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vieillesse; Karsman, le tailleur de diamants d’Anvers, né en 1818, rimeur naïf qui ira jusqu’à douze recueils de chansons, 1843-1858, et arrivera à se faire condamner en attaquant les fortifications d’Anvers; en français, le cordonnier Frémolle, qui dédie une ode au Congrès national, le typographe J. Gaucet, de Liège, son ami Sotiau, etc.
Pour être écrits par des hommes du peuple, les vers ne sont pas forcémentdel’art populaire. La grande préoccupation de l’artisan qui se sent quelque verve est plutôt de sortir du prolétariat de la pensée, comme le travailleur qui prospère aspire à quitter le prolétariat de la profession. Enrichi, il prend le ton bourgeois ; inspiré, les sujets de tout le mond Cet instinct d’égalité est légitime dans la société : l’homme peut trop marcher l’égal de l’homme; dans l’art, qui est d’originalité, il est dangereux: souvent, avec la blouse, l’ouvrier dépouille tout naturel d’impression, toute vérité d’allures. Aussi, entre les chansons et les fables populaires d’ouvriers, sans poésie, et de la poésie écrite par des ouvriers sur des sujets généraux, il est rare de trouver ce spectacle si intéressant de la vie du peuple peinte par des hommes du peuple.
Quand Souhre fit représenter Isoline^ le livret était de Gaucet, qui avait publié des Poésies^ 1842, des Fables^ 1852, plus un roman et des Nouvelles dramatiques, et dont la veuve fut pensionnée par l’Etat. Quand Lacordaire vint à Liège en 1847, un typographe lui adressa des vers :
Vous ne nous avez point broyés sous l’anathème !
— , — md le th.
Lorsqu’en 1855 la Société V Émulation inaugura une nouvelle salle, le baptême de la poésie lui fut donné par le même ouvrier. Denis Sotiau (1821-1860) vise plus haut que son ami Gaucet ; il consacre bien « le travail capricieux d’un soir » à parodier V Art poétique de Boileau, son poète favori .* V Art typographique^ 1847, ou des efforts sérieux à mettre en vers «quelques parties des Commentaires de César» :Amhiorix^ 1851 ; il concourt pour l’éloge de la Reine et obtient une mention, 1851 ; il réussit moins à Paris, avec ses Chercheurs P or ^ 1855, ou au concours de V Emulation de Liège, en chantant le Perron liégeois^ 1866 ; il publie à quatre exemplaires ses Joies
et doîileurs; livre au public ses A spirations, 1857, les Belges^ 1858, et laisse inachevé un poème sur :
Cet être collectif qu’on nomme humanité.
Mais plus d’une fois, il demande le sujet de ses Aspirations aux misères du peuple :
L’artisan sent un cœur battre dans sa poitrine.
Il cherche à « provoquer la pitié pour toutes les misères, pour tous les châtiments » ; il peint les Anges déclms livrés à la prostitution; les invalides du travail laissés à la misère, et ce n’est pas toujours à la pitié qu’il s’adresse. Bientôtl’apaisement se fait, le récit navrant domine : le volume, commencé en 1848, s’achève, en 1857, par la Grande Ida^ le bon Ménage^ Pb!?‘ vieux Époux^ mon voisin le Tailleur^ sans que l’auteur s’abaisse jamais à la vulgarité, ou ne s’élève à la plastique du vers, à la grandeur de l’idée. Sotiau, devenu employé subalterne de l’université de Liège, mourut à trente-neuf ans, sans achever' son poème; il gagnait 900 francs l’an. Le gouvernement fît aussi une pension à sa veuve.
Deux professions où l’homme qui lutte contre les éléments doit craindre à toute heure des dangers de mort, nous ont donné deux ouvriers écrivains. En flamand, c’est un pilote: Kirstein, né à Anvers, qui publie : En Mer (pp Zeé) 1856, Hoeral liberalen^ 1867, aan ’t Vlaamsclie Volli^ 1866. En français, c’est un houilleur. Les Adieux d\in houilleur au soleil, de Ch. Michel, ont paru dans le Chansonnier belge. Cette pièce datait de 1848; l’auteur, hiercheur au charbonnage de Petit-Try, à Lambusart, avait alors vingt ans. En 1856, il publiait un petit volume à Fleurus. Ce n’est que vingt ans après qu’on le retrouve, avec un poème en 6 chants : Le pays de Cliarleroi. Ce fut une fête pour l’ouvrier, qui allait entrer dans sa cinquantième année, lorsqu’il en lut des fragments au Cercle des conférences deCharleroi, qui lui fit une ovation.
Les typographes flamands apportent plus d’ardeur à la lutte. Willem Eogghé, d’abord compositeur, puis correcteur, puis rédacteur de la Gazette van Gent, enfin libraire, avait débuté dans la poésie en 1847. Il s’arrêtera, en 1854, à un hymne national dédié au roi et à la reine. V.-J. Dumoulin
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était destiné à remplacer son père, bouclier et cordonnier à Meerliout; il se fit colporteur pour servir le mouvement flamand; puis libraire dans un village de la Campine. Là, il ne lui suffit pas de répandre des livres, il en publie, en fait luimême, apprend l’art typographique pour les imprimer, publie un journal hebdomadaire : H et Kempenland^ organise une société littéraire : V Espoir^ résiste à toutes les menaces de ruine, transporte sa famille, sa librairie, son journal àHeren-^ thaïs, donne de l’élan à sa société et à son journal par des poésies flamandes. Un écueil l’attendait : Sotiau et Gaucet, écrivant en français, avaient été soutenus par les libéraux liégeois. Dumoulin dut céder ; il accepta son pain du parti catholique et mourut dans le giron, en 1875, sans avoir réuni ses poésies.
M. De la Montagne est aussi imprimeur, mais à Anvers; il sera poè*te sans fléchir. Mais je ne puis considérer' comme ouvrier le fils d’un maître imprimeur, devenu patron à son tour, et ayant fait ses études. A ce compte, les trois quarts des écrivains flamands sont de la petite bourgeoisie, qui est la moitié du peuple.
La fable et la chanson semblent les genres qui conviennent le mieux aux lectures du peuple. La Société Franklin, dans ses concours, en recommande un autre : le petit poème, récit ou scène de mœurs, dont les Forgerons de M. Fr. Coppée paraissent l’idéal à bien des esprits qui semblent aimer mieux endoctriner l’ouvrier que l’émanciper. Un concours de cette société fit connaître, en 1871, les malheurs, les études et bientôt la mort du lauréat, Joseph Ritzen : la Fête patronale.
Vers le même temps. Conscience avait pour huissier un ancien ouvrier de fabrique qui devait devenir expéditionnaire au département de l’intérieur. Léonard Buyst publia à Bruxelles, en 1879, ses Heures tristes, où l’on trouve de charmantes pièces flamandes, dont je viens de lire un petit
récit simple, mouvementé, ému : le Garde-harrière.
Dans la fable, après Stassart, après Rouveroy et vingt autres, Gaucet essaie un genre plus simple, Pujol esquisse des Fables populaires, 1855, etc.
Il n’est guère de poète et guère d’ouvrier lettré qui n’ait fait
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quelque chanson. Que de Brabançonnes depuis le couplet ajouté àla chanson de Jenneval, par son frère, jusqu’à celle de M. Ch. Rog*ier! Bien chantée, dans un cercle sympathique, une chanson ordinaire transporte. Lue à froid, le charme disparaît. Rien n’est plus facile que de faire quelques bons couplets dans un ton donné. Le difficile dans tous les genres est de créer, et dans celui-ci on ne le peut guère qu’en transformant le genre lui-même ; le moyen le plus facile pour atteindre à quelque variété est de varier la langue. Aussi, le genre Béranger ou H. Heine, en passant par le flamand ou par nos patois dans les deux langues, y paraît rajeuni, créé, et l’on serait porté d’accorder la palme aux Destanberg, aux De Weerdt, aux Moyson, faisant des couplets en anversois ou en gantois; à MM. Lefrocheux et Marcel Thiry, en liégeois, et aux chansonniers tournaisiens MM. Delmée et Leray.
Pour nous borner, sans oublier Félix Bovie, plus original en des sujets assez scabreux, nous nous arrêterons à deux chansonniers : M. Clesse et J. Van Ryswyck.
