OU LE ROSSIGNOL
Parfois l'aventure n'est presque rien et se réduit à une sim-
ple anecdote : un jeime chevalier aime d'un innocent amour une dame, mariée à im jaloux qui la fait étroitement garder. La seule joie des deux amants est de s'apercevoir par les fenêtres de leurs châteaux, d'échanger quelques mots, de menus présents. La nuit, la dame se lève et va s'accouder longuement à la fenêtre. Le mari s'inquiète et s'irrite : « Je vais, répond l'affligée, écouter le rossignol dont le chant trouble mon sommeil. »
Le barbare fait prendre à la glu le doux chanteur, l'étrangle et jette le petit corps sur le giron de la dame, qu'il tache de sang. « Désormais, dit-il, vous dormirez en paix. » Pour éclairer son ami, calmer
l'enfant TRANCHE LA TÊTE DE SON PARÀTRE.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XH SIÈCLE
les soupçons qui pourraient l'assaillir, elle fait embaumer la chétive dépouille et la lui envoie. Celui-ci l'enferme dans une petite châsse d'or fin, dont il ne se sépare plus.
La passion qui remplit ces cœurs ardents et tendres n'est pas l'amour subtil et verbeux qui s'épanouit en brillantes images dans les strophes des troubadours, ou s'analyse curieusement dans les monologues des romans antiques ; c'est l'amour tout simple, qui s'empare tyranniquement des âmes pour les ravir ou les torturer, et les rend capables de tous les sacrifices : l'héroïne du Fresne, autre Griselidis, prépare de ses mains le lit de la rivale que son mari lui préfère ; de même Guildeluec entre au couvent pour céder la place à celle qui, innocemment, s'est emparée du cœur d'Éliduc. Dans les Deux Amants, un jeune bachelier, pour conquérir son amie, s'engage à la porter sur ses épaules, jusqu'au sommet d'une montagne : enivré de délices, il refuse de déposer son cher fardeau pour boire le philtre qui ranimerait ses forces. Il succombe d'épuisement, et elle de douleur, à côté de lui.
Ces histoires, naïvement sentimentales ou grossièrement mélodramatiques, comme les contes populaires, où elles se retrouvent presque toutes, eussent beaucoup perdu à être enjoUvées : elles ont heureusement trouvé en Marie de France l'interprète qui leur convenait le mieux. Il y a, dans les vers de notre plus ancienne poétesse, très peu d'art, mais beaucoup d'instinctive sensibilité; bien qu'elle écrive pour le monde élégant qui fit le succès de Chrétien de Troyes, elle ne sacrifia guère à la mode; des procédés de l'art courtois, descriptions, monologues, elle use à peine ; il lui sufiit, pour peindre un objet, de quelques traits rapides et vifs ; ses personnages épanchent tout leur cœur en quelques paroles naïves ; son style fluide et gracile est pur de toute rhétorique ; ce n'est qu'un mince filet d'eau, mais cette eau est limpide et rafraîchissante.
LA LÉGENDE DE TRISTAN. LES POÈMES C'est unc passiou non moins intense
DE BÉRouL ET DE THOMAS et fatale qui fait Ic foud des poèmes sur
Tristan ; mais elle y est traitée avec plus d'art et de force. Le fait divers touchant, l'anecdote élégiaque s'y transforment en un drame puissamment noué, aux captivantes péripéties. En voici le scénario.
LE GÉANT MORHOUT.
LA LÉGENDE Tiistan, dont la naissance s'entoure de circonstances tra-
DE TRISTAN giqucs, est neveu de Marke, roi de Comouailles, qui le chérit
tendrement. Il délivre le pays du honteux tribut auquel il était asservi et tue le
terrible géant Morhout, prince d'Irlande, qui venait le réclamer. Blessé par l'épée empoisonnée de son adversaire, presque mourant, il se fait déposer sur une petite barque sans rames et sans voiles, n'emportant que sa harpe ; le vent le pousse vers les côtes d'Irlande; se faisant passer pour un jongleur, il est accueilli dans le palais du roi et guéri par Iseut, fille de celui-ci et nièce de Morhout. Il rentre en Comouailles, où il est reçu triomphalement.
