CHAPITRE II
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
Publions nos archives, faisons Phistoire locale, procédons par monographies-! Un moment vient où ce mot d’ordre semble entendu partout. C’est, en effet, le vrai moyen de rectifier les erreurs, de contrôler les synthèses prématurées, d’imposer à l’histoire une somme de faits exacts, plus forte chaque jour. Les travaux des commissions académiques, des sociétés et des revues existantes n’y paraissent pas suffire. Des instituts archéologiques se réunissent de tout côté, et font paraître des bulletins, des annales, des textes de toute sorte, en flamand, en français, en latin. Chaque ville devient un atelier d’informations ; l’esprit de recherche entreprend régulièrement dans les archives des fouilles patientes; l’esprit politique y fait, à chaque occasion, des excursions hardies, et l’on voit s’étendre partout notre domaine d’activité historique. Plusieurs époques de notre histoire en arrivent ainsi à être soumises à ce que Paquot appelait la science des détails. Je les suivrai rapidement.
Nos origines présentent des difficultés ethnographiques générales, que vient compliquer, l’existence de deux langues dans nos provinces. Autrefois, notre histoire s’ouvrait par la conquête romaine. « La Belgique du temps de César... », ainsi débute Desmet en 1822. c< La Belgique ancienne, qui formait au temps de César... », ditDewez en 1828. « L’histoire positive de la Belgique ne commence qu’avec César », dit encore le général Renard en 1847, et M. P. -A. -F. Gérard commencera à peu près de même, en 1878, son Précis Phistoire cléricale de Belgique. Schayes remonte avant la domination romaine et recule l’horizon ; de nouvelles études vont jusqu’aux temps de
64 SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUFi>.
la Grèce, et la science de Schmerling permet à Ferd. Hénaux de débuter, trop pompeusement, en ces termes : « Il y a plus de cinquante mille ans, notre sol était déjà habité, » tandis que Van Bemmel put ouvrir son Histoire de Saint-Josse-ten- Noode et de ScliaerheeTi (1869) par un chapitre qui remonte aux temps géologiques et signale un fruit fossile particulier au plateau de Schaerbeek, le Nipadite.
Schayes (1808-1869) était né archéologue. Avant 1830, étant encore sur les bancs de l’université de Louvain, il publie un premier mémoire, dans les Archives historiques, que dirigeait un de ses professeurs, Eeiffenberg. C’est une réfutation de l’opinion de Raepsaet sur l’origine de la langue wallonne, qu’il attribuait au repeuplement d’une partie du pays par des Gaulois. C’est le contraire qui eut lieu, par un repeuplement germanique sur le fond romanisé des anciennes populations. Schayes devait s’occuper beaucoup de notre architecture, et après plusieurs mémoires couronnés, en esquisser l’histoire [Bibliothèque J amar].^xi 1836, il faisait paraître un ouvrage de longue haleine : les Pays-Bas avant et pendant la domination romaine. Quand il mourut, il travaillait à la seconde édition, augmentée par trente années d’études nouvelles; deux volumes en étaient déjà imprimés, le troisième fut continué d’après ses notes par M. Piot. Quoique Schayes ait négligé les données de la linguistique et trop méprisé peut-être les légendes du moyen âge, son œuvre est d’un savant positif, sans être d’un écrivain. En plein romantisme, il s’attaque aussi bien aux hypothèses kymriques d’Amédée Thierry qu’aux erreurs d’érudition de Raepsaet. Sans remonter aux habitants antérieurs, les Finnois de l’âge de pierre, il montre que les Celtes primitifs furent exposés à de nombreuses invasions, qui germanisèrent le Belgium avant César. C’est plus tard que la dualité de race et de langue s’y produira. Ce livre, dont je ne puis suivre le vaste tableau, restera à la science. D’autres opinions ont pu depuis se faire jour, sans effacer la trace durable que Schayes a marquée dans notre histoire.
H Histoire ancienne des Belges ou Néerlandais, écrite en flamand par Blommaert (1849), a une valeur sérieuse, malgré son esprit de système en faveur du germanisme. On ne peut
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
que citer le même sujet traité, avec des prodigalités d’érudition, par Van Hasselt.
L’époque de César attend un historien. Les questions topographiques et stratégiques qui s’y rapportent ont donné lieu à bien des débats où M. Wauters est intervenu contre des écrivains français : Nouvelles études sur la géographie ancienne de la Belgique; où MM. De Vlaminck : la Ménapie; Van Dessel : la Topographie des voies romaines, et vingt autres complètent et discutent Schayes, commentent César. Je puis annoncer une histoire de la conquête romaine dans nos provinces qui réunira, discutera, complétera ces études et en fera un tableau d’ensemble.
Schayes donne un « tableau historique, géographique, physique, statistique et archéologique de la Belgique et de la Hollande... jusqu’au vi® siècle ». Il ne fait l’histoire ni des premières conversions au christianisme, ni de la chute de l’Empire. L’histoire des Francs remonte aux premières expéditions germaniques et ne s’arrête qu’à Charlemagne; elle se complique d’une seconde invasion du culte chrétien par le glaive des convertisseurs couronnés et par la colonisation des moines, occupant le sol conquis. Après avoir aidé à la dissolution de l’Empire, le christianisme en reprend l’esprit d’organisation et d’autorité pour instituer un nouvel état social, où l’élément laïque finit cependant par reprendre peu à peu ses droits. Cette longue période de trituration dans le chaos a donné lieu à des opinions contradictoires. Les uns, comme M. Em. de Laveleye, dans l’Z^^>^^re des Francs, qu’il esquissa au sortir des écoles, pour la Bibliothèque Jamar, font du christianisme un des trois grands éléments de la renaissance « providentielle» . D’autres accordent la supériorité et la suprématie à l’influence germanique, que Charlemagne porte à son apogée. Quelques mémoires touchent à des points particuliers; il faut citer : le mémoire couronné d’un élève de l’école des Chartres, M. Paillard de Saint-Aiglan, en réponse à cette question : « Quels sont les changements que l’établissement des abbayes et autres institutions religieuses au vu*' siècle, ainsi que l’invasion des Norfhmans au ix*’ siècle, ont introduits dans l’état social de la Belgique? » — la Province de Brabant
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
SOUS V Empire romain, par M. L. Galesloot (1850), etc., etc. A d’autres points de vue, l’étude des Pagi^ traitée ex professo, par M. Duvivier pour le Hainaut, par M. de Vlaminck pour le Pagus mempiscus, pour tout le pays par M. Piot, rattache l’histoire à la géographie par une méthode scientifique lumineuse.
Aucun écrivain n’a traité aussi audacieusement cette longue période de notre histoire que M. P. -A. -F. Gérard, dans ses Lettres sur V Histoire de Belgique [Berne trimestrielle^ 1854- 1861), dans son Histoire nationale de la Belgique depuis César jusqu'à Charlemagne (1868), et dans les premiers chapitres de son Histoire cléricale de Belgique^oii il résume les mêmes faits. Une théorie radicale, résultat d’ardentes recherches dans un but systématique, porte l’auteur à refaire toute cette histoire pour glorifier le génie des Francs aux prises avec les traditions autocratiques de Eome, représentées par le clergé et les rois mérovingiens et carlovingiens, séduits à cette politique. Ainsi s’explique le nom de cléricale donné à la dernière histoire, pour marquer d’un mot l’ennemi séculaire. C’est un défrichement hardi, fait par l’esprit de système, anti-gaulois et anti-clérical. Les théories d’Aug. Thierry et de Guizot y sont renversées, la méthode comparative s’y essaye, et l’auteur aborde avec passion le renouvellement de nos annales, qu’il appelle « un travail d’Hercule ».
La science discutera longtemps sur la naissance de Charlemagne, sans en savoir plus que son ministre historien. De longs débats sur ce point nous ont laissé une monographie paradoxale, que Ferd. Hénaux réimprimait encore en 1878, dans le style lapidaire et le grand format de son Histoire de Liège. En 1855, ils aboutirent à un concours assez semblable à celui du prince de Ligne, mais dont le donateur a gardé l’anonyme.
Deux concurrents établissaient que le César franc était né dans la province de Liège, mais on voulait en savoir davantage, en savoir trop : le concours restait impossible. Il fallut changer le programme. Alors, le prix put être donné à une Histoire des Carlovingiens dans ses rapports avec Vliistoire nationale lelge, par MM. Warnkœnig et Gérard (1862), œuvre sérieuse et forte qui n’est plus à refaire.