M. Antoine Clesse, né avec une imagination vive, débuta par des odes, des poèmes, des essais dramatiques. Son premier volume, 1842, ne contient qu’une chanson. Lorsque quelques amis créèrent un Cercle lyrique montois, où ils causaient littérature et discutaient leur avenir, il en avait fait plusieurs; Ad. Mathieu, notre aîné, lui conseilla d’adopter cette spécialité. Je ne puis classer cet écrivain, non plus que M. De la Montagne, parmi les ouvriers. Né à Amsterdam, en 1816, d’un père français et d’une mère belge, fils d’un maître armurier, marchand d’armes, établi à Mons, s’il maniait la lime, c’était chez son père, et il ne devait pas tarder à devenir patron à son tour. Mais ce commerce et les travaux qu’il exige lui prenaient toute la journée. Mathieu lui faisait observer qu’il n’aurait guères le temps de préparer des œuvres de longue haleine, par des études qui sont à renouveler sans cesse. Il s’appuyait d’exemples, citait le début d’un poème couronné sur Godefroid de Bouillon^ ou les premiers vers prêtés au mauvais ange, dans un poème ^\\c Luther; plus tard il eût pu ajouter le premier couplet de la chanson : le Charbon de terre. Plusieurs d’entre nous contredisaient, ne voulant pas fixer des
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bornes à T imagination d’un poète. Mathieu avait le bon sens pour lui : M. Clesse l’en crut et ne fit plus que des chansons. Il avait le débit chaleureux, le caractère liant, l’entrain communicatif : il réussit. Son premier volume est daté de 1851, mais beaucoup de ces chansons remontent avant 1848. On l’a appelé souvent, comme l’a fait Grandgagnage, le Béranger belge. « Un Béranger plus moral », a dit le curé de Bernissart. Après 1848, la tendance à la chanson démocratique était indiquée, il y réussit dans V Ivrogne^ admis aussitôt par tous les partis : la maçonnerie, le gouvernement, les jésuites, tous alors préoccupés de l’éducation des masses. Est-ce là ce qui l’a fait — à tort — classer parmi les poètes catholiques, par le Meyer Lexicon et par le curé-doyen de Stavelot : Nyssen. Essai 'poétique? Il avait touché à un genre nouveau; eM second essai : le Paresse'iix^ la mise en 'scène de la vie populaire, déjà trouvée dans la Fête de Saint-Nicolas ^ fait place à la note moralisante qu’il exagère bientôt dans Comment Joseph entend le communisme. Il perdait la bonne veine et ne songeait pas à s’assimiler les tendances, les mœurs, la langue du peuple, non plus que les moyens de le captiver, ni la science élémentaire qui peut l’instruire. Pour la partie, lettrée bu politique, des ouvriers, qui lisent Darwin, Proudhon et Musset, il ne s’élève pas assez; pour les masses, il est trop bourgeois : voyez les cercles où il chante ses chansons, les personnes à qui il les adresse : amis, poètes, journalistes, corps d’officiers ou de tireurs; des ministres, un prince, le Eoi. Dans ce milieu, il trouve des refrains de patriotisme : le Nom de famille., ou de vogue ; la Bière; traite des sujets de circonstance de la politique libérale, rencontre parfois d’heureuses idées : nne Immortelle., etc. Quand il publia son édition complète, 1866, dont le format grand in-8‘’ était hors de portée du peuple, les lettrés auraient eu tort d’y chercher un genre créé, un style personnel, un de ces ensembles où vibre, même dans les défauts, un tempérament d’artiste; mais ses auditeurs qui le lurent durent y retrouver l’écho, un peu affaibli, des chansons entraînantes qu’ils aimaient à lui entendre chanter.
Les Van Ryswyck ne sont pas les seuls chansonniers flamands. Anvers a son Frans Dodd, marchand de cuir, un des
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plus mordants des chansonniers catholiques. André De Weerdt, couvreur, matelot, employé, puis vérificateur des douanes, a publié huit séries de chansons anversoises, où il effleure l’idée, mais creuse le côté ridicule des hommes et des choses. Son Voyage à Bruxelles est d’un comique désopilant. Si Dumoulin avait vécu plus libre ou plus longtemps, ' il aurait développé son sentiment vrai et serait devenu un bon poète populaire.
Jan Van Ryswyck, frère de Théodore, chansonnier comme lui, est né à Anvers en 1818 et date de 1848. C’est un humoriste. 11 mit une verve brillante et jeune au service de ce parti meetinguiste, plus anversois que clérical, presque démocratique, qui avait une physionnomie étrange. 11 a appelé ses poésies légères des « hors-d’œuvre, des friandises, du dessert » . Ce fut un lutteur et un journaliste. 11 paya cher son franc-parler ; il le paya de la prison, de la perte de sa famille, même de sa vie : le joyeux poète fut une victime de la presse défendant imprudemment l’honnêteté publique.
Cette triste fin ne concorde guère avec la gaîté, la fougue, la désinvolture de sa verve ; quand il rime une histoire amusante, une légende étrange, un conte burlesque, il ne se pique pas de distinction ni de fini; il y va sans choix et sans mesure, bien plus que son frère Théodore, mais avec un élan grotesque qui lui appartient, et il ne recule pas devant la mise en scène du Bon Dieu et de saint Pierre, du diable et des anges, sur le même ton d’improvisation populaire, faite de ce gros franc rire qui sent le cabaret flamand. Le titre d’un de ses volumes le caractérise. Van Duyse avait intitulé un livre la Qaitè^ Van Ryswyck dit : la Gaîté du peuple, 1851.
Théodore avait paraphrasé le Pater. Jan, au lieu de remâcher « ses friandises » , fit un poème en dix chants sur le Décalogue : La parole de Dieu, 1855. On y retrouve le poète aux grands élans. « On dirait que deux hommes ont concouru à faire ce poème, dit la Reme trimestrielle. Le philosophe chante Dieu et la nature avec un magnifique enthousiasme. . . le catholique le rapetisse, le représente toujours en colère. » Ses pièces humoristiques, ne tombent pas sous ce reproche. Citons, dans le nombre, une Histoire du ciel, où le Bon Dieu, malgré tout
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un bloc de péchés mignons, pardonne à un libre-penseur pour sa générosité et condamne un homme sans cœur qui crie en vain à saint Pierre : « Grand saint, j’étais un clérical! »
Ses œuvres complètes ont été publiées après sa mort en 1871. L’humour y domine, avec des bonds de gaîté franche et parfois une échappée de sentiment. Plusieurs de ses poésies ont été traduites en vers. Nous retrouverons ce poète ailleurs.
Destanberg fut aussi un chansonnier politique de premier ordre. Sa Grande Revue des morts ^ où il parodie contre nos évêques politiques un sujet bien connu, est d’une verve incomparable.
Ce qui distingue les chansonniers flamands, c’est qu’étant du peuple, vivant de sa vie, ils sont populaires autant par le ton de leur milieu qu’ils s’assimilent, que par une hardiesse frondeuse, qu’ils ne tempèrent dans aucun parti.
Cependant, une jeunesse nouvelle qui s’avance réclame place au soleil, et les rangs s’ouvrent avec bonheur. Puisse-t-elle réussir sans laisser derrière elle autant de victimes ! F. De Cort meurt à 45 ans et Rosalie Loveling à 40, en laissant des œuvres; Verhulst à 33 ans et Em. Moyson à 30, sans avoir donné leur mesure. En français, les pertes sont plus cruelles : Franz Stevens vit à peine le temps de publier, sous les auspices de V. Hugo, ses Poésies nationales, 1856; Stappers meurt à 43 ans; Colson à 40; Denis Sotiau à 39; Julien Chamard, de Namur, à 35; Fassart, de Spa, à 20. Ils laissent des recueils posthumes. Et combien débutent, se taisent et survivent pour être avocats, juges, professeurs! C’est le frère d’Étienne Henaux, Paulus Studens; ce sont Gravrand, un artiste, et Marsigny, un rêveur, que l’enseignement absorbe; c’est Pujol, qui, après un succès de concours et un volume de Fables^ 1855, s’arrête à un Dictionnaire des rimes; L. Schoonen (M. Geelhand) qui a débuté tôt : le Parc de Bruxelles^ 1849, les Gloires helgiques^ et s’arrête pour se vouer à la philanthropie ; M. Alvin, qui ne reprend la plume que pour parodier les Contemplations^ 1856, en y reproduisant des poésies écrites de 1833 à 1835, et qui s’en tient là; M. Jules Abrassart, qui, après les Abeilles^ 1847, a un poème
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sur Goiefroid de Bouillon^ couronné à Anvers en 1848, et emprunte à Van Duyse un titre, Illusions^ et quelques extraits qu’il imite en vers, puis s’oublie en des recherches de rythme à la Van Hasselt, 1855; M. Ed. Delinge, qui met en vers les poésies champêtres d’Horace, puis Hermann et Dorothée^ que F. Willems traduit en vers flamands; M. Léon Jacques, qui débute par les Amoureuses^ 1861, pour s’arrêter aux Griffes roses ^ 1874 ; MM. Lepas, Aug. et Léon, qui s’unissent pour chanter les Légendes des litanies de la sainte Vierge^ 1860, tandis que le poète borain, M. Veuillot, et un Verviétois, Joseph Demoulin, demandent à la satire démocratique des accents violents, sans beaucoup d’art.
