CHAPITRE III
HISTOIRES GÉNÉRALES
Parti des premiers temps pour arriver au nôtre, depuis les historiens qui remontent aux époques géologiques jusqu’à ceux qui ne s’arrêtent qu’après l’Exposition nationale de 1880, je n’ai cependant pas embrassé tous nos travaux. L’horizon de l’histoire ne s’arrête pas à la patrie. Les œuvres qu’il me reste à examiner ne sont pas les moins considérables, seront quelquefois les meilleures.
Sortir du pays ne m’est pas encore permis cependant. Voici, pour notre histoire militaire : Lenz, qui restitue aux communes l’origine de l’infanterie moderne; le général Renard, qui rend à Maurice de Nassau l’honneur de la renaissance de l’art stratégique; le général Guillaume, qui suit, en de nombreux ouvrages, l’histoire de nos régiments; M. le colonel Wauwermans, qui consacre un fort volume à X Histoire des citadelles du sud et du nord d’ Anvers, etc., etc. Voici, pour l’histoire du commerce, l’œuvre de M. Ern. Van Bruyssel, après le mémoire couronné sur notre industrie, dû à un Français fixé en Belgique, M. Briavoine; pour l’enseignement, l’histoire de M. Lebon; pour l’hagiographie: Analectes de
Reusens, Kuyl et De Ridder, et la reprise de l’œuvre des A cta sanctorum, confiée d’abord à la Commission royale d’histoire et rendue, en 1856, aux Bollandistes. Quand la Bibliographie nationale sera faite, on verra combien de milliers de monographies s’ajoutent à ces travaux que je puis citer à peine.
Un de nos hommes les plus célèbres de la Révolution nous mène en pleine Rome. De Potter, sous l’Empire, put explorer pendant douze ans les bibliothèques d’Italie ; il en revint avec
son Histoire de VÉglise, publiée d’abord en deux parties : Considérations sur les conciles (1816) — Esprit de VÉglise., (1821). Eéunies en 1836, elles forment un livre, que l’auteur devait résumer en 1856, et qui recommence, à deux reprises, la même suite chronologique et manque de méthode aussi en d’autres points. C’est un ensemble de révélations, complétées par les Lettres de Pie F(1826) et la Vie de Simon Ricci (1825 et 1857), où l’on voit que le pouvoir ecclésiastique ne le cède en rien aux plus cruelles autocraties : « Je rapporte, sans voile, il est vrai, les faiblesses et les crimes des prêtres du premier âge, » avait dit l’auteur dans sa première édition ; mais bientôt le sujet l’avait porté à généraliser : « L’heure a sonné de citer le christianisme à la barre du genre humain ! » Alors, sauf une longue introduction philosophique, il n’eut rien à changer à son enquête pour en faire un réquisitoire. Que de fois, publicistes, pamphlétaires, historiens même ont puisé dans cet arsenal, et souvent sans le dire ! En fait, il est presque impossible encore aujourd’hui d’écrire l’histoire des conciles ou des papes sans y recourir. Œuvre de recherches patientes, de fortes études, à laquelle il n’a manqué que de l’ordre, de la concentration d’idée et de récit, un peu moins de passion du moment peut-être, et aussi cette personnalité de style que l’auteur a mise souvent dans ses brochures politiques. A ce prix, elle resterait dans la littérature moderne, comme elle avait commencé d’y entrer par des contrefaçons parisiennes et par des traductions étrangères.