KECONSTITÜTION DES DIVERSES ÉPOQUES
De nombreux préjugés existaient en 1830, se propagent encore aujourd’hui contre ce qu’on appellerait volontiers les communards du moyen âge. En 1847, le baron de Stassart s’élevait à l’Académie contre Breydel et « les meurtriers du comte d’Artois à la bataille des Éperons d’or ». Que de fois, depuis la publication de la chronique du notaire Galbert, n’a-t-on pas dû rétablir la vérité, contrôler les chroniqueurs, retrouver des documents, remettre les événements dans leur jour et les hommes dans leur mérite ! Un procédé semble se généraliser ici : après une première phase d’erreurs contradictoires, où l’esprit de parti s’empare de l’histoire, un ou plusieurs concours interviennent; ils ne tranchent pas toujours le problème, ils le fixent et en préparent la solution. La résurrection de J. Van Artevelde a parcouru toutes ces phases. Le premier essai date de 1812. On le nommait encore factieux, mais on voulait en faire un noble; cela eût tout sauvé. Les archives furent compulsées une première fois et un concours académique ouvert pour savoir si la puissance du chef populaire avait réellement une consécration de caste. Il y a encore des historiens qui le soutiennent. En 1837, le groupe de professeurs de Gand qui publiait les Noumlles arcliims historiques^ littéraires et philosophiques conçut autrement le sujet. M. D’Hane ouvrit un concours où la question fut bien rédigée : « Tracer un tableau historique et politique de la Flandre depuis la mort du comte Robert de Béthune jusqu’à celle de Louis de Male. » Le mémoire qui obtint le prix était d’un professeur de l’université, Lenz; il ne parut que par fragments, mais ces fragments créent l’histoire.
Lenz réhabilite les héros de Cassel, suit pas à pas J. Artevelde dans les comptes de la ville, venge l’état moral de la Flandre, au xiv*" siècle, d’accusations grossies par chaque écrivain. En 1840, Voisin put réunir dans un Examen d’ensemble les historiens du tribun gantois, non sans faire encore des réserves. Puis, le roman et la poésie s’emparèrent du héros, ce qui donna lieu à des études comme celle de J. -B. Nothomb à propos d’un drame de V. Joly, ou celle de la Flandre libérale au sujet du roman de M. Conscience. Un nouveau concours fut ouvert à Gand : M. Ecrevisse y obtint
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
le prix flamand; M. De Winter, le lauréat français, suivait les traces de Lenz. Sauf les causes de la mort du capitaine de paroisse, qui restaient obscures, on aurait pu croire le débat clos, rhistoire fixée, surtout quand M. Kervyn, dans son Histoire de Flandre (1847), suivit le mouvement, non sans conserver des erreurs ou exagérer des vérités. En 1849 cependant, la ville de Gand se proposant d’élever à son béros un monument plus glorieux que l’inscription mise par Voisin ' en 1840, sur le balcon de la maison du tribun, place de la Calandre, le ministère refusa la coopération de l’État : on était trop près de 1848. En 1856, la lutte reprend sur une lecture de de Gerlacbe à l’Académie. Saint-Génois rétorque pied à pied le réquisitoire, M. Kervyn réfute le chef de son parti, en maintenant son propre système. Le moment approchait où la statue pourrait être votée (1859). Quand elle fut inaugurée cinq ans après, par le Roi, qui prononça- à cette occasion de nobles paroles démocratiques, Lenz ne put garder l’abstention où il semble s’être confiné toute sa vie. On espérait qu’après vingt-sept ans, il eût publié son travail complet, qui embrassait l’bistoire de Flandre de 1322 à 1385. Un document, découvert à Londres par M. Van Bruyssel, lui apportait de nouveaux détails. Lenz se borna à opposer à la brochure de circonstance improvisée par M. Kervyn, une centaine de pages sans réplique. Il trouvait sans doute qu’après plus d’un quart de siècle son tableau aurait eu besoin d’être refait sur un plan meilleur.
Le Siècle des Artevelde (de 1322 à 1385), ce titre, qui eût bien indiqué l’œuvre du vieux professeur de Gand, est celui d’un livre récent d’un jeune professeur de Bruxelles. Le groupe d’écrivains de la capitale avait suivi la renaissance de cette histoire. Le feuilleton de Notbomb avait paru dans V Indépendant ; plus d’un débat avait été porté devant l’Académie ; la presse y avait pris part, le National avait même reproduit la réplique de M. Kervyn et l’étude où M. F. Stappaerts s’était fait le rapporteur, sinon le juge, du procès, dans la Renne britannique. La Renne trimestrielle ^ comme la Renne
^ Les derniers hisLoriens de J. Van Artevelde, par J. Vautier. 2® série, t. IBOL
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
àe Bruxelles^ suivait ces études avec intérêt. C’est à Bruxelles aussi que Moke avait publié ses deux monog*rapliies des Artevelde, qu’on avait représenté le drame de V. Jolj et qu’avait paru le premier drame couronné, au moment où l’on préparait la statue. Gand n’abandonnait pas son œuvre : MM. J. Vuylsteke et N. de Pauw suivaient les traditions de Lenz en publiant ensemble les Comptes communaux de Oand^ Bruges et Ypres, sur cette époque, et le dernier, une page détachée d’un grand ouvrage en préparation depuis vingt-cinq ans : Conspiration Y Audenarde sous J. Van Artexelde. Quand un écrivain flamand, M. de Potter, voulut refaire l’arbre généalogique des Van Artevelde M. Vuylsteke y dénonça d’étranges fautes de texte, à l’appui d’une conclusion fausse. Pas une erreur n’était tolérée, pas un système ne restait sans contrôle, et la presse de Bruxelles prêtait son appui aux écrivains gantois. On n’a pas oublié comment Max Veydt déploya, dans la Bcmie de Belgique^ toute sa verve contre l’usage qui fait encore célébrer, à Roosebeeke, la défaite des Flamands comme une victoire de la justice et un miracle de la Viergœ.
C’est de ce milieu universitaire et littéraire qu’est sorti le livre de M. Vanderkindere, en 1879. On s’accorde à y trouver réunies les conditions de l’histoire politique. Il serait à désirer sans doute que cette « étude de la civilisation morale et politique de la Flandre et du Brabant » étendît l’horizon de J. Van Artevelde à toutes les provinces qu’il a fédérées; que les causes économiques des deux guerres fussent plus profondément étudiées ; que l’auteur, dans son tableau des mœurs, s’en fut moins rapporté aux satires du temps. Mais, la part faite des divergences d’opinion et des objections de détail, on ne peut qu’applaudir à ce début historique. L’animation et le pittoresque des récits, que ce genre exclut, y font place à des analyses d’un esprit radical, plus occupé de la pensée que de l’effet, et trouvant dans la rigidité de son système un ton personnel qui tranche toujours, jamais ne cloche, souvent s’élève. Un moment vient où, les communes étant devenues des puissances après avoir été des asiles, de nouveaux problèmes s’imposent à elles par la logique de leur principe d’origine. Mises en demeure d’essayer deux grandes
SCIENCES HISTOKIQÜES, MORALES ET POLITIQUES
œuvres : l’unité et l’égalité, elles s’efforcent de généraliser le groupe par la fédération et d’étendre l’autonomie bourgeoise aux petits métiers, puis aux campagnes : Place aux petits! L’auteur alors, peu partisan de la démocratie fédérative, mais porté vers la cause du peuple, étend son analyse aux corporations c( calculées pour donner au travailleur une existence digne de l’être moral », à l’état des populations agricoles, dont les soulèvements compliquent les difficultés politiques, et il déploie une force calme de déductions historiques et parfois une hauteur de verbe où l’on sent le souffle des grandes lois sociales. C’est ainsi qu’on entre dans l’histoire... j’avais dit d’abord : en maître; M. Alph. Leroy me fournit un mot moins banal : « Macaulay est un psychologue, dit-il, M. Vanderkindere un théoricien. »
L’histoire de Jean duc de Brabant, écrite en flamand par M. K. Stallaert en 1859, en français par M. Alph. Wauters, dans un mémoire couronné en 1862, nous a donné d’excellentes monographies qui établissent la vérité de cette époque, et l’histoire de Pierre Coutherel a été traitée en flamand par un professeur de l’université de Louvain, M. H. Sermon.
Les communes n’ont pas échoué, elles ont été vaincues. Après Roosebeeke, on ne peut accuser les mœurs relâchées de la Flandre, dont la défense de Gand, la même année, fut si héroïque, ni les dissentiments intérieurs, car le conflit entre Gand et Bruges pour le détournement de la Lys eût été tranché facilement si les ennemis du dedans et du dehors n’en avaient tiré parti. M. de Haulleville termine son Histoire des Comrmnes lombardes à l’entrée du xiv'’ siècle :
« Les princes des xiii® et xiv® siècles, en Italie, des xv® et XVI® siècles dans le reste de l’Europe, dit-il, ont jeté les fondements des institutions despotiques. » En Belgique, la maison de Bourgogne essaya cette œuvre d’unité autocratique, qui n’aboutit qu’à des révolutions. Alors, les communes vaincues ne sont pas supprimées : on raserait plutôt nos grandes villes ! mais le développement du pays, contrarié, détourné de ses tendances naturelles, s’arrête devant cette digue d’une domination presque étrangère.
