CONFESSION DE FENICE
D'un tout autre style est la première partie du Chevalier au Lion, Ce sont des scènes d'une observation ironique et narquoise, que celles où Chrétien nous montre Laudine s 'abandonnant d'abord à une théâtrale douleur, repoussant avec indignation les suggestions de sa suivante qui exalte les mérites d'Yvain; puis, soudain prise de curiosité et brûlant du désir de voir cet inconnu, qu'elle maudissait il y a un instant, l'amenant enfin à surmonter sa timidité pour lui déclarer sa flamme : scènes de fabliau, mais traitées avec une finesse de touche et une délicatesse de style dignes du plus courtois de nos romanciers.
La véritable supériorité de Chrétien réside dans son style, qui pourtant ne nous satisfait pas pleinement : il est souvent prolixe, banal, sans force ni éclat, plus souvent affecté; mais ces défauts, communs à tout le moyen âge, sont compensés par des qualités alors fort rares, la facilité, l'élégance, une gracieuse délicatesse. Selon Huon de Méri, qui écrivait une quarantaine d'années après lui, il avait « pris le beau français à pleines mains et ses successeurs n'avaient plus qu'à glaner ».
LES SUCCESSEURS Lcs glaneurs ne manquèrent pas : le genre inauguré par
DE CHRÉTIEN Chrétien en effet avait fait une belle fortune et il fallait répondre aux désirs du public. C'est à quoi s'employèrent une foule de manœuvres de lettres, ancêtres de nos feuilletonistes, dont la plupart ont eu la modestie de ne pas nous livrer leurs noms. Ceux qui se sont nommés sont, pour la plupart, complètement inconnus, comme Jehan, auteur de Rigomer, et Païen de Mézières, auteur de la Mule sans frein. Les uns s'ingénient à combler une lacune laissée par le maître et content les aventures de l'incomparable Gauvain ou des fils qu'ils lui attribuent (Beau-
dous, le Bel Inconnu) ; les autres tirent de l'ombre ou du néant, des héros inconnus, un Yder, un Méraugis, im Fergus, un Durmart, qu'ils accompagnent depuis sa naissance jusqu'à son mariage avec une belle et riche héritière. Ces rhapsodies plaisaient : la preuve en est qu'elles allaient s 'allongeant toujours : alors que les romans de Chrétien ne dépassaient guère six mille vers, le Chevalier aux deux épées en compte douze mille, Durmart seize LECTRICES DE ROMANS. Hiille, RigomeT dix-sept mille : les
LA LITTERATURE FRANÇAISE AU Xir SIECLE
diverses suites du Perceval mises bout à bout atteignent à plus de trente mille. Il suffisait pour obtenir les dimensions requises d'allonger la série des enchantements, des combats singuliers, des bonnes fortunes : la recette était des plus simples et les romans antérieurs fournissaient des développements tout faits.
De ce fatras émergent pourtant quelques œuvres intéressantes à divers titres. Meraugis de Portlesguez est une œuvre médiocrement composée, mais bien écrite, où Raoul de Houdan oppose à l'amour fondé sur les charmes physiques celui qu'inspire la vertu, et il invite ses lecteurs à choisir. Le Bel Inconnu^ dont les négligences ne sont pas sans grâce, a pour auteur un homme du monde, qui écrit pour plaire à sa dame, pour obtenir d'elle un « beau semblant », et qui lui promet, s'il est exaucé, de faire le bonheur de ses héros dans une suite que nous ne possédons pas ; Durmart le Gallois est une sorte de Télémaquei où les aventures servent de cadre et de prétexte à un traité d'éducation à l'usage d'un jeune prince, invité à unir aux vertus du chevalier accompli celles du parfait chrétien. A défaut d'autres mérites la plupart de ces romans se recommandent du moins par la décence de l'expression, dont Chrétien ne se souciait pas toujours assez. Raoul de Houdan croit devoir faire remarquer qu'on ne trouvera pas dans Meraugis un seul « mot de vilonie ». (( Ma courtoisie, dit de même l'auteur de Loi de POmbre, s'appliquera à ce qu'il n'y ait dans mon œuvre aucune parole laide ou blâmable. » Cela prouve du moins que les élégantes lectrices de ces œuvres légères tenaient de plus en plus à être respectées.