Nous rencontrerons ailleurs Y Histoire des communes lomhardes de M. de Hauleville. La seconde publication qui doit nous arrêter est plus volumineuse que Y Histoire de VEglise. Lorsqu’un ministre catholique s’avisa de réprimander un professeur de l’université de Gand qui, dans une étude historique sur le christianisme, niait la divinité du Christ, le grand public belge apprit à connaître le nom de M. Fr. Laurent. Si cet historien avait écrit dans un autre siècle son Histoire du droit des gens, commencée en 1850, nommée ensuite Études sur Vliistoire de Vhumanité , et terminée au dix-huitième volume en 1870, il l’eût appelée, sans doute, la Cité de Dieu, comme saint Augustin, ou Gesta Del, comme Guibert de
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Nogent. Sa vaste entreprise se résume, en effet, par un mot de Herder, qu’il s’approprie : « Mettre Dieu dans l’histoire. » Mais le Dieu du xix® siècle, en langage humain, a pour loi le Droit, pour fait historique le Progrès : cette histoire de l’Humanité est donc une philosophie du Droit, et la convie^ tion de l’auteur atteint à l’éloquence lorsqu’il s’écrie : « Dire que le Droit succombe, c’est détrôner Dieu ! »
L’ouvrage, qui s’ouvre et se ferme par ces affirmations, poursuit à travers les siècles, depuis l’Orient jusqu’à nos jours, la justification de ce principe, que la force sans le Droit ne produit rien qui dure. On y voit s’élever et tomber les empires, proclamant tour à tour le néant des œuvres de violence et la perpétuité de l’œ.uvre de la justice. La théorie du fait est l’opposé de ce système ; il est beau de voir l’auteur la combattre partout : dans Hegel comme dans Aristote, dans le Droit des gens de Vattel, qui légitime tous les attentats de la conquête, comme dans ce que les Allemands appellaient le Droit du poing, dans la « Politique royale », dans le préjugé des races : « Dieu vit en toutes; » enfin, dans l’omnipotence de l’État, à laquelle l’auteur oppose « le grand principe révélé en 1879 : le droit de l’individualité humaine ».
J’ai consacré tout un chapitre d’un autre ouvrage à ce livre; on peut y trouver mes objections à cette manière de déifier l’histoire. Lorsqu’ en 1877, une grande manifestation politique fut organisée, à l’université de Gand, en l’honneur de l’auteur, M. A. Wagner, chargé de lui adresser la parole, le fit dans un discours qui rappelle, en plusieurs points, ces réceptions de l’Académie française où le nouvel élu est jugé en face de son triomphe. Le professeur de philosophie marqua avec une noble franchise ses dissidences : « D’après votre propre système, il y a, dans l’appréciation des faits de l’histoire, à faire la part des hommes et la part de Dieu. Mais qui se chargera de faire ce partage ? Il n’y a que Dieu lui-même qui pourrait le faire d’une manière exacte et complète. Quant à l’historien... a-t-il une boussole infaillible qui puisse le guider?... » En effet — sans compter que c’est parler une langue qui n’est pas celle de l’histoire, comme si un géomètre commençait chaque théorème par une formule sacra-
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mentelle : « Dieu a fait les trois angles d’un triangle, etc. », — attribuer à Dieu des résultats visibles seulement après plusieurs siècles, c’est éviter la difficulté, esquiver la science elle-même, qui doit cbercber à quelle loi les hommes ont manqué quand le résultat, toujours conforme à la nature des choses, trahit leurs désirs; quelle loi, par conséquent, ils doivent suivre pour ne plus se fourvoyer. — « Ce que les barbares voulaient, ce que Dieu veut. — Ce que Christ voulait, ce que Dieu veut » : — à ces titres de chapitres, un peu mélodramatiques, on préférerait l’analyse des lois de la société. Souvent M. Laurent étudie les principes du droit et les conditions du progrès ; mais que de fois le mot Dieu tranche tout pour lui et lui fait négliger sa propre recherche, son sujet véritable !
Quoi qu’il en soit, cet ouvrage — qui eût aussi gagné à rester dans le premier cadre de six ou huit volumes que l’auteur s’était fixé d’abord, et qui se ressent trop de la méthode de l’enseignement, obligé à se répéter sans cesse — est d’un bout à l’autre, sans défaillance d’idée ni de ton, dans un style particulier, vif, mobile, nerveux, une affirmation de la justice, une philosophie, ou une théodicée, de la liberté humaine, faisant présider à tous les événements la loi du progrès, loi fatale selon l’auteur, et qui maintient, à travers les triomphes de la force et les fausses grandeurs, le Droit, ce principe de l’homme, ce « trône de Dieu ».
Nous retrouverons plus loin ce lutteur infatigable.