L’histoire des ducs de Bourgogne a longtemps tardé à être
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
élucidée. Reiffenberg avait publié Jacques Duclercq et rassemblé une Histoire de la Toison T or (1830); M. Faider, en étudiant la Joyeuse Entrée, n’avait pas négligé les additions de Philippe le Bon ; Schayes avait publié le Journal de la collace gantoise; V Histoire de Flandre de M.Kervyn s’arrêtait réellement après Roosebeeke, le reste n’était d’abord qu’un court résumé ; c’est dans une troisième édition que l’auteur a ajouté un volume : La Flandre pendant les trois derniers siècles. On s’en serait d’abord tenu volontiers à la brillante mise en scène des événements d’après les chroniqueurs, par de Barante, sauf à l’annoter dans trois contrefaçons consécutives, comme le firent ReifPenberg, M. Gachard et le chevalier Marchai. Esprit de parti ou de routine, il n’aurait pas dépendu de certains écrivains que l’on s’en référât à l’idée de Van H ultem lorsqu’il avançait, en 1790, en bourgeois libéral, qu’un État ne peut s’élever à un haut degré de splendeur et de prospérité que par un gouvernement démocratiquemonarchique, et qu’ignorant l’histoire, il citait comme modèle le règne de Philippe le Bon. Bientôt, cependant, les informations se multiplient. Les Analectes helgiques de M. Gachard et diverses publications, officielles ou privées, comprennent de nombreux documents que ni les monographies de villes, ni les histoires générales ne pourront négliger. Après les contrefaçons de de Barante, la traduction nous fait connaître V His-toire de Charles le Téméraire de John Forster, et celle deKirk; les Mémoires de Chastellain paraissent, presque complets; quelques chroniques sont publiées sur le règne. Dès 1847, M. Stecher s’était exprimé vivement sur ces ducs qui portent (( les premiers coups à nos libertés locales», sur ces splendeurs « durement expiées », sur « ces orgies où le Bourguignon nous conviait pour nous arracher nos libertés ». (Félix De Vigne, Recherches sur les costumes des gildes de Oand.) M. Poullet esquisse une page du xv*^ siècle : Sire Pynnoc; le général Guillaume, l’organisation militaire sous les ducs. Des « Advis au duc Philippe » sont retrouvés, marquant le sentiment du pays, même à la cour ; le prix Stassart suscite un mémoire sur nos relations avec l’Empire germanique où cette époque est éclairée, comme les autres, par M. Émile de Borchgrave,
tiCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES.
et lorsqu’en 1875, un jeune professeur choisit le rôle politique et social des ducs de Bourgogne pour sujet de sa thèse de doctorat spécial de science historique, des concours avaient éclairé d’autres parties de cette histoire, comme la Vie de Commines (M. C. Picqué) ou une Esquisse d% règne de Charles le Téméraire d’après Kirk et les historiens suisses (M. Henrard). La vérité pouvait être esquissée.
Ces quatre ducs, qui tinrent en main la France et l’Europe, abusèrent de cette puissance sans aucun résultat; leur règne passa comme un tourbillon de violence et de luxe, ne laissant que ruines et révolutions. Leurs qualités mêmes, qualités d’hommes et de lutteurs, non de fondateurs de peuple, furent stériles comme leurs ostentations sans mesure et leurs cruautés sans règle. Ils ne comprirent ni les besoins de la France ni le caractère des Belges. Cette impuissance d’une ambition fastueuse, sans guide moral, sans principe national, ressort plus vivement par le contraste, si l’on connaît les éléments de gloire et de force qu’offraient au pays une bourgeoisie et une noblesse riches et intelligentes, vaillantes et amies des arts, et l’on peut dire que, s’ils en avaient cru leurs conseillers naturels, s’ils avaient suivi une politique sensée, au lieu de poursuivre de criminelles agitations en France, de violentes répressions en Flandre et dans le pays de Liège, de faux rêves de croisade, avortés en Orient et en Bohême, de vains essais d’inquisition en Artois, de périlleuses aventures en Lorraine et en Suisse, partout un luxe ruineux et une tyrannie hautaine, les ducs auraient pu fonder, entre l’Allemagne et la France, une Lotharingie nouvelle. Dans V Essai sur le rôle politique et social des ducs de Bourgogne dans les Pays-Bas (1875), M. Paul Frédéricq analyse cette histoire, sans la mettre en scène ; méthode utile surtout après le livre de de Barante, car ce sont moins les événements qu’il fallait raconter que le sentiment historique qu’il convenait de redresser. L’auteur, sans être complet, car il néglige bien des ressources qu’aurait pu lui fournir l’histoire de Hollande, résume d’abord l’histoire politique des quatre ducs, puis il expose leur luxe et, avant de passer en revue la situation du clergé et de la noblesse, le rôle des communes, les
KECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
essais de réformes, il met en tête de son troisième chapitre ces mots : Influence anti-nationale et cormptrice des ducs^ leur despotisme, et il réserve pour sa conclusion les conseils qui auraient pu arrêter sur la pente du despotisme et de leur perte ces souverains, tous assez semblables à la mère de Charles le Téméraire, qui, au dire de Cbastellain, « n’était pas à vaincre » .
Citons ici, pour saluer un brave lutteur flamingant, V Histoire deMarie deBourgogne esquissée par Michel van der Voort.
Cbarles-Quint étant roi d’Espagne et des deux Indes, empereur de toutes les Allemagnes, il lui importait peu de faire de la Lotharingie un royaume. \I Histoire de Charles- Quint de Robertson et celle de Sandoval pouvaient moins nous suffire que le livre de de Barante. L’annotateur de de Barante et de V Atlas de Lesage, le chevalier Marchai, avait entrepris, à Tâge de 75 ans, de refaire avec son fils cette histoire, en utilisant de préférence les manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, dont il était le conservateur (1856). C’est M. Henne qui devait attacher son nom à l’histoire du célèbre empereur. De 1858 à 1860, il publiait dix volumes sur X Histoire de Charles-Quinte qu’il résumait en quatre volumes en 1865. Œuvre consciencieuse, profondément fouillée, toujours sérieusement et quelquefois chaudement écrite. Nous y retrouvons un des auteurs de X Histoire de Bruxelles, avec une sûreté d’investigation, une fermeté de méthode et d’idée, qui font de ce livre, trop peu connu, l’une des œuvres d’érudition les plus considérables et les plus complètes -que nous ayons eues depuis 1830. L’auteur s’est arrêté là.
11 reste toujours des points à éclaircir dans l’histoire. M. Gachard n’a guère négligé aucune des époques de nos annales; s’il réunissait toutes ses préfaces, notices, communications, etc., il aurait bien peu de lacunes à combler pour en composer une histoire de Belgique, qui n’aurait qu’un défaut, celui que de Gerlache, en le pratiquant toute sa vie, recommande d’éviter : « Ajouter un chapitre à un chapitre, une dissertation à une dissertation, ce n’est point faire une histoire. » Cependant c’est plutôt à partir du xvT siècle que
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
notre archiviste général a accumulé les informations et les œuvres. 11 faudrait entrer dans d’interminables détails pour seulement énumérer tout ce qu’il a écrit sur Charles-Quint et sur sa mère, dans toutes les publications officielles possibles, depuis les séances de l’Académie en 1845, où il lut de courtes , notices sur les Commentaires de l’Empereur et sur son séjour à Yuste, jusqu’à cette note de 1878 où il crut utile de faire savoir au pays, par l’organe de la Commission royale d’iiis* toire, qu’un ministre espagnol conservateur avait, dans une préface, réhabilité Philippe II et fait de son père « un souverain qui résume les conditions du chevalier chrétien, idéal glorieux du moyen âge ». De Gerlache avait aussi vengé Charles-Quint à l’iicadémie, mais sans aller jusqu’à en placer si loin l’idéal, et M. Gachard devait l’y défendre des accusations de Bergenroth relatives à sa mère Jeanne la Folle, sans détruire ce fait : que sa jalousie d’épouse, puis son désespoir de veuve furent exploités par la politique de son père et de son fils, pour lui ôter une couronne qui, sur sa tête, eut été un obstacle à leurs projets de monarchie universelle. A peine pourrais-je citer les ouvrages de notre archiviste sur Charles- Quint : Relation des troubles de Gand sons Charles-Quint (18461, Retraite et mort de Charles V (3 volumes, 1854), Relation des ambassadeurs vénitiens sur Charles V et Philippe II (1855), Correspondance de Charles V et d'Adrien VI (1859), Voyages de Charles V (1874,) et enfin dans la Biographie nationale, l’article Charles-Quint, qui prend plus de 860 colonnes, tandis que J. Van Artevelde n’en a pas 10. M. Gachard, n’étant pas Espagnol, ne va pas aussi loin dans l’éloge que M. Canovas del Castillo, mais il fait sien et prétend ratifié par l’histoire le jugement d’un ambassadeur de Venise qui le proclame « le plus grand empereur que la chrétienté eût eu depuis Charlemagne » . Je préfère les fortes paroles de M. Henne : « La compression et la violence ne sauraient rien édifier de durable. Constamment obsédé d’un désir de domination et de conquête, Charles-Quint voulut non seulement imposer des lois aux deux mondes, étendre son sceptre sur les deux hémisphères, mais encore violenter les consciences et river à la même chaîne l’esprit et le corps.
KECONSTITÜTION DES DIVERSES ÉPOQUES
Tentative impie et vaine, contraire aux lois supérieures qui régissent la société ! »
Plus ces sortes de contrefaçons de César, tant de fois renouvelées, se rapprochent de Père moderne, plus elles s’attirent la sévérité de l’histoire, jusqu’au jour où elles deviendront impossibles sous la réprobation publique.
