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LES NAINS

UN MONDE I,a matière de Bretagne est proprement le domaine de la

FÉERIQUE fantaisie ; c'est un monde enchanté où, à chaque pas, surgit le prodige. Des fontaines dont l'eau, quand on la trouble, excite la tempête, des châteaux tournoyants, d'autres qui, après avoir offert au passant ime magnifique hospitalité, s'évanouissent brusquement, d'autres encore, environnés, en guise de murs, d'impénétrables nuées, des ponts étroits et coupants comme des lames de rasoir ou jetés entre deux eaux, des anneaux qui rendent invisibles ou font perdre la mémoire, des épées qui s'abattent tout à coup sur le lit où le héros doit reposer, voilà les objets qui le peuplent. Les êtres qui le traversent, ce sont des nains difformes, caustiques et vindicatifs, des géants monstrueux, geôliers de belles captives ou mainteneurs de (c coutumes » absurdes et cruelles, des fées qui entraînent les mortels dans des pays de rêve d'où l'on ne revient pas, ou de mystérieuses « pucelles », aux yeux ensorcelants, aux desseins perfides. A travers ces (( fantômeries », le héros s'élance, en quête d'aventures, qui ne risquent pas de lui manquer. Rien ne l'arrête et rien ne l'étonné : alors que les preux des chansons de geste se troublent volontiers, tremblent devant le péril et versent d'abondantes larmes, il s'avance sans émoi, toujours maître de lui-même, déployant les qualités les plus humaines et les plus actuelles, le bon sens avisé, la bravoure, le respect de la foi jurée, la galanterie, offrant tranquillement sa poitrine à tous les coups, son cœur à toutes les tentations ; aussi bien est-il invincible, invulnérable, — ou du moins très vite guéri des pires blessures, — éternellement jeune, beau et fort. S'il court toutes ces aventures, c'est pour aller trouver, au bout du monde, la belle dont il a rêvé, ou pour mériter la grâce de celle qu'il adore ; parfois il oublie son but pour défendre les faibles, punir les oppresseurs, faire triompher le bon droit, et cela même l'en rapproche en le faisant « valoir davantage ». Ce héros, de quelque nom qu'il se nomme, Érec ou Ivain, Lancelot ou Perceval, ou qu'il n'ait pas de nom du tout, comme le Bel Inconnu, le Chevalier aux armes vermeilles, est toujours iden-

tique à lui-même ; il n'est en effet que la personnification, infatigablement reproduite, du même idéal, celui que caressait la société courtoise de la fin du douzième siècle.

LA COUR Dans ce monde tourbillonnant, aux incessantes métamor-

D'ARTHUR phoses, il y a pourtant un point fixe d'une réalité quelque peu prosaïque, en dépit de sa splendeur, où les paladins errants viennent, l'aventure finie, se congratuler et se réconforter parmi les somptueux festins et les nobles loisirs : c'est la cour d'Arthur, généralement localisée à Carduel ou Caerléon. Bien

qu'elle soit étrangement peuplée, quelques figures à peine émergent de la foule. Gauvain, neveu du roi, parangon de prouesse et de galanterie, dont il suffit, pour atteindre au comble de l'honneur, de se rapprocher : aussi le point culminant d'une foule de romans est-il un duel, dont l'issue reste indécise, entre lui et le héros que veut magnifier le poète ; Ké, le sénéchal ou « bouteillier », préposé au bon ordre de la cour, fanfaron et lâche, prédestiné aux mésaventures comiques; quant à Arthur, c'est un monarque fainéant et débonnaire, dont la sereine majesté n'est en rien diminuée ni par l'insignifiance de son rôle ni par les écarts de conduite de sa trop sensible épouse, la reine Guenièvre.

Les « contes de Bretagne sont si vains et plaisants », disait déjà un écrivain du treizième siècle. Ils plurent en eflfet, et non pas seulement aux naïves imaginations du moyen âge ; ce palais magique sera maintes fois amplifié et rebâti : il le sera jusqu'en pleine Renaissance et il aura pour derniers architectes, les plus audacieux et les plus adroits de tous, Boiardo et TArioste.

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