Quand le prix quinquennal des sciences morales et politiques, refusé obstinément à ce livre, fut donné à l’auteur pour ses Principes de droit ewil, qui prennent trente-trois volumes, les concurrents, au dire du jury, offraient « plus de titres qu’il n’en faut pour mériter la palme ». C’étaient M. Thonissen, avec les trois volumes parus de ses fortes Études sur Vliistoire du droit pénal des peuples anciens; M. Vander Est, un débutant, devenu depuis professeur de l’université libre, avec sa thèse sur Platon et Aristote; enfin, MM. Paul Devaux et Jules Van Praet, dont j’aurai à m’occuper.
D’autres livres appartenant à une période antérieure méritent une mention. Après une esquisse de la Vie de Wellington
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par M. Maurel, cette histoire a été amplement traitée par un écrivain savant et spirituel, M. le général Brialmont. Un autre membre de l’armée, le major Henrard, à la suite d’un mémoire couronné sur le Téméraire, se prit à raconter, avec un certain charme, deux épisodes de l’histoire de France qui se rattachent à la nôtre : Henri IV et la princesse de Condé, — Marie de Médicis dans les Pays-Bas.
Si nous quittons l’université de Gand avec M. Laurent, non sans y avoir signalé V Histoire de la justice criminelle an xvr siècle par Albéric Allard, couronnée par l’Institut en 1865, nous trouvons à Liège M. Nypels, plus criminaliste qu’historien, et à Louvain, M. Thonissen.
M. Thonissen a exposé aussi sa Théorie du progrès indéfini. En 1859, il la présentait sous forme de mémoire à l’Académie, qui en votait la publication. Lui aussi, il dit : « Le progrès est une loi de l’histoire, » et il ajoute, comme M. Laurent : « Dieu le veut. » Lui aussi partage les légitimes fiertés de l’âme devant les merveilles scientifiques et, s’il combat les principes rationalistes, panthéistes, métempsycosistes ou antireligieux de la philosophie de l’histoire moderne, il n’hésite pas à en admettre les conclusions en faveur du progrès et à railler « les cris de détresse que ces économistes qui se disent chrétiens ne cessent de pousser à l’aspect du développement progressif de la richesse générale au sein des sociétés modernes » .
A « ces nouveaux docteurs », l’auteur oppose les tendances les plus généreuses de l’Église, depuis saint Vincent de Sirin, au V® siècle, jusqu’à M. Newman, jusqu’à de Bonald et J. De Maistre, « deux hommes de génie » . Il n’y manque peut-être que le projet d’unité de cultes du cardinal de Cusa. Venant après sept volumes sur le socialisme, 1850-1852, dont les deux premiers, consacrés à l’antiquité, lui ont valu une part du prix quinquennal des sciences morales et politiques, ce livre n’a qu’un volume; il passe néanmoins en revue les annales du monde; c’est comme un hymne, historique et chrétien, célébrant « toutes les gloires, toutes les merveilles, toutes les libertés, toutes les aspirations légitimes du monde moderne » que l’auteur trouve unies « à la vieille foi catholique ».
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Fr. Huet n’a pas rattaché plus fortement le christianisme aux idées socialistes que M. Thonissen à la théorie du progrès. Sa conclusion est en faveur de l’activité sociale, et il espère que le génie chrétien y prendra une grande part : « Que l’affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d’un homme de génie, et rien ne l’arrêtera plus. » Mais, cet espoir fut-il vain, « il est un point sur lequel les chrétiens et les rationalistes peuvent et doivent se mettre immédiatement d’accord. Que les uns et les autres travaillent avec la même ardeur au progrès des institutions, des mœurs et des idées...; qu’ils mettent une noble rivalité à déraciner les abus, à combattre le vice, à renverser les barrières inutiles qui s’opposent au développement légitime des facultés de Thomme. »
Né à Hasselt en 1817, substitut, puis commissaire d’arrondissement, c’est comme professeur que M. Thonissen prend place à côté de l’illustre M. Haus et du savant M. Nypels. C’est un criminaliste abondant, généreux, adversaire de la peine de mort en chrétien, et du socialisme en esprit libéral ; historien et professeur de droit plutôt qu’économiste ; écrivain que le sentiment échaufiPe, sans nuire à la science et en consumant tout ce qui pourrait nuire à l’orthodoxie modérée de l’auteur. Il a beaucoup écrit, et pour cela beaucoup compulsé, beaucoup pensé. Nous l’avons vu historien du premier règne. U Histoire du droit criminel des ^peuples anciens et modernes l’occupa presque toute sa vie, et il y marqua une trace profonde. Il n’eut pas la chance, comme M. de Laveleye, d’échapper à la politique ; et peu s’en fallut qu’il ne passât au ministère, comme M. de Decker. Il garde partout sa chaleur de cerveau et son activité de travailleur, sa nature ouverte, toute en dehors, non sans fougue ni finesse, mais sans détour ni ruse; aimé de ses élèves et craint dans son parti pour son indépendance. D’autres bravent, provoquent, jouent, méprisent leurs adversaires; lui, tient à leur estime et son moyen d’y arriver est de leur en donner l’exemple.