Marke déclare qu'il renonce à se marier pour lui assurer
son héritage. Mais les barons murmurent contre cette
décision. Le roi cède en apparence à leurs prières ; mais
il n'épousera, dit-il, que la femme à qui appartient un
cheveu d'or qu'une hirondelle vient de déposer sur la
fenêtre du château. Tristan entreprend cette aventureuse
quête ; cette fois encore la tempête le pousse vers les côtes
d'Irlande ; il délivre le pays d'un monstre qui l'infestait,
conquiert ainsi la fille du roi, promise au vainqueur, qui
est précisément celle qu'il cherche, et demande sa main
pour son oncle. Iseut reconnaît en lui le meurtrier de
Morhout et tente de le tuer; mais Tristan l'apaise par
de douces paroles et l'emmène. Au cours de la traversée, il
boit avec elle, par ime fatale erreur, un philtre préparé par
la reine pour les futurs époux, et dont la vertu était telle
que ceux qui le buvaient ensemble devaient s'aimer à
jamais. Les deux jeunes gens s'abandonnent à leur passion; longtemps ils réussissent à la dérober à Marke,
aveuglé par son amour pour Tristan et la reine; mais
enfin ils tombent dans les embûches que leur tendent des
jaloux, aidés par im nain perfide. Marke condanme à ^^^ mènent une vie
mort son neveu, et réserve l'épouse coupable à un pire misérable.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIECLE
supplice. Mais Tristan réussit à s'échapper et à délivrer Iseut, qu'il emmène dans la grande forêt ; seuls, épiés, traqués, ils y mènent durant trois ans une vie misérable, alimentée par la chasse. Les prières d'un ermite décident enfin Iseut à rejoindre Marke ; Tristan, quoique banni, réussit à la revoir plusieurs fois en secret. Enfin il s'exile, résolu à l'oublier ; mais le souvenir d'Iseut le poursuit ; en vain il épouse la sœur de son compagnon d'armes, Kaherdin, parce qu'elle porte le même nom, il ne peut se résoudre à être vraiment le mari d'Iseut aux Blanches Mains, et à renoncer à Iseut la Blonde, qu'il rejoint une fois de plus, déguisé en fou. Un jour qu'il accompagnait son beau-frère dans une équipée amoureuse, il est blessé d'une arme empoisonnée : seule Iseut la Blonde peut le guérir. Kaherdin consent à lui porter ce suprême appel. S'il la ramène, il arborera une voile blanche; sinon, une voile noire. Le vaisseau apparaît enfin, portant une voile blanche. Mais Iseut aux Blanches Mains, qui avait surpris le secret, dit à Tristan que la voile est noire. Le héros, qui avait jusque-là retenu sa vie, se retourne vers la muraille et expire. Son amante s'étend auprès de lui et meurt sur son corps. Marke apprend, en même temps que leur mort, la cause de leur irrésistible amour ; il les fait enterrer et plante sur leurs tombes
des arbres dont les rameaux s'entre-croisent et qui repoussent, plus vigoureux, quand on les a coupés.
Ainsi ces deux êtres, que tout séparait, qui ne pouvaient, s'ils se rencontraient, que se haïr, sont, à deux reprises, rapprochés par la fatalité, qui les condamne à s'aimer. C'est elle qui leur verse le philtre — que le poète croie à sa vertu ou qu'il n'y voie qu'un symbole de la toute-puissance de l'amour, peu importe, — ce « poison » qui les prédestine à des délices et à des souffrances inouïes ; ils peuvent, à la face du ciel, se proclamer innocents, et Tristan osera affronter le jugement de Dieu. Le remords ne trouve donc dans leur âme aucune place. Ils souffrent néanmoins, parce qu'ils se sentent attachés par mille liens à celui qu'ils trahissent et outragent (et c'est la plus heureuse invention du poète), l'un par le mariage, l'autre par le sang, la vassaHté, la reconnaissance. Épuisant toutes les formes de la douleur, ils souffrent successivement de la peur, de la honte, de la séparation, de la jalousie, qui en est la conséquence. Après avoir traversé cette série de tourments logiquement enchaînés, il ne leur reste plus qu'à mourir l'im par l'autre, absous par la volontaire acceptation du sacrifice.