Il y a cependant ici un progrès, nécessaire aux études historiques, mais que ces panégyriques préparent mal. Au moment où le roman et le drame renoncent à ne nous montrer, dans les luttes de la vie, que des monstres et des anges, l’histoire peut-elle encore admettre ce lieu commun suranné? Ce sont des hommes qu’elle doit peindre, et les tyrans les plus 'sombres, comme les héros les plus glorieux, ne sont pas autre chose. Les faire revivre, les faire comprendre tels qu’ils ont été, voilà le but. « Sinon, dirait Froissart, ce ne serait pas histoire, mais chronique », ou plutôt mélodrame.
Nulle époque peut-être n’a été ballottée par les partis comme le xvi*" siècle, depuis Van Meteren et Sleidanus jusqu’à Schiller, depuis Vandervynckt et les six exemplaires de son édition officielle jusqu’à l’offre de 100,000 francs faite à Altmeyer par un libraire de Londres pour son histoire du XVI® siècle, après le succès de celle de Motley ! Les causes qui ont séparé alors les provinces belgiques des provinces bataves n’ont pas encore été suffisamment étudiées. On a trop vite fait de parler de la trahison de Charles IX ou des Malcontents. Il faudrait analyser la situation de l’Europe et le caractère des populations, suivre les essais de gouvernement, supposer leur succès, en préjuger la possibilité diplomatique et la durée intérieure. Je me trompe fort, mais j’imagine qu’on y trouverait autre chose que des accidents et des malheurs, ou même que les succès de la contrainte poussée jusqu’au crime ; quelque chose qui se rattache intimement à l’équilibre européen, au sol des pays et à ces différences de caractères qui se montrent clairement dans les deux peintures flamande et hollandaise.
Les pays protestants devaient naturellement commencer à étudier cette histoire, qui forme une grande page de la révolution religieuse. Quand la traduction allemande du livre de
Vandervynckt inspira à Schiller son Histoire de la Résolution des Pays-Bas son Bon Carlos, la science n’était pas faite. Mais, quand Motley vint^ en Europe, pour glorifier dans les deux mondes les mêmes événements, en en dramatisant un peu trop le récit, les archives étaient en partie explorées et Ton avait commencé à publier en France les papiers du cardinal Granvelle, en Hollande les archives de la maison de Nassau, en Allemagne la correspondance de Charles-Quint. Des écrivains comme Prescott en Amérique, Mignet en France, Eanke en Allemagne, le marquis de Pidal en Espagne, devaient aborder cette matière, et les fouilles ne s’arrêtent plus. En 1843, la Belgique avait obtenu pour son archiviste général l’accès des fameuses archives de Simancas. Puis M. Alberi avait commencé à publier, en Italie, la précieuse collection des rapports des ambassadeurs de Venise au sénat, pendant le xvr siècle. Lorsqu’Edgar Quinet proscrit habitait Bruxelles, des amis l’engagèrent à relever Marnix trop oublié, de façon qu’on pût en rééditer les œuvres, et cette édition fut faite (1857-1860). Quand la Société de l’histoire de Belgique fut fondée, la Société des bibliophiles flamands avait publié la belle Chronique de Van Vaernewijch et un recueil de chansons du xvF siècle; les publications de la nouvelle société furent presque exclusivement consacrées à des mémoires sur cette époque ; ils complètent cette vaste enquête en nous faisant connaître ce que les papiers officiels ne constatent que rarement : les sentiments du pays et le récit des événements par des contemporains et des acteurs de ce grand drame. Enfin, quand le gouvernement français résolut de laisser inachevée son édition des Papiers de Granvelle, la Commission royale d’histoire reprit ce long travail pour la Belgique.
Tout ce que M. Gacbard, par de nombreux voyages ou à l’aide des savants de l’Europe, a pu recueillir et publier, grâce au concours d’obscurs travailleurs, est considérable : c’est la Correspondance du Taciturne (6 vol., 1847-1866), et la Correspondance de Philippe II (4 vol., 1848-1861); ce sont les Actes des États généraux de 1578-1585 (2 vol., 1861-1866); c’est Bon Carlos et Philippe vol., 1863).
Ces travaux collectifs de recherches, que dirige un arcbi-
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
viste, n’eussent-ils d’autre résultat que de mettre, comme dit Edgar Quinet, « la certitude à la place des présomptions fournies par les chroniqueurs », ils rendraient déjà de grands services à l’histoire ; mais que de faits nouveaux, que de rectifications n’y ajoutent-ils pas et quelle lumière ils peuvent apporter à l’écrivain ! Quoi de plus intéressant, par exemple, que de suivre Philippe II dans la correspondance où il prépare sa politique, montre ses desseins dans la mesure qui lui convient pour les préparer en formant ou en égarant l’opinion des souverains et de ses propres agents sur ses plans, et règne par cette force invisible et impénétrable d’un homme qui veut tenir le monde au bout de son idée fixe et de sa plume cauteleuse ? Quoi de plus utile ensuite que de voir l’effet produit autour de lui, la manière dont le jugent au jour le- jour ceux qui l’approchent de plus près, les conseils qu’ils lui donnent selon ce qu’ils comprennent de ses projets, les relations qu’ils font à leur souverain, pape, empereur ou sénat de Venise? On n’a pas encore assez étudié Philippe II dans ce double miroir où il crut ne laisser voir que ce qu’il voulait montrer à ses contemporains et à la postérité, où il apparaît tout entier à l’histoire. Nouveau bienfait de la liberté et de la science à qui rien n’échappe ! Les autocrates ont trop compté sur l’avenir; la vérité de l’histoire sort de la plume même de ceux qui trouvent en elle pour la première fois un juge.
Un danger menace, en général, les archivistes : il leur est bien difficile d’être des historiens ; les détails sous leur plume empâtent le fond; ils réunissent, ils mettent au point les matériaux de l’histoire, lui préparent un bon ciment; ils ne l’édifient point. M. Gachard a évité l’écueil dans son Don Carlos. L’usage qu’il y fait des archives donne une idée du parti qu’un écrivain pourrait en tirer pour toute l’époque. Si Carlos n’y est plus le héros de Schiller, on voit ce que pouvait être le petit-fils de Charles-Quint, le fils de Philippe II, dans cette terrible atmosphère du règne du Louis XI espagnol. Le portrait du fils procède de celui du père. Cette cour d’autodafés et d’étiquette, d’astuce et de fanatisme, où l’on trouve le mépris du sang humain dans la politique et de la dignité de la femme dans la vie privée, devait produire cet
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
enfant qui risque de tuer ses trois nourrices en leur mordant le sein, cet adolescent qui lutte entre l’impuissance physique du vice et la volonté d’être homme et roi, tantôt humain et ému, tantôt appelant à lui les excès de la brutalité, ne voyant enfin de salut que dans la fuite et tombant misérablement sous la volonté d’un père qui n’hésite point, lui ; qui prétend ne laisser le trône qu’à un autre lui-même, et qui, n’osant employer le poison ou le poignard, se défait d’un héritier rebelle en le menant par ses défauts au suicide.
Le portrait de Philippe II apparaît ici, dans une page de sa vie. Pas n’est besoin d’en faire un monstre, il suffit de le photographier- d’après lui-même. Si l’histoire du xvU siècle était refaite ainsi sur nature, il n’y aurait plus à discuter les réhabilitations de Philippe II, elles seraient impossibles; on ne fait pas d’un souverain un idéal pour l’ultramontanisme ou un fantôme pour les libéraux; on en donne les traits exacts.
