‹ Histoire des lettres en BelgiqueChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE RÉSULTAT

Les Belges — il n’y a vraiment pas lieu d’en tirer vanité — ont dans Lucius de Tongres, comme les Romains dans Tite- Live, une origine fabuleuse. Rome faisait descendre Romulus d’un héros troyen; des légendes identiques attribuent, pour fondateurs, à la France, Francion, fils d’Hector, à la Grande- Bretagne, Bret, petit-fils d’Enée, à Bavai, première ville des Belges, Bavo, «fils de la sœur de la femme du père de Priam» . Ces fables ont trouvé des générations, puis des écrivains pour les perpétuer. Au xiv® siècle, un moine de Valenciennes trouva les nôtres rédigées en latin, en gaulois, en provençal, ^par trois étrangers et par un moine de Tongres. Jacques de Guyse les traduisit en latin et nous les conserva. On y voit les diverses phases de l’histoire, depuis la théocratie et les premières invasions germaniques, jusqu’à la conquête romaine : les révoltes, les persécutions, la suppression du langage et le martyre des patriotes, criant sur les échafauds romains : « Vivent Belgiens! »

Ces légendes, qui alimentaient le feu du patriotisme, entraient-elles dans les « chants barbares très anciens » que Charlemagne fit recueillir? On ne sait. Mais il est admis généralement que les sujets reproduits dans VEdda devaient en faire partie et l’on a cru retrouver, dans certaines chroniques, des échos d’anciennes sagas mérovingiennes, comme un bouquet fané de ces temps primitifs. La cour de Mérovée avait des scaldes, Clovis y appela des citharèdes; Chilpéric chantait des vers; il reste une chanson latine sur Clotaire II, et Fortunatus dit qu’on célébrait Charibert dans

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les deux langues : la barbare et la romaine. Louis le Débonnaire, par dévotion, laissa se perdre ces chants païens, mais il fit composer un poème sur le Sauveur : Heliand. C’est un des plus anciens vestiges du saxon. Quand la conversion s’organisa en coupe réglée, les légendes couvrirent le sol défriché; elles rapportent les violences de la résistance; le retour des serfs au paganisme, à chaque occasion; l’héroïsme des martyrs. Elles offraient aux convertis par la force un idéal moral à leur portée. Ces trois couches de légendes : les origines, les sagas germaniques, les contes dévots, donnent une idée des aliments intellectuels de ces populations, si triturées depuis César jusqu’à Charlemagne. Exposées aux difficultés d’un sol tout à créer, de la mer toujours envahissante, d’un climat changeant comme les flots; labourées d’invasions de toute sorte, qui venaient alternativement du Nord ou du Midi, de la civilisation ou de la barbarie, de la politique ou de la religion ; forcées à se former, après une terre d’alluvion, une race composite, un caractère de résistance ; elles durent développer de bonne heure, en elles, les facultés de réceptivité, de critique et de conservation, plus profondes et plus sensibles en un peuple qui se sent plus faible et se voit plus exposé. Le besoin d’indépendance et d’union pour ces luttes sans répit, l’esprit pratique qu’elles exigent, l’esprit d’assimilation qui les facilite, le sens critique qui en trie les élém.ents, la légalité qui les consacre, engendrant la peur des excès et un amour des progrès qui se contente de peu ; la persistance dans le martyre, l’héroïsme dans le juste milieu, tels sont les caractères que prit cet instinct de conservation dans cette « nationalité élective », comme l’appelle M. de Laveleye. On peut les observer à travers les siècles, dans les classes dominantes du pays.

Le premier biographe du roi frank est né dans nos provinces et a été son ministre. Eginhart ouvre la série de nos historiens. Sa Vie de Charles est, à la fois, une œuvre pratique, sincère, et une composition littéraire. Ailleurs, l’auteur fait de l’art religieux; ici, il reste dans les réalités profanes. Ce n’est pas non plus un idéal qu’il nous présente : l’empereur n’est pas encore Charlemagne, il est menacé de n’avoir pas d’histo-

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rien, son ministre ne prend pas la peine de chercher où il est né, abrèg’e sa biographie, ne dissimule ni' son nez trop gros et sa voix trop grêle, ni sou obésité et sa claudication des dernières années, ni les gourmandises de sa table, les violences de sa politique et les licences de ses filles. Il le dépouille même de cette pourpre dont on devait tant de fois l’affubler et nous le montre sous la saie des Franks. L’esprit laïque, fait d’exactitude, l’esprit littéraire, fait de vérité et d’ordonnance, sont déjà là.

Le ton changera bientôt, mais le progrès des études se poursuit et c’est toujours le latin qui règne. Le x*’ siècle est marqué de vigoureux écrits où Eatber, évêque de Liège et de Vérone, peint son siècle en le combattant, et jette, d’un bout à l’autre de l’Europe, le pamphlet à la tête de la décadence. L’an mil approchait ; quand la papauté veut dominer le chaos, l’idéal tbéocratique affecte une sombre énergie. « Il n’est pas douteux, dit M. Moland, que, vers la fin du xF siècle, le livre latin du Graal n’eût pour but de tracer cet idéal chevaleresque qu’on essayait, à la même date, de réaliser dans l’ordre des Templiers. » Un manuscrit de Bruxelles donne la preuve de cette assertion; c’est une traduction, en prose française de la fin du xiF siècle, d’une œuvre latine du xF. Le but du héros, Perceval, est de détruire « la mauvaise loi » ; le moyen est le massacre par un chevalier chaste : « regard de lion, cœur d’acier, nombril de vierge! » Ce roman, que j’ai découvert et publié, est le poème du Compelle intrare dans toute sa farouche grandeur. Mais le génie d’Hildebrand ne fut pas sans soulever l’esprit d’indépendance. Un vieux moine, ami des lettres, physicien, chroniqueur austère et paisible : mente piisillus,'^vQïià trois fois la plume contre Grégoire VII et Pascal II, avec de véritables hauteurs d’éloquence. Ces lettres, surtout la troisième, ont fait appeler, par Bossuet, Sigebertde Gembloux,le Père de l’Eglise gallicane. Ce n’était pas la théocratie qui devait créer le monde moderne.

Dans la première moitié du xiF siècle, trois écrivain représentent notre civilisation à l’intérieur et notre activité au dehors.

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L’un est Galbert, notaire à Bruges. On a appelé Louis le Gros le père des communes. Les communes ont pour seuls pères les bourgeois. Charles le Bon rétablissait en Flandre la sécurité publique ; il est assassiné, et les Flamands entrent en scène, assemblent un parlement, que le nouveau comte, envoyé par le roi, empêche de se réunir, délibèrent où ils peuvent, protestent, menacent le comte, se déclarent indépendants du roi, prennent les armes, triomphent. Ce récit latin, avec des fiertés de langage et une pointe de mélancolie, nous montre les communes majeures et leur « Jeu de paume » de l’an 1127.

Les deux autres, hommes d’État, ministres, ambassadeurs, chefs d’abbaye et de croisade, aident la monarchie en France et en Allemagne. Pendant que Wibald (1098-1158), abbé de Stavelot et de Corbie, sert trois empereurs et nous laisse des lettres bien écrites, Suger (1081-1152), enfant trouvé à Saint- Omer, devenu abbé de Saint-Denis, est ministre de deux rois et en écrit l’histoire. La vie du roi, c’est l’œuvre du ministre. Œuvre d’ordre pratique et d’indépendance laïque, qui veut fonder une monarchie par la sécurité publique, la répression du brigandage des barons et l’indépendance des rois vis-à-vis des papes : « Le plus illustre des écrivains du moyen âge, » dit M. Guizot.

Le latin, qui gardait possession de l’histoire, préparait aussi des sujets aux langues nouvelles. Le cycle d’Alexandre s’annonce dans Y Alexandreïs de Gauthier de Chatillon; celui des Bestiaires dans le De naturis renm de Thomas de Catimpré ; celui de Dante dans les Visions de Tondalus ou de Saint- Brandan. Raoul de Bruges traduit de l’arabe Ptolémée ; G. de Moerbeke, Aristote du grec. Le théâtre renaît dans les intermèdes du culte. Les imitations latines d’Esope et de Bidpaï préludent aux Ysopets et aux fabliaux, et l’épopée du renard commence par des poèmes dont deux semblent nous appartenir : Tseng rimus et Reynardiis Vulpes.

