LIVRE V
Ij ^ I>OÉSIE-
La Belgique pourrait s’approprier ce qu’a dit d’elle-même une femme qui vient de débuter à Paris ; une amie charitable, une voisine sans doute, a fait à l’auteur de sages remontrances : « Tu n’es pas poète ! » La réponse est modeste, comme il convient à un petit écrivain... à un petit pays: Sans être poète, on peut aimer la poésie.
Je vous livre le nom. . . mais laissez-moi la chose.
La chose appartient à l’humanité, sans exception.
Pourquoi n’aurions-nous pas de lyre ?
a dit Wacken, cent fois cité :
Sommes-nous sans foi, sans espoir ?
Un doux regard, un doux sourire Ne peuvent-ils nous émouvoir ?
Quoi ! n’aimons-nous donc rien au monde ?
Quoi ! les forêts, les fleurs et l’onde.
Les merveilles des deux ouverts.
Pour nous n’ont-elles point de charme ?
Ah ! partout où brille une larme Peut étinceler un beau vers.
Cette poésie de la nature et du cœur est de toutes les époques. Mais quel temps offrit jamais à l’écrivain plus d’inspirations que le nôtre? Tout s’y transforme au cours d’une révolution qui change les mœurs avec les institutions. C’est un monde nouveau à chanter : une société nouvelle, avec l’héroïsme de ses luttes, la profondeur de ses désastres, le courage de ses relèvements ; une famille nouvelle, avec ses libertés et ses dangers, ses audaces et ses ridicules, ses grâces et ses combats; une nouvelle science, avec ses merveilles aussi
LA LITTÉRATURE
grandes que celles des « deux ouverts ». Placés au centre de ce mouvement, les Belges se contenteraient-ils d’en accepter l’impulsion, d’en glaner les bienfaits, d’en éviter les écueils, sans un cri d’enthousiasme, sans une émotion personnelle, sans un hymne à la patrie ou à l’espérance? N’aurions-nous ni le droit à la pensée, ni les élans de l’amour, ni le don des larmes : rien pour nos enfants, rien pour le plaisir, rien pour l’humanité, rien que des importations étrangères ? Tous les peuples ont leurs poètes; toutes les classes font des vers, les ouvriers comme les ministres, les femmes comme les amoureux. Les langues littéraires ne suffisent plus à cette abondance de sentiments qui veulent s’épancher; les anciens dialectes renaissent et les patois se reprennent partout à chanter. Sommes-nous tellement absorbés par la politique, l’industrie, les beaux-arls, que nous n’ayons aucun nom à ajouter à cette innombrable liste ? Il y a des gens qui ont l’esprit de le croire et la charité de l’écrire. Mais on a beau dire, cette mauvaise herbe des vers croît partout, et en Belgique plus qu’ailleurs peut-être. Aucun souffle de mépris ne l’empêche de fleurir autant que les pâquerettes dans nos prés. Nous avons eu, nous avons, nous aurons des rimeurs, des poètes dans toutes les classes, dans toutes les professions, dans toutes les langues, même le latin, même le patois. M. Bogier commence et finit par là. P. Devaux, L. Jottrand et De Potter, Dewez et Quetelet, les ministres Tielemans, Van de Weyer, De Decker, Deschamps, le général Delobel, des magistrats, des savants : Cornelissen, Van Meenen, Moke et Saint-Génois, Schollaert, Donckers, Polain, Borgnet et Rahlenbeck [Glanes, 1843); Léon Woquière et M. Delbœuf, des professeurs de philosophie; Th. Waelbroeck, le professeur de droit; le savant Morren, professeur de sciences, qui débute par trois recueils de vers inédits; en flamand, les romanciers Conscience, Vankerckhoven, Delaet. Et les professeurs comme Lebrocquy ; les représentants comme Coomans ; les savants comme Willems et Snellaert; tout le monde y passe. Les comtes et les barons, les ducs et les princes sont pris de ce travers : baron de Saint-Symphorien {le Siège de Rnpelmonde, poème en 26 chants); comte Soudain de Niederwerth [Essais)’,
LA POÉSIE
vicomte Vilain XIIII [Poésies, 1815); comte Maurice du Chastel [Fenx follets, 1878, etc.); duc de Beauffort [Poèmes, 1835); prince Guil. de Looz [Souvenirs, 1840). L’armée, le barreau, le corps médical, professoral, judiciaire, en sont infestés. Et nous avons des poètes en jupons dont plus d’une vaut bien M'"® Amable Tastu et Louise Collet ; et des poètes ouvriers dont plus d’un égale ses confrères de France et d’Angleterre, et des poètes patois, à Liège comme à Gand, à Tournai et à Mons : « Ein si plat montois qué c’n’é rié dél’dire L » L’abondance et la variété sont telles, que j’éprouve un véritable embarras. Comment en arriver à donner à chacun une mention proportionnelle au nombre et au mérite de ses œuvres? Ici, comme dans tout ce livre et plus que dans les autres chapitres, il faudrait, au lieu de quelques pages, un volume. Se borner à quelques personnalités, les plus productives ou les plus brillantes, ce serait oublier la règle de Paquot et de Diderot et ne connaître d’un pays qu’une ou deux villes, sans pénétrer dans l’intimité de sa n^ure. Le goût et la fécondité sont évidemment le but suprême, mais c’est le cachet personnel de notre esprit et de nos mœurs qui nous intéresse, et, si cette personnalité est la preniière condition du talent, elle n’en est pas inséparable. Qui sait combien il faut de cris du cœur sans art, d’essais d’originalité sans goût, de tentatives sans éclat d’être soi-même, pour faire sortir dans les lettres le génie d’une nation ?
Des vers, il nous en pleut, c’est une épidémie ! disait Ad. Mathieu à la veille de 1830. Après la révolution, la pluie n’a fait que croître et l’épidémie qu’embellir. Quand Mathieu, dans une nouvelle édition, vanta à Sainte-Beuve ses amis les grands poètes français et lui demanda de descendre avec lui « l’échelle des grands hommes » pour lui présenter des poètes :
Ou’on ne connaît, hélas ! qu’au pays où nous sommes,
^ parmi ces poètes, il y en avait qui restent connus après cinquante ans : Lesbroussart, « notre Andrieux à nous », etc. Mathieu ne se citait naturellement pas. iVujourd’hui que tant
‘ Delmotte.
LA LITTÉKATURE.
de nouvelles générations de poètes se sont produites, aucune n’a fait oublier ceux de la première heure : en français, Mathieu, Weustenraad, Van Hasselt; en flamand, Ledeganck, Th. Van Rjswyck, Van Duyse.
Mathieu, né le premier, en 1804, débuta avant ses cadets, mourut le dernier, sans avoir cessé d’écrire des vers : il ouvre vigoureusement la liste de nos poètes.
C’était une tête chaude, un homme à la libre parole, aux mœurs plus libres, avec des légèretés trop visibles et des procédés parfois trop blessants pour ne pas empêcher souvent de voir les bons côtés de sa nature. Lorsque, à l’âge de 19 ans, ayant perdu son grand-oncle : Lesage-Senaut, il avait publié une ode anonyme sur la mort de ce conventionnel, ayant été condamné, il avait trouvé en prison un spirituel auteur de satires sans fiel : Lesbroussart ; banni de l’université de Louvain, il avait rencontré à Gand un maître plus puissant: Ch. Froment. L’influence fut vive, Mathieu doit sa première trempe poétique h ce journaliste-bohème, traducteur de VEpître mx Pisùns^ poète satirique et lyrique, homme d’esprit, critique excellent, qui griffonnait, en état d’ivresse, dit-on, des poésies que Mathieu remettait sur pied, ce qui a fait dire avec mainte variante du premier verbe :
Froment crache des vers et Mathieu les arrange.
Le second maître du poète ne sera ni un critique ni un poète, fût-ce V. Hugo. Ce sera une école : le romantisme. 11 suivait en cela les idées de son ami. Froment conseillait à Van Hasselt « d’étudier le romantisme dans ses doctrines, au lieu d’aller trouver les romantiques dans leurs ouvrages » et il s’expliquait, blâmant la tendance à imiter la forme des maîtres .« au lieu de faire comme eux : bien regarder en soi et autour de soi » . Mathieu aimait à regarder autour de lui et il fit des satires ; mais il habitait une petite ville et sa verve satirique tourna souvent à la personnalité, au dénigrement, aux mesquineries.