UTTtRATURÏ, T. I.
HISTOIRtî DES LETTRES
Dans la progression logique de l'action, dans la persistance des caractères, que la sécheresse de cette analyse n'a pu mettre complètement en relief, il est impossible de ne voir qu'une combinaison fortuite, im chapelet de lais ayant d'abord vécu d'une vie indépendante. Cette chaîne n'a pu être forgée que par un poète conscient de son but et maître de ses moyens. De ce poète dont l'œuvre, perdue tout entière, a été exhumée du fatras de ses imitations par une critique merveilleusement ingénieuse et sagace (i), nous voudrions savoir en quels lieux, en quels temps il vécut. On ne peut malheureusement former à ce sujet que des hypothèses plus ou moins plausibles. De la peinture des mœurs, incultes et presque sauvages, de certains traits d'inutile cruauté, froidement rapportés, on a pu conclure qu'il vivait à ime époque fort reculée, encore tout imprégnée de barbarie. Cette conclusion ne s'impose pas, car il peut n'y avoir, dans l'affectation d'archaïsme, qu'un procédé littéraire, qu'ont employé aussi les auteurs de chansons de geste relativement récentes. Celui-là n'était certes pas dénué de culture, car il connaît et exploite habilement certaines légendes antiques, celles de Thésée et de Midas par exemple. Il était sûrement originaire du monde celtique, dont il connaît toutes les parties : l'action voyage de la Comouaille en Irlande et en Armorique, et c'est à la Cornouaille que se réfèrent les indications topographiques les plus exactes et les plus nombreuses. On ne se trompera donc guère en admettant qu'il vivait dans le Sud-ouest de l'Angleterre vers le milieu du douzième siècle, ou quelque peu auparavant.
De son œuvre, qui avait obtenu un immense succès, nous savons qu'il avait été fait, dans la seconde moitié de ce siècle, quatre imitations au moins. De ces quatre poèmes, deux, ceux de Chrétien de Troyes et de La Chèvre, se sont perdus sans laisser de traces : de celui de Béroul et de son continuateur, il reste environ quatre mille cinq cents vers ; de celui de Thomas, nous avons huit fragments épars, dont quelques-uns très gravement altérés. Ces restes sont suffisants toutefois pour nous permettre d'apprécier le talent des deux auteurs et nous éclairer sur les fins qu'ils s'étaient proposées.
LES POÈMES DE BÉROUL Béroul, qui écrivait en Normandie vers 1160, et
ET DE THOMAS l 'auony me qui coutinua SOU œuvrc unc trentaine d 'an-
nées plus tard, ne sont pas des poètes raffinés : leur style est rude et embarrassé, mais ils ont de l'énergie et une verve puissante, volontiers bouffi)nne : ce sont des
(i) J. BÉDŒR, le Roman de Tristan, par Thomas, poème du douzième siècle (Société des Anciens .textes français), Introduction.
ùi
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII" SIÈCLE
scènes grossièrement comiques que celles où Tristan, déguisé en lépreux, se vante à Marke lui-même, qui le croit fou, de ses relations avec la reine, et embourbe dans la vase ses trois ennemis. Ils décrivent avec précision les aspects du monde extérieur
et les attitudes des personnages, mais la peinture des sentiments ne les intéresse guère : pour eux Tristan et Iseut sont innocentés par la vertu du philtre; ils peuvent donc aller, pour se justifier, jusqu'au faux serment. Le pauvre roi Marke est cruellement bafoué. Ce curieux ouvrage, maladroit et vigoureux, est, de tous les romans bretons, celui qui se rapproche le plus des chansons de geste.