Deux des langues modernes sont nées dans nos provinces. Il ne serait pas possible de distinguer quelle fut la première fleur de ce printemps, ni de séparer ce qui coule dans nos œuvres, non plus que dans les veines d’un individu, de la sève gauloise ou germanique. A la fin du xii® siècle, l’éclosion est

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générale; les sujets viennent du latin, mais le ton est autre, plus barbare à la fois et plus vivant; c’est la jeunesse d’un monde. L’histoire devient la chanson de gestes, puis la chronique, en vers on en prose ; les légendes s’animent en poèmes de chevalerie ou en romans d’amour; les railleries du cloître donnent le vol au fabliau populaire; les trouvères et les Stadsp'eliers répètent tous les bruits d’une époque de batailles, avec la rude franchise et la naïveté des premiers âges. Nos petites cours, déjà somptueuses, se font lettrées. Là, on aimait à entendre réciter Philippe et Florimond^ d’Aymon de Valenciennes (1180), ou le chant flamand ^ Hildehrand, plus ancien sans doute; la Vengeance P Alexandre de Gui de Cambrai, ou V Onrs Wisselau d’un anonyme flamand; la Chanson des Lorrains, que commence Camelainde Cambrai, qu’achève Graindor de Douai, ou Carel ende Elegast. Là, dans la patrie de Godefoid de Bouillon, Richard le pèlerin ouvre le cycle des croisades, que continuera Graindor, que reprendra, au XV® siècle un anonyme romanesque, en plus de 35,000 vers. Là, pendant que Henri de Veldeken écrit pour Agnès deLooz sa légende flamande de Saint-Servais, et Diederick d’Assenede, pour Marguerite de Constantinople, Floris ende Elancejlor, Marie de France rime pour Guillaume de Dampierre ses jolies fables et Chrestien de Troyes met en vers gracieux les romans du Graal pour présenter à Philippe d’Alsace et à Marie de Champagne un idéal d’amour et de chevalerie bien différent de celui du Perceval théocratique : Arioste après Hildebrand. Là, quand mourut Henri HI, duc de Brabant, un ménestrel, Adenet, assistait à ses derniers moments et en fît le récit en vers. Henri HI était poète français; son fils Jean fut poète flamand; quand il vainquit à Woeringen, Van Heelu assistait à la bataille et mit deux ans à la chanter. Sa fille fut reine de France. Son ménestrel, Adenet le Roi, est un poète. Berthe an grand pied est un chef-d’œuvre de sentiment, auquel rien ne manque que le style d’une langue faite.

C’est là aussi, grâce à des conflits de familles princières, que des poètes continuent l’esprit de Galbert, prennent parti tantôt pour Jeanne de Constantinople, dans le Couronnement Renarty tantôt contre elle dans le poème des Ronds,

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dont il ne reste qu’une version latine incomplète, ou dans le Roman de Bauduin, dont le poème original est perdu. c( Nous portons tous, disent les Eonds, écrit au cœur l’amour de la patrie! » Et cet esprit d’indépendance s’incarne aussi, tantôt dans une classe que la Chanson des Kerels fait revivre en une satire où éclatent les haines bourgeoises, tantôt dans un Robin-Hood du Cambrésis que célèbre le poème gaulois di'Eustache le Moine, ou dans' ce Barbe-Bleue flamand que met en scène le chant du Sire Halewyn.

L’immense production des fabliaux, presque toujours anonymes, ne nous permet pas de trier ceux qui peuvent nous appartenir dans les deux langues, et qu’il serait trop long d’analyser. Ils aboutissent à deux recueils différents : la Légende de Thyl Uylenspiegel et le Roman dn Renard. Le sarcasme s’aiguisait dans les deux langues. Plus d’une histoire attribuée à Thyl a d’abord été racontée dans un fabliau gaulois ; le recueil semble nous appartenir. L’esprit ici n’est pas de haut titre, ni les farces de bon aloi ; mais les vices sont flagellés, le culte est parodié avec une effronterie sans réserve, et quelquefois, comme dans la querelle des docteurs, la comédie s’approfondit, sans mettre le doigt dans l’ordure. Le chef-d’œuvre du cycle du renard est flamand. La faculté d’assimilation des Flandres éclate ici.' La première partie du Reinart de Vos, due à un Gantois, est d’une rapidité de récit, d’un tact dans le choix des épisodes et des traits, qu’on ne s’attendrait pas à voir à cette époque. Lorsque, en 1836, Willems en retrouva et publia le texte ancien, ce fut un événement littéraire'. « Il semble, dit Grirnm, que j’y respire l’air de la Flandre. » Mais ce grand air que respirait la Flandre du moyen âge parut si peu fait pour les poitrines modernes que Willems en donna une version corrigée. Le chef-d’œuvre du xiii® siècle ne put être popularisé, au xix% qu’après des mutilations dignes du règne d’Albert et Isabelle. Quand ce cycle est envahi par l’allégorie, il produit (1288) le Renard noiirean de Jacques Giélée de Lille, long poème où l’on voit de jolis fabliaux, des épisodes comiques et une grande hardiesse h parodier l’excommunication. Du cloître, les railleries avaient passé dans la bourgeoisie.

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La satire directe ne manque pas à cette époque. Quand la troisième croisade, chantée d’abord par Quesnes de Béthune, subit des retards, le poète flétrit les hésitations ; quand elle est trahie, il maudit la défection de Philippe-Auguste ; quand elle échoue, son maître, Hugues d’Oisy, tance le confiant poète. La croisade de saint Louis, qui nous donne un voyage en Tartarie, de Ruyshroeck, n’échouera pas, à son tour, sans qu’un ménestrel du Hainaut, Bauduin de Condé, accuse la convoitise des prélats, et qu’un poète flamand épanche sa douleur dans une imitation de la Destruction de Jérusalem de Flavius Josèphe. Saint-Jean d’Acre tombe, et ce poète s’indigne. Il s’appelait Van Maerlant. Il avait commencé à suivre la mode du temps, en imitant en flamand des poèmes de chevalerie. Les crises politiques l’amènent à l’éducation populaire, et il suit encore des modèles ; il écrit une Bible rimèe d’après Comestor, un Miroir historique d’après Vincent de Beauvais, des Fleurs de la oiaturedisü-^Yb^ Thomas de Catimpré. De ces sujets traités avant lui, Maerlant fait une école et mérite, autant par son esprit national que par ce genre didactique, le nom de père de la poésie flamande. Ces poèmes, ces bibles mêmes mêlent à des miracles, à des sorties contre l’hérésie, des satires contre le clergé et des tendances égalitaires dont le Wapene Martyn est le chef-d’œuvre. Il fut traduit en vers français et latins, et donna lieu à toute une série d’imitations. On l’imprima en vers français vers la fin du XV® siècle. Les premiers succès de Philippe le Bel en Flandre devaient assombrir les derniers jours du poète ; alors, il annonce la fin du monde, avec une verve qui l’a fait accuser, de nos jours, d’avoir « répandu à pleines mains les semences révolutionnaires » (Alberdingk-Thym). Jean Boendale sera aussi révolutionnaire que son maître, ou plutôt tout aussi naïvement chrétien et moraliste.

Même liberté dans le cloître et les écoles. Vers la fin du XI® siècle, Eude de Cambrai, auteur d’un poème latin sur la guerre de Troie, enseignait le réalisme à Tournai; Raimbert, le nominalisme à Lille; Hugues de Saint-Victor, une sorte d’éclectisme à Paris. Au xu® siècle, Alain de Lille relève la philosophie d’une première persécution, et y emploie les

scien(!es historiques, morales et politiques.

sciences, l’histoire, la poésie. Son Anti-Claudiamis est le poème rationaliste chrétien du progrès. La Nature veut former un homme meilleur, tel est le sujet. Elle est conduite par la Eaison, la Science, la Théologie, la Foi, enfin, qui la mène jusqu’au trône de Dieu. Là, l’Esprit réunit les éléments d’une âme supérieure, et toute lutte cesse : le poète chante le triomphe de la Nature et de l’Amour : Natura triomphât, regmt Amorl

Au XIII® siècle, la découverte de presque toute l’œuvre d’Aristote amène une révolution qui a ses martyrs, comme David de Dinant et ses disciples, brûlés à Paris en 1209. Siger de Brabant, qu’on ne peut plus confondre avec Siger de Courtrai, échappe, avec Bernier de Nivelles, à l’Inquisition, qui l’accuse de « vérités suspectes », dit Dante en le glorifiant.