Ceux d’entre nous qui habitaient Mons de 1830 à 1852 y ont vu régner, au café et dans la presse, à la chasse et au théâtre, au billard et sur les élections, un poète dont il fallait
LA POÉSIE
bien admirer le talent, mais dont on redoutait l’esprit. Son père, riche notaire, le destinait au notariat. Lui, n’avait de vocation que pour cette vie extérieure, si suspecte, et pour la satire, plus suspecte encore. Ses amis souffraient de ce gaspillage de vers sur d’infiniment petits ; on lui remontrait que dans une grande ville sa verve s’exercerait à de plus nobles sujets ; il préférait trôner sur la grand’place de Mons, « les mains derrière le dos », dit M. Wauters, faire et défaire des conseillers communaux, tout en luttant pour rendre à l’histoire Roland de Lattre. Après un premier avertissement : sa révocation de bibliothécaire de la ville, en 1845, une guerre de chansons où l’opinion se mit du côté ,de l’agresseur, le décida. Il accepta la première fonction qui lui fut offerte à Bruxelles, dùt-il la remplir gratuitement pendant plusieurs années, et il quitta, en 1852, sa ville natale, à laquelle il dit adieu avec une émotion mêlée encore de satire.
A Bruxelles, il ne changea point. A l’Académie, où il était entré en 1850, il lisait de superbes épîtres, les plus philosophiques qu’il ait écrites. A la Bibliothèque de Bourgogne, dont il était devenu conservateur, il était, comme à la bibliothèque de Mons, cet ami d’Horace qui se disait sans cesse:
Soyons homme avant tout, car puissê-je demain Revenir dans nos murs ma Lusiade en main,
Plus d’un sot me dirait, bien avant l’épilogue :
C’est au mieux ; mais où donc en est le catalogue?
A Ixelles, il continuait à faire de la politique, au conseil communal et dans la petite presse et il y mêlait, comme à Mons, des satires personnelles en vers : l’habitude était prise.
Son premier recueil de vers est daté du 17 juillet 1830; corrigé et augmenté, il devint les Passe-tem2)s iioètiques ou les Jîivenüia, de sa collection à' Œuvres en vers. Puis vinrent Olla 2)oclrida, 1839, Poésies de clocher, 1846, Givre et gelée, 1852, Encore un à pett près des épîtres P Horace, 1855, Senilia, 1857, Heures de grâce, 1862, Souvenirs, 1865, Rognures, 1869, et Reliquiœ, 1875. Il s’est arrêté au dixième volume. Ces poésies, produites et reproduites çà et là, dans les journaux, petits et grands, ou dans les revues, en feuilles, volantes,
LA LITTÉRATURE
OU en brochures de tous les formats; réunies de diverses façons sous des titres nouveaux; mises en volumes; plus d’une fois réimprimées aux frais de l’auteur, n’ont g*uère été régulièrement répandues en librairie. Il les distribuait lui-même, en faisait avec soin les errata et les tables, alphabétique et chronologique, et affectait, devant l’indifférence du public, un dédain de la publicité d’autant plus farouche qu’il y tenait davantage, un mépris des intrigues d’autant plus grand qu’il y était inhabile pour lui-même. Nul plus que lui ne prit soin de ses œuvres en cherchant moins à les vendre. Elles étaient là, c’était au pays à s’en occuper. Si prompt à saisir les travers d’autrui, il craignait de tomber lui-même dans le travers des poètes méconnus :
Pour se faire louer, les sots ont carte blanche.
Au fond, il les aimait, sentant leur valeur, avide de bien faire, amoureux de la gloire, mais voulant qu’elle vînt à lui et sachant trop comment on « séduit » les femmes qu’on n’estime pas, pour rechercher, par le même moyen, une popularité qui leur ressemble et pour ne pas demander au mérite seul une renommée qu’il voulut attendre même dans sa tombe. Son heure viendra lorsqu’on publiera un bon choix de ses œuvres.
J’aime peu ses récits historiques, sonores, exposant ou chantant l’histoire, parfois prosaïques, mais où ne manque cependant pas l’ampleur du vers ou le souffle de la période. Mathieu raisonne trop souvent dans la satire, dans l’épître, même dans l’ode; alors son amour pour la rime riche augmente la froideur du ton. Mais si le sentiment éclate, le vers est à Taise, la rime devient ample, le poète est là. Quand il donne au poème la forme variée de Tode moderne, il réussit mieux. On a souvent cité le début de Tlièroigne de Méricourt. Ce poème est le résultat d’une gageure à table : on l’avait défié de faire un poème sur une fille de joie, il choisit cette terrible figure de la Révolution française, à la fois martyre et furie, victime dans son honneur, vengeresse jusqu’au meurtre, punie jusqu’à l’opprobre. Cette sombre page, qui a bien des longueurs, se termine par un panégyrique de la liberté, elle commence par un gracieux tableau de baptême :
LA POÉSIE
C’était fête au village... C’était fête à la ferme... C’était fête à l’église...
C'était fêle au foyer : d’un regard triomphant,
Tout radieux de joie cl d’espoir éphémère,
Un père avec amour contemplait son enfant...
C’était fête surtout dans le cœur d’une mère.
Ce dernier vers n’a pas besoin de commentaire, il est beau dans sa concision.
Mathieu a fait aussi des poésies intimes; ce qui y manque souvent, comme dans beaucoup de ses œuvres, c’est l’intimité même. Le poète s’inspire plus qu’il n’est inspiré, sa volonté y est pour plus que son âme; alors il se place volontiers à côté de la situation réelle, pour en créer une qu’il croit plus propre à la poésie. Il a mis ainsi dans ses vers ses observations extérieures, ses propres impressions sur des thèmes donnés; il y a rarement mis ses mœurs, sa vie réelle, son âme; même quand il pleure, on sent plutôt l’écrivain qui remplit un thème que l’homme blessé qui se débat sous la douleur. Les travers d’autrui, puis la rêverie philosophique l’inspirent plus directement, et cela fait la supériorité de ses satires et de ses épîtres. Veut-il faire le portrait d’un sot, mettre en relief un ridicule, marquer un homme du fer chaud d’un vers, il est plus à l’aise que dans la Bataille des Éperons d'or ou dans son ode à l’archiduc Maximilien. Le mot est mordant, le vers bien frappé. Dans l’épître surtout, où l’on peut raisonner et s’attendrir, railler et rêver, l’épître variée de ton, caustique et sentimentale, finaude et tendre, ses qualités abondent; il a le trait et il arrive à une philosophie de la vie, tolérante et douce. 11 montra ces qualités lorsqu’il lut la Neige à l’Académie montoise’, ou, plus tard, lorsque, s’adressant à ses collègues de l’Académie de Belgique, il les convia aux touchantes vertus de la vieillesse, en alliant la mélancolie à la finesse, les conseils sages aux viriles railleries, le sentiment du progrès â une noble indulgence envers les jeunes :
Pardonnez-leur des torts qui ne sont plus les nôtres.
' Son vers, de même, est mieux fait que senti. Classique, avec la souplesse moderne due au romantisme, quand il arrive à la
LA LITTÉRATURE
concentration du trait, il réussit dans le ton d’Horace, de Regnier, de Barthélemy.
Quand fut institué le prix quinquennal de littérature française, nul n’était de taille à le lui disputer. Mais Weustenraad venait de mourir, Mathieu put attendre et laisser déposer cette couronne sur la tombe d’un poète. A la seconde période, une intrigue l’en priva et le concours fut sans résultat. A la troisième, des membres du jury voulaient me mettre en cause; je déclarai que je n’accepterais pas le prix avant Mathieu. Il l’obtint à l’unanimité.
Mathieu, parlant de sa pièce sur la révolution, a dit : « Ces vers, écrits sous l’inspiration de l’époque, devaient nécessairement se ressentir du caractère d’exagération du moment. » En 1834, les temps étaient meilleurs; pour célébrer les journées de septembre, le gouvernement institua deux prix de poésie française et deux de poésie flamande sur ce sujet : Triomphe de V mdèpendaiice nationale ou destinées de la Patrie; le concours fut nombreux, il y parut jusqu’à trente-deux poètes flamands; le premier prix français fut donné au docteur Van Eschen, et le second à Raymond Mahauden, qui devait mourir jeune après avoir fait représenter deux petites comédies ; le second prix flamand à un candidat notaire qui devait devenir notaire à Iseghem, M. Blieck, et le premier prix à un suppléant de la justice de paix d’Eecloo, l’un des meilleurs poètes de la Flandre, Ch. Ledeganck.
Avec Ledeganck (1805-1847), comme avec Mathieu, commence une ère nouvelle pour notre poésie. Il avait débuté dans V Annuaire Rens^ et fut plusieurs fois couronné; il mourut jeune, inspecteur provincial des écoles. Ses œuvres complètes ont été publiées, sa vie a été écrite par M. le professeur Heremans, et un monument lui a été élevé à côté de celui de F. Willems, à Gand. L’inauguration de ce tombeau fut une des solennités où s’affirma la littérature flamande, tandis que les littérateurs français laissent Mathieu ignoré dans sa tombe de famille et son œuvre dispersée en dix tomes, qu’on ne trouve plus même chez les bouquinistes.