LE ROMAN D'AVENTURE. Les romans d'aventure, dont la vogue balança
THÈMES ET SOURCES celle dcs romans bretons et fut plus durable, se distinguent très nettement de ceux-ci, comme on va le voir, quoiqu'ils s'en rapprochent par plusieurs traits importants.
Sauf quelques exceptions, ils ne font pas usage du merveilleux propre au cycle arthurien ; les magiciens, les fées, les êtres humains métamorphosés en animaux y sont rares (i). Les aventures qui en forment la trame sont, certes, d'une criante
(i) Dans Parthénopeu de Blois, fondé sur le mythe de l'Amour et Psyché (avec interversion des sexes), l'amante du héros est ime fée ; un rôle important est joué, dans Amadas et Idoine^ par trois sorcières qui portent le nom des trois Parques, dans Guillaume de Palerme par un loup-garou, prince métamorphosé qui finit par recouvrer la forme humaine. L'intervention de ces personnages ne modifie pas au reste la teneur et le caractère général de l'ouvrage.
invraisemblance ; toutefois elles sont d'ordre naturel et ne choquent pas la raison. Gautier d'Arras fait remarquer qu'on ne trouvera pas dans son ouvrage, dont il pense ainsi rehausser le prix, des récits fabuleux et absurdes.
Il en résulte que les caractères sont plus naturels et, dans une certaine mesure, plus variés. Les héros ne sont plus des êtres surhumains qui découragent l'admiration, mais, le plus souvent, de lamentables victimes des cruautés du sort; les
qualités qu'ils déploient ne sont plus l'audace, l'intrépidité, mais la patience, la résignation, la fidélité à la foi jurée ; ils méritent donc d'être proposés en exemple, non pas seulement des vertus mondaines, mais de la perfection chrétienne ; aussi certains de ces romans, n'était le caractère profane et souvent voluptueux de leurs peintures, ressembleraient fort à des récits édifiants (i).
Les deux thèmes les plus usuels, qui peuvent au reste se combiner, sont ceux de l'innocence opprimée et de la séparation, par une interminable série de déconcertants hasards, de deux êtres qui se chérissent et dont la constance est enfin récompensée. Dans la Violette et le Comte de Poitiers, comme dans un conte célèbre de Boccace (IL journée, 9), dans la Cymheline de Shakespeare et Geneviève de Brahanti il s'agit d'une épouse calomniée par une belle-mère jalouse ou des soupirants éconduits et persécutée par im mari crédule, qui finalement reconnaît et répare son erreur. Floire et Blanchefleur, Aucassin et Nicolette, Parthénopeu de Blois, Guillaume de Palerme, VEscoufle, mettent en scène des adolescents, parfois des enfants qui s'adorent d'un naïf et tendre amour, et achètent leur bonheur au prix de longues épreuves.
Si le premier de ces deux thèmes provient de contes populaires répandus en tous pays, c'est dans la littérature grecque de la décadence qu'il faut chercher l'origine
(i) C'est le cas, par exemple, pour le Guillaume d'Angleterre attribué à Chrétien, qui ressemble singulièrement à une légendaire Vie de saint Eustache.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XIF SIÈCLE
du second. Héliodore, Achille Tatius et leurs imitateurs n'en utilisent pas d'autre : qu'il s'agisse d'amants, comme dans Théagène et Chariclée^ Leucippe et Clitophon, Hysminé et Hysminias; ou d'époux, conmie dans Abrocome et Anthia, Chéréas et Callirrhoé, le cadre est toujours pareil et pareilles aussi les aventures : « Des enlèvements, des voyages lointains, des tempêtes, des naufrages, des morts supposées, des résurrections inattendues, des actes de piraterie et de brigandage, la servitude sous des maîtres dont l'incontinence est à craindre autant que la cruauté (i) », tels sont les principaux ressorts dramatiques utilisés par nos romanciers comme par leurs devanciers grecs.