Saint Thomas règne alors, mais Henri de Gand lui tient tête. Un sage besoin de concilier Aristote et Platon, une indépendance d’esprit pratique, une calme hardiesse de seigneur flamand à marquer le droit des peuples contre les souverains parjures font de son œuvre la Somme du bon sens.

Déjà la chronique est entrée dans les langues modernes, sans quitter le latin. Celle qui porte le nom de Bauduin d’Avesnes est commencée en Hainaut; Henri de Valenciennes continue Villehardouin ; Hugues de Pierrepont refait celles de Liège, perdues dans un incendie, et y emploie, dit-on, le français; Giles-li-Muisis, abbé de Saint-Martin, à Tournai, introduit dans son texte latin une chronique rimée en gaulois, et Mouskes, évêque de Tournai, rédige en vers français une chronique générale. Muisis raconte avoir vu l’évêque de Tournai — est-ce Mouskes? — galopant dans sa ville épiscopale avec une suite de vingt chevaux. D’Hemricourt représente de même le chanoine de Liège Jean le Bel, grand personnage de riche étoffe, vivant dans le faste, les lettres et les plaisirs. Entre le cloître et le monde, l’évêché, mondain, guerrier et littéraire, fait la transition.

Maerlant n’était pas mort de deux années que la bataille de Courtrai ouvre pour nous le xiv® siècle. On l’a dit stérile en littérature, c’est le siècle de Froissart; en politique, c’est ,

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le siècle des d’Artevelde. Quand Gui de Dampierre en appelle à ses pairs contre le roi de France, un poète brabançon assiste aux pourparlers : Van Velthem va continuer le Spiegel liistoriael de Maerlant. Lorsque Jean II donne au Brabant la charte de Cortenberg*, un poète assiste aux Etats généraux : Jean Boendale est le plus grand élève de Maerlant; le Miroir des laiques est son chef-d’œuvre, dit-on; chef-d’œuvre bourgeois. Son Témoignage de Jean^ qui est son Wapene Marty n^ n’épargne personne. Tremper les esprits, tel est son but, que poursuit aussi l’anonyme flamand de la Guerre de Grimberglie^ où l’histoire est poétisée, et que H. Van Aken, après avoir suivi l’école, oublie pour traduire le Roman de la Rose.

Dans le même temps, la prose flamande est créée par J. Van Ruysbroeck, qui la consacre à des sujets religieux, avec une énergie de style qu’on admire encore.

Mais il s’agit bien d’allégories amoureuses et de mysticisme religieux! Les trois langues se jettent dans la bataille que sonnent les Matines de Bruges. Un sergent français, G.Guiard, rime cette campagne pour venger son roi. Mais aussitôt des chroniqueurs mettent en scène la vérité : les soulèvements du peuple, les cruautés du roi, le silence menaçant des communes sur son passage. Van Velthem a des détails de mœurs qui annoncent Froissart. Après Courtrai, Guiard crie à la trahison et invente un « gouffre de bourbe», cause de la défaite, tandis que Van Velthem fait justice de « cette tromperie », que la Chronique anonyme des Pays-Bas dit que les Français furent « desconfis par lor orgheil », et que le Moine de Gand parle avec une concision émue de ces ouvriers à pied, par qui « la chevalerie française a été réduite en poussière » : stercus et rermis. La lutte historique continue ainsi pendant que J. de Guize recueille les Annales du Hainaut et que les Brabantsche Yeesten ont leur pendant à Liège dans la grande chronique de Jean d’Outremeuse.

Quand Jacques d’Artevelde fait lever le siège de Tournai, Jean le Bel s’écrie : « Je vois un nouveau siècle! » et Froissart va montrer l’Europe suspendue à cette querelle d’un peiit peuple. Les chroniqueurs flamands paraissent plus

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sévères que les autres pour les d’Artevelde. Les Wallons comme Froissart, les Brabançons comme Van Velthem et Boendale, semblent plus vrais. Froissart fait dire par les Liégeois aux Flamands : « Nous sommes frères ; i> Boendale consacre tout un poème à Édouard III, « Finstrument de Dieu » ; Froissart et Boendale vantent la fédération de Brabant, Hainaut et Flandre, que Muisis appelle a le grand conseil de toute la patrie : Consilkm totius patriœ ».

La poésie n’était pas morte. Le duc Wenceslas est poète; Guillaume le Bon a ses ménestrels; Vanderloren chante d’Artevelde, tandis que l’école de Boendale dégénère dans le genre allégorique et grivois, où les Souhaits flamands de Vanderloren peuvent rivaliser avec la Veuve de Gauthier le Long. L’école du Hainaut est la plus intéressante, non pour les tendances de Colin, qui gémit sur le désastre de Crécy, ou pour le poème anonyme du Vœii du Hèron^ ni pour les poésies morales de Baudoin de Condé, de Watriquet de Couvin, ni pour les panégyriques du comte, par Jean de Lamotte, Baudoin de Condé et autres, mais pour les poèmes moraux que Giles-li-Muisis composa pendant sa cécité, et surtout pour les petits romans en vers de Jehan de Condé, qui rappellent la facilité de récit, l’invention et la grâce des détails, la vérité de sentiment de Chrestien de Troyes.

Le théâtre, né dans l’église, détache des miracles les scènes grotesques et met le fabliau en jeu dans la Farce ou la SoUernye; puis il aborde la vie profane, héroïque ou comique, soit à Arras, où Jean Bodel fait jouer le Miracle de saint Nicolas avec un réalisme qui va jusqu’à l’argot, et Adam de la Halle son Jeu de la Feuillée^ galerie de portraits satiriques qui commence par sa femme et son père et finit par la petite dame et le moine quêteur; soit en Flandre, où les drames (VEsmorée^ de Lanceloot^ de Gloriant^ et des comédies comme V Hiver et VÉtè^ etc., attestent la prise de possession du théâtre par l’art profane.

Cette activité littéraire — qui, en Europe, produit Dante, lègue des sujets au Tasse, à l’Arioste, à Shakespeare et donne aux fabliaux cette naïveté qui éclora bien tard dans La

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Fontaine — crée, dès le xiV siècle, Froissart. Le milieu nouveau, toujours romanesque, déjà politique, aux luttes à la fois chevaleresques et sociales, aux alliances qui changent encore, au patriotisme qui fermente déjà, où le trouvère reste dans le chroniqueur et le chevalier dans le chef de guerre, mais où les faits transforment l’Europe et l’histoire, fît « sortir le génie ». Ce n’est pas Froissart qui en sort le premier, c’est Jean -le Bel. Dès sa Veraye Clironiqtie, le ton est donné, le style existe. Elle s’arrête à 1361; Froissart la continue jusqu’en 1400. Mais, en quarante années, les événements ont grandi, éclairant leur prologue d’une lumière nouvelle; l’époque a pris des proportions dramatiques puissantes. Héritier dù fier chanoine de Liège, l’humble clerc de Valenciennes consacre toute une vie de ménestrel errant de l’histoire à la recherche des faits exacts, et il crée ce genre vrai, naïf, humain, animé, avec un art d’épisodes qui prend tous les tons et dans une langue qui annonce le puissant instrument du xvF siècle. Ce n’est pas seulement un conteur ni un dramaturge; il remonte aux causes même économiques et embrasse tout l’horizon. 11 n’aime pas les communes, « cette merdaille », mais son sentiment naturel du vrai lui fait mettre en scène leur héroïsme et leurs paroles avec une grandeur qu’aucun panégyriste n’a égalée. Toute sa vie, il s’informe, se corrige, se complète; jusqu’aux derniers jours il s’occupa c( d’éclaircir la matière ». Dans un tel milieu, la matière de l’histoire ne peut être qu’humaine. Ici, point de mysticisme. Comme Eginhart et Suger, Froissart et Jean le Bel sont chrétiens, mais profanes, ils abandonnent les Oesta Dei pour chercher les causes des événements dans les passions des hommes.

