CHAPITRE PREMIER
HISTOIRES GÉNÉRALES DU PAYS
Quand les oppresseurs d’un peuple la rédigent, l’histoire est comme un sceau mis sur sa servitude, comme la dernière victoire contre son droit, la tombe la plus noire de son autonomie. Aussi, dès qu’il le peut, combien il s’efforce de percer ces ombres, se hâte de refaire un peu de jour sur ses traditions, de retrouver les hommes et les choses de son passé! Vainqueur, libre, que de temps ne lui faut-il pas encore pour extirper de ses annales les erreurs, les préjugés, les idoles, comme des oiseaux de ténèbres chassés d’un sépulcre, et pour rendre à la vérité, à la gloire, ses penseurs, ses lutteurs, ses martyrs, toute la phalange sacrée de la patrie autrefois vaincue !
Si l’on parcourt les diverses séries de travaux qui ont servi à rétablir les faits exacts de notre histoire, on arrive à des vues d’ensemble dont chacune s’ouvre sur des éclaircies nouvelles. Nos historiens pourraient être classés d’après leur genre, leurs fonctions ou leur mobile. Ici, les savants : archivistes allant aux détails, ou professeurs cherchant à généraliser; là, les écrivains politiques : hommes d’État vérifiant ou plaidant le.urs idées par l’histoire, ou lutteurs combattant les erreurs à coups de pamphlets. Mais le groupement se fait plus naturellement de soi-même d’après la suite des époques ; presque toutes ont été l’objet d’une série de travaux utiles.
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Les histoires générales sont toujours à refaire. Les besoins de l’enseignement ne permettent pas d’en retarder la publication jusqu’à l’entier défrichement de tous les siècles; après avoir servi quelques années, elles disparaissent. Desmet et Dewez ont passé, comme bien d’autres. U Histoire populaire en dialogues flamands, faite avant 1830 par Somerhausen, était encore réimprimée en 1846 et 1855, faute de mieux, et l’histoire flamande de Ternest, publiée en 1845, en est à sa cinquième édition. 11 ne reste guère en français que celle de Mohe, dont l’abrégé a été traduit en flamand (1843); sa méthode, sa justesse d’aperçus, sa concision lumineuse l’ont perpétuée. Des compilations plus récentes ont pu joindre au .mérite facile d’une information plus complète l’avantage de profiter des créations antérieures et de cadres de mieux en mieux tracés. Celle que M. Th. Juste a d’abord rassemblée d’après divers écrivains, puis complétée plusieurs fois, a pu, grâce à la facilité du style, à des éditions illustrées et au concours des autorités, vulgariser notre histoire dans les classes libérales, bien plus que, dans les Flandres, les rédac-, tions flamandes de MM. Coomans (1836) ou Conscience (1844) et autant que, dans l’enseignement catholique, la volumineuse mise en œuvre des documents, par le chanoine David en flamand, par M. Namèche en français, et les trois volumes, très hardis, d’un abbé orangiste : Histoire des Pays-Bas jusqiden 1815, par Janssens (1840).
Faut-il citer le Précis de M. Thil-Lorrain, avec sa méthode qu’il appelle synelironistique; Y Histoire de Belgique en flamand d’après Dewez par J. Delin; Y Histoire populaire de M. L. Hymans, à qui Van Bemmel, sous forme dé errata, et M. Bahlenbeck, dans les Bulletins de la Ligue de V enseignement, ont reproché des « négligences impardonnables »; le Précis de V Histoire de Belgique de M. Genonceaux, plus méthodique, plus exact, un peu sec, employé dans les écoles; Y Histoire de Belgique àe, M'^^Gatti, qui se distingue par d’excellentes qualités d’exposition et de clarté; Y Histoire du peuple helge de M. Vercamer, qui vient de paraître, bon cadre de philosophe, rempli par un compilateur qui se trompe souvent; etc., etc.? Je dois la préférence à de plus vastes entre-
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prises. Consacrer à notre histoire une série de traités était une idée excellente, une œuvre utile. La Bihliotlièqiie nationale de M. Jamar l’a essayé. De graves objections ne lui ont pas manqué, mais on peut dire qu’elle a contribué à la diffusion de la lecture historique en Belgique. Mais il s’est publié, depuis trente années, un très grand nombre de chroniques et de mémoires de chaque époque, et une autre série, presque aussi complète, de préfaces, notices, monographies, par des écrivains modernes. Là est notre histoire, et l’on ne pourrait mieux la préparer, la populariser qu’en publiant deux chrestomathies : l’une, comme on en possède en Allemagne pour l’histoire de la Grèce, composée de fragments où chaque époque serait racontée par les chroniqueurs de cette époque; l’autre où les écrits modernes fourniraient chacun une pierre à cette vaste mosaïque. Van Bemmel, avant de mourir, a esquissé la première pour « l’enseignement complémentaire» . Il faudrait à l’œuvre véritable dix volumes pareils.
