vande Wiele.

Ici tout est jeunesse. Pas de complications d’intérêt; la ruine d’un banquier qui a une fille, et c’est tout. Mais voyez cette enfant gâtée dont les défauts sont si gracieux, les caprices si charmants, les tyrannies si adorables ; son caractère est tracé avec un entrain, une abondance, une fraîcheur de causerie! Ce n’est pas un idéal, ce n’est pas une satire, c’est un portrait délicat et juste; elle vit, on l’a vue; elle domine son père, elle désespère sa tante, mais on l’aime malgré tout, on l’adorerait : c’est Lady Fauvette.

Mais pourquoi voit-on passer dans cette riche maison des personnages étranges et sur la figure du banquier des ombres sinistres ? C’est que la faillite est là, cachée d’abord et combattue pied à pied, puis menaçante, éclatante, terrible. Le c( radieux et gai petit oiseau de la maison» y perdra ses ailes. Tout l’abandonne alors, même ce jeune dandy qu’elle aime en secret, elle qui s’est jouée de tous ses amoureux. Quand il se ravise et qu’il accourt: « Trop tard, trop tard ! répétait une voie mystérieuse. » Au moins ne meurt-elle pas sans l’avoir revu, sans lui avoir dit : Je t’aime. « Pauvre lady Fauvette ! » Tout est dans la même unité de ton, facile et jeune. On ' dirait l’art de Dickens ou des premiers romans d’Alph. Daudet, .

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fraîcliement éclos sous le sourire, parfois plein de larmes, d’une jeune fille de dix-neuf ans.

Tout aussitôt, l’auteur a abordé des genres différents : la chronique, le roman d’enfants, le roman de mœurs. Elle n’y a pas du premier coup atteint la même unité de vie, d’abondance, de fraîcheur, et Ton peut regretter qu’elle n’ait pas donné d’abord une sœur à Lady Fauvette. Mais elle s’est essayée au progrès et a montré la diversité de son esprit, la souplesse naturelle de sa plume : un bel avenir lui appartient.

Le domaine du roman ne restera pas stérile en Belgique. Après des efforts, exclusivement belges, indispensable tendance vers la personnalité, condition intransgressible de toute originalité, l’avenir de nos romanciers semble être encore une fois hors frontières, en Hollande et à Paris, avec Loveling et Vande Wiele, MM. Heuzy et Lemonnier; la mort m’empêche d’ajouter Tony Bergmann et De Coster.Mais, cette fois, si nos écrivains conquièrent le droit de bourgeoisie à Paris ou à La Haye, ce ne peut-être qu’en entrant par la grande porte et en restant eux-mêmes. Tous les principes de Part moderne leur sont favorables. La théorie du milieu, la méthode d’observation, le droit aux formes dialectales exigent ou du moins permettent qu’un artiste soit de son pays, peigne ce qu'il voit, parie sa langue. DeCoster eut toutes ces facultés, prématurément : la cause n’était pas gagnée, et il est encore trop lui, trop flamand, pour que ses légendes nous ouvrent l’entrée en France, une entrée triomphale ! Ceux qui suivront cette voie la trouveront plus libre, et ils auront un autre avantage, un autre devoir : La science du langage est faite ; pour y créer, l’instinct du génie ne leur sera plus nécessaire, ils pourront prendre un guide moins rare : la connaissance de nos patois, qui sont restés les sources les plus vives du français. Se soustraire aux imitations des mœurs et des dialectes leur serait déjà facile. Pour échapper à l’influence des vogues lucratives, il faudra se défier d’une qualité si utile aux petits peuples : la réceptivité. La naturalisation littéraire est vaine si elle s’accorde à des copiateurs. Pour nous représenter sur de grandes scènes, il nous faut des artistes.

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