Les œuvres de Ledeganck, réunies en 1873, ne forment qu’un volume. Son poème couronné est de 1834, vses Fleurs
LA POÉSIE
de printemps de -1839, le Burg-slot de Zornergem de 1840, V Aliéné^ les Trois miles sœurs de 1846; puis, après sa mort, vinrent ses Dernières poésies^ 1849 et 2'”*" édition, 1855, et ses Poésies posthumes^ 1852.
C’est un poète lyrique. Son poème couronné annonçait de la force. Le poète flamand chante sa nouvelle patrie, dans une vision enthousiaste. Il compare d’abord la splendeur de la Pologne, « perle du Nord », aux destinées de la Flandre du moyen âge; puis sa défaite, son partage « comme un butin de guerre » au sort des Belges, pendant les derniers siècles. Mais l’heure de l’indépendance sonne. Alors la vision devient une véritable inspiration :
« Imagination, devance avec moi les années et laisse mon esprit, ravi à la terre par une force merveilleuse, contempler l’avenir. . . O Dieu ! quel est cet Eden qui se déploie à mes regards . La nature a choisi cette contrée pour en faire son jardin de délices et l’agriculture la sert d’un bras que rien ne fatigue!...
« Là où la Senne prête une douce fraîcheur au paysage, je vois s’élever, comme dans un luxe oriental, de nombreux palais, des monuments de marbre. Là règne la richesse, couronnant l’industrie, élevant des temples aux arts et demandant à la palette et à la lyre de rehausser l’éclat de la patrie ! »
On sent ici palpiter les espérances de 1830. Ces strophes auraient du être distribuées pendant les fêtes de 1880; elles en sont comme le tableau prophétique, vu en 1834 par le génie du patriotisme !
L’œuvre principale de Ledeganck : les Trois rïlles sœurs^ est tout autre. Le rêve a fait place aux difficultés et l’âpre lutte pour l’existence a suivi la vision enthousiaste. Le patriotisme est devenu flamingant. Ledeganck marque nettement la transformation. Ce poème, composé de trois odes : i Gand^ Bruges^ Amers ^ mêle à des imprécations patriotiques j contre l’oubli de soi-même, de vigoureux siirsum corda, des \ cris de réveil magnifiques. Le poète ose ouvrir la seconde ode : par la traduction d’une strophe de Byron et il continue sur le même ton, sans fléchir. On redira bien des fois ces repro- , elles et ces appels, on ne les dira ni plus noblement, ni plus , poétiquement.
Lecleganck procède de Byron et de Lamartine; il a, dans une forme correcte, le grand accent lyrique, si faux quand on veut y forcer son talent, si noble lorsqu’il vient de l’exaltation naturelle de l’âme. Varie-t-il ses sujets, il ne faut lui demander ni les nuances, ni le trait, qui, chez Mathieu, rachètent le manque de souffle lyrique.
Ledeganck avait son monument lorsque moururent, bien jeunes, deux poètes qui dataient de 1830 : Weustenraad et Th. Van Byswyck. L’un emporté par le choléra, à 44 ans, l’autre d’une maladie mentale, à 37 ; mais ces seuls points les rapprochent. Leurs carrières et leurs talents diffèrent entièrement. Tous deux avaient eu le néerlandais pour langue maternelle; mais l’un préféra le français à sa langue maternelle, obtint de hautes fonctions et fit des vers qui le menèrent à l’Académie ; l’autre, sous-maître d’école primaire, enfin commis au bureau de bienfaisance d’Anvers, n’avait pas 20 ans : il s’engagea comme volontaire et fit au régiment de joyeuses chansons flamandes qui le menèrent à la salle de police.
Weustenraad travaille, corrige, en écrivain sérieux, ami de nos hommes de lettres et de nos ministres libéraux; quand une épidémie vint la briser, sa carrière lui assurait la fortune et la gloire. Van Ryswyck, après avoir été laissé pour mort du choléra, au régiment, en 1834, resta toute sa vie un petit commis de mont-de-piété, improvisa des vers, vécut dans les tavernes, chanta pour tout le monde : noces, baptêmes, anniversaires, et, n’ayant pas un tempérament de fer, succomba à cette vie de privations cachées et de spiritueuses rasades, victime des misères et des vices du peuple dont il parlait la langue.
L’édition définitive, qui manque encore aux œuvres de Mathieu, Weustenraad, comme s’il prévoyait sa fin prochaine, la fit à la veille de sa mort.
Quand les « nouvelles doctrines » avaient été prêchées dans la Belgique en révolution.
Un poète, éclos sous leurs ailes,
S’éprit d’amour pour l’une d’elles.
Il était alors docteur en droit et procureur du roi àTongres;
LA POESIE
devenu bientôt auditeur militaire à Liège, où il resta quinze ans, il y fut l’iin des fondateurs et le secrétaire de l’association qui publia la Revue belge en 1835; devint, en 1848, greffier du tribunal civil h Bruxelles; en 1847, membre correspondant de l’Académie; il mourut en 1849.
Son début [Chants du réveil) était d’un réformateur enthousiaste. Quand il publia son second et dernier volume, où il reproduisit et corrigea les meilleurs morceaux du premier, il chantait encore ces théories.
Mais le fils du Dieu qu’il adore,
Avait disparu de Faut''!.
Ce fils du Dieu du poète était Saint-Simon.
Les Poésies lyriques sont d’un démocrate. La première pièce est intitulée la Démocratie^ 1845. Le Chant du prolétaire^ non sans quelque exagération de tons, a des imprécations vigoureuses, des revendications fortes. Mais ce saint-simonisme n’est pas le côté le plus original de son œuvre. La première fois que je le vis, c’était dans des circonstances presque solennelles. En 1840, M. Ch. Eogier, ministre des travaux publics, réunissait dans son petit hôtel, en face de la porte de Schaerbeek, un grand nombre d’hommes politiques et d’écrivains; le hasard de mes relations m’avait fait inscrire, bien jeune, sur la liste des invités, et je vins de Mons à Bruxelles pour assister à la fête, une fête littéraire officielle, la seule dont j’aie connaissance depuis quarante ans. C’était, il est vrai, un mardi-gras et la circonstance était atténuante pour notre hôte. A un moment donné, le ministre réclama le silence; alors un homme encore jeune, au long nez, à la figure ascétique, s’adossa au marbre de la cheminée et commença :
Symbolf* intelligent de force créatrice,
Du canon détrôné sublime successeur,
Héraut d’un avenir de paix et de justice,
Salut, ô noble remorqueur!
Salut, géant d’airain aux brûlantes entrailles. . .
Dès les premiers vers, l’auditoire était conquis. Le poète l’avait pris de haut, il continua sur ce ton, dans un rythme calme et retentissant; évidemment inspiré de la Cloche de
LA LITTÉRATURE
Schiller, il alternait les scènes de l’industrie nouvelle avec des réflexions philosophiques. Il déclama longtemps, variant la longueur des vers, sans jamais s’élever à la strophe lyrique par excellence, gardant l’amble, contenu, vibrant, sonore. Voilà le remorqueur qui s’arrête « mourant et de soif et de faim », le voilà qui s’engloutit sous l’arche d’un tunnel, le voilà au but, et le poète s’adresse aux sinistres prophètes qui doutaient de son pays :
Oh ! ne blasphémez plus l’œuvre ries barricades!
La pièce se terminait comme un hymne :
Sois donc béni, géant, soit béni d’âge en âge.
Toi qui, pour nous sauver, vins achever l’ouvrage Commencé par la liberté !...
L’impression fut profonde. L’auditoire était transporté, et dans un coin du salon, la main dans celle d’Ern. Buschmann, nous confondions notre émotion vive. La poésie avait consacré nos chemins de fer et semblait consacrer notre nation.
Je n’ai jamais pu relire ces^vers sans retrouver l’impression de cette soirée. Si l’on pense qu’en France, M. Thiers devait déclarer bientôt qu’il n’oserait pas proposer une ligne de chemin de fer, que Th. Gautier devait railler longtemps encore cette c( assez sotte invention », que M. Maxime Du Camp ne devait que plus tard chanter l’industrie moderne, on comprendra de quel côté de la frontière était l’instinct de la science et le sentiment de la poésie nouvelle.