Lorsque ses élèves profitèrent des fêtes de 1880 pour lui offrir une marque publique d’estime, les professeurs de droit criminel de nos quatre universités, les principaux crimina-
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listes des facultés de droit de l’Europe prirent part à l’ovation. Là furent hautement constatées l’unanimité de nos juristes contre la peine de mort, la valeur et la célébrité des travaux du professeur, l’indépendance de son esprit, qui, dans ses Commentaires sur la charte belge (1846), ainsi que dans ses études d’histoire du droit criminel, le met, comme l’écrivait un savant de Toulouse, M. Moulinier, « à la hauteur de toutes les idées sur lesquelles s’édifie le droit à notre époque » .
Si nous passons des professeurs d’université aux hommes d’État, nous rencontrons encore des écrivains. L’historien de la littérature ne peut aborder ces sommités sans une certaine défiance de lui-même. Sommes-nous les pairs de ces écrivains-ministres, pour les juger? Ou doit-on se borner à n’en apprécier que les qualités littéraires? S’il faut être juge, ne risque-t-on pas d’être trop favorable ou trop sévère, en subissant l’influence ou de la hiérarchie intellectuelle, la seule qu’admettent des esprits libres, ou d’une réaction en faveur de Légalité des hommes de lettres? J’ai tâché d’éviter ce double danger. Les prolétaires, les parias mêmes de la littérature m’imposaient ce devoir : il ne convient pas à la justice que je sois plus libre dans mes appréciations envers eux, ni à leur dignité que je fasse une distinction en leur faveur. Je m’efforcerai de n’en faire aucune pour personne.
Paul Devaux (1801-1880) est un des hommes de 1830. Journaliste avant la révolution, constituant et ambassadeur après, il fut toute sa vie chef de parti. La Remie nationale, qu’il fonda en 1839, fut l’organe du libéralisme nouveau qui se détachait de l’Union. Après la victoire libérale de 1847, sans entrer jamais dans le ministère, il ne cessa de servir dans leurs succès, de défendre dans leur déclin les théories politiques de 1839, que leurs partisans mêmes ont souvent qualifiées de doctrinaires, pour les distinguer des idées progressistes. Au moment où cette politique vieillissait, une réaction flamingante le rendit à la vie privée, et les loisirs de cette retraite, où il gardait le rang de ministre d’État, ne furent pas sans souffrances, ni sans fécondité. Un état de cécité presque complet l’empêchant d’écrire, « pour ne pas renoncer à toute publication », il s’exerça à dicter. En 1847, il reprit
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sa plume d’homme politique « avec répugnance », pour jeter le cri d’alarme contre un projet d’abaissement du cens : « Le vertige nous saisit-il?... Avons-nous soif de décadence? » Le cens fut abaissé, le pays ne déchut point, et l’homme politique, rassuré, put reprendre ces études historiques qu’il avait aimées pour lui, favorisées chez les autres, dans sa revue et à l’Académie, comme une noble prérogative de l’esprit, comme un élément de maturité pour les affaires publiques. J. -B. Nothomb, bien jeune, avait écrit un livre d’histoire dans des circonstances favorables. Le grave pontife de la conservation libérale termina sa carrière par un volumineux ouvrage de philosophie historique, et il était touchant, dit-on, de voir sa fille se dévouer à ce travail, patient et multiple, qui rend à un aveugle des yeux sûrs, pour faire de longues études, rédiger une œuvre considérable, en reviser les idées et le style, en soigner la correction et l’impression.
