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ET BLANCHEFLEUR

(i) Voy. plus loin, chapitre m, paragraphe 7.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU XII SIÈCLE

gracieuses, comme celle où Floire, caché dans ime corbeille de fleurs par le « portier » qu'il a gagné à sa cause, pénètre dans la tour où languit son amie ; d'autres émouvantes et traitées avec une méritoire sobriété, comme celle où les deux jouvenceaux, découverts, menacés du supplice, jettent l'anneau magique qui pourrait sauver l'un, mais l'un seulement, d'entre eux ; celle encore où leur grâce et leur courage attendrissent leurs juges et arrachent leur pardon à l'émir qu'ils ont outragé.

UCASSIN ET . NICOLETTE »

FLOIRE.

L'auteur inconnu

d'Aucassin, qui s'intitule lui-même

<( un vieil caitif », c'est-à-dire probablement un pauvre jongleur qui avait

longtemps peiné sans succès, a moins

de métier, mais plus de spontanéité

et une imagination d'une ravissante fraîcheur (i). Son intrigue, fort décousue, semble ne l'intéresser nullement : l'épisode du pays de Torelore où les hommes se mettent au lit quand les femmes accouchent, où la guerre se fait à coups de pommes blettes et de fromages frais, n'est qu'ime plate bouffonnerie, et le dénouement, où Nicolette, déguisée en jongleresse, se fait reconnaître d'Aucassin, est emprunté sans façon à la chanson de geste de Beuve de Hanstone. Mais, dédaigneux du mélodrame, il excelle à peindre les objets famihers, à les colorer d'un rayon de tendre et délicate poésie : Nicolette s 'évadant de sa prison « en retroussant sa vêture pour la rosée qui était grande » et foulant les marguerites, moins blanches que ses pieds nus, l'ombre de la vieille tour où elle se réfugie, tandis

NICOLETTE s'ÉvADANT... que passcut Ics gucttcurs portant «les épées traites sous leur

(i) Ce roman, un des plus courts qui existent, est intitulé chantefable : il se compose en effet de morceaux de prose, qui étaient récités, et de tirades destinées au chant j celles-ci sont monorimes, asso-

cape )', l'apostrophe d'Aucassin à l'étoile, la plus claixe de toutes, où il s'imagine que s'est réfugiée Nicolette :

Etoilette, je te vois ; Nicolette est avec toi, mon amiette aux blonds cheveux : Dieu, je crois, la veut avoir pour que plus brillante soit la clarté de la nuit. Douce amie, comme il me plairait de monter jusqu'à toi, au risque de retomber de si haut... ;

l'insouciance des deux amoureux se disputant, au lieu de fuir, pour savoir lequel aime mieux l'autre ; leur mépris du danger, alors qu'ils chevauchent en pleine nuit, vers l'inconnu :

Aucassin le beau, le blond, est sorti du bois profond, ses amours entre les bras, devant lui, sur son arçon ; il Ivii baise les yeux et le front, et le menton et la bouche. « Aucassin, dit-elle, beau doux ami, en quelle terre allons-nous ? — Eh ! qu'en sais-je, douce amie ? et que m'importent les forêts et les soUtudes, pourvu que je sois avec vous ! »

Tout cela est vu, senti et rendu par un véritable artiste.

Mais par un artiste fort conscient et nullement dupe de ses créations : il y a, dans ses descriptions, comme dans le puéril babillage des amoureux, une pointe de mièvrerie, qui est voulue, et dont lui-même sourit. Il a certes, pour le gentil couple, toute la sympathie qu'il veut nous inspirer ; mais il s'en divertit aussi quelque peu et ne prétend pas nous apitoyer sur son sort plus qu'il ne convient ; il sait qu'il y a, de par le monde, des spectacles plus dignes de notre pitié, et ce n'est sans doute pas sans dessein qu'il a, tout à coup, fait surgir devant nos yeux, encore éblouis

de tant de grâce, la pitoyable silhouette du jeune vilain, qui a, lui, de bien autres sujets de larmes. Cette page, d'un réalisme vigoureux, et qui contraste singuUèrement avec le reste, est d'autant plus émouvante qu'elle est plus exempte de déclamation. Ce rustre, ce misérable, dépenaillé, hideux, <( plus noir que charbon », garde toute sa pitié pour sa mère et ne songe pas à se plaindre ; ce n'est pas un révolté, im Jacques Bon- AUCASSIN ET LE JEUNE VILAIN. homme, et c'est lui qui réconforte, en le

nancées, en vers de sept syllabes, terminées par im vers isolé de quatre syllabes. Cette forme de versification, très archaïque, incline 'à le dater de la fin du douzième siècle, du règne de Louis VII plutôt que de celui de Phihppe-Auguste.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU Xir SIÈCLE

raillant, le tendre damoiseau. Aucassin, n'osant lui avouer la cause de ses larmes et voilant la vérité d'une gracieuse allégorie, dit qu'il vient de perdre un beau lévrier blanc :