Weustenraad n’a pas, comme Mathieu, le naturel de langage, le coulant du vers, les nuances de traits ; ni, comme Ledeganck, l’aisance d’un large lyrisme: il n’écrivait pas dans sa langue maternelle, on le sent quelquefois. Bien des mots, quoique corrects, ont un air étranger; bien des vers paraissent scandés un à un. D’autres font l’effet d’avoir été martelés pour y faire entrer tout ce qu’on peut mettre dans un long hexamètre allemand. La strophe aussi semble quelquefois faite à part, bourrée de détails qui n’y entrent qu’à force d’ellipses et de suppressions de particules; alors le rythme a plus de force que d’élan, on se croit devant une œuvre d’abord écrite en prose. L’ensemble, enfin, vient plutôt d’un classement d’idées
LA POÉSIE
préparées que de la vivacité d’une inspiration de primesaiit, La déduction sérieuse du sujet manque par moments d’entrain, de liberté, et la poésie coule moins de source qu’elle n’est puisée dans la méditation. Mais des idées élevées, un fier sentiment des grandeurs de la vie moderne, une hauteur de ton, des pensées démocratiques de plus en plus soignées, lui valurent un franc succès, et souvent sa concision a de la force, sa strophe bien remplie se déroule avec puissance. Ses ellipses mêmes alors précipitent le mouvement du style et c’est quelquefois d u bronze que martelle le poète.
Le jury, en lui donnant une part du prix quinquennal, constate que son œuvre « est celle qui se ressent le moins de l’imitation des poètes français contemporains ». C’était alors, ce serait encore aujourd’hui un grand éloge.
Ce n’est pas chez un ministre, dans une fête unique en son genre, c’est tous les soirs, dans les tavernes, que VanEyswyck fît applaudir ses vers. Ce n’est pas de son vivant, c’est après sa mort qu’ils lui valurent une ovation. Il était mort d’une année à peine que la société l’ Olijftah annonçait une édition de ses œuvres complètes, qui parut en 1853, et qu’on représentait son c( apothéose » sur le théâtre d’Anvers. Ce fut une touchante cérémonie que celle qui réunit tout le mouvement flamand dans cette représentation populaire du 16 mars 1850. On fêtait un poète, un poète joyeux, sarcastique, populaire, un poète incorrect, « sans ordre, sans majesté^ », tout ce qu’on voudra, mais poète, toujours poète, soit qu’il improvise, monté sur une table de cabaret, des chansons à boire, soit qu’il écrive de verve, tantôt des ballades, tantôt un poème spirituel où VA ntigomis anversois lui sert à faire revivre l’histoire du pays, tantôt une poétique paraphrase du Pater.
Dès 1 834, il s’était fait remarquer dans le concours sur la célébration de notre indépendance, et deux autres de ses compositions : Charles le Téméraire et /. Van Artevelde devaient obtenir le second prix aux concours d’Anvers et de Gand, en 1845. Mais son genre était autre. En 1837, il publie un volume de Contes originaux et ne s’arrête plus qu’à la veille de la mort : A ma sœur, 1838; Epjgenstein, une légende des
^ Revue trimestrielle:
LA LITTÉRATURE
bords du Rhin, 1840 ; Antigomis^ 1841 ; Poetische luimen, ^1842; le 1 842 ; Rîibens et VanDyck^\S42\ Riihens elle bourgeois d’Anvers^ 1843; Ballades^ 1843; Refrains apolitiques^ 1844; Chansons populaires, 1846.
C’est à la fois un cliansoiinier, un poète humouriste et un poète lyrique. M. Claus a traduit son Quentm Metzys, un de ces récits qui faisait rire toute la tablée, buvant de la gerstehier ou du lüaren. \
La Flandre a en lui son plus grand improvisateur, mais un improvisateur vraiment poète.
Mathieu et Ledeganck font des vers dans leur cabinet, pour de rares lettrés. Van Ryswyck, avant de chanter pour le peuple, s’était adressé aux volontaires de la révolution. Nous trouvons la poésie aux bivacs de 1830, avec un comédien français, Jenneval, qui composa les deux Brabançonnes (27 août et 22 septembre) et fut tué à Lierre. Sa mère, « pour célébrer le premier anniversaire de cette glorieuse révolution », publia, en 1831, les poésies diverses du « martyr de septembre » . Lorsque le lieutenant général Guillaume, étant directeur de la classe des lettres en 1875, consacra le discours annuel de la séance publique de l’Académie à exposer notre mouvement intellectuel dans l’armée, il ne remonta pas à l’époque où nous n’avions guère que des volontaires et ne parla pas de ces conscrits qui s’appelaient Conscience ou Van Ryswyck. Mais il n’oublia pas Eug. Gaussoin. « H y a, ditil, d’autres luttes que celles des champs de bataille, auxquelles l’armée n’est pas restée étrangère : les luttes scientifiques, les luttes littéraires, les luttes artistiques. » En ces quelques pages, on voit nos officiers réaliser ce programme dans les sciences, les arts et l’histoire. La poésie n’y a pas atteint ce développement, ni cet éclat, mais on y trouve les mêmes idées patriotiques, annonçant l’avenir.
Eug. Gaussoin s’était engagé, après 1831, dans l’artillerie, espérant servir son pays ; aussi chante-t-il le drapeau, sa batterie d’artillerie, le mousqueton de ses camarades, mais il n’oublie ni l’amour, ni ses souvenirs d’enfance, ni les tableaux de nos artistes, ni même le remorqueur, en 1839. Bientôt la situation de l’armée se dessine; alors l’impatience de recevoir
LA POÉSIE
pour son épaulette « le baptême du feu » ; le regret de la quitter pour celle d’un grade plus élevé, sans qu’elle ait été « parfumée de l’odeur de la poudre » ; les tristesses de la garnison inactive, qui lui font chanter même ses arfêts^ par lesquels il est rendu à ses poètes aimés et arraché à un service où « rampe sa vie » ; tout, jusqu’à ce détail de mœurs où l’on voit les miliciens, fils de famille, esquiver la défense de porter les cheveux longs, en les faisant friser, tout rappelle cette première période qui va de 1831 à 1839, où notre armée s’organise dans l’enthousiasme, attend la guerre, l’appelle :
Dans la balance, enfin, qu’on mette notre poids!
Quand Gaussoin réunit « ces feuillets qu’a dictés l’amour de la patrie », tout espoir était perdu. 11 intitula bien son recueil : Mitraille^ mais il prit soin de détourner la signification du mot : Petite monnaie. La dernière pièce, adressée à ses camarades, les convie à une gloire nouvelle, celle que le général Guillaume aurait pu caractériser trente-six ans après, en citant cette pièce :
L’étude, dans le calme où la paix t’abandonne,
Donne la gloire à tes soldats.
Cette dernière ode est datée du 29 mai 1839. Gaussoin ne voulut pas rester « oublié dans les rangs de notre artillerie » ; il partit pour l’Amérique du Sud, où il séjournait encore en 1880. On aurait pu distribuer, pendant les fêtes de 1880, cette poésie dans l’armée comme celle de Ledeganck dans les Flandres.
Après Gaussoin, il y a dans notre armée des poètes qui représentent les divers partis : le major Daufresne de la Chevalerie, le major Monnier, le capitaine Dumortier sont catholiques; le capitaine Van den Abeele, les lieutenants Lyon, Foissy, Muny, etc., sont libéraux. L’armée n’a plus de poètes.
MM. Van de Weghe et Wazenaar, en flamand, et MM . Daufresne, Muny, Foissy, en français, célèbrent la fraternité des armes différentes ; mais le but, l’esprit, les idées sont de l’homme et du citoyen : M. Muny marque nettement ces carac-
tères. S’adresse- t-il à sa ville natale, c’est pour inscrire sur sa bannière :
Ces mots en lettres d’or : Travail et liberté.
La dernière poésie de ses Derniers pècTiès est adressée à V. Hugo, en exil, et datée de 1869. L’auteur des Châtiments, répondant au lieutenant de cavalerie belge, exprime la transformation : c( Vous êtes de la grande et de la vraie armée, de l’armée des idées. »
Ici, des situations politiques, plutôt que des mœurs nationales, s’imposaient aux écrivains ; ils s’en sont naturellement inspirés.