Cette histoire, essayée par Nestor Considérant dans un résumé bien conçu et bien écrit, par M. Th. Juste en deux volumes où elle reste inachevée, par J. Bruylants, en flamand, avec patriotisme, mais sans autorité (1856), par M. Max. Gossi dans le ton du pamphlet, a occupé toute la vie d’un professeur de l’université de Bruxelles. Altmeyer n’avait pas la grandeur créatrice, il avait le labeur opiniâtre. Ses premiers écrits, tout imprégnés du souffle de la liberté, de la philosophie et de la science modernes, restent malheureusement trop entachés du ton et des allusions du moment pour lui survivre. Son enseignement à coups de boutoir, qui alliait une fougue parfois vigoureuse, parfois triviale, aux sentiments démocratiques, lui survit dans bien des générations qu’il a émancipées pour toujours. Lui-même laisse dans l’esprit de ses élèves et de ses lecteurs une figure passionnée, fantasque, sorte de Sanglier des Ardennes de l’histoire, se plaçant audessus des sectes, et prêt à rompre des lances contre n’importe laquelle voudrait accaparer la gloire d’une révolution qui appartient à l’humanité. Le peu de loisirs que lui laissaient de nombreux cours, il les consacra à l’exploration du xvi® siècle. Ne disposant ni de fonctions officielles, ni d’un service organisé, ni des publications aux frais de l’État, il dut tout
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
faire par lui-même. Pendant trente ans, il étudia les livres, et il croyait connaître le xvi^siècle lorsqu’il aborda nos archives; il comprit bientôt que tout était à recommencer et il se remit au travail, voulant tout connaître. Lorsqu’un éditeur anglais lui fit de belles offres, il n’était pas prêt. Il ne le fut jamais de son vivant. Lorsqu’il mourut (1875), il avait publié quelques fortes pages, éparses dans des revues : Cliarles-Qîdnt et la confession d' Angshourg , Une succursale du tribunal de sang, Les gueux de mer, etc., et il laissait une suite de 12 à 15 volumes manuscrits, avec tables et notes. Est-ce une œuvre? On dirait plutôt un premier classement de matériaux et d’idées, préparé pour servir à une rédaction définitive. Le gouvernement a pensé que cet immense travail d’un professeur érudit, sur une époque pareille, ne pouvait rester perdu; il a acquis ces manuscrits, dont chaque jour une découverte est refaite par quelque chercheur de détails, dont l’ensemble présente à peu de choses près tout ce qu’on avait pu réunir alors de faits et d’appréciations sur cette époque. Suffit-il cependant de conserver- cette collection dans un établissement public à la portée des historiens? On a pensé qu’il valait mieux, qu’il serait possible de mettre l’œuvre imprimée dans la circulation : ainsi, les traces du passage de l’auteur dans nos travaux historiques se marqueraient sûrement, la connaissance du XVI® siècle pourrait se répandre et cette préparation volumineuse produirait plus aisément ses effets; Altmeyer faciliterait l’œuvre définitive qu’il n’a pas créée. Un premier ouvrage est annoncé, le public décidera du reste. Ce serait • une dette, tardivement payée à un de ces prolétaires de la science qui prodiguent, qui gâtent souvent, au service d’un enseignement ingrat, tout ce qu’ils ont d’indépendance philosophique et de verve endiablée.
Philippe II, après avoir « écarté » son fils, abdique les Pays-Bas en faveur de sa fille, « rompue aux affaires du roi son père, aussi l’y nourrissoit-il fort », dit Brantôme, et de son gendre le cardinal Albert : « Il avait lu dans son âme », dit un naïf historien. Le règne d’Albert et d’Isabelle a été longtemps exalté outre mesure par Phistoire écrite au point de vue de nos vainqueurs, puis par l’habitude d’un préjugé que
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
semblait justifier la gloire de la peinture flamande. Lorsqu’on 1841 , le ministère offrit un prix de 3,000 francs pour un livre sur cette époque, l’Académie, qui réglait le concours, demanda une apologie de cet essai d’unité nationale. Schayes avait cependant parlé avec mépris de ce « stupide prince-cardinal et de cette nonne-princesse, digne fille de l’exécrable Philippe II », et le Messager des sciences historiques devait bientôt se prononcer aussi vivement. Le concours ne fut pas heureux. La première fois, de Gerlache relève dans un des mémoires les mots malsonnants de princes bigots et fanatiques ; de Ram s’indigne qu’on ose flétrir ainsi des princes « dont les noms sont encore si vénérés en Belgique »; Moke lui-même blâme hauteur « de n’avoir pas su faire la part des circonstances du siècle ». On persistait à vouloir un panégyrique. Sans obtenir le prix, un mémoire fut placé le premier et l’auteur eut « une récompense plus douce », dit-il : son travail fut publié dans la Bibliothèque Jamar. Cette Histoire d'Albert et d'Isabelle par Ch. D. (Dubois, de Liège) fut sans doute jugée par l’Académie trop naïve dans l’éloge. Du premier mot sur Albert : « un de ces hommes d’élite que la Providence, etc., etc. », jusqu’au dernier mot sur cette « tentative d’indépendance poursuivie avec persévérance » et qui « ne reçoit son accomplissement que sous Léopold », tout y est sur le même ton. Ici, « la nationalité naissante » suit Albert dans la tombe; là, c( les génies de Rubens et de Juste-Lipse attendaient pour éclore les regards d’Albert et d’Isabelle » . Et partout : le coup d’État non mentionné, les clauses secrètes de la cession négligées, la politique étrangère, si ruineuse pour nous, de ces « princes autrichiens » comme les appelle Borgnet, considérée comme « le chef-d’œuvre d’Isabelle »; les persécutions religieuses passées sous silence; partout, on peut voir où mène le parti pris d’éloge, et l’on est tenté de répéter avec Van de Walle : « Il faut être ignorant ou avoir d’abominables opinions pour prendre au pied de la lettre les éloges pompeux que l’on a faits d’Albert et d’Isabelle. » [Messager des sciences historiques^ 1844.)
En 1849,' le programme du concours n’a pas varié, mais le ton baisse. Moke trouve le sujet a plein d’ombre » et Reiffen-
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
berg* attache le grelot : « Le programme semble imposer aux concurrents l’obligation de louer », tandis que ce règne « donne plus de prise à la critique qu’à la louange » . Le mot lâché, le rapporteur ne s’arrête plus : il étale toute l’ombre du tableau. L’Académie s’arrêta, craignant une sentence. Le concours n’avait rien produit. En 1850, Borgnet, dans un discours d’ouverture de l’université de Liège, dont il était recteur, constatâtes mêmes difficultés. Cependant, un jeune avocat de Bruxelles, qui devait mourir prématurément, avait abordé le sujet sans parti pris; son mémoire, non couronné, est resté manuscrit dans les cartons de l’Académie. Il mériterait de paraître.
La passion politique devait suppléer au concours historique. En 1853, l’esprit de l’Académie passe à la Chambre, moins informée. Il s’agissait tout bonnement de placer au haut de la colonne du Congrès national la statue des fils aimés de Philippe II, et le bourgmestre proposait de représenter, dans une fête publique, leur entrée à Bruxelles. Aussitôt, les journaux protestèrent : on citait Scbajes, Eeiffenberg, Van de Walle.
C’est alors que j’entrepris de jeter dans le feuilleton d’un journal des fragments sur ce règne. Les actes des États généraux de 1600 venaient de paraître, j’en résumai l’histoire. Les archives me fournirent le reste, c’est-à-dire un ensemble de faits sur la restauration religieuse par des prodigalités ruineuses et des superstitions niaises, mêlées à des exécutions sans nombre de sorciers et même d’enfants, qui doivent être punis de mort dès l’âge de puberté : « Assavoir, dit Albert, de 14 ans complet aux masles et de 12 ans aux femelles. » (Lettre du 10 janvier 1613.)
Je sais trop bien que l’histoire ne s’improvise pas, je l’ai dit du premier mot, je l’ai répété dans une seconde édition qu’un éditeur m’a presque arrachée (1861). J’aurais voulu refaire ce livre, je ne pus qu’en retrancher un chapitre sur les mœurs du temps, qui demande à être complété. Je le répète aujourd’hui. Mais ce n’est pas l’histoire qu’il fallait créer en érudit. Nous avions, en lutteurs politiques, à venger la liberté, à déjouer la courtisanerie. Le succès de la presse libé-
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
raie fut prompt : la colonne du Congrès de 1830 ne sert pas de piédestal aux souverains qui ont fermé, par un coup d’État, les États généraux de 1600. On ne vit pas glorifier dans des fêtes nationales modernes les dignes fils de Philippe II. Et quoique, dans un rapport officiel, le général Eenard ait encore glorifié, en 1856, ce « règne national et trop méconnu », l’opinion est faite. Des historiens peuvent venir, ils pourront écrire l’histoire vraie de ce règne.
L’époque de la guerre de Trente ans a attiré deux écrivains bien différents. L’un, M. le comte de Villermont, venu de France pour servir le catholicisme, voulut « payer l’hospitalité de la Belgique par un travail sur un de ses grands hommes et sur une des époques de son histoire » . 11 choisit d’abord Tilly (1856), qu’il abandonna après une première édition, se déclarant battu par un écrivain allemand, Klopp; puis il s’attaque à Mansfeld (1866). On pense bien que l’auteur ne néglige aucune rectification favorable aux champions de l’ultramontanisme, et l’histoire impartiale en profite, sauf à lui contester le reste et à rire des récits mystiques qu’il mêle à des recherches d’archiviste.
L’autre, M. Ch. Rahlenbeck, né à Bruxelles, rattaché à l’Allemagne par sa famille, plus ,attaché au protestantisme par sa naissance, ne manque aucune occasion, ne néglige aucun voyage, aucune recherche, pour relever, en historien sérieux, les victimes du xvi® siècle et les calomniés du xvii® : théologiens protestants, hommes de guerre, diplomates. A la Revue trimestrielle, au Messager historique, à la Société de V histoire de Belgique, à la Biographie nationale, à la Nouvelle biographie générale de Didot, il est partout. Monographies, publications savantes, brochures historiques, ouvrages méthodiques, il semble là dans son élément et refait l’histoire par le menu, toujours avec la certitude de l’archiviste et souvent avec la chaleur de l’écrivain. Outre Belges en Bohême, son Histoire du comté de Dalliem, ses oeuvres les plus remarquables sont : V Inquisition et la Réforme en Belgique, 1857; Y Eglise de Liège et la Révolution, 1862; les Protestants de Bruxelles, 1877, et Metz et Thionville, 1880.
