HENRI II
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE
loin, acclimatèrent au Nord la poésie lyrique du Midi. Ses fils, eux aussi, avaient hérité de ses goûts : Richard Cœur de Lion et Henri Court Mantel furent envers les troubadours, tourbillonnant autour d'eux, d'une prodigalité qui devint légendaire ; Geoffroi, leur frère cadet, avait attiré, dans son duché de Bretagne, le trouvère champenois Gace Brûlé.
Beaucoup de grands seigneurs, là et dans les autres provinces du Nord, ne se bornaient pas à protéger les poètes, mais rivalisaient volontiers avec eux ; savoir tourner un couplet et y adapter une mélodie paraissait le complément nécessaire d'une éducation soignée : dans la Uste de nos chansonniers figurent des comtes, des ducs et jusqu'à des rois ; plusieurs gentilshommes s'imposèrent même la tâche, singulièrement plus ardue, de composer des romans.
LE ROMAN : Jusqu'au milieu du douzième siècle, la chanson de
SES CARACTÈRES gestc était à peu près la seule pâture spirituelle de la noblesse, qui s'imaginait y retrouver, parmi des embellissements dont elle n'était sans doute pas dupe, le souvenir de ses gloires passées. C'est vers cette époque que le départ se fait nettement dans son esprit entre la fiction et la vérité historique : et voilà pourquoi, tandis qu'elle fait traduire par des clercs les chroniques latines les plus autorisées, elle demande aux « trouveurs » de lui ouvrir toutes grandes les portes de la fantaisie. Les romans se meuvent donc dans une atmosphère d'irréalité ; alors que, dans les héros des chansons de geste, nous retrouvons, notés avec ime singulière précision, les traits qui réellement caractérisent le baron français au douzième siècle, — le dévouement à douce France, la haine du mécréant, la fidélité au suzerain, le souci de l'honneur familial, et que ces sentiments règlent toutes ses actions, — le héros de roman nous apparaît comme sans lien avec son époque : il semble n'être ni chrétien, ni Français, ni suzerain, ni vassal : sa religion se borne à quelques gestes et à quelques formules ; dégagé de toute obligation féodale, son unique occupation est de courir des aventures sans but, ou dont l'unique but est de faire briller sa bravoure et de conquérir celle qui a captivé son cœur ; sans doute son idéal (nous allons le noter) était bien celui
UTTtRATUlU, T. I.
qiii ravissait cette époque; mais il pouvait être, et il a été aussi celui d'époques et de pays tout différents.
Ce programme, qui consiste à bercer l'esprit de spectacles sans cesse renouvelés, à le déconcerter par d'étranges combinaisons d'événements, nos romanciers l'ont brillanmient rempli : jamais l'imagination n'a plus largement déployé ses ailes ; jamais la « fée romantique » n'a évoqué, de sa baguette magique, im monde plus bigarré et prestigieux. Mais de cette richesse d'invention ne nous hâtons pas de faire honneur à nos jongleurs du douzième siècle : la matière de leurs récits, ils l'ont presque toute empruntée ; ils l'ont demandée aux contes populaires, aux légendes épiques ou mythiques de tous pays, à l'antiquité classique et alexandrine, aux mondes celtique, germain et anglo-saxon, à Byzance, à l'Inde, à la Perse, à l'Orient tout entier. C'est le trésor amassé par tous les siècles sous toutes les latitudes qui est venu se condenser entre leurs mains industrieuses par mille canaux sinueux et enchevêtrés : et c'est pourquoi la recherche de leurs « sources », avant d'avoir livré tous ses secrets, suffirat-elle à occuper encore des générations d'érudits.
Ce trésor, ils l'ont abondamment répandu par le monde. C'est par leur entremise qu'il a défrayé toutes les littératures de l'Europe médiévale et fourni aux littératures modernes quelques-uns de ses plus brillants joyaux : ils ont donc surtout joué ce rôle de propagateurs et d'intermédiaires qui paraît dévolu aux gens de notre race.