Revenons à nos poètes de la première période. Van Duyse et Van Hasselt ont débuté avant 1830. On pourrait dire de ces deux poètes ce que dit de Van Duyse son biographe académique.: c( Ses qualités, naturelles ou acquises, lui causèrent autant de mal que de bien. Sa mémoire venait souvent en travers à son imagination ; la grande mobilité de ses facultés instinctives lui fit parfois perdre de vue le sujet, entraînant l’auteur dans un dédale de phrases incidentes. Aussi réussit-il mieux dans l’ode que dans le poème... Doué d’un sens musical exquis, il composa’nombre de vers qui peuvent compter parmi les plus harmonieux de notre littérature. »
Né à Termonde, en 1804, Van Duyse avait débuté en 1823; puis, candidat notaire, élève des universités de Louvain et de Gand, il n’avait cessé d’obtenir des prix de poésie flamande, dans un village d’abord, à Deerlyk, puis à Fumes, à Bruges, à Bruxelles. A la veille de 1830, il publiait une satire en quatre chants : le Désordre sur le Parnasse flamand. Après la révolution, il émigre, son volume nouveau paraît à La Haye, en 1831 ; mais la bouderie ne dure pas, il revient à Gand, prend son diplôme d’avocat, et dès lors se voue à la cause flamande. Professeur d’atl^énée, puis archiviste et professeur d’histoire à l’académie de peinture de Gand, il se prodigue. Lauréat, juge de concours, orateur, académicien, fondateur d’une association pour le chant choral, — œuvre importante en pays flamand, où la musique devait tant servir à la poésie, — il est partout, s’essaie au théâtre, publie de vieux textes, traduit les
Eglognes de Virgile et Pmil et Virginie, fait des satires et un traité sur T unité d’orthographe. Depuis qu’il réunit ses Poésies nationales en trois volumes, 1840, il ne cessa de publier des vers. En 1842, c’est la Religion aux cliamjps, poème didactique en six chants, et la Guerre P orthographe, poème héroïcomique. En 1848, c’est un pendant à ses poésies nationales, recueil de légendes étrangères mises en vers : Feuilles de trèjle. En 1849, ce sont deux volumes de Poésies pour les enfants; en 1852, c’est la Gaîté. En 1856, le concours sur le vingt-cinquième anniversaire de l’inauguration du premier roi. lui fournit un nouveau triomphe. Lorsqu’il mourut, en 1859, il venait de faire un grand effort pour marquer une trace plus profonde dans la poésie flamande. Outre la traduction des Fglogues de Virgile, il avait donné à l’impression deux œuvres : un poème en huit chants sur /. Van Artevelde, et des mélanges poétiques : U Automne. Ces deux ouvrages obtinrent, après sa mort, le prix quinquennal.
Un improvisateur : on ne peut mieux qualifier ce poète. Dans l’histoire du pays comme dans les légendes étrangères, dans les événements contemporains comme dans les solennités publiques, les fêtes, les enterrements d’artistes, d’écrivains, d’ouvriers, il butine et passe. Deux facultés le servaient à souhait : sa mémoire pleine de faits, sa mélodie de versification. Mais l’érudition n’est jamais largement mise en œuvre, et la prosodie atteint rarement au style.
Van Hasselt a été fort discuté, c’est souvent un honneur. •En dehors de ses œuvres en prose, deux choses surtout l’ont fait combattre: son romantisme et ses études rythmiques. Né à Maestricht, en 1806, il avait débuté, étant étudiant à Liège et à Gand, dans la Sentinelle de Froment et dans Annuaires de Bruxelles. En 1830, confiné dans Maestricht, il hésita entre la Belgique et la Hollande et, pendant tout ce temps, il s’exercait à écrire dans les deux langues. En 1833, admis à un emploi à Bruxelles, il opta pour la patrie belge et pour la langue française. Il était classique alors. Bientôt, étant allé à Paris, il en revint transformé :
Ma main brûlante encor des serrements de main D’Hugo, le grand poète.
LA LITTÉRATURE
Cette école répondait à ses facultés, elle les développa promptement. Mathieu et Weustenraad tempéraient l’innovation par un style réfléchi et par des idées personnelles; ils prêtèrent moins aux attaques. Van Hasselt y donna prise davantage : on devait lui reprocher toute sa vie d’imiter les maîtres, au lieu de s’assimiler leur doctrine, et de ne penser guère par lui-même. Froment fut le premier à l’avertir; puis il le parodia jusque dans ses initiales, pareilles à celles de V. Hugo.
Quoi de plus naturel que nos classiques, qui s’attaquaient à V. Hugo et à J. Janin, l’aient appelé Hugotin comme le fit Grandgagnage, ou l’aient parodié comme Baron, — dans \ Artiste^ soutenu par Reiffenberg dans le Messager des sciences^ — le fit en trois poésies, reproduites plus tard dans la Revue de Van Bemmel :
L’idée, en vain, je l’épie...
Quand le romantisme fut admis, on continua de lutter au nom d’un de ses principes, plus nécessaire en Belgique que partout ailleurs : la personnalité de l’écrivain.
Quelle autre explication faut-il à l’opposition obstinée de Grandgagnage? Le mot de copieur ne lui suffit même pas, il appelle copiateur ce poète qui ouvrait les portes du pays à l’invasion des écrivains dont se moquait le valet d’Alfred Nicolas. M. Alvin lui-même signale chez son ami «l’imitation du style de l’auteur des Orientales » .
Son premier volume, les Primevères^ avait paru en 1834. Après un long intervalle, vinrent Poésies^ 1852; Nouvelles gjoésies, 1857 ; Poèmes et études rythmiques, 1862; et avant de finir par deux volumes destinés aux distributions de prix des écoles : Ballades — Paraboles, 1872, l’auteur publie un poème préparé depuis longtemps : les (Quatre incarnations du Christ, 1870. 11 mourut en 1874.
Les Poésies me semblent le point culminant de son œuvre. Mais déjà il y fait entrer des études rythmiques ; il devait en faire jusqu’à 219, sur tous les rythmes possibles, et le voilà encore à discuter. Il voulait innover dans une langue qui n’était pas sa langue maternelle : « difficultés créées à plai-
LA POÉSIE
sir », dit un jury; « son éternel honneur » dit M. Alvin. Je ne puis y voir que des jeux de forme, quelquefois harmonieux, souvent puérils, quelquefois faux. Les musiciens ont abandonné déjà ces recherches et je demande si Ton peut voir des vers dans des lignes comme celles-ci, que je scande d’après l’auteur :
Ma riches — se vaut cel— le d’un roi.
Sous la bu — re, ma pour — pre royale
Éparpi — lie ses feui — lies aux vents.
L’erreur devient visible dès que l’auteur n’y tombe pas :
Si le ciel — des trésors — de la terre,
Si le ciel — ne m’a rien — dispensé !...
Je suis libre — et le monde — est à moi.
Van Duyse et Dautzenberg étaient plus dans le génie de la langue, ils eurent plus de succès en introduisant le vers métrique allemand dans la poésie flamande, Métrique de Van Duyse fut couronnée par l’Institut royal des Pays-Bas.
On a aussi reproché à Van Hasselt des mots étranges, des tournures forcées, des inversions obscures, des images fausses. Son ami, M. De Decker, répondait modestement à de pareilles critiques. « Je prie le lecteur de ne pas oublier que je suis Flamand et que la langue française n’est donc pas ma langue maternelle. » Mais quand on y ajouterait des répétitions de ses propres vers : « Il avait une mémoire prodigieuse, » dit M. Alvin; la série des critiques épuisée, on reste en présence d’une rare organisation poétique.
Van Hasselt coule l’image dans le vers, la continue, la développe dans la période ou dans la strophe et ne se lasse pas de verser la mélodie dans l’alexandrin ou les petits vers. Quand il reste dans les rythmes vrais, il a des strophes d’une véritable grâce, qu’il manie avec une facilité moelleuse, où les images se répandent de source, où l’idée se balance naturellement. Ses études rythmiques montrent, même dans l’abus qu’il fait de cette faculté, combien elle était profonde.
M. Van Elewyck a dit que l’unité manque à ses Paraboles. Elle manque à l’œuvre entière et surtout à son poème. Ici, pour la seconde fois. Van Hasselt veut créer. Dans les études
LA LITTÉRATURE
rythmiques, riiarmonie française lui avait souvent échappé. Dans les Quatrs incarnations du Christ^ la conception manque. Comment ne serait-il pas encore discuté lorsqu’on prétend que, grâce à cette œuvre, la littérature belge possède son épopée et qu’on le compare, même pour la figure, au Dante? Pour ma part, en ami des lettres belges, je l’ai relu plusieurs fois en toute conscience; qu’on prenne ce soin d’un bout à l’autre, on n’y verra qu’une série de tableaux vigoureux de diverses civilisations, mal reliés ensemble. Une page sur les croisades avait paru en 1849, elle devint le début du troisième chant. La fin de son poème couronné en 1859, sur V Établissement des chemins de fer en Belgique, lui semble belle, il l’ajoute à la première partie du premier chant, publiée dès 1852. Le sujet semble n’être qu’un prétexte à réunir ces pièces détachées. Le sujet est bien plutôt les lamentations du juif-errant que les incarnations du Christ. Il l’eût appelé Asliaverus si le titre n’eût pas appartenu à Edgar Quinet. A plusieurs reprises, un vieillard, qu’on dit chaque fois inconnu, apparaît ; c’est toujours Ashaverus, qui implore sa grâce. Mais le Christ ne pardonne jamais, ce Christ dont l’auteur a dit souvent : le Christ, c’est l’amour. Il ne pardonnera qu’à la fin du poème, ou du monde, dans un avenir indéfini, â la dernière vision du poète qui rêve la Paix universelle. En attendant. Christ fait durer le châtiment au moins dix-neuf siècles, malgré ses quatre incarnations — assez étranges, dans les croisades et ailleurs. Tant ces personnifications de l’humanité souffrante et de la justice céleste ne peuvent être sauvées que par une véritable conception.