Les Études 'politiques sur VJiistoire ancienne et moderne (1875) sont une page de philosophie du droit public. Enseignement utile à notre époque, car le droit doit être toute la vie moderne : s’il est absent des lois, la liberté n’existe pas; s’il n’entre pas dans les mœurs, elle ne durera point. Mais trop souvent encore, le faux principe qui lui est le plus opposé, la raison d’État se masque d’apparences réformatrices, de théories unitaires, de tendances démocratiques, si bien que le prétendu salut du peuple autorise tous les attentats, Un des enseignements les plus nécessaires, les plus universels de la philosophie, est de montrer le peu de durée, l’inanité, le danger des œuvres de la violence. Rien ne se fonde de stable que par l’intelligence humaine, et tout doit être demandé à son développement régulier. Paul Devaux n’hésite pas à appliquer cette règle aux plus grands fondateurs de nations et de cultes, et l’on peut dire de tous ce qu’il dit de Napoléon, après l’avoir dit de Charlemagne : « Dans trois ou quatre siècles, que restera-t-il des résultats des guerres et des bouleversements de cette époque? Le cours général des choses... sera-t-il bien différent de ce qu’il eût été si Napoléon n’eût jamais existé? »
Ce n’est pas que l’homme politique nie l’influence de
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l’homme de génie sur son siècle ; il nie qu’on puisse attendre ou conserver quelque bien de tout ce qui s’écarte des tendances de l’opinion et des procédés de la justice; il nie l’efficacité de la contrainte et la fécondité de la guerre. Après une introduction où des détails de psychologie politique prêtent à son idée un caractère de lente analyse et de maturité d’expérience, il s’arrête à l’Égypte, à l’Inde, à la Judée, à Sparte, à Athènes, réserve Rome pour une œuvre spéciale et poursuit son étude sur la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Partout, l’histoire le conduit aux mêmes conclusions : la guerre, instrument d’expansion pour les peuples barbares et de règne sur les peuples mineurs, moyen de groupement contre nature, arme de l’ignorance et du despotisme, même quand elle répond aux tendances d’un peuple et les satisfait, supplée à son développement normal, mais ne le hâte qu’en apparence et le complique de difficultés nouvelles. Elle donne aux nations des maîtres, le pire des maîtres : l’orgueil de la force victorieuse ; et les vainqueurs, comme les vaincus, plus que les vaincus peut-être, ont ensuite plus d’efforts à faire pour retrouver leur marche naturelle que s’ils avaient suivi l’amble de la paix. La paix seule favorise la civilisation ; à peine est-elle assurée, les lumières se répandent, le travail se multiplie, les progrès intellectuels s’ajoutent à la prospérité physique, tout tend à suivre les voies de la raison et la régularité du bien. Dès qu’il ne craint plus la guerre, un peuple civilisé est bientôt libre, un peuple formé arbitrairement de populations que rien ne cimente, reprend vite son groupement naturel. Le plan de M. Laurent est plus vaste ; l’idée de Paul Devaux, que résume le sous-titre du livre : Études politiques sur V influence de l'état de guerre et de paix, semblerait ne pas comporter tant de développements. Mais, dans ce cadre, l’auteur s’est plu à mettre toute son érudition et toute sa politique, en s’appuyant sur « des vues générales de critique historique » .
Ces analyses, plus détaillées que synthétiques, plus graves que brillantes, sont écrites d’un style qui se préoccupe plus des diverses faces de l’idée qu’il n’arrive aux clartés de la persuasion ; style fait de circuits où se révèlent les scrupules d’une pensée qui rêve la pondération, les efforts de la dictée
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qui craint de rien omettre ; mais médité, plein, grave, rappelant Chastellain plutôt que Comines.