Je voudrais m’arrêter à cette œuvre où éclatent tous les caractères de notre moyen âge et de notre esprit : art naïf, indépendant, laïque, un peu bourgeois, assimilateur et cosmopolite, réaliste, avec un idéal d’honneur et d’amour. J’y vois les qualités réceptives et pittoresques de notre école artistique future, composée de traits exacts et de groupes mouvants, alliant un sentiment de réalité dramatique à une couleur variée dans sa chaude harmonie. Froissart a fait

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penser à Shakespeare, mais jamais écrivain n’a mieux représenté dans les lettres le génie de l’école flamande, qu’il a précédée de deux siècles. Enfin, remarquons-le aussitôt, ce n’est ni dans Reinart de Vos, ni dans Maerlant que notre sens pratique du vrai atteint à cette abondance de pittoresque; c’est dans un historien né à Valenciennes, de race wallonne, de langue française, et nous rencontrerons ailleurs le même phénomène, comme si notre génie ne pouvait nlieux éclater dans les lettres que sous l’impression produite par les énergies du peuple flamand sur le génie littéraire français.

Lorsque, trois ans après la défaite de Eooseheeke, dont Froissart a fait un drame digne de Shakespeare ou de Rubens, Philippe le Hardi célébra à Cambrai les doubles noces de son fils et de sa fille avec la fille et le fils du comte de Hainaut, ces mariages, qui préparaient le règne des ducs de Bourgogne, eurent pour témoin ému un ménestrel : « Bien pensai être en Paradis! » s’écrie Jean de Malines. Quand le second mariage de Philippe, dit le Bon, et la création de la Toison d’or marquent l’apogée de cette maison, le nouvel Ordre a pour roi d’armes un chroniqueur, et parmi ses chevaliers le père de Philippe de Comines et Ghillebert de Lannoj. La langue française, divisée en dialectes, n’était pas encore centralisée. Avant d’avoir Paris pour capitale, elle va avoir, une dernière fois, son foyer au dehors. On peut appeler la littérature de la cour de Bourgogne un siècle de Louis XIV à l’extérieur et avant terme. Comme le « grand roi », le « bon duc » veut fonder l’unité monarchique, que décrit Martin Franc :

Le prince, en la chose publique,

Est comme sang dedans le corps.

Comme lui, il s’entoure de pompes littéraires, dramatiques, ' artistiques :

D’historiens, d’enlumineurs;

En fut-il jamais de meilleurs? (Franc.)

Sous les ducs commence la renaissance des lettres antiques, qui, sous le roi, sera portée à sa perfection, et les revers ne manquent pas aux deux dynasties, non plus qu’un Fénelon,

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pour leur parler du devoir, ni une révolution comme conséquence de leur despotisme. Il manqua à la maison de Bourgogne le goût délicat, la perfection du théâtre, une nation constituée, un État durable.

Cette longue période, qui va de Roosebeeke au Compromis des Nobles et de Froissart à Marnix, a plusieurs phases littéraires. La lutte qui suit le meurtre de Montereau passionne d’abord les écrits, sans que l’art y gagne; puis, vient l’épanouissement luxueux du règne de Philippe le Bon, que minent des revers; enfin, l’esprit public tend à s’affranchir, pendant que le style s’obscurcit, et l’on pense à tout réformer, l’Église comme la langue, l’État comme la poésie et l’histoire. Martin Franc, poète aux formes abruptes, fait la transition des premières violences au faste nouveau. Pierre Micbault voit les premiers mauvais jours; il rime la Danse aux aveugles et des complaintes sur la mort de la jeune comtesse de Charolais. Quand le Téméraire tombe, et, bientôt après lui, sa fille, Olivier de la Marche laisse sa Chronique pour mettre en prose verbeuse et en vers confus l’histoire allégorique du Cliemlier délibéré.

Le théâtre, qui sert encore le culte, se mêle déjà aux fêtes de la cour et se prête aux manifestations de la bourgeoisie. Les souverains ne pouvaient négliger ces pompes littéraires. Lors des fiançailles du duc, en 1414, on joua en flamand, à Bruxelles, la Première Joie de Marie. Olivier de la Marche décrit une fête donnée à Lille en 1453, où une fable païenne en français : Jason, et une scène de chevalerie : Le Vœu du Faisan, excitent les seigneurs, par un art factice, à une croisade surannée. Les Mystères politiques, comme le Concile de Baie, la Mort de Charles VIT, la Paix de Péronne furentils représentés ? Ils citent â la barre les conciles et les rois, comme Gringore le fera plus tard à Paris. Les chambres de rhétorique, de leur côté, représentent l’esprit d’association locale, avec ses fraternisations de ville à ville. D’abord, elles se rattachent au culte, même par leur nom; des évêques les président, comme Jean de Marvis à Tournai; un notaire apostolique en est l’ordonnateur, comme Casteleyn, poète flamand fécond; des princes s’y font inscrire et leur donnent des prix. Bientôt, T. IV. 3

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des noms de fleurs, des formes grecques ou latines marquent la transformation, que le nom et la devise de V Alpha et Oméga d’Ypres expriment clairement : Spiritus Jlat uU mit. Les bourgmestres dirigent et paient ces riches fêtes, où les deux langues et tous les genres rivalisent. L’art manque sans doute, mais non l’esprit de liberté, de satire et de faste de la bourgeoisie. Je ne dis pas l’esprit de révolte : <r Nous n’avons pas moins de religion pour avoir moins de miracles, » avait dit Boendale.

L’histoire a les mêmes phases : Le lime des trahisons de France et la Geste rimée des Ducs servent les Bourguignons contre les Armagnacs, et le Pastoralet prête à ces haines un fouet plus brutal contre la reine Ysabeau. La vérité ne reprend ses droits qu’après vengeance complète. Alors, comme sous Louis XIV, les écrivains aspirent à illustrer le règne. C’est Chastellain, Y indiciaire de la cour : verbeux, diffus, nommé cd’adventureux» dans sa jeunesse, «noble orateur» dans l’âge mûr, comparé par Jean le Maire à Lucain et à Virgile et s’appelant lui-même l’humble Georges. Quand'il touche à l’histoire, son style se débarrasse et il mérite autrement que par l’emphase l’épithète que lui donne Marot d’homme grave. C’est Jacques Duclerq, qui rapporte sans détours l’oppression du pays, la misère du peuple, le désordre des finances, les essais d’inquisition à Arras, l’énergique protestation du bon sens public. C’est Jean de Wavrin et sa chronique d’Angleterre; Molinet, l’élève de Chastellain; Olivier de la Marche, Lefèvre de Saint-Eemy. C’est Jean Brandon et Adrien de Budt à l’abbaye des Dunes ; A. Thymo, à Bruxelles ; en Flandre, Meyerus, un de nos meilleurs historiens latins, le père de l’histoire de Flandre. C’est Monstrelet, «baveux», dit Eabelais, mais égal, suivant l’amble des événements, mais cherchant le noble de l’histoire, et dontBuchon loue l’esprit de vérité : «On ne trouvera chez lui aucun de ces prodiges absurdes... » et le sentiment élevé : « L’humanité était le fond de son caractère. »

Quand Philippe meurt, un Mystère : La Mort de Philippe le Don, va jusqu’à vanter les vertus de ce duc, licencieux, dépensier et cruel. Mais Chastellain, dans son Arertissement au duc Charles, comme dans ses allégories à perte de vue du Lime

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de paix, parle doctement du devoir, et le même langage est tenu aux deux souverains par un homme et un écrivain. Ghillebert de Lannoy, n’étant pas « apprins de lettres», n’écrivait pas pour la postérité. Bien lui en prit, car il dit ce qu’il voit et ce qu’il pense et se crée un style exempt des fadeurs du temps. Ses Voyages et Ambassades sont des reconnaissances militaires où rien n’est négligé, pas même les lieux faciles à incendier. Il est chrétien, mais il ne perd aucun trait de mœurs, même quand il rappelle les violences de l’Église ; il est ambassadeur, mais il reste chevalier, aime les aventures et devient éloquent pour inspirer à son fils, dans ses 'Enseignements d\in père, l’ardeur du courage, ou pour recommander au jeune comte, dans V Instrnction au prince, s’il est forcé à la guerre, de ne pas laisser à l’ennemi « le temps de lui présenter la victoire » . Il sert le duc contre les communes, mais il lui soumet des Aris pratiques sur la réforme des finances et écrit cette Instruction où il plaide le devoir du souverain et l’excellence des États généraux. Il est noble et a les sentiments de fierté et de privilège de sa caste, mais avec l’esprit positif des cadets flamands et les idées de justice politique qui rappellent nos riches bourgeoisies.

La noblesse s’était souvent fait inscrire dans les communes ; elle se rallie encore ici aux États généraux ; de Lannoy continue Henri de Gand et prépare Marnix.