C’est donc par fragments qu’il faut lire cette œuvre ; alors, l’effort d’un maître chanteur à créer une sorte de symphonie historique disparaît. C’est par fragments aussi qu’on pourra glorifier le poète : son œuvre entière ne lui appartient pas assez. Ce n’est pas un improvisateur, il soigne ses vers avec harmonie, avec conviction. C’est plutôt une harpe éolienne d’une grande sensibilité, une véritable organisation de mélodiste.
On ne peut parler de Van Duyse et de Van Hasselt sans songer à nos femmes poètes, dont quelques-unes subirent leur
LA POÉSIE
influence, obtinrent leurs encouragements. Cependant, leurs débuts, en français, sont autres. C’est la femme d’un officier de cavalerie, née dans l’aristocratie, comme son mari, et c’est la fille d’un potier qui ouvrent, dans les deux langues, la série de nos poétesses : M"'*’ de P'élix de la Motte, née Coralie Van den Cruyce, en 1796, à Gand, et M"'® Van Ackere, née Marie Doorlaeghe, à Dixmude, en 1803. Le premier volume de la poétesse française est intitulé : Les Violettes, 1836; le premier de la poétesse flamande : Les Marguerites, 1840. Dès la première page des Violettes^ M"*® de la Motte marque nettement un des premiers caractères de la poésie :
L’artiste disparaît, l’on ne voit que la femme.
Si cela était vrai pour chaque volume de nos poétesses, nous aurions une galerie complète de femmes, de femmes belges, peintes par elles-mêmes. Cela est plus facile à dire dans un vers limpide qu’à faire en des œuvres. Les auteurs des Violettes Marguerites sont mères et donnent quelques pages à leurs enfants, sont citoyennes et parlent avec émotion de la patrie. Dès les premiers pas, aussi, elles se rencontrent pour défendre la femme poète; puis, dans leur second volume (M'"" de Félix : Fictions et réalités, 1848; M"® Van Ackere : La Lampe du soL\ 1849), pour fêter presque dans les mêmes termes le réveil des Flandres. Mais ni M""® de la Motte, avec, plus de naturel et une originalité simple, parfois narquoise, ni M'”*’ Van Ackere avec une emphase sentimentale, ne remplissent le programme tracé dans les Violettes.
Ce n’est pas dans ses poésies imprimées qu’on trouve la femme que beaucoup de nous ont connue : petite, toute ronde, gracieuse, ouverte et coquette d’esprit, bonne de cœur, de relations faciles, de mœurs enjouées, parfois étranges, prompte à la plaisanterie et au caprice. Il faudrait, pour cela, lui avoir entendu chailsonner son mari, sans méchanceté, ou réciter une chanson alerte, émue, dont elle n’a publié que deux strophes, datées de 1836. L’auteur avait quarante ans:
J’ai quarante ans, c’est un fait accompli.
Je n’ai pas oublié l’émotion où elle arrivait lorsque cette
LA LITTÉRATURE
belle humeur amenait les deux derniers couplets, qu’elle n’a pas voulu perdre, mais dont elle a altéré la signification en les séparant des autres, sous un titre qui en déguise les circonstances :
Dès que la mort me dira : Me voici,
Bénissant Dieu, je répondrai : Merci;
Le pardon à tous pour prière !
Nous attendrons longtemps avant de retrouver des tons aussi francs chez une femme.
Mme Ackere avait débuté jeune dans les concours. En 1826, elle obtient un premier prix à Ypres, puis à Courtrai en 1834, et en 1858 à Gand. « Voilà de la vraie poésie, » dit l’enthousiaste Van Duyse, à propos de son poème sur Homère, couronné à Ypres. « Cette élégie est laplus belle de toutes les élégies flamandes, » dit-il encore de la Mort à' Hoffman. La poétesse chantera donc toute sa vie, et lorsqu’en 1852, un ministre aura l’idée de publier des chansons illustrées pour le peuple, elle sera un des trois poètes flamands qui en seront chargés. M'"® Van Ackere vit encore, n’a pas cessé d’écrire; mais elle a des émules qui la font négliger, sinon oublier. Ses œuvres complètes viennent de paraître en 3 volumes. « C’est de la vieille école, » dit le jury quinquennal de 1880.
Mme Félix avait chanté ses quarante ans pour la sixième ou septième fois lorsque Lesbroussart présenta, coup sur coup, au public, une jeune fille de Louvain qui faisait rêver les étudiants de l’Université par cette grâce juvénile et cette naïveté de femme, heureuse de vivre, de chanter et de croire, qui faisaient le charme des Pâquerettes de Louisa Stappaerts. Ce rayon de printemps glisse sur toute chose, dans ce premier livre, non sans quelque mot froid d’école et mainte faiblesse de style, mais avec cette joie d’être que donne le matin de la vie et qui s’épanche quelquefois dans une douce mélancolie. Il ne faudrait pas demander davantage à l’auteur des Poésies religieuses., 1843, des Impressions et rêreries., 1845, des Causeries., 1848, des Fleurs des hlês, 1849. Quoi qu’en ait dit Lesbroussart, souvent la sentimentalité gâte l’œuvre et la poétesse plie sous l’idée. Chaque fois qu’elle veut aborder de grands sujets, le naturel disparaît et l’on est tenté de lui
LA rOÉSIE.
crier de nous rendre la jeune fille qui disait si bien aux enfants :
J’aurai, pour vous parler, un langage de sœur.
Après la vierge qui sourit à la jeunesse, ne clierclions pas des Saplios que la passion entraîne. La passion, avec ses aveux et ses troubles, ses souffrances et ses abandons, a des pudeurs qu’il n’est guère possible de braver dans un petit cercle littéraire comme le nôtre et qui s’imposent même à l’amour conjugal. La mère peut plus à l’aise ouvrir son cœur et mettre à nu ses souffrances. Mais, si profond que soit ce sentiment au cœur des femmes, l’art seul peut le faire sortir des banalités. Après des hymnes à toutes les saintes vierges du pays, M'’"" de Fontaine-Coppée s’est essayée, dans les Fleurs du Hainaut^ à la poésie du foyer ^ comme le dit son sous-titre. Là, sans abandonner des poésies à sainte Waudru, patronne de Mons, ou à l’impératrice, patronne des Français, l’auteur laisse échapper de sa plume, mêlés à quelques souvenirs discrets rappelant la femme du monde et les souffrances d’un désastre, des traits vibrant d’amour maternel, comme lorsqu’un danger de mort de l’enfant arrache à la mère un cri qui serait sublime s’il était mieux préparé et plus correctement écrit :
Dans mon sein qu’il retourne encore !
Avec moins de cachet, Braquaval et M'’"Fr. Leroy nous montrent l’institutrice : l’une, élève de Van Hasselt, parvenant à un rang supérieur et traitant des sujets généraux ; l’autre ayant trouvé pendant trente années une diversion aux labeurs du professorat dans une poésie toute de sentiment et de devoir^ 1880.
Après M'”® Van Ackere, les muses n’avaient pas chômé en Flandre. Nous les trouvons là aussi dans le milieu des écoles et dans les plus petites villes, où les mœurs, étant restées sans mélange, donnant lieu à plus d’intimité, auraient pu prêter à plus d’originalité. C’est d’abord Courtmans, qui préfère bientôt la prose. C’est l’épouse d’un instituteur d’Aeltre, M'”® David. Anacréon a donné quelques vers au moineau de Lesbie ; M"*® David consacre plusieurs pages à une tourte-
relie tuée par un chasseur. Quand elle entre dans la vie réelle, sa Foire ùldndaise a des justesses de tons [Feuilles de Myrte ^ 1870). Citons aussi une aveugle, M"'® Verwée, d’Audenarde, M'"® Goutier-De Smet, de Deynze, etc. Ici, comme presque partout, la personnalité manque; la vie paisible de la campagne semble n’inspirer que des poésies peu vécues, de petits tableaux plus ingénieux que sentis, des sujets mignons ou des odes enflées, rien de bien vivant. Il faudra le souffle d’une nouvelle école pour nous donner des poétesses.
Il est rare de ne pas rencontrer chez nos femmes poètes, mêlée à des paroles de liberté, la phraséologie catholique, qui est une des faiblesses du style, tandis qu’une conviction religieuse pourrait en être la force. C’est à 1846 qu’il faut remonter pour trouver en français une œuvre entièrement religieuse. Les Heures poétiques de M"’® Van Langendonck manquent moins de force et de grâce que de style. On y voit ce que la poésie fait du catholicisme dans le cœur d’une femme. La chrétienne y mêle à ses aspirations pieuses des sentiments de liberté, et rarement le fanatisme a été flagellé comme dans ce livre de prières.