PORTÉE SOCIALE S'ils l'ont joué avec ce succès inouï, c'est qu'ils étaient
DU ROMAN eux-mêmes des représentants authentiques de cette race,
douée, au fond, de plus de sens pratique que d'imagination. Leurs œuvres, en dépit de leur cadre fantastique et des folles arabesques qui s'y enroulent, ont une portée sociale très visible : s'ils ne peignent pas la vie réelle, ils peignent l'idéal qui y présidait : les aventures sont fictives, mais les qualités, les vertus qui s'y manifestent — le mépris du danger, la religion de l'honneur, le respect ou le culte de la femme — sont de celles que ce siècle mettait au-dessus de tout : de même que les Xipharès et les Pyrrhus sont, embellis et agrandis, de jeunes gentilshonmies de 1660, de même les Gauvain et les Lancelot sont exactement ce qu'eussent voulu être les jeunes nobles du temps de Richard Cœur de Lion et de Philippe-Auguste»
De même que nos romanciers analysent curieusement cet esprit courtois qui
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s'était formé chez nous, ils décrivent avec complaisance les aspects extérieurs de la vie de société dont la France donnait le modèle, que l'Europe tout entière nous enviait et s'efforçait de copier. Ces descriptions de la haute vie d'alors, qui aujourd'hui n'intéressent plus guère que l'archéologue, ont été pour beaucoup dans le succès qu'ils ont obtenu. Leur style enfin a déjà les qualités essentielles de notre prose classique : moins solennel, moins archaïque que celui des chansons de geste, il est plus vif, plus rapide, plus varié, plus rapproché de la vie ; parfois verbeux, il est du moins, même quand la pensée se raffine jusqu'à la subtifité, d'une aisance et d'une clarté parfaites : c'est déjà un excellent instrument d'exposition et d'analyse. Ce qui leur manque, à ces œuvres si séduisantes à tant d'égards, c'est une qualité que nous ne devions acquérir que par un commerce plus assidu avec l'antiquité, le souci et l'art de la composition : elles ne sont, pour la plupart, qu'un chapelet d'aventures sans suite : l'unité d'intérêt n'y manque pas moins que l'unité d'action, car ce sont souvent des héros successifs, au reste fort peu différents entre eux, qui retiennent tour à tour notre attention ; mais c'est un défaut auquel le moyen âge ne fut jamais sensible : les âmes d'enfants préfèrent l'éclat et la variété des couleurs à la fermeté et à l'harmonie du dessin.
Par l'emploi des mêmes procédés, aussi bien que par l'esprit qui les anime, tous les romans courtois, quelque sujet qu'ils traitent, sont étroitement apparentés. II ne faut donc pas attacher ime importance absolue à l'ancienne classification qui les partage, d'après la provenance des thèmes traités, en romans « antiques », romans « bretons », romans « byzantins », romans « gréco-orientaux », romans « arabes », etc. ; cette provenance, en effet, est souvent très difficile à déterminer et certaines œuvres pourraient également figurer dans plusieurs de ces catégories. Les deux premières seules sont bien distinctes, et il y a intérêt à réunir les autres sous une rubrique plus générale et qui laisse intacte la question d'origine, celle de « roman d'aventure ».
Y ES ROMANS ANTIQUES; Nos plus aucieus roHians courtois sont des imita-
X^ LEURS MODÈLES ^ious d'œuvres antiques : le roman de Thèbes est fondé
sur la Théhaïde de Stace, ou peut-être sur un abrégé de ce poème ; celui d^Enéas sur V Enéide de Virgile, celui de Troie sur des histoires en prose latine, rédigées à l'époque impériale et attribuées, l'une au « Cretois » Dictys et l'autre au « Phrygien »
Darès (i). Les auteurs de ces romans considéraient leurs modèles comme des sources dignes de foi (Dictys et Darès notamment, qui se donnaient comme témoins oculaires des événements, et dont les récits semblaient se contrôler Tun par l'autre, inspiraient une entière confiance), et par conséquent ils prétendaient faire, au moins dans une certaine mesure, œuvre d'historiens ; leur but n'est donc pas seulement de récréer, mais aussi d'instruire; ils destinent leur œuvre, non à la récitation devant un public composite et sans cesse renouvelé, mais à la lecture, probablement à la lecture faite à haute voix, devant des amateurs de pensées choisies et de beau langage : la forme nouvelle qu'ils adoptent (le vers octosyllabique à rimes plates) et les prétentions qu'ils affichent en font foi ; nous sommes ici à cent lieues de la libre et rude inspiration des jongleurs de geste.
Tous ces romans appartiennent à la même région : celui de Thebes a été écrit,
(i) Je suis obligé de laisser de côté des imitations d'Ovide, à peu près contemporaines : un petit poème sur Pyrame et Thisbéy œuvre charmante en sa vigoureuse concision, d'im anonyme normand, et le Philomélay où Chrétien de Troyes a délayé en 1 500 vers un épisode qu'Ovide avait traité en 250 (Métamorphoses^ livre VI).