ARTHUR
ORIGINE ET PROPAGATION Dans Ic chaos d'aventures qui forme la trame
DU ROMAN BRETON dc CCS mcrvcilleux récits, flottcnt dcs traditions de toute provenance, des débris des mythologies les plus diverses, des thèmes de contes populaires dont l'origine nous échappe ; mais il est certain que c'est en pays celtique que s'est fait l'amalgame, et que cette matière confuse mérite vraiment l'épithète de « bretonne » qui lui a été de tout temps attribuée : le scénario arthurien vient de Geof&oi de Monmouth, collecteur de traditions celtiques; le nom des
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE
principaux personnages, Guenièvre, Ivain, Érec, Yder, Caradoc, et tant d'autres, sont celtiques ; celtiques aussi les localités vers lesquelles converge l'action : Tintagel, Lantien, la forêt de Morois sont en Comouailles; Caerléon, Cardueil, dans le pays de Galles ; le Loenois, la forêt de Broceliande, en Armorique. Il n'est pas douteux enfin que le roi Arthur, héros central de cette épopée si morcelée, dont le rôle est aussi amoindri dans nos romans qu'il avait été exagéré dans les chroniques latines, était un chef gallois qui, au sixième siècle, s'était signalé par ses succès et avait incamé l'esprit national dans les luttes contre les envahisseurs saxons.
Mais il n'est pas possible d'être plus précis et de dire en quel temps, en quels lieux ces légendes prirent corps et comment elles se propagèrent dans le monde roman. Dans cette élaboration et cette transmission, la part prépondérante revientelle, comme le crut Gaston Paris, aux Gallois, exploitant leurs traditions nationales et dont les récits auraient été répandus en Angleterre, puis en Normandie, par des jongleurs bilingues, ou, comme l'ont soutenu H. Zimmer et W. Fœrster, aux Armoricains, chez qui la grande émigration des cinquième et sixième siècles aurait apporté les débris de la primitive épopée celtique, et qui étaient en contact permanent avec la Bretagne française et la Normandie ? Sur ces questions on n'a abouti jusqu'à présent qu'à des hypothèses plus ou moins brillantes et plausibles, auxquelles manque l'appui de faits sérieusement attestés.
Ce qui est certain, c'est que les contes celtiques, quelque route qu'ils aient suivie, se répandirent largement dans nos provinces du Nord-ouest vers le milieu du douzième siècle et y obtinrent un vif succès ; ce fut une mode que Chrétien de Troyes sut habilement exploiter, mais qu'il n'avait pas lancée ; il nomme en effet, comme si on les connaissait déjà autour de lui, une quantité de personnages secondaires, et les principaux sont pourvus chez lui de caractères immuables, dont les traits n'avaient pu être fixés que par une tradition déjà longue.
■jT ES « LAIS » Ce n'est pas non plus Marie de France qui intro-
J.^ DE MARIE DE FRANCE duisit daus uotrc littérature les récits bretons, mais c'est elle qui nous les a transmis sous leur forme la plus pure et qui en a le moins altéré l'esprit (i). Elle était « de France », et vécut de son métier d'écrivain à la cour
(i) Voy. J. BÉDŒR, les Lais de Marie de France , dans la Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1891, et L. FouLET, Marie de France et les lais bretons, dans Zeitsch fiir rom. Philologie, t. XXIX (1905).
de Henri II, aux environs de 1170; elle savait l'anglais, le breton et aussi le latin; elle avait eu, nous dit-elle, Tambition de « traire du latin en roman de bonnes histoires », mais elle y renonça parce que beaucoup d'autres, c'est-à-dire sans doute les
auteurs de nos romans antiques, l'avaient devancée. Elle se rabattit sur les (( lais » que débitaient les jongleurs du pays de Galles ou de la Petite -Bretagne. Ces lais se composaient de mélodies, ordinairement tendres et passionnées, jouées sur une petite harpe appelée (( rote », et de brefs récits, en vers ou en prose, peut-être en prose mêlée de vers, qui en exposaient le sujet. Ce sont ces récits qui parurent à Marie dignes d'être conservés et capables d'intéresser sa noble cUentèle : récits tout imprégnés de merveilleux et presque uniquement consacrés à de touchantes aventures d'amour, comme ceux dont nous allons parler.