Après M""®* Braquaval et Ruelens-Stappaerts, une nouvelle série de poétesses retombera dans la religiosité. C’est, à Liège, M™*’ Struman-Picard, qui ne manque ni de force ni de sentiment: Epanchements^ 1857, Gouttes de rosée, 1859; c’est, à Saint-Nicolas, Emma Coekelberg, Les Épines^ Sentiers perdus, 1871-1877, qui chante « sa chère Desclée, pauvre Froufrou », et le nom de Marie :
Puisse-t-on le chanter à jamais et partout!
Le romantisme avait commencé timidement en Belgique. Entre les Primevères et les Poésies de Van Hasselt, parues à huit années d’intervalle, Mathieu avait publié trois recueils, Weustenraad son- œuvre définitive, et deux générations de poètes s’étaient jetées dans la lutte ; Reiffenberg, Marcellis, Pierquin, M. Alvin avaient débuté en classiques avant 1830. M. De Decker, notre Turquety, débute en 1835 ; M"'= de Félix en 1836; MM. B. Quinet, Clesse, Potvin en 1838 et 1839, sans prendre passionnément parti. M. L. Labarre se
porte vivement du côté de Grandgagnage contre le romantisme : Satires^ 1836. Reiffenberg place Vauthier parmi les classiques pendant que Froment nous lance la flèche du Parthe dans ses Fleurs d'oranger^ que Stassart donne une édition complète de ses Fables^ que Raoul traduit les Trois satiriques latins^ et Baron, GalUnus et Tyrtée. Mais, presque aussitôt Et. Hénaux (1837), Ern. Buschmann, Félix Bogaerts avec Antonin Roques : Nuées Hanches, Gaussoin, Maus, Alfred Motte et M. Ad. Siret : les Genêts^ suivent l’école nouvelle (1838 et 1839). Les rythmes que parodiaient Baron, Grandgagnage et M. Labarre, la belle strophe de Marot, les kyrielles de petits vers dansant sur un ou deux pieds, les strophes en pyramide, en zig-zag, en losange, les ballades échevelées, avec djinns, gnomes, aimées et jurons aristocratiques: tout est pris' au sérieux par nos romantiques. Buschmann et M. Siret s’y livrent à cœur joie; M. Siret chante le héros de Notre-Dame de Paris : Quasimodo, et publie une lettre de V. Hugo, qui en accepte la dédicace. Ses Genêts firent grand bruit : on annonçait dans, ce romantique à tout crin un V. Hugo belge, qui ne devait pas persévérer longtemps et qui devait s’amender.
Et. Hénaux et Buschmann ne devaient pas vivre. Hénaux avait débuté en 1837 dans un concours dont Weustenraad fit le rapport; il publie successivement diverses poésies, puis tout un volume : le Mal du pays ^ 1842, et meurt à 33 ans, en 1843. Il croyait à une littérature nationale et en indiquait la meilleure source : « La poésie au berceau, c’est l’iiistoire. » Il avait chanté Grétry et les Franchimontois, Rubens et Wiertz; il disparut après de brillants débuts où le romantisme s’efforcait d’être national.
C’est dans le génie du Nord autant que dans notre histoire que Buschmann veut tremper cette école, pour la naturaliser chez nous. Selon lui, le Nord, avec « l’immensité et la profondeur de ses élaborations intellectuelles » , peut seul aider les écrivains belges à conquérir leur originalité dans la langue française » . Mais il y faut « des études longues, tenaces, consciencieuses ». Ses Rameaux^ si imprégnés de romantisme français qu’ils fussent, annonçaient, au milieu d’imitations
LA LITTÉRATURE
sans nombre, un vigoureux poète. S’il s’inspire de V. Hugo dans ses ballades et ses odes, il est plus heureux en prenant à Barbier le rythme des lamhes pour une satire restée célèbre : les Femmes aux exéctiiions publiques. Il avait d’abord écrit des scènes dramatiques sur le xvi" siècle : VÉcuelle et la Besace. La question de la profession avait déjà été soulevée : « Faites-vous un état d’abord et poétisez ensuite, » avait dit M. Siret, et il était entré dans l’administration, où il cessa bientôt de poétiser. « Ce que je vous demande, c’est de l’argent, » avait dit en raillant M. Labarre aux lecteurs, mais il n’avait pas tardé à aller tenter la fortune à Paris et à ne trouver de profession que dans la presse. Buschmann se fait graveur, imprimeur, photographe, professeur d’histoire à l’académie d’Anvers, entre à l’Académie, ne publie plus que quelques vers, rêve une imprimerie monstre et perd la raison et la vie à 39 ans, 1852. Lorsqu’on annonça sa mort à la classe des arts de l’Académie, M. Alvin y lut sa meilleure ode : V Art flamand. On ne pouvait mieux faire regretter cette chaude nature de poète, dont M. Van Hollebeke n’a pas manqué de reproduire les Femmes aux exécutions publiques et V Art flamand dans son Choix de poètes belges. L’Art flamand a le ton moins romantique. Cette école ne devait jamais obtenir longtemps, pour ses excès, droit de bourgeoisie en Belgique.
Quand Buschmann mourut. Van Duyse seul des trois premiers poètes flamands vivait encore. Mais la Flandre avait eu deux poètes, et Delaet, Blommaert, Van Hoogeveen, Boucquillon. Van Kerckhoven, Karsman, Stroobant, M"™® Courtmans, avaient débuté en des genres différents, tandis qu’un Hollandais resté en Belgique, M. Nolet de Brauwere Van Steeland, outre un Ambiorix., 1840, un Appel à la patrie teutonne., etc., avait publié des poèmes humoristes, burlesques, satiriques; et qu’un Limbourgeois, Dautzenberg (1808-1869), poète de la nature et de la famille, pénétrait plus avant dans le Nord par ses vers métriques, sa poésie descriptive et sa langue presque allemande de ton.
La génération qui gardait dans ses souvenirs de jeunesse des échos de 1830 était arrivée à l’âge mûr en 1848. La révolution nouvelle va nous donner une pléiade de poètes
LA POÉSIE
dans les deux langues : Gaucet et Sottiau ont débuté à Liège, 'M"® vStappaerts à Louvain (1844), Delmotte, Van Soust, Lagarde à Bruxelles, vingt autres.
Wacken ne vécut pas longtemps : il brilla au théâtre, lutta à Paris et mourut. Pour ses Fantaisies^ 1845, ses Fleurs d' Allemagne^ 1856, ses Heures d'or, 1860, il mérite ici une place d’honneur. Il partit aussi du romantisme, mais en s’inspirant, comme Buschmann, des poètes germaniques, et avec un sentiment de l’harmonie qui en efface les aspérités. Quand la Poésie et les Poètes parut à Paris, il y opposait l’éternelle inspiration, faite d’amour et d’honneur, à cePn-muse dont « l’œil provoque », à la « rime libertine qui donne un corps aux désirs ». Poète penseur et gracieux.
M. Benoît Quinet aussi est né poète. De 1837 à 1880, il a beaucoup publié et n’a guère produit. Une chose frappe quand on lit ses poésies : c’est de voir l’auteur se répéter à chaque page ; il les fait et refait, les mêle et remêle, ajoute ici un nouveau début, là un épilogue, puis encore une introduction ou un finale, et toujours et sans cesse. Quelquefois c’est pour appliquer d’anciennes strophes à de nouvelles circonstances : il dit, par exemple, France écrit à propos des événements de 1840, c’est \ lamie de 1837 ; d’autres fois, c’est pour railler ses enthousiasmes de jeunesse ou parodier des écrivains français en se moquant de lui-même. Il n’a pu faire une Prière civique ou un Hymne au Christ sans emprunter des vers à des pièces antérieures, puis sans demander à ces nouvelles œuvres de quoi remplir une satire. Cela fait éprouver une sorte d’obsession, comme si l’on était poursuivi par un essaim de bourdonnantes redites.
1848 fit naître en ce poète une fougue railleuse et satirique. Dantan chez les contemporains est une œuvre de verve où l’on est bien étonné de retrouver le même procédé, étrange manière d’appliquer le précepte : Cent fois sur le métier, etc. Si un jour on veut publier de ce livre une édition avec variantes, on n’en sortira point.
Cela ne s’est jamais vu. Cela ne peut s’expliquer, chez un écrivain bien doué, que par une vocation contrariée ; ne voulant ou ne pouvant entrer résolûment dans la carrière, il se
LA LITTÉRATURE
mâche et remâche, refoule ses besoins de produire et, attaché au rivage, est réduit à un perpétuel ruminement. Triste effet de la situation des lettres en Belgique.
A ne lire que ses odes et ses poésies légères, on arrive à penser qu’il était bien plus fait pour les élans et les grâces du lyrisme. La strophe est lamartinienne sans imitation, le ton est large, sonore ou charmant, l’image abonde et varie, le vers appartient à l’auteur. Si l’on passe à Dantan, « livre étrange », dit-il, qui est « de l’histoire rieuse », ce ton nouveau lui semble tout aussi naturel. La raillerie y va souvQ,nt de verve ; les personnalités mêmes — presque obligées dans ces «parodies, charges ou caricatures » , comme il les app€lLî— y sont plus naïves que méchantes; les arguments sont parfois d’une simplicité sans portée, mais le vers pétille. Ce caquet frondeur ne voit dans la démocratie que ses travers qui passent,'mais il y a parfois du bon sens, toujours une intention généreuse et souvent une main de poète.