Dans la préface de sa Géographie physique de la Belgique (1854), puissant début d’un vrai savant, M. J.-C. Houzeau avait essayé une autre idée, mais il déclarait ne pouvoir à lui seul qu’esquisser pour la Belgique ce que Patria venait de faire pour la France, ce que Bamria devait faire plus tard pour la Bavière. Ce n’est qu’en 1873 que cette encyclopédie nationale fut entreprise. Aucun élément n’y manquait un directeur qui s’était familiarisé pendant quinze ans avec presque tous nos écrivains dans la direction de la Revue trimestrielle et avec presque tous les sujets par des études de professeur érudit; un plan bien conçu; des spécialistes capables d’en remplir chaque division; un éditeur habile. Dès le prospectus, qui donnait la table des matières, les lecteurs comprirent qu’ils pourraient embrasser, en des résumés substantiels, tout ce qui concerne le pays : son état physique, son état politique et son état intellectuel; le succès fut assuré; une souscription du Eoi lui donna un nouvel élan, et l’œuvre a répondu au programme. Achevée en 1876, elle reçut une récompense publique. M. J. Van Praet, ayant obtenu en 1871 le prix quinquennal d’histoire, disposa de la somme en faveur de l’ouvrage « le plus utile aux intérêts de la nationalité
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belge » qui paraîtrait dans les cinq ans. Le jury, à Lunanimité, accorda ce prix à Eug. Van Bemmel, pour la Patria belgica.
Van Bemmel ne se trompait pas lorsque, dans l’appel à ses collaborateurs, il comptait sur leur patriotisme pour arriver « à créer entre eux une véritable entente, une harmonie d’intentions et de vues » . Ce n’est pas ici qu’on trouverait ni un chaos d’opinions contradictoires, ni des articles interminables. Une économie suffisante, sinon complète, règne dans l’exécution ; le choix des auteurs, les exigences du programme à maintenir présentaient des difficultés qui ont été vaincues sans trop de perte, et l’on peut deviner ce qu’il a fallu d’énergie pleine de ménagements, d’aménité sans faiblesse, dans le rappel aux conditions de l’œuvre, pour empêcher les empiètements, éviter les contradictions, écarter les dissonances, entre tant d’écrivains d’opinions diverses. L’ensemble de l’œmvre représente parfaitement la grande majorité du pays, la moyenne libérale de l’opinion. C’est bien là l’esprit modéré de notre bourgeoisie, et le jury a pu considérer la Patria belgica comme « un monument de la science et du. patriotisme, digne de devenir le livre du citoyen belge » .
’ Le livre du citoyen belge serait surtout, un résumé de ces trois grosvolumes.il serait difficile de condenser cet ensemble de monographies, dont chacune n’est elle-même que le résultat de toute une science ; mais si ce résumé était bien fait, on y verrait où et comment a vécu et s’est développé, dans tous les sens, ce petit peuple, toujours actif, souvent glorieux, aujourd’hui libre. Publicola Chaussard, au milieu du trouble où l’invasion française trouva nos provinces, entrevit leur avenir à travers leurs divisions : « Si le Belge possède un jour la liberté, disait-il en 1793, il saura la conserver peut-être mieux que la France. » La Patria Belgica nous montre comment nous en sommes arrivés là, nous aide à nous y maintenir en pratiquant la maxime antique : Connaistoi toi-même.
L’histoire générale est plus difficile à faire dans un pays longtemps composé de provinces autonomes. Dewez le comprenait et il avait entrepris l’histoire de nos provinces.