Comines vient à l’époque des malheurs; il n’emploie pas son talent à les prévenir, ni ne perd son temps à parler raison au Téméraire. En pleine paix, il passe à l’ennemi. Mais le sentiment national se formait : l’opinion et Tbistoire du temps jugent sévèrement « ce fameux traître », dit Meyer us, et le roi « qui Ta corrompu », Ait Adrien de Budt. Ce roi étant Louis XI, sa politique d’astuce et de crime dut être une terrible trempe pour un ministre, comblé de faveurs, exposé aux plus vils dangers, contraint à des complicités infâmes et certain de sa disgrâce à la mort du maître. Cette longue pratique de la tyrannie et cette chute pleine d’humiliations à Tâge de la fécondité formèrent Comines au génie de Tbistoire politique, qui annonce Machiavel, prépare Montesquieu et a fait souvent appeler ses Mémoires un chef-d’œuvre. Barante

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dit qu’ils n’ont jDas le caractère français. Ce qui s’y trouve d’étranger à la France d’alors nous appartient. Le génie de Froissart gagne en profondeur sous la plume de cet historien, qui voulait faire de Tallemont une petite Flandre et qui offrait au creuset du malheur un esprit né dans le pays des d’Artevelde et grandi dans une cour où vivaient Chastellain, Monstrelet et Ghillehert de Lannoy.

Comines indique la cause de la Eenaissance, « qui ne fust guères avanciée si Constantinople n’eust été prins ». C’est un autre seigneur de Comines, Georges de Halewyn, qui favorise « ce travail de rétablissement » dans nos provinces. L’érudition règne alors. Le latin devient plus pur, sans devenir plus vivant. Le français s’y retrempe comme au chaos originel et le flamand se plonge dans ces eaux étrangères. Le goût étouffe d’abord, autant que la langue s’obscurcit. Les noms propres eux-mêmes se font latins ou grecs ; mais la Eenaissance commence et l’imprimerie va l’activer. L’Église se croit encore en danger, la scolastique résiste, à Louvain, inutilement; Érasme et Baius lui passeront sur le corps; Despautère (Van Spauteren) donne la première grammaire latine, comme Clénard, de Diest, la première grammaire grecque; les bibliothèques s’enrichissent de manuscrits, qui fournissent un ample musée aux merveilles de la miniature ; les polygrapbes abondent ; toutes les professions se doublent de l’art littéraire ; l’enseignement est partout et l’on fraternise dans le culte des lettres. Le conseiller Wielant, qui donne à la Flandre, outre ses Antiquités^ ce qu’un Hennuyer, Bouteillier, donnait aux coutumes du Nord de la France, dans sa célèbre Somme rurale, est Fami de l’abbé de Budt; Ægidius est le « Pilade » d’Érasme et l’ami de Thomas Morus, qui lui dédie son Utopie. Toute une société de savants lettrés se groupe à la cour de Marguerite d’Autriche ou autour d’Érasme, ce Voltaire qui a son Ferney à Anderlecbt.

Jean le Maire écrit en français. Il appelle l’italien à la rescousse, dans sa Concorde des deux langues, où il soutient que le français suffit pour « exprimer en bonne foy tout ce que l’on sçauroitexcogiter»,ce qui en fait le précurseur de Du Bellay et le père de Eonsard. Poète, sa Couronne margaritique

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ne vaut ni son Amant 'cerà^ dont le titre et le héros seuls font penser à Gresset, ni ses Contes d'Atfopos, dont le sujet et le piquant rappellent Boccace. Historien, il sert les passions politiques du moment dans V Illustration des Gaules, et son Promptuaire des Conciles paraîtra à Rabelais mériter à l’auteur une place en enfer, où il contrefait le Pape. Le Maire défend l’Église gallicane avec des passions qui commençaient à monter dans les masses, et le précurseur de Ronsard annonce Luther lorsqu’il prédit à l’Église une « terrible persécution, rabbat et humiliation, avec rèformation ». En .vain Érasme, Houwaert et autres cherchent le juste milieu. Nous sommes déjà en pleine révolution.

Les ducs de Bourgogne n’étaient point parvenus à créer un État; leur littérature disparut avec eux. Sauf ceux qui servirent la France, ces écrivains durent être retrouvés de nos jours dans la tombe des vaincus. Mais ce milieu actif avait entretenu le feu de nos traditions, préparé la Réforme et donné aux lettres Ghillebert de Lannoy et à l’histoire le chefd’œuvre de Comines.

Le siècle de la révolution religieuse commence en Belgique par de belles victoires, des publications savantes, de pacifiques études et des chants d’amour. On fait toujours des vers latins et grecs, on traduit en français et en flamand les païens et la Bible, sans penser à mal d’hérésie. Periander met en beaux distiques latins V Uylenspiegel, sans l’expurger. En flamand, Vandendaele écrit son Étuve; Anna Byns chante l’amour; Cornélis Everaert célèbre les victoires de Charles- Quint et se fait « le critique badin des mœurs du temps » (Snellaert). « Un nombreux chœur de poètes (religieux) semble protester », dit Alberdingk-Thym. Mais la cour, l’université, le clergé sont à l’érudition libre et aux franchises littéraires. L. Vivès est en honneur. Personne ne semble se douter que les terreurs approchent ; ni Léoninus, qu’il devra parler sévèrement au duc d’Albeq ni Eschius, qu’il sera dénoncé à l’Inquisition; ni Marins, le poète érotique, qu’il entrera au Conseil des troubles; ni Anna Byns, qu’elle chantera la persécution ; ni Desmasures, le traducteur français de X Enéide et du Jeu des échecs, qu’il se fera prédicant et proscrit; ni

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Marie de Hongrie, qui fait traduire les psaumes sur des airs populaires par Van Zuylen, que la seule possession d’un de ces livres mènera au bûcher. La cour de Marguerite d’Autriche a été comparée à celle de François P". La régente chante ses douces poésies mélancoliques, de fiancée répudiée et d’épouse veuve, au milieu d’une cour galante et lettrée, pendant que l’évêque de Tournai rime les Quinze mystères du Rosaire^ et que Poëtou chante à Anvers V Hymne de la marchandise et le Labeur en liesse. Cette liesse ne durera pas.

L’exécution du comte d’Egmont fut comme un coup de foudre. Aussitôt, la passion politique éclate en complaintes populaires ; les savants émigrent ; les patriotes en Hollande ou à Londres, les autres en Espagne; les rhétoriciens sont pendus ou exilés; V Etuve est mise à V index; tout devient ^suspect. Il faut prendre parti, on passe des libertés naïves aux révoltes légales, conscientes, ou aux rages de la répression. Les traductions de la Bible deviennent franchement luthériennes; chaque persécution suscite un chant de vengeance, chaque défaite un cri de revanche; les pasquilles pleuvent comme les balles; les pamphlets crépitent comme les bûchers et les Gueux se battent en chantant. C’est en flamand que le fanatisme trouve ses poètes : Anna Byns, la « princesse des rhétoriciens», tourne sa passion contre l’hérésie. Ce feu lyrique qu’elle a exhalé dans les jalousies, les retours, les désespoirs de l’amour, s’alimente au sombre ^génie des psaumes, gémit sur les vanités du monde et les terreurs de la mort, tonne contre l’impie, appelle le massacre. La réplique ne manqua point; il serait impossible de noter les mille chansons, satires, complaintes qui se heurtent alors : un chant résume tous les autres et les représente, c’est le Wilhelmus lied, de Marnix.

Le Brabançon Houwaert, noble, beau, riche, érudit, commence sa vie politique dans cette prison qui, depuis 1597, a fait nommer la rue où elle se trouvait la Montagne-des- Larmes [Treurenberg). Il a consacré à en peindre les horreurs un poème flamand où l’indignation se noie en des allégories sans fin, mystiques de fond, païennes de forme, et sous un titre long d’une aune: Les quatre fins du monde, etc., etc., etc. Cette double profusion de symboles et d’érudition cache une

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haine contre le duc d’Albe, qu’on retrouve dans sa Doléance de Milemis et dans son dernier poème, où il maudit encore le « bourreau féroce ». Les cinquante-huit mille vers de son Domaine de Pégase n’ont rien de politique; le même procédé y est employé à moraliser, en les charmant, les jeunes filles, qui l’en remercièrent par de gracieuses ovations. Après la défaite, Houwaert ne voulut pas s’expatrier de sa « Petite Venise » de Schaerbeek; il dit pourquoi dans sa Paranèse, qu’il imite de la Constance de Juste-Lipse. 11 mourut rallié à l’archiduc Ernest et dans le giron catholique, fidèle à la devise de son château : Tiens le milieu.