Il y avait, dans ce premier ouvrage, une grande lacune volontaire : l’auteur avait réservé l’histoire romaine pour une étude spéciale. Il comprenait l’importance particulière de ce sujet et les difficultés qu’il présentait : difficultés d’information pour approfondir la science, si compliquée sur ce point ; difficultés de dictée, pour ne rien' négliger. Était-il possible, par le seul effort de la mémoire, sans pouvoir relire soi-même et annoter les auteurs anciens et modernes, de prendre possession des divers systèmes appuyés sur une infinité de détails, de donner à la moindre idée qu’on leur oppose sa véritable portée, sans s’y complaire ou en exagérer la valeur? Qui pourrait demander aux loisirs d’un vieillard ce que les Niebubr et les Mommsen, dans la force de la maturité, n’ontpu toujours donner de certitude à des conceptions originales? On sait que l’auteur a discuté chaque point avec un esprit distingué, M. Banning, qui avait fait de ce sujet une étude spéciale. Il serait plus facile de le blâmer sans réserve que de le louer avec mesure. M. Banning en a fait une longue analyse vraiment trop élogieuse. M. Troisfontaines, d’une école et d’une opinion opposées, en a parlé avec autant d’éloge que de respect. Des critiques allemands l’ont traité, durement comme MM. Plew et Zschecb, sévèrement comme M.'H. Schiller et l’anonyme du Lit, Gentfolblatt. M. Karl Hildebrand a dû oublier bien des livres pour signaler celui-ci comme une des rares œuvres, « sinon la seule », qui sorte de l’esprit local en Belgique ; et l’un de nos jeunes professeurs d’université, M. Paul Thomas en a fait un compte rendu qui justifie le respect, plus peut-être qu’un article de la Reme historique, de Paris, n’autorise le blâme.
Pour le condamner au nom d’un absolu scientifique (l’absolu est toujours brutal), il faudrait soi-même faire une étude profonde du sujet, renoncer à tout parti pris systématique, ne jurer contre lui par aucun maître, analyser l’œuvre au moins aussi sérieusement qu’elle a été écrite. A première vue, j’y trouve une introduction méthodique et simple, un sentiment vif de la « vraisemblance en histoire » (critérium discu-
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table de certitude), les vues politiques (seul but de l’auteur) d’un esprit mûr, des idées personnelles solides à côté d’une critique parfois superficielle. C’est un livre posthume. La veille de sa mort, l’auteur put en tenir en main un premier exemplaire. Il avait trouvé dans ce travail les loisirs, le charme d’une vieillesse lettrée; son œuvre doit garder ce caractère qui impose un premier respect. La postérité fera le reste.
Le prix quinquennal d’histoire nationale a été décerné en 1871 à un homme d’État qui, depuis 1840, était ministre de la maison du Roi. L’œuvre couronnée est intitulée : Essai suo* V histoire politique des derniers siècles, 2 volumes, 1867 et 1874. M. J. Van Praet, né en 1806 à Bruges, comme Paul Devaux qui a épousé sa sœur, avait publié, avant 1830,. des études historiques remarquées. La révolution le porta au secrétariat de légation à Londres, près de Van deWeyer; puis, dès 1831, au cabinet du Roi, qu’il ne quitta plus. Fils d une mère dont on a dit : « 11 y a là de la probité pour trois générations; » ayant complété ses études à Paris, où, bien jeune, il connut les plus grands écrivains; parent d’un savant bibliophile; lié d’amitié, puis de correspondance avec Stendhal ; patricien de race, libéral de naissance, fin de nature; aimant les arts comme un Flamand et les lettres comme un Athénien, cette position de confident et de conseiller de rois constitutionnels acheva de former son caractère par des habitudesde pénétration, un peu railleuse, et de réserve, qui, portées dans l’histoire, ne pouvaient que consacrer son rôle en affinant son œuvre.