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En 1838, M. le prince de Ligne mit au concours une histoire de la ville de Bruxelles, devenue définitivement la capitale du pays. Deux jeunes gens, chacun de leur côté, y avaient travaillé pendant cinq années; quand vint le moment de donner .le prix, le défaut de temps fit manquer le but à l’un d’eux, et l’autre, M. Henne, fut couronné. Mais publier séparément le fruit de leurs recherches ne parut à l’un ni à l’autre « réaliser la pensée du concours : être utile au pays » . Les deux débutants s’associèrent pour discuter les problèmes, revoir les autorités, refondre leurs rédactions, ne faire qu’une œuvre des deux mémoires, et V Histoire de la ville de Bruxelles, publiée en 1845, fit du premier coup la réputation de MM. Henne et Wauters. Certes, après trente-cinq ans, — ils le savent mieux que personne, — il s’y trouve bien des détails à rectifier, des points à compléter; mais cette œuvre, sérieuse, impersonnelle, plus fouillée que brillante, après avoir échappé au faux ton historique de l’époque, mérite d’échapper aux effets du temps.
H Histoire de Flandre avait été doctement esquissée en français avant 1830, par M. J. Van Praet; assez faiblement écrite en langue flamande, en 1837, par M. P. Lansens. En 1851, le premier prix quinquennal d’histoire fut décerné à un travail de douze années : Y Histoire de Flandre de M. Kervyn de Lettenhove. C’était une œuvre brillante, cherchant les vues larges et les ingénieuses constructions, les devant parfois au sentiment vrai de la démocratie du moyen âge, parfois aussi à des synthèses plus spécieuses qu’exactes; œuvre enthousiaste et idéaliste, écrite sous l’influence des deux Thierry et de Chateaubriand. On a eu, depuis, beau jeu d’y découvrir des exagérations d’idée, des erreurs de fait; on a pu surtout reprocher à de nouvelles éditions, françaises ou flamandes, d’avoir été revues plutôt pour en retrancher des pages démocratiques que pour y corriger des erreurs de détails. Quand elle parut, c’était, au moins pour le moyen âge, car la suite n’était qu’une esquisse, une œuvre de marque, et le jury put croire à l’avenir de Phistorien et de l’écrivain. L’auteur aujourd’hui a fait beaucoup de publications, il n’a plus fait un livre pareil. Celui-ci ne
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restera qu’à la condition d’être remis au courant de la science et au ton moderne du stjde historique.
Liège est, sans contredit, la plus détachée, dans l’histoire, des provinces helgiques, celle qui porta le plus d’originalité dans son autonomie. En 1825, de Gerlache, revenant de Paris, avait présenté à la Société V Émulation une étude sur les historiens liégeois, qui, en 1843, servit de préface à son Histoire de Liège. Mais, en 1843, l’historien était chef de parti. Tout en le défendant de l’accusation d’être devenu l’apologiste des évêques, son biographe académique, M. Thonissen, doit avouer qu’il « se montre parfois sévère pour quelques bourgmestres qui, sans être les ennemis du pouvoir légitime, voulaient étendre ou garantir plus efficacement les franchises de la cité ».
Les autres œuvres de cet écrivain de premier ordre qui, même quand il nie le droit, semble encore penser en philosophe, l’étude sur Salluste aussi, qu’on a dite son chefd’œuvre, sont pleines de semblables contradictions, non seulement entre le présent et le passé de l’homme politique,mais entre les diverses pages du livre. Presque à chaque chapitre, l’homme moderne reparaît sous l’ultramontain et semble se venger de ces influences qui ôtent toute unité, toute véritable grandeur à son œuvre : sorte de claudication du talent traînant le boulet politique !
Son Histoire de Liège., faite de main d’écrivain, a, comme celle du chanoine Daris, le même vice : elle est rédigée par l’esprit de parti. L’historien y vise à autre chose qu’à écrire l’histoire : il entend démontrer qu’un État populaire, avec c( ses passions, ses alternatives d’héroïsme et de criminelles folies » , aboutit « fatalement au despotisme ou à la ruine » , et il ne connaît pas « d’histoire plus instructive sur ce point que celle de Liège » .
Hénaux, Polain et, après eux, Gérimont dans son Histoire populaire de Liège, y trouvent l’enseignement contraire.
