HISTOIRE DES INSTITUTIONS NATIONALES
L’existence d’un peuple est un fait qui semble aussi naturel que celle d’un homme; mais quand on veut déterminer le développement de la vie, dans l’homme ou dans la nation, depuis la conception jusqu’à la maturité, on se trouve en présence de phénomènes complexes qui, pour l’individu, ont donné lieu à des sciences nombreuses; qui, pour les collectivités, exigent des études plus profondes. Les lois de formation des États ne sont pas seulement physiques, elles embrassent tout le domaine intellectuel et social ; leurs applications peuvent varier indéfiniment, selon les influences locales et les activités personnelles, dont le résultat forme la physionomie d’un peuple, et l’on ne peut arriver à des lois générales qu’à travers la double étude de l’action de la nature et de l’homme. Il est diverses manières d’écrire l’histoire, mais la première de toutes, l’étude suprême, sera toujours celle qui suit à travers les époques la genèse d’un peuple, depuis les premiers -vagissements de l’instinct jusqu’à la possession de lui-même, ce que M. Freeman a appelé la croissance des républiques, ce qu’on pourrait nommer la biologie des nations. Et, comme rien n’assure mieux le développement normal d’un être que la connaissance de son tempérament, les institutions modernes peuvent être mieux appréciées, plus facilement perfectionnées grâce à la lumière que la déduction logique des faits antérieurs prête aux choses du présent.
« Le monde allant à la démocratie, a dit M. Thiers, l’histoire de Florence doit être étudiée plus qu’aucune autre. » On peut en dire autant de la nôtre et avec plus de raison, non seulement pour nous, parce que c’est notre pays , mais pour
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les autres nations, parce que les problèmes s’j sont présentésd’une manière plus complète. N’ayant ni frontières naturelles, ni unité de race, comme l’Italie, moins défendus qu’aucun peuple par la nature et par la langme, de l’invasion des armées conquérantes et des idées étrangères, nous avons du suppléer à ces conditions physiques et demander la vie nationale surtout à ce qui distingue l’être moral : la volonté et l’esprit d’indépendance, le bon sens et l’esprit de justice.
L’histoire de la Belgique est assez mise à jour pour que cette psychologie de nos institutions puisse être faite dans un ensemble qui exigerait peu de recherches nouvelles, et c’est là un premier résultat dû aux travaux historiques modernes. Si j’avais entrepris l’histoire de notre civilisation, ce serait ici le lieu de présenter ce tableau. Mais ce qui a pu entrer dans mon cadre pour l’histoire des lettres ne me semble pas possible pour l’histoire des institutions. Warnkœnig avait dressé le plan d’une Histoire des études historiques en BeU gique depuis 1830; il n’a pas pensé à y faire entrer cette quintessence d’un demi-siècle de culture historique. Je n’ai pas à être, dans un chapitre, plus complet qu’il ne l’eût été dans un grand ouvrage. 11 me suffira de montrer comment cette histoire est déjà^partout. Il n’y manque qu’un écrivain philosophe. Celui qui la fera n’aura qu’à rassembler les pierres tout équarries du monument.
Tant que ces institutions restaient en vigueur, cette étude appartenait surtout à nos jurisconsultes. Après 1790, elle rentrait dans l’histoire. Sous le gouvernement hollandais, le chanoine De Bast avait publié Institution des communes de la Belgique pendant les xir et xiii® siècles, le chevalier Pycke dans un mémoire couronné, 1822, avait résumé en dix-sept articles les principes généraux de droit public communs à toutes nos provinces, et M. J.VanPraet avait étudié V Origine des communes flamandes. A partir de 1830, cet esprit s’accentue, les œuvres vont se succéder jusqu’aujourd’hui.
Aussitôt, Van de Weyer, Nothomb, de Gerlache invoquent nos chartes, avec nos annales. Nothomb recherche « la loi de sociabilité belge », il s’efforce de saisir « les liens qui rattachent des générations » qu’il déclare solidaires, et retrouve
SCIENCES HISTORIQUES. MORALES ET POLITIQUES
partout une même cause : « le besoin de nationalité » . On peut dire que l’esprit ’ de nos institutions, mis en lumière avant la révolution, présidait à ces premières iustifications de 1830.
En 1833, l’archiviste général 'du royaume, M. Gachard, avait fait précéder une collection de Domments inédits d’un Précis Mstoriqne du régime provincial avant 1794, et bientôt après, M. Ch. Faider publiait de premières Études sur nos institutions provinciales et communales (1834). Dès 1835, un de ces professeurs allemands que le gouvernement hollandais avait appelé dans le pays et qui, après une courte absence en 1830, était rentré en Belgique, où il ne voulut séjourner que jusqu’en 1836, Warnkœnig, publie en allemand le premier volume d’un ouvrage considérable, aussitôt traduit en français : Histoire politique de la Flandre et de ses institutions. Les deux parties du second volume parurent en 1836 et 1837, le reste tarda jusqu’à 1839 et 1842. Niebuhr avait engagé son compatriote dans ces études. L’auteur remontait aux premiers siècles. Ces institutions qu’on aimait à invoquer comme l’origine de nos libertés, l’historien, en les faisant renaître des archives, leur donnait une large signification, et l’on dit que le Roi vit avec plaisir un savant de son pays natal consacrer, par la science historique, les institutions de son pays adoptif, qu’il n’avait acceptées que sous bénéfice d’inventaire et qui s’affermissaient en prenant dans le passé de si profondes racines.
Rentré en Allemagne, Warnkœnig ne devait pas oublier le pays de ses débuts historiques, qui remontaient à 1821; il publia successivement, en allemand, une histoire du droit belgique pendant la période franque et une étude sur Lhistoire de Liège; en français, une Histoire des Garlovingiens., en collaboration avec M. Gérard. Dans la dernière année de sa vie, il cherchait parmi nos historiens un collaborateur pour une Histoire des études historiques en Belgique.
Lorsque, en 1846, le gouvernement institua une commission chargée de produire les sources de notre ancien droit, M. Ch. Faider nous avait donné de nouvelles Études sur les constitutions nationales (1842); Polain, « habitué à vivre dans