Depuis l’acte de cession aux archiducs (1598), dont'Tar-
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
ticle 8 nous interdisait « aucune manière de commerce » aux Indes, sous peine a de confiscation ou même de mort », les Belges n’ont cessé de lutter pour la liberté de commerce et de navigation. Ces concessions ruineuses, maintenues toujours, renforcées quelquefois, devaient perpétuer la résistance, mêler cette question à toutes les autres, user la vie des diplomates, exposer la vie des bourgeois. Cette histoire a été composée par un écrivain presque inconnu aujourd’hui : Adolphe Levae (1802-1848). Une petite émeute de théâtre, en 1826, l’avait jeté, au sortir des Petits-Carmes, dans la presse de l’opposition ; il fut du Congrès, puis de la Chambre, puis administrateur du Fonds spécial. Quand l’éditeur Wauters jugea utile de joindre à son Trésor historique français, une revue belge : le Trésor national, Levae y publia, en 1842, tout un livre, plein d’informations nouvelles et de faits intéressants, sur /g Commerce des Belges aux Indes, qu’il compléta là et dans la Revue de Bruxelles par des fragments sur le bombardement de Bruxelles et sur Anneessens. En 1844, le même éditeur publiait son Essai sur les négociations de la trêve de vingt ans, 1684, œuvre de longue recherche dans les archives, qui crée tout un côté de notre histoire diplomatique et fait revivre un de nos meilleurs diplomates : La Neuveforge.
M. Gachard avait déjà recueilli les lettres du marquis de Prié, dans ses Documents inédits, précédés d’une préface à chacun des deux volumes. Depuis lors, le procès d’ Anneessens a été l’objet d’une publication spéciale de textes authentiques par M. Galesloot.
M. Ernest Van Bruyssel, dans son Histoire du commerce, et son Histoire de V Escaut, a repris avec talent l’autre sujet. Mais les œuvres de Levae méritent encore d’être lues et La Neuveforge ne peut être bien connu que par son Essai.
Le livre flamand de M. L. Mathot (Van Eukelingen), la Belgique sous Charles VI, est oublié. Mais ceux qui avaient pu lire en de grands in-folio les préfaces de M. Gachard aux diverses séries du Recueil des ordonnances des PaysHas autrichiens, devaient désirer que l’auteur les réunît en un volume, s’il ne préférait, après avoir éclairé cette courte période de
SCIENCES HISTOEIQUES, MORALES ET POLITIQUES
notre histoire (1700-1720), en reprendre la rédaction pour la dramatiser. 11 vient de publier V Histoire de la Belgique au commencement du xviii® siècle. Tel qu’il est, ce livre a été pour le jury l’occasion de donner à l’auteur de tant de travaux historiques le prix quinquennal d’histoire.
Les déprédations de Louis XIV en pleine paix, la déclaration de guerre à la France par le marquis de Grana, le homhardement de Bruxelles et le réveil de l’esprit communal, les intrigues et le coup d’État de Maximilien-Emmanuel, la succession d’Espagne, Toccupation de nos forteresses par surprise, le bouleversement de nos institutions en vue de faire du pays une province française, la coalition des puissances, la résistance au despotisme universel du Grand Roi, d’abord par l’Espagne au déclin, puis par l’Europe alliée, résistance à laquelle prennent part les escarmouches de nos corps francs et l’influence de nos jansénistes : tel est le tableau que présente ce livre, spectacle souvent nouveau, rarement incomplet, toujours intéressant. On ne pouvait attendre qu’un octogénaire reprît tous ces points avec l’unité méthodique de conception et une verve de création nouvelle. Il lui sufîit d’avoir fixé les principales pages de cette histoire.
C’est encore un concours qui nous amène au règne de Marie-Thérèse dans les Pays-Bas. L’Académie ne pouvait célébrer sa fête jubilaire sans rendre hommage à la mémoire de son illustre fondatrice et, contrairement au concours sur Albert et Isabelle, la classe des lettres s’abstint de demander un panégyrique, croyant sans doute qu’il suffirait de faire appel à la vérité pour glorifier ce règne. En 1858, M. Van Rukelingen avait publié en flamand : La Belgique sous Marie- Thérèse, une ébauche utile, mais écrite à un point de vue catholique étroit. Deux mémoires, Tun flamand, l’autre français, répondirent, en 1872, à l’appel de l’Académie et le premier rapporteur, M. Kervyn, s’aperçut bientôt qu’une petite précaution n’eût pas été inutile. Il ne craignit pas de dire à l’Académie : « Peut-être est-il à regretter qu’elle n’ait pas inscrit dans le programme V éloge de Marie-Thérèse. » Le mémoire français, en effet, conçu dans un sens critique et libéral, devait faire du bruit. Sans un membre du jury, il
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
aurait été rejeté du concours, en faveur du mémoire flamand, plus orthodoxe. Heureusement M. Wauters était là. Il combattit les conclusions de ses deux collègues et, comme pour Albert et Isabelle, le prix ne fut pas décerné. Mais les deux livres furent imprimés, le premier tout aussitôt (1872), par M. Discailles, qui se trouva honoré d’avoir représenté dans cette lutte l’esprit de vérité historique ; l’autre seulement en 1874, après avoir été traduit en français par son auteur, M. Piot. La cause est plaidée ainsi à deux points de vue différents et l’histoire gagne à entendre les deux enquêtes.
Si j’avais à porter un jugement absolu, je dirais que M. Discailles, dont la méthode, les sentiments et le style méritent des éloges, n’a pas assez fouillé le sujet : il écrivait en vue du concours. Ce règne est trop vanté pour la création de l’Académie et par réaction contre Joseph II, comme celui d’Albert par opposition à Philippe II et pour l’école de Rubens. Les intentions y furent presque toujours trahies par les actes. Il en fut ainsi dans la question de l’ouverture de l’Escaut, dans les résistances à V Index, dans l’enseignement du droit public, créé, puis supprimé à Louvain ; dans la justice, dont une publication officielle renouvelle tout l’appareil de torture; dans la persécution des juifs; dans l’orthographe flamande, falsifiée en vue de séparer les Flandres de la Hollande libre ; dans la question étrangère, où l’impératrice va jusqu’à nous offrir à Louis XIV, en échange d’un autre domaine. Le passé tombe, on lutte contre la décadence, on s’efforce d’étayer des ruines, de remédier à l’ignorance, aux abus, à la misère, sans rien élever de durable. Le grand combat semble s’annoncer partout, les termes de la révolution se posent et l’esprit de liberté est quelquefois aux pieds du trône. Les collaborateurs de Marie-Thérèse, Cobenzl, le ministre intelligent, Nény, l’historien libéral. Vilain XHH, le philanthrope qui met la première pierre au système pénitentiaire, ne peuvent faire admettre une politique assez nationale pour rendre possibles les réformes du fils de l’impératrice. L’œuvre de Marie-Thérèse avortera violemment dans les mains de Joseph H. Ni M. Piot, ni M. Discailles n’ont exposé les causes et les résultats de la politique autrichienne :
86 SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
ce n’était pas de Vienne qu’on pouvait relever les Pays- Bas. Ni l’un ni l’autre n’ont cherché à éclairer la ténébreuse affaire de la sœur naturelle, de l’impératrice, enlevée en Hollande pour être emprisonnée à Bruxelles et dont l’arrestation fît crier à la reine : « Qu’on m’en débarrasse ! » Il serait utile cependant de savoir en quoi la grande Marie-Thérèse ressemble par ce côté au grand Louis et à la grande Catherine.
Ces publications après concours ont cet inconvénient que, pour en appeler au public, il n’est permis à l’écrivain de rien changer à son œuvre. M. Piot, n’étant pas dans cette situation, a pu même changer de langue. Espérons qu’une seconde édition permettra à M. Discailles de traiter cette époque indépendamment de tout programme.
Le règne de Joseph II et la révolution de Brabant ont suscité, de leur temps, de nombreuses publications d’histoires, de mémoires, de documents pour et contre. En Angleterre, en Italie, en France, en Allemagne, on s’intéressait à ce souverain que Lanjuinais, dès le titre de ses deux volumes publiés à Lausanne en 1776, appelle « le Monarque accompli». Avant 1830, Dewez avait rapporté ses souvenirs de témoin oculaire. Après 1830, la ressemblance qu’on trouvait entre les causes des deux révolutions devait renouveler l’intérêt de cette histoire. Le premier sentiment fut pour réhabiliter l’une par l’autre. Notbomb l’essaya en 1833. La même année. Ad. Borgnet, alors magistrat, débutait à Namur par ses Lettres sur la révolution hrabaneonne, dans le même sens, plus patriotique qu’bistorique, et M. Gachard publiait un volume de Documents sur la révolution belge de 1790. C’est Borgnet qui devait se rendre maître de cette époque. Pendant qu’il en reprenait l’étude, de Gerlache, venant plus tard, put échapper à ce premier feu, jeter un regard d’historien sur cette époque, tracer le portrait de Vandernoot : « Courageux, ardent, ambitieux, mais d’une portée d’esprit au-dessous du médiocre. » Puis, vinrent, après le Résumé des négociations du temps, publié à Amsterdam par M. Van de Spiegel, le Rapedius de Berg, de M. Gérard (1842), V Essai historique de Le Grand (1843). C’est en 1844 que parut Y Histoire des Belges à la fin du xviiF siècle, d’Ad. Borgnet. L’historien, élar-
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
gissant son cadre, avait voulu embrasser toute cette époque de chaos, où, las des dominations étrangères, mais n’ayant pour y échapper aucune unité de vues, tiraillé par la diversité des opinions, livré aux agitations des partis, le pays semble se retremper dans les révolutions, les défaites, les invasions, pour être englouti dans la conquête, dont il sortira avec les sentiments et les principes modernes de son indépendance.