Polain, né à Liège en 1808, écrivait déjà avant 1830; il était en pleine verve au moment où la renaissance historique brillait en France. Après de nombreuses pages détachées : Esquisses et Récits historiques, après une description de Liège
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'pittoresque^ il avait abordé Tliistoire de sa province natale. Ses deux premiers volumes (1844-1847) lui ouvrirent l’Académie, puis la Commission d’iiistoire, etc. Il avait pris notoriété en France, devait être appelé à l’Institut et prendre part à ses publications. Si, quand V Histoire de Flmidre parut, Polain avait eu publié son œuvre entière, il aurait pu disputer le prix à M. Kervyn. C’étaient les mêmes procédés, rappelant Chateaubriand, de Barante, Aug*. Thierry. Chez Polain, peut-être moins de brillant et un peu plus de solidité; des siècles aussi révolutionnaires, traités dans un même esprit démocratique, mais plus rattachés aux principes libéraux modernes; même genre de style, mais plus modéré en passant par l’esprit plus positif de l’auteur liégeois. Mais déjà, en 1850, Polain avait compris le vide de cette « manière » ; il laissa son œuvre inachevée, pour' embrasser de grandes publications officielles et académiques : quatre in-folio du Recueil d'ordonnances, de Liège, Stavelot et Bouillon, etc.
Hénaux a achevé son histoire et l’a remise plusieurs fois sur le métier, pour arriver à une sorte de style lapidaire. Sa dernière édition (1875), plus condensée, publiée sur vélin, en grand format, en gros caractères, semble faite pour incruster dans l’ésprit les versets d’une « Bible historique de la liberté liégeoise ^ », comme, chez les Eomains, on gravait les annales du peuple sur le pavé de marbre des temples. S’il avait vécu plus longtemps (1816-1880), il aurait sans doute, malgré cette riche édition, pris soin de mettre à la hauteur de la science allemande, comme me l’écrivait son frère, une œuvre où l’esprit de système et les idées modernes appliquées aux institutions du passé prêtent plus à la critique qu’ils n’altèrent la vérité.
Anvers a ses historiens : huit volumes flamands, érudits, de MM. Mertens et Torfs, dont l’abrégé sert aux écoles, et Y Histoire populaire d’Eug. Gens. L’histoire du Hainaut et celle du Luxembourg ont été faites pour une entreprise de librairie à bon marché, à une époque déjà éloignée, l’une par Reiffenberg, l’autre par M. Lagarde. Citons quelques
^ Émile de Lavelcye, Journal de Liège.
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autres livres : en français, V Histoire du Limhourg, œuvre posthume du chanoine Ernst; Y Histoire de Léau par M. Piot;
Y Histoire d'Arlon de G.. Prat; les Ypriana de M. Alph.Vandenpeerehoom ; les Aldenardiana de M. Edm. Vanderstraeten;
Y Histoire de Namur^diV MM. Borgnet et Stan. Bormans, de Looz par Daris, Y Oudenbour g par MM. Feys et Van de Casteele, de Saint- Josse-ten-Noode et Scliaerbeek par Van Beminel. En flamand, les histoires de Wetteren^o.v Broeckaert; de Tliourout par Lansens; de Termonde par Vlaminck; de Courtrai, d’Alost^ de Fumes, etc. par M. F. De Potter; de Matines par David; de Halle par MM. Everaert et Bouchery ; de Tirlemont par M. Bets; de Lierre par Tony Bergmann. Les Aldenardiana sont très appréciés, les Ypriana ont une valeur incontestable, et les flamingants font un grand éloge de Y Histoire de Lierre.
En 1863, une circulaire da Ministre de l’intérieur avait recommandé aux communes de faire recueillir tous les éléments possibles pour composer leur histoire locale. Cet appel, auquel M. Vandenpeereboom devait répondre lui-même d^une manière si complète pour sa ville natale, a été entendu, on le voit.
Ce qui domine ici, c’est la Belgique ancienne et moderne, commencée par MM. Wauters et Tarlier, continuée par M. Wauters après la mort de son collaborateur. Elle comprend déjà, dans sa vaste enquête historique et géographique, les villes et les cantons de Nivelles, de Wavre, de Perwez, de Jodoigne, de Tirlemont. Jamais on n’a réuni un tel ensemble d’informations exactes, de faits curieux, de détails inédits, sur le passé et le présent, et cette publication est bien supérieure, comme érudition et comme esprit scientifique, à celle que MM. De Potter et Broeckaert poursuivent en flamand pour les Flandres (27 volumes). Si ce double travail pouvait s’étendre à tout le pays, nous aurions une encyclopédie historique et géographique des communes belges, comme nous en avons Y Atlas cadastral par M. Popp.