En flamand, M. Hiel a débuté et M. De Geyter est déjà classé par M. Stecher au nombre des élèves de M. VanBeers. Après avoir chanté les bienfaits de l’indépendance nationale à propos du vingt-cinquième anniversaire de 1830, le poète .anversois ne devait pas tarder à quitter le lyrisme pour une poésie personnelle et forte de démocrate.
Deux noms doivent nous arrêter ici : M. Vuylsteke, qui vient de débuter, et Eug. Dubois, qui va mourir.
Cette fois, les modèles sont changés. Avec Vuylsteke et Dubois, c’est Henri Heine, Musset et Th. Gauthier qui entrent dans notre poésie.
Quand Julius publia, en flamand, son Amour muet et sa Vie d'étudiant^ 1860, ce fut un succès qui ne devait pas s’oublier. L’auteur vient de réunir et de compléter ses poésies en un superbe volume. Le fond de ses œuvres est l’enthousiasme. Si la moquerie y lacère impitoyablement les plus nobles sentiments : — « Je serai fidèle, je le jure, je t’aimerai, ô délices de mon âme... jusqu’à ce que cela m’ennuiera, » — c’est une satire des sots et des goujats, c’est la haine du philistre, c’est la révolte contre les platitudes de la vie positive, qui dirigent le trait. On pourrait quelquefois s’y tromper, tant le coup est prompt. Qu’on tourne la page, on retrouve le poète qui aime la patrie, se passionne pour la Flandre, plaide contre les préjugés, se débat sous les mesquineries de la vie : « Loin de nous cette prose ! » et les aflflrmations viriles succèdent aux révoltes sarcastiques. Quand il peint sur une
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barque toute une bande joyeuse chantant l’amour, c’est pour ajouter : « Un seul se tenait à l’écart, ne chantant pas, sombre, rêveur : lui seul aimait. » — C’est un poète.
M. Vuylsteke est en pleine maturité, a produit peu, a servi la politique libérale flamande et, n’ayant pas de fortune, a demandé au travail une position, politique à l’administration communale deGand, financière au barreau, plus sûre enfin et plus modeste dansla librairie. Eug. Dubois, né dans l’opulence d’une maison de négociants, après un début '.Penser et oublier, 1855, qui ne réalisait dans l’un ni dans l’autre sens l’épigraphe de l’auteur : « Mauvais, mais moi », avait cessé de rien publier, lorsqu’en 1870, — il avait 43 ans, — on apprit qu’il avait brûlé ses manuscrits et s’était noyé. Ses amis retrouvèrent ses brouillons et les publièrent, sans perdre un bout rimé, et avec une préface qui raconte sa vie et sa mort, sans rien taire. On y voit un esprit « tumultueux », comme il dit lui-même, séduit par la carrière littéraire, après une jeunesse libre, vouée aux voyages et aux plaisirs, débutant à 28 ans, cherchant c(la quiétude parfaite » du cœur et un remède au spleen, en de « folles et passagères liaisons », y trouvant, au contraire, une passion pour une de ces « petites malheureuses » vouées presque de nature à la vie légère, la chantant en poète en empruntant pour elle un nom à Ronsard, souffrant, avec des cris poétiques, de son passé d’hier, de sa phtisie apparente d’aujourd’hui, souffrant sans crier de ses « retours à des habitudes antérieures, nécessairement entachés de vulgarité, » — je suis toujours son biographe, — forcé de continuer les affaires de son père après sa mort, les dirigeant six ans, les liquidant avec bénéfice, reprenant ses voyages, libre mais nerveux, revenant au pays, revoyant Mignonne « de loin en loin », et bien décidé à rentrer sérieusement dans la vie littéraire. Quelques mois après, il était mort : «Toute son énergie, dit M. G. Lagye, s’en allait dans de stériles discussions politiques, dans l’exaltation d’un mysticisme passé à l’état d’idée fixe, ou dans la défense de hardis paradoxes. » Pauvre, il eût dû fixer son caractère, qu’il appelle bizarre, et eût été un écrivain. Riche, il avait usé sa vie à toutes les stérilités.
Il y a un poète dans ces deux gros volumes. On le voit passer
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d’un ton à un autre; « formé à l’école de Chénier», dit Gens, débuter par des recherches de forme d’après divers modèles; suivre Gens dans les Ardennes et rêver d’en être « le Brizeux »; laisser ses esquisses inachevées; tracer en prose des projets de poésie « archi-romantique » ; rimer des chansons voltairiennes; ne s’arrêter à aucun genre, à aucun style, non plus qu’à aucun sujet, et ne laisser rien que des essais inachevés, échappés au feu.
Ses Chants ardennais ne donnent pas assez l’impression directe de la nature sur un tempérament poétique, s’identifiant à de sauvages beautés. Dans le Lime de Mignonne^ ni les recherches, ni les imitations ne manquent ; mais ses autres poésies avaient montré déjà Tartiste sous les diverses faces d’un talent mobile; celles-ci nous le font voir dans la sincérité d’une émotion qui ne doit le ton qu’à elle-même. Là il fut lui, c’est-à-dire un poète qui aime et qui souffre.
M. Vuylsteke n’est pas, comme M. Van Beers, un écrivain populaire. Depuis 1856, un poète aux vers retentissants, aux hautes visées, aspirant à l’art populaire, était sorti du peuple flamand. M. Em. Hiel, né à Termonde en 1834, avait été employé de fabrique, commis de librairie; il était commis d’octroi lorsqu’il débuta sous le pseudonyme d’Hendrickxzone. Le premier petit volume qu’il publia à Bruxelles, en 1859, Looverliens^ avait paru au bénéfice des familles de soixante et onze ouvriers de Gand, condamnés pour cause politique. Un succès de concours pour un chœur, 1859, et ses Nienwe liederen^ 1861, le firent mieux connaître et il n’avait pas tardé à entrer dans les bureaux flamands du ministère de l’intérieur. La rencontre d’un compositeur, M. Pierre Benoit, cherchant des paroles à mettre en musique, fut pour lui décisive. Ils firent à deux, coup sur coup, trois oratorios : Lucifer^ V Escaut^ Prométlièe, 1866-1868.
On croirait que l’exécution musicale, exigeant un orchestre et des chœurs nombreux, ait dû compliquer l’entreprise. Au contraire, le musicien, qui comprit le parti qu’on pouvait tirer du mouvement flamand, servit le poète ; l’administration intervint et, la cause flamande habilement engagée, le succès de fut grand. Le poète avait eu l’occasion de déployer sa force.
Lucifer est une œuvre vigoureuse et tourmentée, à la fois large d’allure, inégale de pensée. On y sent un poète libre et fier de prodiguer des vers retentissants, des cadences sonores, des mouvements d’enthousiasme, ce qui lui fait oublier souvent la netteté des détails et la justesse de la conception. De Coster, en le traduisant en prose, lui en a fait le « reproche î>. Ce Lucifer qui invoque les forces de la nature et leur fait parler la langue moderne de la science est bien l’éternel lutteur, avec son avidité de connaître, sa volonté de créer; mais, au premier jet de lumière, le porte-lumière s’évanouit ; vaincu, il redevient le vieux Satan des légendes, séducteur de l’humanité, antithèse de Dieu.
Prométliée est une personnification du même type, traitée de même : ici, le poète, plus libre, sauve le héros ; mais Prométhée s^^mbolise l’humanité et c’est l’humanité qui le délivre; ce dédoublement ne favorise le mouvement scénique qu’au détriment de la conception.
Après Prométliée fQS deux associés firent exécuter V Escaut.
Une chose dont on pourrait s’étonner, mais bien naturelle cependant, c’est qu’une fois sorti de ce genre, l’auteur ne prenne plus des sujets de cette force, soit qu’il ne veuille plus les traiter à demi, soit qu’il sente que, pour les aborder de front, sous une forme digne d’eux, il faille l’étude et l’inspiration et qu’il attende son heure. Le fait est que, sauf un drame et des traductions, il n’a produit que des poésies détachées. Ses Nieime Uederen, 1861, ses Gedichten, 1863, qui précèdent Lucifer., avaient de la force sur un thème bien usé: les griefs flamands, et de la grâce dans les sujets intimes. L’ J mouT dans la vie., 1871 , brille surtout par le sentiment, une variété de rythme, peut-être trop voulue et demandée à des effets matériels indépendants de la variété du sujet, un coloris parfois « un peu bien charnel », dit M. Greyson, mais toujours flamand, et un dénoûment qui désenchante.
Le dernier volume du poète, aujourd’hui professeur au Conservatoire et bibliothécaire au Musée de l’industrie, est composé de Chants pour les enfants., et il annonce un recueil de Chants historiques, dont « le Roi a daigné accepter la dédicace ».
Deux jurys lui ont reproché quelque chose de rude et de sauvage, des licences poétiques inacceptables, une hardiesse qui va jusqu’à la témérité, et ailleurs ; des tons « charnels » ou « sensuels ». Cela achève de le peindre. Cela est-il en rapport avec son tempérament, comme je le crois? Voilà ce qu’on a oublié de nous dire.