Il n'y a aucune vraisemblance qu'aucun des romans grecs que je viens de citer ait été connu de nos trouvères, mais ce type de récits avait été cent fois reproduit dans la littérature byzantine, si pauvre d'idées, si timidement conservatrice, et il avait pu être rapporté d'Orient, sous forme orale, par les pèlerins de Jérusalem ou les premiers croisés. Ainsi s'explique que la scène de nos romans est souvent placée en Grèce ou dans les contrées méridionales de l'Europe.
LITTÉRATURE Ccs récits, tendrement élégiaques ou violemment mélodra-
FÉMiNiNE matiques, assez semblables aux lais de Marie de France, dont plusieurs sont au reste imités (Ille et Galeron n'est qu'une rédaction amplifiée du lai dJ'Eliduc, Galeran de celui de Fresne), devaient surtout être appréciés des femmes, de même que les romans arthuriens devaient être la lecture préférée des jeunes « bache- 1ers » avides de prouesses guerrières ou amoureuses ; un grand nombre furent écrits pour de grandes dames : VÉracle de Gautier d'Arras pour la comtesse Marie qui, peu après, devait commander à Chrétien son Lancelot; l'autre roman du même auteur, Ille et Galeron, pour Béatrice, seconde femme de Frédéric Barberousse, Guillaume de Palerme, pour Yolande, fille de Baudouin IV de Hainaut, la Violette pour Marie de Ponthieu, le Cléomadès d'Adenet le Roi pour Marie de Brabant, épouse de Philippe III, et Blanche, fille de Louis IX. Un grand nombre de textes de cette époque nous représentent des femmes se faisant lire, ou, ce qui est encore plus curieux, lisant elles-mêmes des romans, qui devaient être précisément des romans d'aventure.
Cette circonstance explique que le style en soit remarquablement réservé, qu'il le soit beaucoup plus, notamment, que celui des romans bretons. « Dans cette masse
(i) A. Chassang, Histoire du roman et de ses rapports avec P histoire dans V antiquité grecque et latine ^ Paris, 1862, p. 426.
de récits amoureux, écrit excellemment G. Paris, il est rare qu'on rencontre des scènes ou des peintures qui s'écartent des règles de la décence. Il y a bien, çà et là, des passages un peu vifs, d'autres un peu grossiers, comme il est naturel d'en trouver à une époque où la politesse et la retenue des manières ne faisaient que de naître ; mais — sauf une ou deux exceptions — on n'y rencontre rien de pervers ou même de trop libre. D'abord, comme nous l'avons vu, il s'agit presque toujours de l'amour qui tend au mariage et qui y arrive, et le trait habituel prêté aux jeunes filles qui inspirent cet amour est plutôt — au rebours de ce qui se passe dans les vieilles chansons de geste — une fierté excessive qu'ime facilité trop complaisante. Cette fierté finit en
général par s'adoucir au point que les héroïnes, présentées d'abord comme si orgueilleuses, font ellesmêmes, vaincues par l'amour, des avances dont .la seule pensée les aurait naguère remplies d'indignation ; mais elle n'en est pas moins leur première et naturelle attitude, et elle exclut tout ce qui pourrait atteindre, même de loin, leur pudeur appuyée sur leur orgueil. C'est là une conception toute sociale, et même un peu factice et mondaine, qui nous montre ce que la convention, sinon la réalité, exigeait d'une fille de haut rang qui voulait tenir dignement son rôle. Dans des récits plus naïfs et plus anciens, où Ton voit naître et grandir presque inconsciemment l'amour de deux enfants élevés l'un avec l'autre, on ne trouve rien qui ressemble aux scènes hypocritement et savamment libertines de certains romans grecs : Floire et Blanchefleur, Galeran et Frêne, s'aiment iimocenmient dès l'enfance, et rappelleraient Paul et Virginie plutôt que Daphnis et Chloé (i). »
^imfm
nsYCHOLOGiE ET A d'autres points de vue il n'y a entre les deux genres
A DESCRIPTION aucune différence : dans les romans d'aventure comme dans les romans bretons abondent les analyses psychologiques dans le goût de Chrétien de Troyes, c'est-à-dire où le raffinement porte plutôt sur les mots que sur la pensée, les monologues farcis de lieux communs et d'antithèses, et surtout les descriptions, d'une abondance et d'une minutie extrêmes, de scènes chevaleresques, combats singuHers, tournois, festins, cours solennelles. Si ces descriptions ont l'inconvénient de
(i) G. Paris, le Roman d'aventure, dans Costnopolis, septembre 1898, p. 772.