Ce fut, en Belgique comme au dehors, un succès d’histofien, sinon d’écrivain. L’auteur n’était tombé ni dans le genre romantique, ni, selon l’expression de son biographe académique, dans « cette autre école à la mode qui tendait à donner à l’histoire le caractère d’une science abstraite». En 1861, une seconde édition, qu’il put revoir et corriger, constatait la durée de l’œuvre, que ni les trois volumes de V Histoire de la rèwlution lelge de 1790, par M. Juste, répandue aux nombreux souscripteurs de la Bibliothèque Jamar, ni V Histoire de Joseph //, écrite pour les Flamands avec chaleur et non sans indépendance, par Van Ruckelingen (1860), et son second volume (1862), qui mène les lecteurs jusqu’en 1795, n’avaient pu, ne devaient pas faire oublier.
Et déjà l’auteur avait abordé un autre côté de cette époque. Ferd. Hénaux avait consacré le dernier chapitre de son Histoire de Liège à cette révolution liégeoise qui, comme celle du Brabant, se confie à la Prusse, est trahie et livrée aux réactions sanglantes. Le prix quinquennal d’histoire fut décerné, en 1865, à deux volumes d’Ad. Borgnet qui venaient de paraître ; Histoire de la rérolntion liégeoise de 1789. Par un noble sentiment de la vérité, l’historien n’avait voulu l’écrire qu’après avoir trouvé un ensemble de documents représentant le parti du prince-évêque et qui lui permissent de contrôler les nombreuses archives des familles libérales. 11 ne lui suffisait pas d’avoir une riche collection de textes nouveaux où ceux qu’il appelle ses amis avaient la parole. Ces deux séries de textes contradictoires réunies, il put aborder son sujet à coup sûr et faire une œuvre aussi neuve qu’impartiale. Ce livre reconstruit l’histoire avec trop de détails. On dirait que l’auteur craint de négliger une pierre, un trait de mœurs, un fait exact. Si le récit y gagne
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
en certitude, il faut plus de concentration et de vivacité d’exécution pour qu’une œuvre arrive à l’intérêt et à la vie. Quoi qu’il en soit, l’iiistoire ici est faite.
La guerre des Paysans (1789-1795), par M. Orts, est un autre épisode de cette époque, dicté plutôt par l’idée politique que parle sentiment historique. L’esquisse République
belgique^ par Fréd. Hennebert, a plus de mérite et de vérité.
Un autre côté de cette époque demandait à être fouillé : c’est le mouvement encyclopédiste dans la principauté de Liég’e. Tout récemment, l’Académie voulut combler cette lacune et les deux opinions s’y rencontrèrent de nouveau. Cette fois, grâce encore à l’énergie de M. Wauters et à l’impartialité de ses collègues, le concours n’avorta point. Les deux mémoires sont publiés, celui de M. Kuntziger suffirait, mais les lecteurs qui veulent entendre le pour et le contre consulteront utilement celui de M. Françotte.
Histoire des Belges à la fin du xviii” siècle, de Borgnet, s’arrête à l’annexion française; l’auteur ne manque pas de rappeler nos malheurs sous l’Empire et il s’écrie : « Si le repos est dû au pays qui a souffert, aucun ne l’a mérité plus que toi, ô ma patrie ! » L’histoire de ce que la Belgique a souffert sous le premier Empire n’a pas été écrite. Ni Y Histoire chronologique de la République et de V Empire^ suivie des annales napoléoniennes^ sujet plus français que belge, de l’éditeur Wouters, ni les histoires populaires de la révolution française, en français par MM. Guinotte ou Lebon, en flamand par M. Stecber, ni le Coup d'œil sur V histoire ecclésiastique dans les premières années du xix® siècle et en particulier sur V assemblée des évêques à Paris , en 1811 (pendant l’emprisonnement du Pape) par Desmet (1836), ne suffisent. C’est une lacune que l’Académie n’a pas songé à combler.
L’histoire de 1815 à 1830, écrite par les défenseurs de la révolution, nous a donné des historiens de race.
Si petite qu’ait été cette révolution, elle mûrit les talents, comme un dernier mois d’été fait des moissons. On s’était bien déjà exercé à ces études, mais les luttes politiques avaient tout absorbé. Notbomb, élève et ami de Warnkœnig, s’était essayé à l’histoire, de Gerlacbe y avait débuté, Van de
EECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
Weyer allait, de préférence, à la littérature et à la pliilosophie. Dès le lendemain de 1830, les germes éclosent, on devient écrivain, homme d’État, historien. La Lettre sur la résolution belge : La Belgique et la Hollande, la Lettre à Lord Aberdeen et la Hollande et la conférence de Van de Weyer, se succèdent coup sur coup (juin 1831, février 1832, mars 1832), fortes pages où le patriotisme en appelle à la conscience de l’Europe. La politique de la maison d’Orange y est exposée avec une vigueur décisive, qu’il faut connaître avant de juger la révolution. L’auteur abonde, les griefs se pressent sous sa plume, la légitimité de la révolution éclate en traits pressés, l’intérêt des nations s’y ajoute et Van de Weyer ne manque pas de faire un retour sur les maux de la patrie, sur les sacrifices d’or et de sang qu’elle a faits « pour conquérir un bien qui lui échappe toujours ». Plus d’une fois, il arrive à une véritable éloquence, surtout lorsque, s’adressant au premier ministre de l’Angleterre : « Croyez-moi, dit-il, lorsque les partis, leurs luttes envenimées, leurs misérables querelles seront plongées dans un profond oubli ; lorsque tout ce que l’orgueil aristocratique peut créer de plus pompeux ne sera que cendre et poussière, alors la postérité recueillera les noms de ceux qui auront contribué à l’indépendance des peuples. »
J. -B. Notbomb avait vingt-cinq ans le 3 juillet 1830; élu député d’Arlon, il fut l’un des secrétaires du Congrès, puis plusieurs fois ministre, enfin ambassadeur à Berlin jusqu’à sa mort, 1881. Un biographe voit dans son discours relatif à l’abandon du Luxembourg son chef-d’œuvre, et dans la loi de 1842 son titre de gloire. Son vrai chef-d’œuvre, son titre incontestable est V Essai historique et 'politique sur la Résolution belge. Il parut en mars 1833, eut une deuxième édition en mai, une troisième en 1834, une quatrième en 1876. Ce n’était pas seulement une œuvre historique, c’était un acte, comme dit l’auteur. Les faits ne lui ont pas donné de démenti, a-t-il pu dire encore. C’est une page de la vie d’un peuple, écrite par un homme qui l’a laite avec lui, et qui écrit pour assurer l’avenir de l’œuvre commune. On n’a pas deux fois l’occasion de partager, dans sa jeunesse, l’existence d’un
peuple en révolution. Nothomb l’a senti et n’a pas écrit d’autre livre. En 1833, c’était un vigoureux plaidoyer, justification de 1830, affirmation du pays ; l’auteur y rattachait le présent au passé de la patrie, pour faire accepter une révolution par la diplomatie. Aujourd’hui, c’est une page d’histoire, largement écrite, fortement pensée.
De Gerlache devait écrire un livre pareil. S’il l’avait fait à la même époque, les deux œuvres auraient peu différé. De Gerlache était né vingt ans plus tôt. Rarement orateur mit une éloquente rigueur dans les affirmations de la liberté, comme il le fit à la Chambre hollandaise, ou à la présidence du Congrès belge, ou en recevant le serment du premier Roi. C’était mieux que de la politique, c’était de la philosophie du droit. En 1839, lorsqu’il publia son livre, il était président de la Cour de cassation; il traitait aussi un sujet qu’il avait vécu; mais les partis s’étaient dessinés. « Les méditations de de Gerlache, dit M. Thonissen, jointes à la célèbre encyclique du pape Grégoire XVI, avaient sensiblement modifié ses aspirations libérales. » Histoire du royaume des Pays-Bas est un tableau tracé de main de philosophe et de patriote, avec plus d’épisodes dramatiques et une justification de 1839 semblable à celle que Nothomb a ajoutée à son livre. Un autre caractère rapproche les deux œuvres : dans les dernières éditions surtout, elles prennent un cachet de mémoires personnels, même de glorification des auteurs. On dirait une édition posthume, a dit Van Bemmel de celle de Nothomb. Mais de Gerlache avait beau être un esprit large, un fier écrivain; parti oblige : l’œuvre véritable de 1830 n’est affirmée ici — l’historien en renierait volontiers le reste — qu’au point de vue des libertés religieuses. L’introduction remonte aussi à l’histoire; c’eût été une belle œuvre, écrite par l’orateur des États généraux ; écrite par le chef de parti, elle contient des pages savantes, émues, sur les souffrances du pays, jouet de l’étranger; mais ce qu’on devait surtout y remarquer, c’est l’éloge de tous nos despotes et jusqu’à la réhabilitation de Philippe IL
Depuis ce temps, l’histoire du gouvernement hollandais n’a été qu’esquissée en des introductions, comme celle de
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
M. Thonissen, qui mérite d’être notée. Les fêtes de 1880 passées, ce serait une tâche digne d’un historien, en dehors de toute préoccupation de patriotisme belge ou d’esprit de parti, d’étudier cet essai de gouvernement national et d’analyser les causes réelles de sa chute. 11 est trop facile de trancher politiquement un point, qui exige plus que tout autre peut-être la science historique.