M. Stecher compte parmi les causes qui ont fait échouer la révolution dans nos provinces « la façon puérile dont les Flamands comprirent l’imitation des anciens » et il cite Houwaert. Cela est plus vrai de Juste-Lipse. Homme double, changeant et rechangeant dix fois de culte, de secte, de parti, au gré de ses intérêts et de ses terreurs; finissant par légitimer les persécutions et flagorner les miracles ; écrivain double, anti-scolastique et pédant, stoïcien avec Sénèque et superstitieux avec Del Rio, écrivant de belles prosopopées cicéroniennes sur la Paix^ un livre sur la Constance., et vantant Limité de monarchie et de culte par la force ; Tire et seca; faisant un chef-d’œuvre d’érudition de ses commentaires sur Tacite et des chefs-d’œuvre d’ineptie de ses livres de piété qu’un traducteur moderne de sa Constance écarte comme « n’appartenant pas au catalogue de ses œuvres littéraires, mais à celui des gages qu’il entendait donner de la sincérité et de la persévérance de sa foi » . Autant vaudrait Lappeler lâche.

Pendant ce temps, les Belges échappés du pays servaient les lettres et les sciences à l’étranger. La chambre des Émigrés brabançons, d’Amsterdam, devient célèbre ; De Konink, avec sa Jeplité., y annonce Vondel, et Vondel, né en exil de parents anversois, Cats né en Zélande, Van Zevecote et Heinsius nés à Gand, honorent la Hollande. Vondel et Cats auraient été pour la Flandre un Corneille et un La Fontaine.

L’histoire avait suivi sa route, donnant à chaque province, à chaque ville, des annalistes. Dès que la lutte s’engage, les

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chroniques font place à des œuvres de parti. C’est un combat. Viglius veut rejeter la responsabilité des troubles sur les Gueux, il quitte le latin et écrit : La source et commencement des troubles, etc.; De Vissempierre raconte le siège de Tournai et Del Rio écrit ses mémoires, trop intéressés pour être vrais. Les Malcontents ont aussi leurs écrivains : de la Laing, Pontus Payen, etc. Les Gueux ont des histoires et des martyrologes. Les Mémoires anonymes, publiés par MM. Blaes et Henne, sont l’œuvre émue d’un observateur et d’un ami du peuple; Jean le Petit dédie sa Grande Chronique aux États généraux; Van Meteren écrit en latin, en allemand, en flamand, et fait traduire en français son Histoire Belgique, récit minutieux non moins que passionné, fait par un proscrit bien placé au consulat flamand de Londres pour recueillir les témoignages, et par un esprit pratique qui se plaît aux détails autant qu’il aspire à représenter un grand parti. Pasquier de la Barre, procureur général de Tournai, nous a laissé aussi des mémoires sur une cause qu’il devait servir jusque sur l’échafaud.

. Une lutte pareille ne pouvait se contenter ni de la poésie ni de l’histoire. La polémique y marche de pair avec les prêches et le pamphlet est l’arme du temps. Il prend toutes les formes, depuis les pasquinades et les médailles jusqu’aux controverses en plusieurs tomes. Il faut se contenter de noter cette levée en masse de l’opinion, qui donne au pays des écrivains en même temps que des soldats. Elle s’honore dans les lettres de nombreux martyrs comme le poète De Conink, brûlé à Gand, et le théologien Gui de Brais, pendu à Valenciennes. Un homme la représente au pouvoir : Guillaume d’Orange atteint à l’éloquence quand il rédige son panégyrique et parle de cette « sainte assemblée » des Etats, à laquelle il demandait de fonder une nation libre. Un homme la représente à tous les postes : capitaine pour défendre Anvers et Harlem; diplomate à la diète de Worms; théologien comme Mélanchton, éducateur comme Érasme; écrivain dans les trois langues, il donne aux Gueux leur Marseillaise, commence une traduction de la Bible, manie le flamand dans le Bijenfork avec une grande puissance de style, manie le français

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avec une verve pittoresque et des accents populaires dans la même œuvre : Tahleaii des différends de la religion, livre de discussion serrée, de passion forte et d’indignation généreuse, où il met «le catholicisme, en rabelaiserie » dit de Thou. « Il y aurait un livre à faire : La Belgique aib xvi® siècle, dit J. -B. Notliomb, livre qui étonnerait l’Europe, à laquelle il dirait tout ce que le génie belge a donné à la civilisation générale. » Ce génie, qui produira Rubens, est surtout représenté à cette époque par Marnix de Sainte- Aldegonde, et nous retrouvons ici le même phénomène que chez Froissart. Marnix écrit des œuvres flamandes où son idée éclate énergiquement, mais il est né à Bruxelles; je n’oserais décider dans quelle langue il pensait, dans quelle langue sa force comique lui fut le plus naturelle, mais je vois avec quelle verve il trempe celle de Rabelais dans les passions du temps et les mœurs du pays, et là encore, dans les deux langues, je vois, de l’association des deux éléments, de la rencontre, dirait Bruck, des deux courants électriques sortir « le génie belge » .

Le XVI® siècle se ferme et le xvii® s’ouvre par l’abdication de Philippe II et par la naissance du jansénisme. Si on s’en rapportait à une liste dressée pour la Biographie nationale, le XVII® et le XVIII® siècles auraient eu une grande fécondité littéraire. On doit en rabattre pour la qualité, et la quantité ne compte guère ici qu’au bilan du mysticisme. Ni dans l’un ni dans l’autre sens, pourtant, le pays, cruellement ravagé, ne fut stérile. En dehors de la poésie, qui cite en latin Malapert, Torrentius, Hoscbius, Catullius, en flamand Poirters, Dewrée, en français d’Ennetierre, Coppée, le baron de Walef, appréciés de l’époque, — sans oublier les grands poèmes comme la Madeleine du Père Remy, le Temple de la Paix du Père Wastelain, et V Accord de la grâce et de la liberté que le Père De Bassardrie prétendit opposer au jansénisme de Racine fils, ni les chambres de rhétorique qui renaissent en Flandre et donnent à Anvers Willem Ogier, à Dunkerque, V Abdication de Charles-Quint et la Vie de Jésus, par De Swaen, à Bruxelles Cammaert, qui écrit jusqu’à cent pièces pour opposer au goût espagnol des imitations de France et d’Italie,

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— la vie nationale se concentre pendant ces deux siècles, aussi bien en littérature qu’en politique, sur six branches principales : la défense du pays, la réforme de l’Église, la réforme de l’hagiographie, la résurrection historique par l’étude politique des chartes, la liberté du commerce, enfin la philosophie. Partout nous trouverons une action persévérante, un groupe d’hommes et un grand nom.

Jansénius est à la tête de deux de ces résistances. La campagne de Richelieu, le sac de Tirlemont, le siège de Louvain aiguisèrent la verve de nos poètes et le génie de Jansénius. Son Mars Galliciis dénonce les projets de monarchie universelle, flétris par Marnix, renouvelés par Richelieu. C’est un pamphlet de haut ton, d’audacieuse raillerie, d’érudition implacable. Quand Louis XIV continuera Richelieu, les pasquilles s’organiseront en même temps que les corps francs; Stokmans, Loyens, De Lisola mettront la science historique et juridique au service du patriotisme et Christyir répondra à Dupuy comme Jansénius au Père Arroy.

La Réforme — c’est l’effet des révolutions — en activant le fanatisme des uns devait inspirer aux esprits d’élite l’émulation du bien. Une ambition « plus haute que celle qui prétend à la monarchie du monde » présidait aux relations de Jansénius et de Saint-Cyran; il s’agissait de retremper la philosophie et la morale de l’Église dans l’esprit de saint Augustin. Né en Belgique, le jansénisme se relie à la révolution par la correspondance de Baius avec Marnix, à Port-- Royal par Saint-Cyran, l’ami de Jansénius, et par Ruth d’Ans, l’ami d’Arnauld; il trouve en Belgique un succès politique contre Louis XIV et il y maintient jusqu’en 1789 les libertés de l’Église gallicane ; Van Espen disait : l’Église belgique.