Avant d’arriver à d’autres écrivains, l’ordre chronologique amène ici mon nom. Je ne m’y arrêterai pas longtemps. Je date aussi de 1848. Après dix ans d’essais, de péchés de jeunesse, d’études, je pris parti, ne voulant pas même réclamer à Paris le bénéfice d’un petit succès anonyme : Béranger à Manuel^ et résolus de me borner à mon pays et d’y servir deux parias : la démocratie et la littérature. On m’a souvent reproché l’âpreté que j’y ai mise parfois; elle me semblait exigée par l’indépendance du citoyen et par la dignité d’une littérature et d’une opinion qui devaient être d’autant plus fières qu’elles étaient plus contestées. J’ose dire que j’y ai sacrifié toute ma vie, je ne dirai pas ce qu’il m’en a coûté. Le coup d’État du 2 décembre 1851, après les premières résistances, fit des loisirs à la démocratie. Alors, outre une part de mon temps consacrée à l’histoire littéraire du pays et une autre à des luttes ou des affirmations de libre-penseur, le besoin de rimer put reprendre ses droits. J’ai exposé, dans une petite fête intime, les idées qui en étaient arrivées à présider à la Remie trimestrielle par le seul exercice de la liberté individuelle de ses collaborateurs. J’étais du nombre. Ce groupe d’écrivains demandait à l’écrivain de conformer ses
LA POÉSIE
écrits, comme sa conduite, à ses idées, et de placer la nation dans rhumanité :
Humons à larges flots Tuniverselle vie,
Mais notre coupe d’or, n’est-ce pas la patrie ?
J’espère ne m’être jamais départi de cette règle. J’avais étudié comme tout le monde les chefs-d’œuvre grecs et latins. Arrivé à Rome, devant les musées du Capitole et du Vatican, je les compris pour la première fois; cette admiration produisit les Marbres antiques^ 1857; puis, me reporta aux grandeurs de la science moderne : le Poème du Soleil^ 1855.
d’après des émotions directes que fut écrite la ^i^ndiante^ 1856, et quand, de retour au pays, je revis ma natale et mes sites préférés, le poème la Belgique, 1859, "^traduisit des impressions franches. Bientôt les transes qui centuplent l’amour conjugal auprès d’un lit de malade me firent commencer 1862, qu’achevèrent l’espoir d’un pre-
mier enfant et le bonheur d’être père, que devait compléter dix ans après un malheur cruel (t. II, 1872). U art flamand, 1867, mêle ces diverses impressions, intimes et nationales, historiques et humanitaires, et je n’ai pas traité autrement mes essais dramatiques. Enfin, lorsque dernièrement un appel public fut fait à l’occasion des fêtes de 1880, et que, voyant l’esprit de patriotisme négligé de nos jeunes poètes, pressentant ce qui devait arriver pour trois prix sur quatre, je crus de mon devoir de ne pas laisser le concours avorter sans être au moins parmi les vaincus, je n’eus qu’à me rappeler mes émotions avec mes souvenirs et je puis dire que c’était encore rester dans le caractère de notre littérature et dans la loi qui proscrit ce que Gœthe a appelé des sujets en l’air.
Ainsi traitée, la poésie prête plus aux idées, aux passions, à l’improvisation, qu’aux soins de la forme, aux recherches du style. Je laisse juger à d’autres la valeur de la mienne. J’ose dire que j’y ai mis une part de moi-même et rien autre, cédant au besoin de vivre par la pensée et le sentiment, dans mon pays et dans mon époque ; de servir, de chanter la famille moderne, la patrie et la civilisation démocratique.
LA LITTÉRATURE
sans avoir jamais en vue un succès, un honneur ou un lucre. Le rapporteur du jury quinquennal de littérature française, avec des réserves sur cette démocratie, a rendu hommage à ce patriotisme : «Depuis plus de vingt ans, disait-il en 1867, on le voit sur la brèche, il résiste à tous les doutes, à toutes les défaillances, à tous les sophismes, à toutes les ironies... Une littérature qui nous honore en nous caractérisant^ voilà le rêve qui l’obsède » .
Je n’aspire pas à autre chose. Aucun succès ne m’a manqué: amitiés viriles, estimes sérieuses, critiques sincères ou passionnées, haines politiques, prix quinquennal; pas m-me des insultes, qui m’honoreraient tout autant, si je n^iâP
Qu’on ne s’élève pas en rabaissant autrui.
Aucun, excepté celui qui nous a échappé à tous : l’intérêt constant, l’attention soutenue d’un nombreux public d’acheteurs.
Les poètes flamands seuls ont trouvé, en Belgique et en Hollande, un public, et parmi eux vient se placer ici au premier rang M. J. Van Beers, né à Anvers en 1821, professeur à l’école normale de Lierre en 1849, à l’athénée d’Anvers en 1860. Depuis son début en 1844, le Rosier de ma fenêtre^ il n’a cessé de produire sans se prodiguer. Plusieurs de ses volumes ont eu de nombreuses éditions. Son premier recueil. Réres de jeunesse^ a été jusqu’à sept. Il a réussi dans plusieurs concours : la Mort de la Reine, Van Maerlant, etc.
C’est un poète de sentiment et de coloris. D’abord, il est romantique, demande le ton à Lamartine, à Byron, àV. Hugo, aux romantiques hollandais ; puis, il devient flamand, sauf à s’inspirer éé Hermann et Dorothée^ à chercher encore l’effet dans des contrastes ou dans les traits heurtés, à se faire la main en des traductions libres ou des imitations. Il aime, selon le précepte d’Horace, à reprendre des sujets déjà traités. Ce genre, où il cherche l’émotion dans la simplicité d’un petit drame, ne se possède pas du premier coup. Bientôt l’art se dégage, la main devient ferme, les sujets observés lui permettent de déployer ses ressources d’émotion et de style. Tous les critiques s’accordent à constater l’effet que produit la
LA POÉSIE
lecture à haute voix de ces petits poèmes. M.Van Camp, rappelant des souvenirs communs à plusieurs d’entre nous, a dit: «Nous mêmes, réunis à la Société Vlamingen woniit^ n’avonsnous pas tressailli aux accents tour à tour énergiques ou douloureusement émus de la voix du poète? » Le jury quinquennal de 1857, en donnant le prix à Van Duyse, s’exprime de même sur Van Beers : « Il sait émouvoir et entraîner progressivement le lecteur de ses poésies qui, lorsqu’elles sont déclamées, exercent une influence magique sur l’esprit de l’auditeur. » Cet écrivain est devenu populaire en donnant, selon l’expression de M. Stecher, une touche idéaliste à ses ^ tragédies de la pauvreté » ,
’^’e voudrais m’arrêter à ce poète sympathique, emprunter petite toile à cette galerie de tableaux flamands. Mais que de poètes réclament l’attention! A Anvers c’est A. Snieders, Hendrickx, l’auteur de Don Jiian^ dont M. Hiel, dans son pseudonyme, se dira le fils : Hendrickxzone ; J. Staes si fécond; DeGeyter, auquel je reviendrai; à Saint-Nicolas, c’est Hoornaert, Billiet, etc. Il en est qui demanderaient toute une étude : à Gand, après Rogghé, le poète-libraire, c’est Destanberg, le poète-acteur; à Anvers, c’est H. -B. Peeters, qui prélude à sa carrière dramatique par de fraîches poésies : Fleurs de mai^ 1848, et Louis Gerrits, qui a débuté largement dans un poème : V Ancienne Belgique^ 1842; à Bruges, le prêtre Guido Gezelle; à Aeltre, M"'® David; à Bruxelles, Frans De Cort. charmant ciseleur de petites poésies émues : Liederen^ 1857, 1859 et 1868, Zingzang, 1866; G.-J. Dodd, d’abord peintre, puis employé, fin et doux poète: Liedjens^ 1858; Liefde, 1860; Gedicliten^ 1870.
Avant 1848, tout allait à une démocratie qui semblait inoffensive et les rangs s’ouvraient partout aux ouvriers. Lorsqu’en 1846, le secrétaire de rédaction de la Revue de Belgique^ Al. Wauquière, y étudia les Poètes ouvriers de la France^ il ne se demanda pas s’il s’en trouvait dans son pays. Il aurait pu citer, en flamand, le doyen de nos ouvriers poètes, un tapissier de Bruges, G. Cappelle, né en 1787, qui avait chanté Waterloo en 1815 et faisait encore des vers dans sa