L’histoire de la révolution elle-même avait produit des œuvres du moment, pamphlets flamands, comme Guillaume V Entêté, etc., avec un récit des quatre glorieuses journées, par le curé Van der Meulen (1833 et 1839, 2 vol.); Souvenirs personnels, comme ceux de De Potter, d’Ad. Barthels, de Don Juan Van Halen, etc. ; publications presque ofïïcielles, comme les Discussions du Congrès national mises en ordre et publiées par le chevalier Huyttens. Cette histoire ne pouvait manquer d’être, à chaque occasion, l’objet de polémiques, tantôt au point de vue militaire, tantôt au point de vue politique. Est-il besoin de donner la liste de ces livres, brochures, pamphlets, où Gendebien et les généraux Van der Meere, Eenens, Du Failly, Goblet et tant d’autres ont apporté les témoignages contradictoires d’une enquête passionnée?
Des études générales ont été essayées par des écrivains qui y affectent chacun un caractère particulier et des informations spéciales. Pour suivre l’ordre des dates, Huybrecht rend au roi Guillaume la justice qu’il mérite, expose ce qu’il fit pour les intérêts matériels du pays, présente une physionomie assez vraie des partis et s’arrête surtout aux opérations militaires : Histoire piolitique et militaire de la Belgique (1856).
Puis, vient M. Th. Juste, préoccupé, dans son Histoire du Co7igrès et 1861), de la glorification des hommes
restés au pouvoir trente ans après, bien plus que de ceux qui, à tort ou à raison, sont devenus impossibles, mais qui, en 1830, ont rendu de grands services et portaient des noms populaires : Mellinet, Gendebien, De Potter. Puis, un proscrit italien, M. Gemelli, qui séjourne en Belgique deux ans et en profite pour écrire une Histoire de la révolution helge de 1830, d’un esprit royaliste et d’une libéralisme mixte (1860, traduction de P. Royer). C’est ensuite De Bavay;
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
paradoxal et partial quand il juge les partis, il attribue le résultat de la révolution, après les premières satisfactions de ses griefs, à de mesquines intrigues d’annexionnistes français; mais, étant procureur général, il put étudier de plus près les conspirations orangistes ; il les raconte brutalement, d’une manière neuve et avec des détails inédits (1873). C’est encore M. Juste, sous une forme nouvelle. Nous avons déjà rencontré souvent cet écrivain prodigue, qui a beaucoup contribué à répandre notre histoire générale et en a touché en particulier bien des époques. Le moment est venu de nous y arrêter un instant. Il serait puéril de demander à un pareil producteur la puissance d’un de Gerlaclie, à laquelle le sentiment libéral lui semblerait préférable ; ni la science d’un Schayes, d’un Wauters ou d’un Gacbard, à laquelle ses lecteurs préfèrent une littérature facile; ni la sécurité et la profondeur d’informations de Borgnet, qui pour l’époque présente ne sera possible, nous dirait-il, que dans un siècle; ni la hauteur de vues de M. Van Praet, qui exige des facultés supérieures. Mais rien de ce que le vulgarisateur peut avoir : la facilité d’assimilation, de récit et de langage, ne lui manque. M. Juste a porté le même procédé dans les nombreuses biographies qu’il a publiées, de 1865 à 1880, sous un titre général : les Fondateurs de la monarchie helge, et dont quelquesunes, comme celles de Léopold P’’ et de Van de Weyer, ont jusqu’à deux volumes. Ici, ce n’est plus à ses devanciers qu’il emprunte, il écrit d’après les journaux et brochures et d’après des renseignements inédits et fragmentaires que lui confient les intéressés ou leur famille. On lui a reproché en Allemagne de ne pas remplir en cela les conditions de l’histoire. Certes, l’histoire se fait sur des documents moins triés. Mais l’histoire ainsi se prépare pour l’avenir, se répand rapidement dans le public partial du présent, et l’auteur assure lui-même, assez inutilement, qu’il n’a pas « la prétention de dire le dernier mot de la postérité » . La grande méthode d’information et de composition lui est impossible ; il l’a senti sans doute en procédant par pages détachées. C’est donc plutôt « chronique » ; mais si le caractère général de ces monographies n’arrive qu’à une impartialité officielle, faite our satisfaire l’opinion
RECONSTITUTION DES DIVERSES ÉPOQUES
régnante et ses chefs admis, le procédé de l’auteur pour recueillir les détails de toutes mains le fait entrer bien des fois au fond des choses, sur les traces du baron de Stockmar, par exemple, ou grâce à des communications désintéressées.
Nos premiers essais de politique nationale et de régime représentatif devaient surtout nous intéresser. L’histoire parlementaire du pays, commencée par le chevalier Huyttens, continuée par M. Bourson : Histoire parlementaire du traité de 1839, a été reprise par plusieurs écrivains :M.Ern.Vandenpeereboom, continué par M. Adnet; puis M. L. Hymans, pour l’opinion libérale; enfin M. Thonissen, pour cette partie de l’opinion catholique qui respecte nos institutions. Le premier, grave et simple, sans éclat de style, non sans noblesse d’idée, et qui se propose un but en dehors de l’histoire, mais assez général : « Démontrer par les faits que le régime représentatif a été bienfaisant et durable en Belgique. » Le second, au vol de sa plume de journaliste; le troisième avec un sérieux plein d’aisance, qui n’exclut pas les qualités de l’écrivain.
Ici, nous rencontrons encore une entreprise de librairie. Ce que Huyttens a fait pour le Congrès, M. Bourson pour 1839, M. L. Hymans l’a entrepris pour l’ensemble de nos débats parlementaires depuis 1830. On ne peut nier l’utilité de ces sortes de « sommaires », le mot est de l’auteur; le public les accueille pour les consulter à l’occasion, les hommes du barreau et de la politique les emploient, et les historiens les compulsent, sauf b recourir aux textes authentiques pour tout ce dont on voudra faire un sérieux usage. Tels sont VA hrègè des conciles du Père Richard, V Histoire chronologique de la République et de V Empire rédigée en éphémérides par l’éditeur Wouters, etc. Le titre seul de V Histoire parlementaire de la Belgique rappelle V Histoire parlementaire de la Résolution française par Bûchez, œuvre faite au point de vue néo-chrétien, mais par un historien et un philosophe.
D’autres ouvrages survivront aux fêtes de 1880. Il ne m’appartient pas d’apprécier ici le tableau où ce livre prend place. L’histoire de la politique, des sciences, des arts, des lettres y témoignent tour à tour de notre renaissance. Une Bibliographie générale de tout ce qui a paru depuis 1830 a
SCIENCES HISTORIQUES, MORALES ET POLITIQUES
été entreprise sur la proposition de V Union littéraire pour rendre complète cette exploration de notre domaine intellectuel.
L’Exposition nationale, à côté de ses vastes compartiments industriels, avait ses g^aleries littéraires et artistiques. On a pu y voir nos progrès dans les choses de l’enseignement. L’exposition rétrospective de nos arts industriels y a été surtout une révélation pour les savants comme pour le public. Un livre illustré en perpétue le souvenir, en résume les témoignages. Il a été composé par des écrivains maîtres chacun d’une spécialité. U Art ancien à V Exposition belge atteste notre puissance de génie dans toutes les branches de l’art, à travers les siècles; nos annales s’y enrichissent presque à chaque page de trésors inestimables, de réputations longtemps oubliées.
Parmi ces chefs-d’œuvre, à côté des manuscrits si bien décrits par M. Ruelens, des médailles dont l’étude, par M. C. Piqué, est toute une création, les tapisseries historiées de Bruxelles, antérieurement étudiées par M. Alph. Wauters, tenaient une grande place. L’article que leur consacre V Art ancien, illustré de quelques gravures, n'a pas semblé suffire. Une publication spéciale, d’un grand luxe, est commencée pour perpétuer le magnifique spectacle que présentait cette exposition, dont les principaux chefs-d’œuvre ont dû être empruntés à des cours étrangères. Un artiste, M. Keuller, en a entrepris les gravures; M. Wauters en fera la description, et cette gloire qui nous échappait nous sera rendue. Là, revivra notre passé, comme le Nonrean Palais de Justice, notice de M. Wellens, attestera « les gigantesques projets » de notre présent.
Cet ensemble de livres, auxquels il faudrait ajouter plusieurs autres, clôt le premier demi-siècle de notre histoire moderne.