L’opposition, commencée contre Baius, redouble à la mort de Jansénius pour empêcher son œuvre posthume de paraître, s’envenime quand paraît V Augustinus, triomphe quand le pape se prononce. Les jésuites y apportèrent toutes les violences et toutes les fourberies, ce dernier mot est resté à l’œuvre du Père Désirant : La fourterie de Loumin. Dom Maur d’ Antilles quitte sa chaire plutôt que de se soumettre ;

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il va en France donner aux Décrétales, au Dictionnaire de Ducange, au Recueil de Dom Bouquet un collaborateur, et à V Art de rérijier les dates un créateur. Ruth d’Ans est persécuté jusque dans son cadavre, et l’on frémit quand la Biographie nationale dit d’Eugène de Bruges, soumis à des corrections disciplinaires : ce On n’entendit plus parler de lui. » Rien n’empêcha ie jansénisme de se maintenir dans l’Église d’Utrecht, de s’affirmer dans la Somme de Billuart, de résister, dans la magistrature et dans le corps professoral, aux tentatives de Y Index.

Van Espen est grand. « Si j’ai eu quelques succès, disait d’Aguesseau, je le dois aux ouvrages de M. Van Espen. » C’est le réformateur du droit canon et le dernier père de l’Église gallicane. On allait fêter son jubilé de docteur quand ses ennemis triomphent. Le vieux jurisconsulte ne fléchit point. Persécuté, il se défend en français et son style s’anime pour parler de la dignité de l’avocat. Condamné, il préfère l’exil. Son Apologia profuga a'ia même fierté qu’inspire la conscience du droit, et l’on put écrire sur sa tombe : « Il aima mieux, dans l’extrême vieillesse, quitter sa patrie que de déserter la justice et la vérité. » L’activité du pays avait produit des écrivains qui s’élèvent, dans Jansénius, à la hauteur de la conception, dans Van Espen, à «la grandeur du génie ». Le mot est du chancelier d’Aguesseau.

La réaction contre la niaiserie et la fausseté des légendes mystiques est une conséquence de la première. Elle est représentée par les Bollandistes, qu’elle honore autant que leurs travaux considérables. Les discussions continuaient, mais rarement de ce ton digne qui valut plus de vingt éditions au Manuel des controverses de Becanus. Généralement, des œuvres mystiques annoncent le mauvais goût par des titres bizarres; ce ne sont que Coffret spirituel, Pieuse Alouette, Bourdon des dévots. Allumettes vives. Postillon divin, ou en flamand : Cuisinier pieux, etc., et un jésuite va jusqu’à écrire la Passion du Christ avec des vers de Virgile, tandis que la cour d’Isabelle, vêtue en nonne, perpétue les jeux d’albums, où l’on mêle, comme l’a fait Broeckorts, « à la blancheur de la foy des ardeurs plus que profanes ». (Ruelens.) Dès 1607,

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Eosweyde se propose de restituer à Thistoire des saints de bons textes. A sa mort, Bolland le remplace et donne son nom à Toeuvre; Henschen se joint à lui, puis Papebroek. Le nom Acta sincera annonce le but, et nul mieux qu’Henscben et Cupper n’a établi les^ principes de la critique historique, même pour les appliquer aux faux miracles.

Pendant que l’histoire religieuse dépouillait sa rohe de folie, l’histoire profane servait au réveil des communes. L’histoire avait suivi les événements, raconté le siège d’Ostende, les campagnes de Requesens, en attendant les Mémoires de de Mérode. Quand le bombardement de Bruxelles mit au jour les chartes enfermées dans la tour des Orfèvres : « Nous en ferons des abécédaires! » dit un doyen des nations, et la grande publication du Liiyster van Brabant commence, aussitôt résumée en des sortes de catéchismes dans les deux langues. Le même travail se fait partout, et les privilèges sortent des archives. En 1760, Nény conseille au gouverneur de faire réimprimer un recueil de documents historiques; Nélis, consulté, préfère des pièces inédites; l’Académie est bientôt créée et commence par la chronique de Gislebert. L’histoire artistique et littéraire renaît avec Paquot. La huitième édition du Dictionnaire historique des hommes nés dans les provinces belgiques (extraits de Feller) parut en 1793.

Ce n’est pas comme lettres mortes qu’on publie les privilèges : on en cherche l’âme. La constitution des États est à l’étude. Quand le président de Paepe publie, en 1787, un traité de la Joyeuse entrée en Brabant, le gouverneur, comte de Cobenzl, a déjà demandé au président de Nény une étude pareille pour le fils de Marie-Thérèse : ses Mémoires histo^ riques et politiques (1760) sont une œuvre savante, calme et fière, qui part de l’histoire du pays pour arriver à sa constitution intérieure. On y sent rarement la passion; quand elle apparaît, contre Philippe II, provoquée par des reproches, c’est encore avec la sévérité du magistrat. Le monde moderne est déjà là : « On me taxe, dit Nény, d’y avoir fait entrer trop d’esprit républicain. »

Les intérêts matériels du pays devaient susciter non moins d’activité politique et littéraire. Tous les traités les avaient

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sacrifiés. C’est surtout après la paix de Munster que la lutte s’engage, par la Compagnie d’Ostende, par la contrebande maritime, par des écrits. Signalons : un manuscrit de Guillaume Henrion '.Moyen pour rétablir la navigation, etc. (1719), œuvre d’un penseur et d’un économiste, — deux mémoires anonymes de Mac Nény, — un traité où Ch. Patyn emprunte à Grotius sa science et son titre : Mare liberum, — les mémoires diplomatiques du feld-maréchal de Calenberg, etc. Patyn, avec son enthousiasme de grand souffle, avait élevé la question : « Défendons nos droits, disait-il, et avec eux la liberté du genre humain ! » Mais l’Escaut ne sera ouvert que par la Révolution française, où tout aboutit.

Ce siècle est celui de Voltaire et de Frédéric II, de Joseph II et de Montesquieu, de Ricci et de François II. L’esprit philosophique est sur le trône et partout : avec Nélis à l’évêché d’Anvers, avec l’abbé de Man à l’Académie, avec Pyrard chez les carmes, avec Nieuport qui s’inspire de Condillac, et Grétry qui suit Jean-Jacques, avec l’Encyclopédie de Pierre Rousseau à Bouillon et à Liège. D’autres écrivains le représentent diversement : dans la gravité de la magistrature, comme l’amman de Bruxelles, Rapédius de Berg, dont certains écrits rappellent les Lettres 'persanes; — dans le clergé, avec le prêtre flamand 'de Coninckx, dont les Voyages sont d’un observateur spirituel et qui traduisit La Fontaine comme le bonhomme n’eût pas fait mieux, dit-on, s’il avait écrit en flamand; — dans la légèreté des cours, avec le plus brillant de tous, le prince de Ligne, chevalier français, esprit universel ; philosophe piquant, athée aimable; fou d’héroïsme, coquet de style ; « le seul étranger — dit M‘"® de Staël, oubliant P’roissart et Comines — qui, dans le genre français, soit devenu un modèle au lieu d’être un imitateur » .

Cette philosophie n’est guère qu’à fleur d’esprit, et ces penseurs, qui préparaient la Révolution sans la vouloir, la virent passer sans la comprendre. Elle couvait plus profondément dans les masses. Vandernoot est un vrai bourgeois, qui loue le passé, fronde le présent, se plaît aux emphases de style, pour des hardiesses de juste milieu, et aux révoltes de rues, à condition que le clergé y trempe. Vonck est l’homme

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de l’avenir; son style est, plus franc, plus élevé; on y sent l’esprit du peuple et les idées de Kant. Il prépare les libertés modernes, pendant que le plus grotesque des humoristes flamands, le capucin Vervisch, qui doit mourir sur l’échafaud à côté de Barnave, parodie la révolution brabançonne; que Verloo, au contraire, prête aux idées de Vonck « la langue de la liberté », et que de Borchgrave chante, aussi en flamand^ la liberté, « qui n’est jamais plus belle que sous un roi qui la comprend » (1790).

La Révolution suscita de grands enthousiasmes, de larges proclamations de principes, des oppositions vives, et, quand des proconsuls la compromirent, des réclamations pleines de dignité civique. La tourmente passée, le mouvement intellectuel se règle, toute une génération d’écrivains, fortement trempée, arrive à maturité, et une autre la suit, couvée par l’Empire. Les uns, pour servir Napoléon, cessent d’écrire, comme de Stassart le dit de lui-même. D’autres voyagent, recueillent l’histoire, retardent la publication de leur œuvre, comme de Potter, pour ne pas paraître aider au despotisme; ou l’attaquent avec des moyens parfois étranges, comme la parodie rimée de V Enéide par Le Plat, où Vénus dit à Bonaparte :

Faites-leur oublier la Révolution!