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE
ralentir la marche de l'action, et lassent souvent notre patience, elles constituent d'inappréciables documents pour la connaissance de la vie quotidienne d'alors : aussi ne faut-il pas s'étonner qu'un de nos historiens les plus scrupuleux et les plus exacts, se proposant de tracer le tableau de cette vie au treizième siècle, ait cru devoir s'effacer devant les romanciers et se borner à analyser fidèlement quelques-unes de leurs œuvres les plus caractéristiques (i).
Cette variété relative de sujets, de tour et de style explique la vogue persistante du genre : alors en effet qu'à partir de 1240 on n'écrit presque plus de romans bretons en vers, le roman d'aventure fut cultivé avec zèle jusqu'au début du quatorzième
„^ — ^iSSTflrïïÎTtfe:;^ j^
Q-fK
siècle, soit par des ménestrels de profession, comme Adenet le Roi et Girart d'Amiens, soit par des gentilshommes amateurs, comme Philippe de Beaumanoir et l'auteur inconnu du Châtelain de Coud (2).
Ce succès, très vif d'abord, dans la région du Nord et du Nord-ouest, s'étendit à toutes les provinces et même au delà de nos frontières ; au domaine royal appartiennent Guillaume de Dôle, la Comtesse d^ Anjou, Galeran, Gautier d'Aupais; à la Bourgogne, Joufroi et la Châtelaine de Vergi; à la Lorraine, Sone de Nansai; au Lyonnais, Florimont. C'est en Angleterre qu'avaient été écrits, avant la fin du douzième siècle, les deux romans, remarquablement originaux, de Hue de Rotelande, Hippomédon et Protésilaus, de même q}i^Amadas et Idoine.
(i) Ch.-V. Langlois, la Société au treizième sièclcy dans Lavisse, Histoire de France, t. III, II" partie, et la Société française au treizième siècle d'après dix romans d'aventure, Paris, 1904. (2) Voir plus loin, p. 361 et suiv.
LES PRINCIPAUX Parmi les rimeurs de profession qui s'y distinguèrent par-
RiMEURS ticulièrement il suffira de nommer le plus ancien de tous,
Gautier d'Arras (vers 1165-70) et le délicat styliste Raoul de Houdan (vers 1210-30), un des plus adroits imitateurs de Chrétien de Troyes, qui réussit à être plus original dans le genre allégorique (i). Parmi les amateurs je viens de nommer Philippe de Beaumanoir ; c'en était un autre, sans doute gentilhomme, lui aussi, que l'auteur inconnu de J ouf roi, qui avait pris la plume, comme Renaut de Beau) eu, pour plaire à sa dame : les plaintes et les objurgations dont il émaille son récit semblent indiquer que le moyen ne lui avait pas autrement réussi ; aussi se promet-il de ne
pas récidiver, car (( trop y a travail et peine ».
Dans ces œuvres, généralement faites sur commande, suivant une formule convenue, il y a beaucoup de fatras, et dans plusieurs, pas autre chose ; quelques-unes au contraire sont fort intéressantes : il y a dans VEscoufle et dans Guillaume de Dole, comme dans Joufroi, des scènes familières agréablement décrites, des conversations vivement menées, d'amusants croquis, pris sur le vif, des personnes et des choses.
C'est par un savoureux mélange d'observation et de fantaisie, de raffinement et de naïveté que nous charment deux des œuvres les plus anciennes et par conséquent les plus exemptes de fade délayage, Floire et Blanchefleur, et Aucassin et Nicolette. Ce ne sont, au fond, que deux variantes, à peine différentes, du plus rebattu des thèmes : deux enfants, séparés l'un de l'autre par l'inégalité de la condition et dont le candide et innocent amour triomphe de tous les obstacles.
Il y a dans Floire et Blanchefleur, écrit dans l'Ilede-France avant la fin du douzième siècle, plus de variété et de mouvement, plus d'habileté de composition ; quelques scènes sont fort