G)rbleu ! répond-il ; et c'est pour un chien puant que vous pleurez ! Maudit quiconque désormais vous estimera, car il n'y a si riche homme en ce pays qui, si votre père lui en demandait dix, quinze ou vingt, ne fût trop heureux de les lui envoyer. C'est moi qui ai le droit de pleurer et de mener grand deuil. — Et de quoi, frère ? — Sire, je vous le dirai. J'étais le valet d'un riche vilain et poussais sa charrue ; il avait quatre bœufs. Or il y a trois jours m'advint un grand malheur. Je perdis le meilleur de mes bœufs. Rouget, le meilleur de la charrue, et je le cherche. Je n'ai bu ni mangé depuis trois jours et je n'ose rentrer au village, car n'ayant de quoi payer je serais mis en prison. En fait de richesse je n'ai que ce que vous voyez sur moi : j'ai une pauvre mère, et elle n'avait plus qu'un mauvais matelas ; on le lui a tiré de dessous le dos et elle couche à même la paille. J'en ai peine, plus pour elle que pour moi, car richesse va et vient ; si j'ai perdu aujourd'hui, je gagnerai une autre fois ; je payerai mon bœuf quand je pourrai et ne pleurerai pas pour cela. Et vous pleurez, vous, pour ime saleté de chien ! Oui, au diable soit quiconque fait cas de vous.

Ces deux jolis romans sont d'origine arabe ; on peut l'affirmer, pour l'un, grâce à quelques détails topiques qui se retrouvent dans les Mille et une Nuits, pour l'autre grâce au nom même d'Aucassin (arabe Alkâcim) ; ils avaient pu arriver en France par l'intermédiaire soit des Maures d'Espagne, soit des chrétiens de Terre Sainte. Beaucoup d'autres fictions, plus variées, merveilleuses et dramatiques que celles qui étaient venues de Byzance, découlèrent, à la même époque, de sources plus lointaines encore et nous parvinrent à la suite de migrations bien plus compliquées.

Les unes, d'origine indienne, déguisées en vies de magiciens ou de saints, bénéficièrent, sous cette forme, d'une immense diffusion : ainsi les légendes d'Héliodore, de Virgile, d'Hippocrate, les vies de saint Georges, saint Grégoire, saint Alexis, saint Eustache, sainte Catherine, sainte Marie l'Égyptienne et bien d'autres.

LES ROMANS C'est aussi de l'Inde que nous vint, après avoir passé par

ASCÉTIQUES la Perse, la Syrie et Byzance, la légende de Barlaam et Joasaf, qui prêche, en de saisissantes paraboles, le renoncement au monde et l'ascétisme le plus absolu et qui n'est qu'une vie de Bouddha, superficiellement christianisée, de même que le Roman des Sept Sages et le Dolopathos. Ces deux ouvrages ne sont que deux rédactions d'un roman indien (le Sindibâd, perdu dans sa forme originale, mais conservé en de nombreuses versions orientales), qui est, avec les Mille et une Nuits, le plus parfait modèle du roman à tiroir, où une intrigue très simple introduit une série de personnages dont chacun raconte une ou plusieurs histoires. Il s'agit, dans le Roman des Sept Sages, d'un jeune prince qui, élevé dans la solitude et brus-

UTTtRATURt, T. I. 305 30

quement rappelé par son père, est menacé des plus graves dangers s'il n'observe pas pendant sept jours un mutisme complet. Faussement accusé par sa marâtre, qui intervertit audacieusement les rôles, d'avoir voulu la séduire, il est condamné à mort ; mais chacun de ses sept précepteurs vient raconter au roi une histoire prouvant d'une manière frappante la perfidie des fenmies et obtient, bien qu'à chaque histoire la reine en oppose une autre, destinée à en détruire l'effet, que le supplice soit remis au lendemain. Le huitième jour, le prince recouvre la parole et confond la calomniatrice qui est, à sa place, envoyée au supplice. Nous avons de ce roman, qui

fit le tour de l'Europe, plusieurs rédactions différant par le nom des personnages, le Heu de la scène et le nombre des contes ; la plus ancienne, en vers, remonte aux environs de 1160. Le Dolopathos, dédié au jeune prince qui devait être Louis VIII, est la traduction en vers d'un original latin, composé à la fin du douzième siècle par un moine de Haute-Seille (abbaye cistercienne voisine de Metz). La scène y est transportée en Sicile, le roi s'appelle Dolopathos et le précepteur du jeune prince n'est autre que Virgile, que le moyen âge vénérait comme le plus habile des enchanteurs. Les contes de la reine sont supprimés, mais à ceux que débitent les sept sages, Virgile ajoute le sien et prononce contre les femmes un terrible réquisitoire :

Crois-tu donc, ô Roi, parole de femme? Certes tu fais grand folie, car par mon âme, jamais je n'ouïs parler de femme sage. Pour ce qui est du mal, femme en sait plus que toute autre créature : telle est sa nature ; mais savoir n'est pas sagesse...

Ces romans, qui semblent avoir pour principal objet le dénigrement systématique de la femme, ont une saveur cléricale très prononcée. Mais c'est évidemment aux laïques qu'ils étaient destinés, puisqu'ils sont rédigés en langue vulgaire : ils l'ont vraisemblablement été sous l'inspiration du clergé comme un antidote contre les amollissantes leçons qui se dégageaient de la littérature courtoise.

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