Les générations qui entrent dans la vie à cette époque qui commence au second empire français pour aboutir à un nouvel empire allemand, subissent d’autres influences. Alors, la poésie, comme la peinture, pour éviter les coups d’aile des imaginations fausses ou des pensées dangereuses, se retranche dans le genre, retourne à l’étude de la nature, cherche à perfectionner la technique, se préoccupe de tons nouveaux. L’idée est suspecte d’enthousiasme, la conception est négligée. La critique serait mal venue de rappeller les droits de l’imagination. On préfère une lueur de style ou de couleur, une franchise de main, une douceur de pastel. On aspire à la paix de l’esprit dans l’art et dans la nature; on va nier encore la peinture d’histoire, le roman et le drame historiques, ne chercher dans la poésie que des ciselures, des jeux de sentiment, des détails scabreux, ou y trouver une intimité qui est le triomphe de cette école. En français M. Coppée et surtout Sully -Prudhomme, en plattdeiitscli Klaus Groth, deviennent les maîtres à la mode.
Cette fois, c’est la poésie flamande qui subira de grandes pertes. Albrecht Rodenbach meurt à 24 ans, en 1880, après avoir publié un drame en vers : Godroen, et des Poésies^ 1875 ; Alfred Weustenraad neveu, à 17 ans, en 1878, en laissant des poésies posthumes; et les poésies de Sneyers ne paraissent aussi qu’après sa mort.
Le retour aux idées religieuses est un des symptômes habituels de ces périodes qui suivent les pertes de sang et d’illusions, dans une époque où la politique a plus effrayé l’esprit en posant les questions qu’elle n’a pu le satisfaire en indiquant les solutions pratiques ou scientifiques. Ce retour nedevaitavoir de force, d’ampleur, de durée que dans la poésie flamande. Les essais de M"*’ A. Picard, de MM. G. Kurth sous le pseudonyme de V. Chrétien, J. Bailly, G. Rodenbach, V. Dumor-
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fier, Emile Valentin, chantant <1 V Alma mater et le Foyer », cèdent ici la place à toute une poésie flamande qui embouche les clairons de Fépopée. On dirait que le cri de triomphe du baron de Gerlache, après le coup d’Etat de 1851, a enfanté une génération de poètes pour chanter, après ce prétendu salut de la société et de la religion, des messiades nouvelles. Le grand vers métrique allemand sert à ces hautes visées. M. Frans Willems rédige un nouvel Héliand, en trois chants: De Heiland^ 1870; M. De Koninck, après deux volumes: Heidehloemen^ Krijgslied der Vlamingers, 1873, com-
mence Vffimaniié sauvée^ 1874, où « il s’attache à imiter Vondel et Milton » , dit M. Stecher ; M. le chanoine Lauwers rime le Nouvel Adam et la nouvelle Ève; M. Smits : Saint Pierre « deux poèmes étendus qui méritent l’attention », dit le jury quinquennal de 1879; tandis que M. Guido Gezelle écrit, non sans art, des Prières^ des Fleurs de cimetière; M. Daems^ un prémontré, des Chants à Marie; et un autre prêtre, M. Verriest, un poème : La mer.
Les événements dp 1870 réveillèrent chez nos poètes français l’ode politique et la satire. Alors, tandis que M. L. Labarre, après Gloires et misères de l'Empire., 1869, publie le Livre For du bagne., 1872, satirns violentes de ton, cherchées de mise en scène, peu claires de style, dans le sens de l’intransigeance française ; d’autres se tournent vers le vainqueur : M. Van Soust reprend sa plume, classique dans VÉpître à Wiertz., 1849, ou incorrecte dans la traduction du Lucifer de M. Hiel, pour une ode romantique, mouvementée, pleine de souffle lyrique, mais incorrecte de langue et de rimes, souvent diffuse, en faveur des vainqueurs : V Année sanglante. Puis viennent d’autres odes : Le chant lyrique, 1874,1a Rénovation flamande, 1875, qui témoignent des mêmes facultés chez un auteur auquel il n’a manqué que de ne pas dédaigner la correction et la clarté. Les Poésies de M. Pergameni, avec plus de convenance et de correction, vont dans le même sens. De l’élan, des pièces patriotiques, de vigoureuses satires ont fait remarquer ce début d’un poète, qui s’est arrêté là.
Cependant, le grand ton, que l’on abandonnait, est repris avec succès par une jeune fille. Lorsque Marie Nizet
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publia, en 1878, deux poésies dans un journal de Versailles, on s’étonna de voir une femme frapper aussi virilement le vers français et l’on apprit que l’auteur était une jeune fille, née à Bruxelles, ajmnt à peine entendu sonner ses vingt ans. Presque aussitôt parut tout un volume : România^ et le succès fut complet. L’instrument était sonore et juste, le vers avait de l’éclat et du trait, la passion y produisait des élans de lyrisme soutenu et l’indignation des railleries fortes. On eût dit la virtuosité de la Légende des siècles^ résultat d’une longue pratique de l’art, maniée avec la sûreté naïve de la jeunesse. L’auteur avait vécu de la vie de la Eoumanie, en partageant avec des Roumains les impressions et les souvenirs, les haines et les enthousiasmes qui prennent plus de vivacité lorsqu’ils rappellent la patrie absente. Elle amassait ainsi les éléments d’une poésie qu’on devait, bien à tort, lui reprocher de ne pas lui être naturelle. Dans une époque où le lyrisme est devenu suspect, ces noms roumains, ces échos d’un pays lointain prêtaient à l’illusion et ont permis à l’auteur des élans superbes, pleins « de vigueur dans le style et d’animation dans le pittoresque », a dit M. G. Frédérix.
Bien avant les débuts de M”® Nizet, l’art délicat qui demande des tableaux de genre à des scènes de mœurs et où l’écrivain arrive à l’émotion par des moyens d’une grande simplicité, très cherchée, était cultivé par deux sœurs flamandes, les demoiselles Rosalie et Virginie Loveling.
Je n’aime pas, de Rosalie, la Peine de mort, à laquelle tous les pouvoirs : le juge, le prêtre, le fossoyeur, souscrivent, excepté le bourreau, qui refuse de l’exécuter. « Que deviendrait la peine de mort, ô société, si tous les bourreaux parlaient comme celui-là? » Je préférerais, de Virginie, V Enterrement du soldat, loin de son pays, si les dernières strophes continuaient à mettre en scène le sujet, au lieu d’en commenter le sentiment. Je préfère, de Rosalie, la Montre de Vaieul^ convoitée par l’enfant qui meurt avant lui.
De ces talents jumeaux, celui de Rosalie est peut-être le plus subjectif. Je crois entendre Auerbach ou Th. Storm parlant en vers, lorsqu’elle met en scène la Réconciliation de
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deux paysans, frère et sœur, qui ne se sont pas vus depuis trente ans et qui se retrouvent, émus, dans la maison paternelle : « Ce fut leur dernière rencontre ou lorsque, dans les Noces d'or, elle représente de vieux époux qui n’ont jamais quitté le village et qui se rappellent leur passé le plus lointain et pensent à la petite-fille qu’ils ont bercée, qu’ils ont vue grandir, qu’ils ont perdue. « De longues années se sont passées, d’autres petites croix de bois ont été plantées sur des tombes d’enfants. Et aujourd’hui, on a célébré leurs noces d’or... Bientôt les invités se sont retirés et la vieille reste seule avec le vieux. Seuls après cinquante ans! A quoi pensait le vieillard? A quoi pensait sa vieille compagne? //0’ ne se le dirent pas l 'd II y a là une émotion discrète, une douce philosophie de la vie qui s’aiguise parfois d’une pointe de satire, comme dans la Visite de nouvel an, de Virginie.
Le dernier prix quinquennal de littérature française n’a pas été décerné, tandis que le jury flamand n’a pas craint de couronner un jeune poète. On est d’accord pour reconnaître chez M. Pol. de Mont tous les dons de la jeunesse enthousiaste et instruite. Élève de Louvain, sorti de cette renaissance de la poésie catholique que j’ai notée, aujourd’hui professeur à l’athénée de Tournai, M. de Mont ne s’est pas confiné dans les sujets religieux. Il débuta, en 1877, et, le milieu flamand aidant, sa fécondité ne s’est pas ralentie : Vie de jeune homme, 1878; Etoiles montantes, Qi Poésies, 1879, etc. Ces œuvres comprennent une série de poèmes d’amour et des idylles. Son Dernier combat montre sa force, V Idylle d'un vacher et la Fête de la récolte, sa grâce. Le jury désigne ses modèles : Longfellow pour la conception et l’inspiration. Van Beers pour le style. On pourrait appeler cette nouvelle école les Parnassiens de la Flandre. M. Pol. de Mont lui a donné une revue, qu’il publie à Tournai, et qu’il appelle les Jeunes Flamands, pendant que l’école démocratique, au ton réaliste, au libre dialecte, continue à progresser sous la bannière du Nederlandsch Tijdschrift.