Thomas, qui écrivait en Angleterre, peu avant 1170, probablement à la cour de Henri II, est aux antipodes de Béroul : poète déUcat et raffiné, il atténue la barbarie de la légende, dont il rapetisse, en les modernisant, les personnages ; dans le récit des événements il est souvent gauche ; ses inventions sont médiocres : une intrigue d'amour entre Kaherdin et la suivante Brangien ne saurait guère nous toucher, et Tristan, faisant fabriquer une effigie d'Iseut qu'il va tour à tour honnir et adorer, nous paraît quelque peu ridicule. Ce qui intéresse Thomas, ce sont les conflits de sentiments, les problèmes psychologiques. Il développe avec complaisance les monologues où les personnages pèsent le pour et le contre, essayent de débrouiller l'écheveau de pensées contradictoires : Tristan, éloigné d'Iseut, persuadé qu'elle l'a oublié, a-t-il le droit d'épouser une autre femme ? Des trois personnages du drame, quel est celui qui souffre le plus? Voilà les questions qu'il se pose et traite avec une subtihté parfois fatigante : mais il y a dans son style de l'émotion et du charme ; elle est vraiment pathétique, cette scène finale où il nous montre l'esquif d'Iseut, qui accourt auprès du héros expirant, d'abord ballotté par la tempête, puis retenu par le calme en face du rivage; et il y a une grâce infinie dans les vers où il prend congé des amants auxquels il dédie son œuvre, dont il a essayé, par ses récits, par ses réflexions, d'adoucir les peines : l'esquif d'iseut.
Thomas termine ici son écrit ; il y salue tous les amants, ceux qui sont dans la peine et ceux qui sont heureux, les mécontents et les désireux, ceux qui sont joyeux et ceux qui sont troublés, tous ceux enfin qui entendront ces vers... Puissent-ils y trouver consolation contre l'inconstance, contre l'injustice, contre le dépit, contre la peine, contre tous les maux d'amour !
La simplicité de raction, l'étude nuancée des caractères, qui donnent à son ouvrage l'attrait d'une œuvre classique, sont, dans les romans bretons, des qualités très rares, le nombre et la succession des aventures y étant uniquement réglés par le caprice du poète, les caractères modelés sur un type traditionnel ou sur un idéal immuable et tout de convention. Ces qualités, aucun de nos conteurs ne paraît en avoir senti le prix, pas même celui qui, dès le moyen âge, a passé pour leur maître à tous. Chrétien de Troyes (i).
LES ROMANS DE CHRÉ- L'actiou est, chez Chrétien, fort négligée : dans
TIEN DE TROYES CHgès, l'histoirc du héros est précédée de celle de ses parents et ce prologue forme le tiers de l'ouvrage; dans Yvain il y a deux actions principales, dont l'une se passerait fort bien de l'autre; dans Erec, la « Joie de la Cour » forme un hors-d'œuvre bizarre et incohérent qui occupe le sixième de l'ensemble. Les dix mille vers du Perceval ne suffisent pas à nous faire comprendre où le poète veut nous conduire, à qui il prétend nous intéresser. Ils ne se comptent pas, les épisodes qui pourraient disparaître sans dommage, les persoimages qui, après avoir longtemps occupé la scène, s'éclipsent brusquement pour ne plus reparaître. Ces maladresses sont mal compensées par de petites roueries dont la puérilité fait sourire, celle par exemple qui consiste à ne nous révéler le nom d'un personnage que longtemps après son apparition. Tous ces romans ne sont en somme qu'une succession d'épisodes, souvent fort agréables, mais très mal rattachés entre eux.
