LE MARIAGE D EREC
préface bien naturelle aux graves enseignements que nous donne la seconde partie du roman ? Et qu'a voulu en somme le poète ? Railler l'inconstance de la femme ou avertir l'homme qu'il doit prendre le mariage au sérieux?
ir A PEINTURE DE L'AMOUR Cc qul, en revanche, intéresse passionnément
X^ LE STYLE Chrétien, c'est la peinture de l'amour et tout parti-
culièrement de l'amour naissant, de l'émoi qu'il suscite dans un cœur qu'il envahit pour la première fois : voilà ce que Chrétien analyse curieusement, avec des reprises et des retouches où s'accusent, non sans quelque naïveté, les scrupules de l'observateur et les tourments du styliste. De ces descriptions de nuits d'angoisse, de ces monologues bourrés de scolastiques subtilités et de fatigantes répétitions, nous avions déjà des ébauches dans les romans antiques; mais Chrétien est autrement raffiné que les auteurs d^Etiéas et de Troie : dans l'art de balancer les antithèses, d'entre-choquer les concetti, il atteint du premier coup à la maîtrise d'un Voiture ou d'im Marino. Montrons-le par quelques exemples.
Dans la première partie de Cligès, la future mère du héros, Soredamors, fière de sa beauté et jusque-là dédaigneuse, a vu Alexandre, et
SOREDAMORS ET ALEXANDRE.
Amour l'a frappée de son dard, droit au cœur :
Elle accuse de trahison ses yeux et dit : « Yeux, vous m'avez trahie ; par vous, mon cœur, jusque-là fidèle, m'a prise en haine... Ce que j'ai vu me fâche... Me fâche? Non point, mais me plaît. Ne puis-je donc maîtriser mes yeux et les faire regarder où il me plaît?... Si la beauté d'Alexandre attire mes yeux, dirai-je pour cela que je l'aime? Non, car on n'aime point par les yeux. Quel tort me font les miens s'ils regardent ce que je veux? Dois- je les en blâmer? Non certes. Qui donc blâmerai- je? Moi-même, qui en ai la garde. C'est donc mon cœur qui me fait souffrir... Souffrir? Par ma foi, je suis donc folle, puisque, d'accord avec lui, je veux ce qui me torture ! »
Alexandre, de son côté, n'a pas été épargné par le cruel archer. Il le constate, lui, sans tant de façons, mais il éprouve le besoin de nous expliquer comment la chose s'est faite. Le dard qui l'a frappé a passé par les yeux qui, chose étrange, ne portent aucune trace de cette blessure et n'en éprouvent aucune douleur; il a
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE
pénétré jusqu'au cœur, qui n'en souffre pas davantage. Et ce qui l'intéresse, lui aussi, c'est de savoir qui, en cette affaire, a le plus de torts :
Je croyais avoir trois amis, mon cœur et mes yeux ; mais ils me haïssent, ce me semble. Où trouverai-je des amis, puisqu'ils me sont ennemis, ces trois serviteurs qui sont à moi et pourtant me tuent ? Ils ont vraiment en moi trop de confiance, puisqu'ils font leur volonté sans se soucier de la mienne. On a bien raison de dire que la faiblesse du maître finit par gâter les meilleurs serviteurs. Maintenant je vous reparlerai du dard et vous dirai comment il est fait... Mais je crains bien de ne pouvoir vous en dire assez, si riche en est la façon...
Suit un parallèle, dont la subtilité défie l'analyse, entre les beautés de Soredamors et les différentes parties de la flèche, la coche, les pennons, etc.. Ici évidemment le poète oublie que c'est son personnage qui parle : il s'adresse directement à ses auditeurs et s'abandonne au plaisir de les éblouir.
Mais ce n'est pas tout encore : bientôt c'est Cligès et Fenice qui tomberont sous les coups de l'amour et ce seront de nouvelles lamentations, de nouvelles pointes sur l'opposition entre le cœur et le corps, sur l'échange des yeux, des cœurs et des âmes. Est-il possible, comme certain l'a dit (il s'agit ici de Thomas, l'auteur d'un des poèmes sur Tristan, qui avait hasardé cette métaphore), que les cœurs de deux amoureux soient réunis dans un même corps? Non. Chaque cœur reste à sa place, mais les
volontés se confondent et cela revient au même. Voilà la belle explication que Chrétien se donne la peine de développer, en faisant remarquer son talent de logicien : « Bien vos sauroie raison rendre, « dit-il. Et quelle avalanche d'antithèses dans la confession de Fenice, exposant à sa nourrice le mal dont elle souffre :
De tous les maux le mien diffère, car il me plaît en me faisant souffrir ; je me délecte de mon malaise ; mon mal est ce que je veux, et c'est la santé qui me serait ime dovileur. Je ne vois donc pas de quoi je me plaindrais, puisque je souffre de mon plein gré. Mon mal réside-t-il donc dans ma volonté ? Peut-être ; mais je trouve en ce vouloir tant de charmes que doucement il me fait douloir ; en mon ennui j'éprouve tant de joie que je suis malade délicieusement.
Voilà qui dut ravir d'aise les Cathos et les Madelon du douzième siècle : et il fallait bien qu'il en fût ainsi pour que notre Vadius n'ait pas hésité à broder tant de variations sur les mêmes thèmes.