La série des écrivains ouvriers ne se continuera pas non plus sans nous donner des poètes. Tandis qu’en flamand, A. J. Cosyn débute largement, que M. Antheunis chante la
LA POÉSIE
famille et Tart, que M. de Geyter se soutient, sans achever son poème, que MM. Th. Coopman, De la Montagne, Teirlinck entrent avec éclat dans la carrière, des succès de cantate font connaître MM. Julius Sabbe et Jan Bouchery, et Tancien forgeron M. Bogaerd, dans son poème le Progrès^ « prend un essor plus élevé et des vues plus larges », dit le jury.
En français, pendant que débutaient, avec des mérites différents: MM. Th.Hannon, Vingt-quatre coups de sonnets^ 1876; G. Rodenbacb : le Foyer et les Champs^ 1877; G. Eekboud : Myrtes et Cyprès^ 1877 ; Maurice du Cbastel, 1878; que d’autres, MM. Alpb. Scbeler, Verdavaine, O. Gillion, s’essayaient; que des cercles et des revues groupaient à nouveau les écrivains, à Liège, à Verviers, à Mons, à Namur, il sortait d’une petite société d’ouvriers, donnant des conférences dans les deux langues, à Bruxelles, un poète : M. Félix Frenay. Ses débuts dans la Reme de Belgique avaient été remarqués, il était alors doreur sur bois à Bruxelles. C’est de Quenast, où il était devenu employé aux carrières, qu’il envoya à l’impression : Aux champs et à V atelier^ 1877. Il n’y eut qu’une voix. Presque en même temps que je présentais le volume à l’Académie, avec l’histoire du poète, M. Discailles lisait de ses vers dans une conférence à Bruxelles, M. L. Hymans disait à Liège : « Un poète nous est né, » et le mot était répété par les journaux. M. Frenay nous donnait une poésie délicate, doucement vibrante, ennemie de la recherche, imprégnée du sentiment moderne. Et déjà ceux qui avaient débuté au même moment, plus féconds que lui, s’inspirant davantage des poètes français les plus récents, visaient à la publicité parisienne : M. Eekboud avec une certaine crânerie : Zigzags^ 1878, les Pittoresques^ 1879; M. Rodenbacb avec des douceurs distinguées : les Tristesses^ 1879, la Mer élégante^ 1881, et un poème, la Belgique; M. Hannon avec des hardiesses qui rappellent la Bureuse d' absinthe et les nudités du dessinateur Rops : Rimes de joie, 1881, etc., etc.
J’ai souvent combattu les excès du romantisme ; ce n’est pas pour approuver les écarts du réalisme. Je ne cache pas mes sympathies pour une poésie nouvelle qui a produit T. IV. 26
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Sully-Prudlaomme, mais comment juger ces poètes sur un premier, un deuxième, un troisième début? Ils n’ont pas donné toute leur mesure. Comment juger aussi les cercles où l’on s’exerce, dans presque toutes nos villes, flamandes ou wallonnes, et qui débutent comme les Joyeux^ V Émulation, le Caveau montois^ ou comme la Langue est tout le peuple ou le Ça ira flamands, avant de pouvoir constater s’il en sortira un Mathieu ou un Wacken, un Weustenraad ou un De Coster, un VanDuyse ou un Vuylsteke? Ces débuts, qui pour les Flamands n’ont pas besoin de chercher leur public ailleurs qu’en Néerlande et qui en français visent au succès parisien, nous mèneraient bien au delà de 1880. Ils appartiennent moins à l’histoire d’hier qu’à la critique d’aujourd’hui, aux espérances de demain. On y voit les ardeurs, les caprices, les partis-pris de la jeunesse. L’École moderne s’y essaie avec finesse, avec aisance, trop souvent avec recherche, quelquefois sans pudeur, toujours avec la préoccupation d’une forme neuve et du ton à la mode. Qu’un souffle de couvictions fortes y passe — l’art ne se métamorphose que par elles, selon le mot de Burger, — et notre poésie sera en plein progrès.
Tous ces efforts pour naturaliser la poésie en Belgique auraient-ils été vains? Je ne puis le croire. N’en restât-il qu’un déplacement des difficultés, une hausse de niveau, un affranchissement partiel,' cela suffirait. Il en restera aussi des noms et des œuvres.
LIVKE V.
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Un journaliste a dit : « Je ne connais rien de plus sot que l’art démocratique. » Pour moi, je ne connais rien d’aussi saint.
On ne peut étudier notre développement littéraire sans y rencontrer, à chaque pas, ce que M. Foucher de Carreil a appelé « le redoutable problème de l’alliance de l’art et de la démocratie». Tous nos économistes et publicistes — nous l’avons vu — depuis Quetelet, Ducpétiaux, MM. de Molinari, d’Andrimont, Mejnne, etc., jusqu’à MM. Laurent, de Laveleye, H. Denis, tendent, comme leurs collègues des deux mondes, à cette transformation pacifique. Quand cet universel mot d’ordre des sciences morales et des institutions ouvrières s’applique aux arts et aux lettres, il prend une signification nouvelle et le problème offre des difbcultés supérieures. Van Maerlant le donnait déjà à la poésie au xiiF siècle; M. Van Beers lui fait dire : « J’arracherai de la science son linceul latin et j’écrirai pour le peuple! » Marnix, dans son traité d’éducation, répète au xvi*’ siècle le mot de Platon : « Qu’ils s’instruisent en jouant! » Pestallozzi, Frœbel en font une théorie éducative; et depuis Eobinson, des romanciers, de miss Edgewortb à Hawtborne, de miss Wetberel ou miss Cummins à Andersen, à Jules Verne, cherchent le « beau dans le simple », comme a dit G. Sand. Michelet fut tourmenté toute sa vie de ce problème : « Qui fera des livres pour le peuple? » Jan Van Ryswyck avait déjà le nom de poète populaire pour son entrain de gaîté flamande. « Peu importe le genre auquel on doit de l’avoir
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mérité, disait la Ueme trimestrielle^ on peut s’estimer fier et marcher l’égal de tous. » Cela ne suffit pas au lutteur, imprégné du génie du peuple : « Si l’on veut être poète réellement populaire, dit-il dans une préface, il faut donner au peuple quelque chose de fort et de nourrissant. »
Lorsque, en 1868, dans une petite fête littéraire intime, je fus amené à exposer les caractères généraux qu’on pouvait entrevoir déjà dans les œuvres belges, je rencontrai l’adhésion de mes amis en conviant nos écrivains à ce but suprême ; «L’art de la pensée ne peut plus être aujourd’hui ni personnel, ni aristocratique, ni bourgeois, ni même démocratique par ses idées seulement et son but. Il doit être démocratique par son genre même et par son public. Voilà le grand problème littéraire de notre époque, le suprême^ devoir où nous devons tendre : rendre l’art populaire!... Je sais bien que rien ne se perd des travaux de la pensée; que, si restreint que soit le public lettré, s’il s’inspire d’une cause juste, il forme autour de lui une opinion qui bientôt rayonne et se répand de proche en proche comme des ondulations lumineuses, et je sais surtout qu’à défaut d’autre chose, cela vaut mieux que ces publications de pacotille et de juste milieu, prétendues populaires. Mais cela ne suffit pas à un siècle de démocratie renaissante, à un pays de larges traditions populaires. -L’art aujourd’hui doit dire aux petits : Venez à moi! Il doit se faire peuple avec le peuple... Et je n’ai pas besoin de vous dire, messieurs, à vous qui savez que l’étendue du sol ne fait pas la grandeur d’un peuple, non plus que le bruit officiel ne fait la valeur d’une œuvre, je n’ai pas besoin de vous dire que, lorsque l’art saura se donner ce caractère démocratique, aura trouvé ce genre meilleur, plus il se fera petit avec les petits, plus il sera grand de la véritable grandeur humaine. » M. Ed. Fétis devait étudier le problème, devant l’Académie, par rapport à la peinture : V Art dans la société^ etc., 1870, et ce n’était pas seulement pour faire participer les classes ouvrières à la vie artistique, c’était en vue de donner « un contre-poids à l’art marchandise », de « retremper l’art aristocratique » et « d’empêcher l’art bourgeois de tomber dans le fade et le faux » . En toute chose, c’est bien là le rôle de Fin-
L’ART POPULAIRE
tervention démocratique : le poids que le peuple met dans la balance rétablit la vérité humaine. M. Fétis appelle cet art l’art populaire. Il le place en dehors, au-dessus du genre banal et des sujets uniquement ouvriers, lui assigne deux conditions . la moralité des conceptions et la simplicité de la forme, et lui ouvre tout le domaine du vrai et du beau.