Une peinture approfondie des caractères est difficilement conciliable avec une action aussi lâche. Chrétien était pourtant aussi curieux de psychologie qu'on pouvait l'être à son époque; mais les états d'âme qu'il décrit sont trop étroitement dépendants de la mode, les problèmes qu'il soulève posés d'une façon trop indécise ou trop gauche pour faire sur nous grande impression. Ce qu'il a voulu nous donner dans le Lancelot, dont la (( matière » et « l'esprit » lui avaient été fournis par Marie de Champagne, c'est évidemment le code de l'amour courtois, dont le premier article
(i) Chrétien débuta vers 1160 par des traductions d'Ovide qui sont perdues, saviî Philomela, et un poème sur Tristan également perdu (voy. plus haut, p. 276, et 290). Il composa, entre cette date et II 80, cinq romans arthuriens, Érec, Cligès (récit oriental rattaché artificiellement au cycle d'Arthur), Lancelot ou le Chevalier à la Charrette, Yvain ou le Chevalier au Lion, Perceval, et peut-être vm roman d'aventures, Guillaume d'Angleterre. Le Lancelot a été composé vers 1165, pour Marie, comtesse de Champagne; le Perceval, im peu plus tard, pour PhiUppe d'Alsace, comte de Flandre; le premier de ces poèmes, resté incomplet, fut achevé par Godefroi de Lagny ; le Perceval, également inachevé, a reçu plxisieurs continuations. (Voy. pliis loin, p. 359.)
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIF SIECLE
est que l'amant doit tout sacrifier à la possession de celle qu'il aime et s'incliner devant ses moindres caprices. Lancelot a un instant hésité à monter sur la charrette infamante pour rejoindre Guenièvre et de cette hésitation il sera longuement puni ; mais Guenièvre ne songe à la lui reprocher que vers la fin du roman, et les rigueurs dont elle l'accable restent pour nous, jusqu'à ce moment, mystérieuses ; lui-même, au reste, absorbé dans son rêve amoureux, ne paraît nullement souffrir de la honte dont il s'est couvert, ce qui atténue singulièrement son mérite.
Le véritable sujet ^Ërec et dHYvain n'apparaît pas plus clairement. Érec, qui a épousé par amour une jeune fille pauvre, s'oublie dans les délices de la lune de miel et compromet, par une inaction prolongée, sa réputation de vaillance ; Énide en souffre et le lui laisse voir, pourtant bien discrètement et malgré elle : il la punit en l'entraînant à sa suite dans une série de périlleuses équipées où il la traite moins en épouse qu'en esclave, jusqu'au jour où, touché de son dévouement et de son abnégation, il lui rend son amour. Quel est le motif qui le détermine? Veut-il faire comprendre à Énide qu'une femme ne doit pas se permettre de juger la conduite de son mari? Ou se figure-t-il qu'elle ne l'aime plus et qu'elle a voulu, en le replongeant dans le tourbillon des aventures, se débarrasser de lui? Nous n'en savons rien et sa dureté nous paraît aussi absurde que révoltante.
Yvain a été agréé comme époux par la veuve du chevaUer qu'il venait de tuer. Plus soucieux de sa gloire qu'Érec, il reprend aussitôt le cours de ses chevauchées, non sans avoir promis à sa jeune femme qu'il lui reviendra avant un an ; entraîné par sa passion d'aventures, il oublie sa promesse; Laudine se détourne de lui; son remords va jusqu'à le rendre fou, et il ne rentre en grâce qu'après avoir accompli d'innombrables prouesses. Mais si sa folie prouve son amour, il n'en est pas de même des innombrables travaux qu'il entreprend et qui pourraient se prolonger sans toucher Laudine ni nous-mêmes; ce qui nous intéresserait davan^ tage, ce serait de connaître ses sentiments, de connaître surtout ceux de l'épouse dédaignée et de savoir dans quelle mesure elle souffre du châtiment qu'elle inflige. Or, placée dans la même situation qu'Érec, elle n'est pas moins impassible et impénétrable. Au reste, a-t-elle bien le droit d'être si sévère, cette veuve qui a si vite oublié son mari dans les bras même du meurtrier? Ce thème de la veuve aisément consolée, traité avec une grâce et une ironie légères, formait-il une