« La vie absorbante des affaires » ne lui permit d’écrire,, dit-il, qu’à « d’assez longs intervalles » les chapitres de son livre, et l’on sent que les portraits historiques, où il excelle, doivent avoir été ciselés à part. Placé à un point de vue opposé à celui de P. Devaux, il craint d’avoir été « entraîné, par une préférence involontaire ou par l’effet d’une habitude longuement et forcément contractée, à considérer plus spécialement le côté personnel des événements historiques, à donner trop d’attention à l’action individuelle des hommes au sein des crises. » De là ces portraits fouillés par un esprit sagace, tracés avec une finesse à laquelle il vise un peu trop peut-être.
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En revanche, sous l’influence de cette position et dans cette pratique de l’action personnelle d’un souverain, Thistorien s’est exercé à voir au fond des situations et des caractères, à juger les événements mieux que les écrivains qui n’ont pas autant manié la chose publique. Il en est résulté un ensemble de considérations politiques où l’exposé de la situation de chaque époque marche de pair avec le portrait de ses -c( hommes-chefs », et l’auteur ne recule pas devant l’anecdote pour caractériser l’une ou l’autre. Peu de philosophie, sauf celle du moraliste; beaucoup d’habileté d’aperçus et de traits de mœurs; une certaine condescendance pour les gloires faites s’y mêlent à une indépendance, à une fermeté d’appréciation des choses et des hommes qui burine la ressemblance et s’élève, dans l’occasion, à une hauteur de sentiments. Ainsi, lorsqu’il dit de Louis XV, « ce roi sans vertus et sans vices » : c( L’homme qui, au bout de vingt ans d’intimité, vit passer le convoi funèbre de M"'® de Pompadour sans rien trouver à dire que ces paroles : La marquise aura mauvais temps pour son voyage, cet homme devait en toutes choses méconnaître les lois du sentiment et violer même les règles de la décence. »
M. Jules Van Praet semble préoccupé de l’idée que l’indécision est fatale aux chefs de peuples, et il trouve partout ce défaut, en Philippe II comme en François P’’, en Charles-Quint comme en Catherine de Médicis, pour l’opposer aux caractères qui savent vouloir et agir. Lui-même oscille devant certaines figures. A plusieurs reprises, il hésite à charger la mémoire d’un seul du poids énorme de grands événements. Après avoir été un peintre de Philippe II, il en devient le juge: « L’histoire a paru pardonner à Charles-Quint la guerre contre la ligue protestante d’Allemagne, et à Richelieu le siège de La Rochelle; elle ne pardonnera jamais à Philippe II d’avoir substitué le glaive du bourreau à celui du soldat; » mais il revient bientôt à plus de ménagements, car il ajoute, à quarante pages de là, que « Philippe II a méconnu les plus nobles devoirs de sa position pour n’en remplir que les plus pénibles » [devoirs?]. L’auteur semble craindre de partager la haine des contemporains ou les passions de notre époque.
La passion est évidemment ce qui manque à cette œuvre.
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Même quand Thistorien arrive à la révolution moderne et qu’il parle d’un « homme incomparable », qui fut Washington, il reste plutôt observateur et peintre et se garde de faire passer dans l’histoire le grand souffle de l’idéal. Son idéal, c’est la raison marchant droit à un but utile et honnête : le gouvernement régulier des nations. Dans ce ton de cour moderne, de cour libérale, ce qui distingue ce livre, c’est la sûreté de la compréhension historique, la sagacité des aperçus et des portraits, la personnalité des idées, que l’auteur tire de ses réflexions, la finesse des traits et du style, qui lui vient de son fonds littéraire, avec quelques reliefs de forme et des notes de sentiments vrais. J’ai déjà dit : peintre et moraliste; j’ajoute : penseur et écrivain; je dois dire enfin : patriote. M. Van Praet, comme l’a écrit M. de Forcade dans la Reme des Deux-Mondes^ « a pris son point d’observation dans sa propre patrie pour suivre les progrès de la science politique en Europe ».
Si les études de ce livre ont servi à former le conseiller intime de deux rois et à justifier ses avis, on peut voir quel caractère, à la fois pratique et sensé, juste et libéral, sans exclure l’esprit ni la grâce, a présidé pour la Belgique à ce que l’auteur, discrètement, appelle « d’augustes dévouements dont elle aimera à confondre le souvenir avec ceux de notre jeune existence comme nation » .