En ceci, comme en toute chose, la tendance d’abord domine, semble l’unique but, et l’on apprécie les œuvres par leur utilité immédiate. Peu à peu, l’art se dégage, la visée morale fait place aux préoccupations littéraires et l’on compte de plus en plus sur la puissance civilisatrice du beau.
Si la démocratie régnait sans partage, dans l’entier épanouissement de ses principes, un art nouveau en éclorait de lui-même, sous ce vaste ciel sans ombre. Les époques primitives seules procèdent ainsi. Les temps de transition, qui continuent une civilisation en la transformant, ont plus de luttes et de nuages. L’œuvre commence par des défrichements ou des déblaiements plutôt que par une prise de possession naturelle et une culture régulière. Alors, entre la satire qui veut ouvrir passage à coups de sape et les prédications qui s’imaginent apaiser l’ardeur des pionniers, entre les vulgaires incitations révolutionnaires et les banalités sermoneuses, il ne reste guère de place pour l’art réel, expression directe de la vie nouvelle, non plus que pour la science exacte, expérimentale. Et ce n’est pas dans les chants démagogiques, sans idée et sans style, qu’on s’écarte le plus de l’une ou de l’autre. Les romans niais du catholicisme ont été jugés d’un mot si souvent répété : « ils crétiniseraient les générations » ; les poésies à l’eau de rose démocratique, édulcorées des meilleures intentions, ne sont pas moins étrangères à l’esprit du peuple, qu’elles blessent dans sa dignité par leurs idées mesquines autant que par leur ton doucereux : il semble qu’on ne puisse approcher de l’ouvrier que comme du sauvage, en lui offrant de la verroterie.
C’est à travers ces efforts contradictoires, ces essais de bonne volonté qu’on arrive à rêver un art qui ne soit plus seulement une arme de combat ou un appât emmiellé, qui: fasse partie intégrante de la vie du peuple et en sorte tout
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vibrant pour lui offrir la nourriture des forts, dans la seule fécondité du vrai et du beau : non pas l’art pour l’art, mais, comme a dit uu critique, l’art pour l’homme.
Je devrai abréger la route pour rencontrer le plus tôt possible un peu de littérature.
Trois sortes de travaux sont à étudier ici : les ouvrages d’enseignement, les lectures pour les enfants, les livres d’éducation et d’instruction pour le peuple.
Sur ces points, le progrès est considérable dans les idées, mais peu marqué dans l’art, depuis que MM. Rogier et Devaux rédigeaient, avant 1830, une petite revue d’éducation : Mathieu Laensoerg ; que J. -B. -J. Raingo, avant et après 1830, se faisait une célébrité et que Th. Dérivé recevait du gouvernement, en 1841, une « médaille exceptionnelle », l’un et l’autre pour une série d’œuvreS d’écoles, jusqu’à nos revues d’enseignement qui débattent les méthodes nouvelles et nos livres de classe qui les appliquent. Citons : le Journal de Vinstrucüon élémentaire V Annuaire de renseignement moyen^ qui date de 1849; le Journal de V instruction^ de Th. Dérivé, qui remonte à 1846; X Ah cille ^ à 1855; le Toekomst^ à 1857, et la Revue de V instruction publique^ à 1858;
le Progrès^ 1860; de Vlaamsclie Vlagge, 1875; VA venir, 1876. Je ne puis penser à donner les titres des livres de classe. J’ai déjà eu l’occasion de signaler les traités d’histoire, d’économie politique, etc. Je ne pourrais m’arrêter aux détails sans y blâmer une érudition peu approfondie, une langue peu exemplaire ; j’aurai l’occasion d’y revenir pour constater des efforts consciencieux, des succès mérités. Ce qui a monté, c’est le niveau de la science pédagogique.
La Société Tôt nut van H algemeen avait des cercles dans nos provinces, que la révolution devait détacher et disperser. Ce serait une étude intéressante d’en suivre les tronçons, dans leurs efforts de vitalité nouvelle. La Société d'encouragement pour Vinstrucüon élémentaire était très active à Liège en 1838, avec Visschers pour secrétaire. Les deux partis y fraternisaient, — la question religieuse n’était pas soulevée, — et les deux modes de propagande y étaient employés : on y étudiait les questions du moment et Ton y
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répandait un choix de petits livres. La division du travail et la scission politique se feront plus tard.
Les débats politiques étant traités en français dans les Chambres et presque dans toute la presse, c’est vers la lecture du peuple que se tournent d’abord les flamingants, tandis que les nouvelles associations wallonnes, parlant la langue de la tribune et de la bourgeoisie électorale, se préoccuperont surtout des questions politiques. Quelque temps avant de mourir, J. -F. Willems s’était entendu avec Snellaert pour publier une série de livres populaires. Les éditeurs étant des archéologues littéraires, ces Volhsboekeii auraient compris des romans de chevalerie et des vieilles chansons, en même temps que des récits de voyages, des contes, des poésies modernes, etc. Le premier volume parut après la mort de Willems ; c’était une histoire populaire de Charles-Quint. Bientôt après, en 1851, le Willems-foncls est créé à Gand. Offrir au peuple des moyens d’instruction : conférences, bibliothèques, livres de lecture, tel était le but des 38 membres fondateurs, sans idée politique bien arrêtée. Mais avant dix ans, la direction passait aux mains des libéraux, qui lui donnèrent une impulsion nouvelle. Le Willems-fonds s’étend aujourd’hui à la Hollande et à ses colonies, au Nord de la France et à l’Allemagne. 11 compte 30 sections et près de 4,000 membres. Ses publications, la plupart populaires, s’élèvent jusqu’à la centaine. Son Volks-Almanah remonte à 1853, et se continue depuis 1869 sous le nom de Jaarhoeli. En 1844, Willems et David avaient fondé ensemble une société flamingante. En 1875,1a Société Met Tijd en date de 1836
et qui n’a publié que huit à dix petits volumes, ne suffit plus aux catholiques de Louvain, ni le Conscience ’s taalge'}wotscliap de Blankenbergbe, qui publie un annuaire depuis 1874, ouïe Onze dageraad annuel de Malines, opposé au ZetternamsJiring de Gand, 1871, qui se borne aussi à un annuaire, et aux StudentenrAlmanah de Gand, 1858-1860; ils créent un cercle en opposition au Willems-fonds et lui donnent le nom de l’ami de Willems. Le Davids-fonds a pour objet « de relever et fortifier le sentiment national dans le sens de la civilisation chrétienne ». Depuis 1877, il publie une revue de combat;
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ses autres éditions, au nombre de 20 volumes environ, comprennent des romans du Snieders, des poésies de M. Guido Gezelle et une traduction de M. Dupanloup : V Enfant. On y trouve une étude sur Marnix, par M.P.-P.-M. Alberdingk-Tbym.
Le Willems-fonds a plus d’activité démocratique. On y a traduit le Self help de Smiles, la Liberté de Stuart Mill, le Petit économiste de Hubner. M. Rolin-Jaequemyns y a donné un 'commentaire, très réputé, de la Constitution; M. Max Rooses, des biographies littéraires. Sa dernière publication est une étude sur Marnix et ses œuvres en flamand., par M. P. Frédericq. Deux traductions de chefs-d’œuvre sur l’éducation, éditées avec soin par M. Arthur Cornette, l’une de Marnix, l’autre de Rabelais, ont paru dans une collection pédagogique de Hollande.
Un des moyens, tout particuliers aux Flamands, de populariser la poésie par la musique, a pris la plus large extension dans le Willems-fonds^ qui a déjà, publié sept séries de quinze morceaux de chants où les musiciens les plus célèbres de Belgique et de Hollande s’unissent aux poètes néerlandais les plus aimés, pour donner aux sociétés populaires des chœurs et des chants où l’idée et l’art remplacent les vieux pontsneufs.
Avant 1830, il y avait déjà une Société belge pour la traduction et l’édition des bons livres. La Société nationale Méline et (7'® pour la publication des bons livres., venue plus tard, a souvent eu la main heureuse. Deux collections de M. l’éditeur Jamar, faites sous le patronage du gouvernement : la Bibliothèque nationale (48 volumes) et V Encyclopédie populaire (125 volumes) contiennent quelques bons résumés historiques et d’excellents traités de science populaire, où Quetelet, MM. Plateau, Liagre, Houzeau, Brialmont et Gluge se distinguent à côté de Moke, De Brouckere, Schayes, Baron, etc. Le gouvernement a fait aussi publier une -BiMiothèque rurale., dans les deux langues : 43 volumes. Enfin, les journaux politiques ayant pris l’habitude de donner en prime des contrefaçons de romans français, cette distribution de livres à bon marché servit à un philanthrope flamand :
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C. Leirens, pour répandre en Flandre, avec son journal le Zondagshladt^ des milliers d’exemplaires de petites publications utiles.