D’autres servent plus prudemment la renaissance, sous un régime où le petit Annuaire 'poétique ne pouvait paraître sans que le manuscrit eût été envoyé à Paris et vu par la censure. On a souvent cité le discours de Cornelissen en 1812. La hardiesse s’y réfugie au bas des pages. Le texte ne pouvait manquer de louer le souverain, héros du concours; les notes contiennent un essai de réhabilitation de J. d’Artevelde. Le sujet du concours était un poème sur la campagne qui va de Friedland à Tilsitt. Willems eut le prix flamand. Borchgrave remportait le prix dans presque tous les concours. Quand il l’ohtint, en 1810, à Alost, pour un poème sur les Belges, dont les auteurs, clause remarquable sous l’Empire français, devaient être Belges, le « phénix des poètes flamands » eut pour collègue, en français, Philippe Lesbroussart. Deux

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poèmes chantant dignement la Belgique avaient été écrits et étaient couronnés sous l’Empire français.

En 1815, Borchgrave, à Eoulers, Lesbroussart, à Gand, obtiennent encore le prix de poésie ; le sujet était Waterloo ; ils chantaient la bataille avec respect pour la nation vaincue.

La chute de l’Empire donne l’élan à ce groupe nombreux d’écrivains; des revues sont créées, aucune question ne leur restera étrangère. La poésie est partout : Van Meenen avait salué 1790 par des vers; De Potter publie deux satires contre Napoléon; M"® Hugo de Raveschott, chantée par Hubin, obtient des succès de concours à côté de Lesbroussart et de Lemayeur, l’auteur d’un fameux Poème des Belges dont les notes valaient mieux que les vers ; on pourrait composer la première partie de la vie de Quetelet avec des vers de lui; Stassart publie ses fables, Combaire ses idylles, Destriveaux trois poètes liégeois : Regnier, Bassenge et Henkart ; VÉmti- Icition de Liège ouvre des concours, où débute Ch. Rogier en 1819; à Gand, un cercle d’historiens crée le Messager; à Mons, ce sont des Soirées lyriques que fonde Delmotte; à Maestricbt Weustenraad va débuter; à Bruxelles, la Société littéraire remonte à 1802. Les traductions en vers s’ajoutent aux poésies latines, françaises, flamandes. Tout le monde va s’essayer au théâtre : Raoul fait des tragédies, Clavareau des comédies, Quetelet un vaudeville, Smits est l’auteur en vogue, joué partout. C’est l’époque où Quetelet raconte en vers qu’on se défie, chez Smits, à l’improvisation, et où Froment, déserteur français, crée autour de la Sentinelle une véritable activité littéraire. De nombreux Français nous ont apporté l’invasion du goût : Arnauld, Bory de Saint-Vincent, Tissot, Cauchois-Lemaire. Il n’est pas une de nos villes où l’on ne se souvienne de l’un d’eux, comme du charmant Rouillé à Liège. La plupart de nos écrivains leur doivent beaucoup, comme Polain à son parrain Mirampol, J. -B. Notbomb à Tburiot de la Rozierre, Lesbroussart à Jouy. Le contingent des Allemands se porte surtout dans l’enseignement; 1830 en trouva vingt-neuf dans nos universités. La poésie flamande, un peu absorbée par la Hollande, a des cercles partout : Van Duyze et de Borchgrave y brillent et Willems laisse les vers

SCIENCES HISTOKIQUES, MORALES ET POLITIQUES

pour rhistoire littéraire. L’histoire refleurit avec Desmet, poursuivi alors, bien vieilli aujourd’hui; Dewez, plus fécond; De Bast, Eapsaet, et Dierix, plus savant dans les recherches. La philosophie renaît avec Van Meenen, Haumont et Van de Weyer; le droit public avec Van Meenen, DeDoncker, Pycke, qui cherchent la constitution des pouvoirs dans la philosophie du droit et dans les traditions du pays.

On avait adhéré au nouveau gouvernement et l’on comptait sur le régime représentatif. Willems avait célébré en flamand l’unité nationale ; d’autres remontent, en des vers latins ou sur le théâtre, à la gloire du Taciturne. Moke glorifie le xvi® siècle en deux romans. Froment chante la liberté qui préside à cette confiance d’un peuple. Eaoul dit : « Nous ne voyons pas quel vœu il nous resterait à former. » De Gerlache, du haut de la tribune, déclare la dualité de langues et de cultes destinée à produire « une rivalité de vertus privées et publiques » . La confiance dura jusqu’en 1828, et le désir de rester unis jusqu’en septembre 1830. Le salon de peinture, si souvent signalé comme le premier symptôme de renaissance, date d’avant la révolution. Que d’œuvres littéraires ont paru de même, comme les Passe-Temps de Mathieu, datés du 17 juillet 1830, et la traduction du notaire Galbert, par Delepierre! Quand la politique personnelle du roi s’était fait jour, la situation des écrivains libéraux avait été délicate. P Observateur préfère se taire; Willems jette des cris de patriotisme, en prose et en vers; Mathieu, Lesbroussart,Weustenraad, comme De Potter, Tielemans, Ducpétiaux, sont poursuivis ; le gouvernement les envoie, dit Lesbroussart,

A ses perfections rêver aux Petits-Carmes.

ün groupe qui deviendra célèbre forme, à V Emulation de Liège, une opposition d’où sortiront les de Gerlache, Lebeau, Devaux, Eogier, Nothomb, Leclercq, de Sauvage, etc. Gendebien. Van Meenen, Van de Weyer deviennent éloquents au barreau de Bruxelles. Paul Devaux publie, dans le Mathieu Laensherg, un manifeste pour « démontrer la nécessité d’ajourner toute discussion religieuse ». De Potter prononce

L’HISTOmE LITTÉRAIRE.

le mot d’ordre : l’union des catholiques et des libéraux, et la révolution est faite.

Ceux qui regrettent la séparation ont dû se demander souvent si un parti libéral fortement constitué n’aurait pas pu diriger la politique royale de sorte qu’elle n’employât que des moyens appropriés au biît commun et au caractère du pays. La réponse est écrite dans toutes les pages de nos écrivains d’alors. On peut y voir la longanimité des adhésions, le sérieux modéré des remontrances, « le noble patriotisme, la fermeté inébranlable, la logique serrée » que le Nain janne réfugié remarque dans V Observateur , la fière attitude des condamnés, que le gouvernement lui-même respectait en leur laissant leurs fonctions. C’était bien le même caractère, libre et légal, que nous avons trouvé à chaque siècle. Un petit fait littéraire marque le sentiment du pays. La première Brabançonne, composée le 27 août 1830, contient bien une menace, au dernier couplet; dans tous les autres, on n’entend qu’un cri d’espoir et de concorde : « 11 faut greffer..., nous verrons fleurir..., mûrir... l’Orange, sur l’arbre de la liberté. » Si les Belges ne restèrent pas unis h une nation qui avait si héroïquement servi la liberté de conscience au xvr siècle et qui, au xvii®, avait sauvé l’Europe de la monarchie universelle de Louis XIV, c’est que la politique du Taciturne et du Statbouder avait fait place au gouvernement personnel du roi des Pays-Bas. Si la révolution se fît, c’est que le pays avait des griefs aussi légitimes que le droit, aussi sérieux que la dignité et la justice. N’a-t-on pas vu, de même, depuis ce temps, .l’œuvre autoritaire de la Sainte- Alliance, ce prétendu rempart de l’Europe, être détruite, pièce à pièce, dans tous les coins de l’Europe, par le développement naturel des peuples? Si avantageuse que soit l’union de deux groupes d’hommes, on ne crée pas d’un trait de plume une nation à deux têtes, et on ne la fait pas vivre par tout ce qui est opposé à son droit et à ses mœurs.

L’esprit de nationalité et de liberté avait mûri dans ces luttes, et nos écrivains y ont contribué pour une large part. Si nos annales politiques montrent comment nous nous sommes assuré, par des siècles de courage, une existence T. lY. 4

indépendante et libre, ne sommes-nous pas autorisés à dire que nos travaux intellectuels nous ont aidés à la conquérir, comme ils nous restent indispensables pour la conserver ?

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