Quand la Ligiie de V enseignement fut instituée, en 1864, elle aurait pu s’autoriser des souvenirs de notre Société d' encouragement pour V instruction élémentaire^ ou se rattacher à une association française qui remontait à 1815 et avait traversé bien des crises politiques sans abandonner le devoir; elle préféra demander au Tôt nut van H algemeen des traditions que le Willems-fonds faisait revivre. Mais son travail fut différent : elle visa à la politique et à la pédagogie plutôt qu’à la librairie. Elle avait acquis une importance considérable, groupé près de 2,000 membres, propagé les bibliothèques populaires, publié chaque année un volume de Butletins^cvéé une « École modèle» , lorsqu’en 1877 elle patronna une publication qu’on peut appeler notre Willems-fonds français : la Bibliothèque Oilon.
Depuis 1865, une Association pour la publication des brochures avait commencé de nouveau à répandre des ouvrages catholiques, par séries annuelles de cinq à six petits volumes. La même année, M. Ernest Gilon, avec quelques amis, réunissait à Verviers un cercle d’études, puis instituait des soirées populaires et imaginait d’y distribuer des petits livres par un moyen nouveau : les tombolas. Aussitôt, la Société Franklin, la Société des conférences de Charleroi, vingt autres suivent l’exemple; M. Laurent à Gand, M. de Laveleye à Liège applaudissent. Puis viennent des excursions d’ouvriers, un musée scolaire, etc. Tout lui réussit; les tombolas particulièrement eurent un tel succès qu’on a calculé qu’en cinq hivers elles servirent à distribuer pour plus d’un million de francs de livres « dans les classes de la société qui en ont le plus besoin », a dit M. Thil-Lorrain. Le moment vint où l’on sentit la nécessité de faire des publications exprès pour les ouvriers : « On leur conseille de lire, disait M. Laurent, et on ne sait pas quels livres il faut leur donner à lire. Il y a toute une littérature à créer pour le peuple. » La Bibliothèque Gilon aurait du débuter par le Livre de Vépargne de M. Laurent, ou par le livre de M. le comte de Paris sur les
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Trades Unions. Le hasard fît que l’honneur me fut réservé d’ouvrir cette collection par un ouvrage préparé de longue main, que je réduisis en six petits traités : Du gouvernement de soi-même., dont M. ThiLLorrain a parfaitement résumé les idées. C’était assez téméraire d’ouvrir une de ces bibliothèques, où l’on savait d’expérience que les romans, les voyages, les récits humoristiques, les causeries scientifiques sont les ouvrages les plus recherchés, par une sorte de philosophie de la liberté appliquant les principes de l’autonomie humaine^au devoir privé et public, aux gouvernements libres, à la production et à la répartition des richesses, au droit international. Plus tard on fera honneur à M. Gilon d’avoir osé donner un portique aussi sérieux à une œuvre aussi populaire. Je ne répondrais pas qu’on ne lui en ait pas su d’abord mauvais gré. Quoi qu’il en ^oit, la Bibliothèque Gilon a réussi. Un grand nombre de nos écrivains se sont fait un devoir d’y prendre part. Plusieurs ouvrages en sont épuisés, d’autres ont eu deux, trois éditions, et la collection approche de son centième petit volume, à 60 centimes. Je ne jurerais pas non plus que tout y soit beau ou correct, et qu’aucun petit livre y réponde au désir de M. Laurent ; « Pour le style, il faudrait l’admirable simplicité des anciens. » La presse a eu plus d’une fois l’occasion d’y signaler des négligences, et le ton que nous avons rencontré tant de fois dans le roman n’a pu être transformé d’un coup de baguette par l’éditeur populaire. Mais l’œuvre est utile; elle se range, avec la Société Franklin, son journal, ses concours, avec la Société 'protectrice des animaux., qui a publié quinze volumes populaires, avec des revues comme la Bonne lecture., le Musée du jeune âge, V Éducation populaire, avec les annales de cercles et les textes de conférences qui se publient, régulièrement ou par brochures, à Verviers, à Liège, à Charleroi, àCourcelles, à Marchienne, à Quaregnon — Laeken en a tout un volume — parmi les efforts soutenus, toujours renaissants, de la bourgeoisie démocratique en faveur de l’instruction du peuple.
L’exemple a été suivi. Il y a : à Mons, une collection Manceaux de livres plus classiques et plus chers; à Bruxelles, une collection Lebègue de petits livres à 80 centimes, une collée-
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tion Parent de brochures illustrées de g*rand format. Ces entreprises sont à leur début; puissent-elles rivaliser pour donner au peuple « quelque chose de fort et de nourrissant » !
Les concours, que nous retrouvons ici comme partout, ont fait appel à d’autres genres : les œuvres de morale, la poésie et les petits contes pour les enfants et pour le peuple.
Pour la prose, il faudrait citer presque tous les romans flamands. Quand M. Rodenberg vint assister aux fêtes de 1880, il voulut voir M. Conscience : « Je ne sais écrire que pour les enfants, » lui dit avec sa bonhomie connue le romancier. — Et pour le peuple, lui répondit le spirituel voyageur. — Oui, dit Conscience « et un éclair de fierté passait sur sa figure » .
« Conscience, à force de conciliation, a levé les obstacles », a dit la Remie trimestrielle. La route aplanie, d’autres y marchent sans concession, nous l’avons vu. Quand, après le Volksleeshoek.) de Dautzenberg et van Duyse, 1854, M. Geiregat publia ses Contes pour les enfants., 1858, dont M. Gilon n’a pas manqué de faire un choix pour sa bibliothèque, Langlois y applaudit en demandant à l’auteur pourquoi il faisait encore intervenir le surnaturel dans l’art démocratique : « Nous le disons avec une conviction profonde : n’apprenez aux enfants que ce qui est naturel et raisonnable. » C’était revenir au principe de Rousseau, qui condamnait les Contes de Perrault, faisait un grand éloge de Rohinson et ajournait à la majorité des élèves toute question religieuse; c’était préparer les lois nouvelles qui suppriment l’enseignement religieux dans les programmes scolaires et qui, dès 1865, ont fait interdire les contes de fées dans les écoles gardiennes de Paris.
Robinson a produit toute une littérature de livres scientifiques, populaires. La librairie Hetzel, qui s’est fait une réputation dans ce genre, a publié plusieurs livres d’auteurs belges : les Aventures d'un grillon., la Gileppe^ de M. le D'' Candèze; V Histoire d'un aquarium., les Clients d'un vieux poirier, de M. Ern. Van Bruyssel; Bébés et joujoux, de M. Lemonnier. J’en néglige, qui ont peut-être autant de valeur et qui ont paru en Belgique. Là encore, comme M. le
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pasteur Best l’a dit des Contes liens de M. Grün, « les contes de fées ont encore place dans la littérature » .
Les contes de fées étaient interdits depuis trois ans à Paris lorsque cette théorie fut appliquée par un de nos romanciers. En 1868, M. Emile Leclercq osa mettre en tête d’une série de petits récits : Contes maisemblalles , Le succès se fît attendre; il n’en fut que plus sûr. Ce petit livre a fait aujourd’hui le tour des écoles laïques.
La grande difficulté, le progrès supérieur, quand on écrit pour les enfants ou pour le peuple, sera toujours, après être arrivé au ton juste, de s’élever au ton artistique. Trouver le genre intellectuel et moral qui y convient ne suffit bientôt plus ; la correction du style qui forme les élèves au génie de la langue, l’esprit de logique qui les habitue à raisonner, à sentir juste, ne seraient pas tout encore : le beau est l’éducation supérieure, l’élévation suprême.
Le système laïque d’éducation que Frœbel admit pour ses jardins d’enfants, dont M. Tévêque Dupanloup a nettement exprimé le principe en disant : « Je respecterai la liberté humaine dans le moindre enfant plus religieusement que dans un homme mûr, parce qu’au moins celui-ci saurait contre moi se défendre : V enfant ne le peut pas » , a donné lieu à la plus riche libéralité qu’ait jamais reçue l’Académie de Belgique, et au concours le plus utile et le plus libéral qu’elle ait à juger. Au mois de mars 1880, un industriel de Bruxelles, M. Joseph De Keyn, âgé de 80 ans, voyant la mort approcher, fit don à l’Académie de la somme nécessaire pour affecter chaque année un revenu de 4,000 francs à des ouvrages pouvant servir à l’éducation ou à l’instruction, primaires ou moyennes. La première condition est un peu étroite : les auteurs doivent être Belges. La seconde répond aux idées modernes : les ouvrages doivent être exclusivement laïques. Avant de mourir, le donateur put voir son œuvre instituée, la fondation légalisée par arrêté royal, le règlement du concours rédigé. La première période du concours, réservée à l’enseignement primaire, a pu couronner une véritable œuvre d’art.
Le jury n’a pas cru pouvoir se montrer trop sévère pour l’ignorance et la médiocrité; il s’est prononcé vivement contre
L’ART POPULAIRE
le mépris de la grammaire et Tabiis de Thistoire, contre les subtilités d’une pédagogie fausse et les moyens grossiers de moraliser le peuple en parodiant ses moindres agitations. Mais il a pu donner deux prix de 1,000 francs, l’un au traité d’arithmétique en flamand de M. Sclioonjans, l’autre à l’auteur des Contes vraisemblables qui entrait dans les conditions par un second petit livre, moins heureux que le premier : Nos amis les animaux. La Bibliothèque Gilon avait été écartée par les termes de la fondation, qui s’appliquent à des écrivains et non à leurs éditeurs. Aucun de nos poètes n’était en cause. Le lauréat qui obtint le premier prix de 2,000 francs, M. Lemonnier, après s’être essayé au genre d’Andersen dans Bébés et joujoux et dans quelques contes de la Revue de Belgique., était arrivé, dans neuf contes inédits : Histoires de bêtes, à de petits tableaux d’art. Jamais, depuis Sedan., il n’avait été aussi simplement écrivain. Ici, il a trouvé ce qu’il recommande tant au peintre : le naturel du style, dans une œuvre personnelle, donnant « l’impression inoubliable des choses ».
L’enseignement de la morale est une des questions les plus débattues. Fallait-il, si on ne l’abandonnait plus aux cultes, le restreindre à la discipline des écoles et à des leçons indirectes, ou lui consacrer la méthode pédagogique d’une science exacte? La révolution française n’avait pas hésité. La charte de 1795, en ordonnant la création d’écoles publiques, leur fixait un programme où entraient les éléments de la morale, et aussitôt l’Institut mettait au concours « les moyens de fonder la morale chez un peuple » . Un député avait indiqué le but : « Vous perdrez la liberté si vous n’établissez pas l’éducation ; » et je trouve, à la date de l’an vi, imprimé à Bruxelles, place de la Liberté, un petit catéchisme en vers : Principes de Philosophie, de morale, etc.., à V usage des écoles primaires., par La Chabeaussière. La religion naturelle et les principes du gouvernement libre y sont mis en quatrains avec beaucoup de netteté.
Que d’efforts, que de luttes, que de temps n’a-t-il pas fallu pour revenir à ces idées, après le rétablissement du culte oflflciel par l’Empire français!
La Restauration éclaira d’un jour nouveau bien des questions. En 1830, avant qu’éclatât la révolution, Visschers soutenait devant la Société V Émulation^ à Liège, la thèse que « l’enseignement ne doit comprendre ni le dogme ni la morale d’un culte spécial » ; le premier projet de loi rédigé sur l’instruction primaire déclarait l’État « étranger à l’enseignement religieux », et le ministre de l’intérieur engageait les provinces à instituer « des cours de devoirs moraux et civiques » . Mais le ton donné par la révolution ne devait pas se soutenir longtemps. La loi de 1842 fut votée et, malgré la secousse et l’expérience de 1848, il fallut trente-six ans avant que les trois opposants de 1842 devinssent une majorité parlementaire. Pendant ce temps, l’enseignement moral avait été discuté, éclairé de diverses manières. Après un Examen de la doctrine chrétienne^ De Potter s’y était essayé en écrivant un Catéchisme rationnel à Vnsage de la jeunesse, où il a voulu mettre à la portée de tous la philosophie de Colins. Bientôt la question est partout. En 1864, trois professeurs de l’athénée de Bruxelles sont consultés par le bourgmestre sur sa réorganisation; leur mémoire insiste sur la nécessité d’y donner « un cours de morale laïque ». En 1865, V Association internationale pour le progrès des sciences sociales tient son quatrième congrès à Berne; M. Vervoort, président de la Chambre belge, y apporte le même problème qu’il met au concours, et la section d’éducation discute cet autre ordre du jour : « L’enseignement de la morale doit-il être séparé de l’enseignement des religions positives? » Le débat fut vif et long; il en résulta deux autres concours : l’un, ouvert par la Société VÉmulotion de Liège, fondé par M. le baron de La Rousselière, et demandant un « catéchisme des grands et des petits devoirs à l’usage des écoles primaires », — il resta sans résultat en 1871 comme en 1866; — l’autre, ouvert à Paris par un démocrate, M. H. Martin. Le verdict était remis aux rédacteurs d’une revue spécialement destinée à ce sujet : La morale indépendante. Le premier prix fut accordé à un instituteur belge, M. Vercamer, pour une œuvre forte, fermement écrite, d’une déduction rationnelle très sûre, due à la philosophie de Kant, que vint contredire, après le succès, une préface néo-chré-
L’ART POPULAIRE
tienne : Catéchisme de morale nnirerselle, 1867. Presque aussitôt, Cil. Le Hardy de Beaulieu publie un Catéchisme de morale universelle^ 1868, pour dégager et formuler de simples préceptes de morale. M. Tiberghien, après son Esquisse de philosophie morale^ où il a exposé le système de Krause, son maître, lui emprunte une œuvre posthume pour la compléter et la rendre plus claire : les Commandements de V humanité^ 1872; il ne s’arrête pas là; le nouveau système officiel, qui supprime la religion du programme primaire, y ayant maintenu la morale, le professeur rédige des Éléments de morale universelle à l'usage des écoles laïques 1879 : manuel de morale laïque « en concordance parfaite, dit l’auteur, avec le sentiment religieux ».
La Science de la morale, comme l’appelait déjà Bentham, comme l’appelle M. Renouvier, a d’autres fondements que la religion naturelle. Aucun de nos partisans de la physio-psychologie n’a appliqué sa science à la morale, comme on l’a essayé en France et en Angleterre. Pour éclairer la question et la situation, marquer les jalons de cette science, la Libre pensée de Bruxelles a publié un Catalogue raisonné de livres français modernes d'instruction morale, 1880.
Les lectures concoui^ent à l’éducation des enfants et des hommes. Beaucoup de nos poètes se sont essayés à la poésie populaire et scolaire. Citons-en quelques-uns. En flamand. Van Duyse : Poésies pour les enfants, 1849; M""® Courtmans : Une centaine de petites poésies pour les enfants, 1855; Frans De Potter : Lieds du peuple, 1861 ; Hiel : Chants pour les grands et les petits enfants, 1879, etc. En 1868, M. Max Rooses, dans le Nederlandsch Tijdschrift, insistait sur l’utilité de cet art qu’il appelait « la poésie démocratique », sans craindre d’être taxé de sottise. En français, à partir de Th. Dérivé : Chants à dusage des écoles primaires, 1845, Chants de V atelier — cet auteur, qui devait finir par chanter l’hôpital où il mourut, est tout à fait oublié — on peut noter quelques œuvres pareilles, depuis les poésies de Stappaerts jusqu’aux concours de la Société Franklin, jusqu’à la Bibliothèque Gilon : Contes de Madame Rose, etc.
Il y aurait tout un volume de poésies populaires à extraire
LA LITTÉRATURE
des recueils de nos écrivains : on demanderait à Denis Sotiau : Mon voisin le tailleur; à M. Félix Frenay : le Fondeur, les Carriers, DroogenboscJi, etc. ; à M. Eekhoud : la Mare aux sangsues, etc., et je m’honorerais d’y prendre une place. M. Frenay y tiendrait un rang* spécial par l’assimilation naturelle de ses sujets, par la note simplement émue de l’exécution. Il y a là une voie à suivre, celle que traçait Lamartine lorsqu’il demandait des livres pour le peuple.
J. Van Ryswyck, après l’avoir définie, y entra en homme du peuple. Je ne connais pas de plus belle poésie populaire que son Diable en bouteille. L’humoriste y peint à la diable — le mot est en situation — la rage de Satan à chercher des moyens de reprendre l’humanité qui lui échappé. Tout à coup: « Eurêka! » il a trouvé :
Vous êtes pris, oui, je renais.
Plus redoutable que jamais Dans la bouteille de genièvre !
Et voilà le diable de poison débutant à Londres, passant le détroit, pénétrant dans les masses, envahissant le monde; et le ton s’élève, le poète nous montre ses victimes dans les bouges, dans les hôpitaux, dans les bagnes :
Voyez ces vivants qui sont morts :
Un mot navrant, mot de remords ,
Tombera de leur pâle lèvre.
Et quatre-vingt-dix-neuf sur cent.
Sur lesquels le linceul descend.
Diront : Tué par le genièvre !
(Trad. d’A. Claus.)
Il y avait dans ce joyeux compagnon, lutteur brisé, un puissant poète populaire. Il n’a appartenu à personne; il mourut plutôt. Il appartient au peuple, à sa grosse gaîté, à sa morale simple, à sa verte poésie.
Dix œuvres pareilles au Diable en bouteille ou aux Carriers., aux Contes de MM. Leclercq et Geiregat, ou aux Histoires de bêtes de M. Lemonnier, et Fart populaire sera créé en Belgique. Grâce à ces efforts réussis, nous aboutissons encore à une ouverture sur l’avenir.