ÉLÉONORE
Flandre et Henri de Bar (morts tous deux en 1191), Gontier de Soignies par Oton de Bourgogne (mort en 1200). Les protecteurs de la poésie courtoise dont Guiot de Provins, dans sa Bible, écrite vers 1206, déplore amèrement la perte, appartenaient à cette brillante génération que décima la troisième croisade ; et dans sa liste figurent précisément plusieurs des personnages que je viens de citer. Ceux-ci furent tous en relations plus ou moins étroites avec la cour de France, qui était considérée dès lors comme le foyer du goût et de Télégance. Or cette cour fut présidée, de 11 37 à II 52, par la petite-fille du plus ancien des troubadours, la célèbre Éléonore, qui scandalisa ses contemporains et lassa son mari, le dévot et très bourgeois Louis VII, par la hardiesse de ses fantaisies et la liberté de ses allures. Il est vraisemblable que quelques troubadours l'avaient accompagnée ou rejointe à Paris, comme Bemart de Ventadour devait bientôt la rejoindre en Normandie; il est plus vraisemblable encore que ce fut elle qui acclimata dans sa nouvelle patrie les audacieuses théories qui, à la cour de Poitiers, avaient bercé son enfance ; elle trônait dans ces cénacles féminins, dans ces « cours », transformées par l'imagination de Raynouard en véritables tribunaux, où étaient débattues théoriquement les plus épineuses questions de la casuistique amoureuse, et dont André le Chapelain nous a conservé quelques décisions dans son curieux livre sur Fart d^ aimer noblement (i). La plupart de ces « jugements » sont prononcés par Éléonore elle-même, la comtesse de Champagne et la comtesse de Flandre. Or la comtesse de Champagne n'est autre que la fille aînée d'Éléonore, qui avait épousé Henri I" de Champagne, et dont les goûts littéraires nous sont déjà connus ; elle accueillit à sa cour au moins im troubadour, Ricaut de Barbezieux, et encouragea les débuts du Champenois Gace Brûlé. La fille cadette d'Éléonore, Aélis, qui avait épousé Thibaut de Blois, frère de Henri de Champagne, fit partager ses goûts à son mari, qui protégea Gace Brûlé et Gautier d'Arras. C'est la belle-sœur de ces deux princesses, nommée aussi Aélis, qui, en 11 60, était devenue reine de France ; c'est elle qui, en présence de son fils, le futur Philippe- Auguste, et de Marie de Champagne, faisait chanter ses vers à Conon de Béthune et le raillait sur sa prononciation picarde. La comtesse de Flandre enfin est l'une des deux femmes de Philippe d'Alsace, un des protecteurs de Chrétien de Troyes, qui, comme tuteur de Philippe- Auguste, résida souvent à Paris. Les autres seigneurs nommés plus haut étaient également alliés à la famille royale : Guillaume de Mâcon avait épousé une fille de Henri de Champagne et de Marie, et Oton de Bourgogne une fille de Thibaut
(i) Voy. G. Paris, les Cours d'amour au moyen âge, dans le Journal des savants (1888), et Mélanges de littérature française^ p* 473 et s.
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de Blois et d'Aélis. Il est naturel de conclure de tous ces faits que les premières zélatrices de la nouvelle poésie furent Éléonore et ses deux filles, et que c'est bien de leurs cours de Paris, Troyes et Blois que le goût s'en répandit de proche en proche.
Nos PRINCIPAUX Dans la première et la seconde génération de nos chan-
CHANsoNNiERS soimicrs, nous rencontrons quelques professionnels, comme Chrétien de Troyes, Aubouin de Sézannes, Guiot de Dijon, et ce Blondel de Nesle dont une tardive et romanesque légende, qui prouve au moins la longue notoriété de ses œuvres, fit l'ingénieux et dévoué serviteur de Richard Cœur de Lion ; mais les seigneurs de plus ou moins haut rang y étaient en grande majorité : tels Conon de Béthune, qui joua, comme guerrier et diplomate, un rôle capital à la quatrième croisade, et mourut en 12 19 ou 1220, dans ses terres de Romanie ; Gui de Couci, qui n'appartenait pas à la famille des seigneurs de ce nom, mais était simple gardien de leur château et mourut en mer en 1202, alors qu'il cinglait vers Constantinople ; le Champenois Gace Brûlé, le Beauvaisien Gautier de Dargies, dont nous ne savons rien, sinon qu'ils vécurent jusque vers 1220 ; Bouchart de Marli, Thibaut de Blaison, qui prirent les armes en 1209 contre les Albigeois ; le turbulent Pierre Mauclerc, comte de Bretagne de 1213 à 1237, l'un des plus redoutables adversaires de Blanche de Castille ; Thibaut de Champagne enfin (i 201 -1250), qui fut de bonne heure considéré, avec son compatriote Gace Brûlé, comme le prince de la chanson.
Entre tous ces rimeurs également subtils, gracieux, délicats, il est bien difficile de discerner des différences, et il faut avouer que dans l'immense majorité de leurs pièces, ils disent de la même façon les mêmes choses. On peut toutefois, en s 'appliquant bien, démêler çà et là plus de sentiment chez le châtelain de Couci, plus de gravité, avec quelque pédantisme, chez Gace Brûlé, plus d'ingéniosité et de finesse chez Thibaut de Champagne. Il y a vraiment beaucoup de charme dans les strophes harmonieuses et mélancoliques que le châtelain de Couci adressait à sa dame en partant pour la croisade (i) :
Biaus sire Dieus, qu'iert il donc (a), et cornent
Convenra il (b) qu'en la fin congié praigne?
Oïl, par Dieu, ne puet estre autrement.
Sans li m'estuet aler en terre estraigne.
Or ne cuit mais que grans maus me sofraigne (c),
(i) Des morceaux de ce genre perdraient vraiment trop à être traduits ; ils sont au reste d'une langue aisée et claire. Je crois donc pouvoir citer les textes mêmes, en les accompagnant de quelques notes.
(û) Qu'en sera-t-il? — (b) Faudra-t-il. — (c) Me manque.
Quant de li n'ai confort n'alegement, Ne de nule autre amor joie n'atent.
Fors que de li : ne sai se c'iert jamais (a).
Biaus sire Dieus, qu'iert il del consirrer (b)
Del grant solas et de la compaignie.
Et des déduis que me soloit mostrer
Celé qui m'ert dame, compagne, amie?
Et quant recort sa simple cortoisie.
Et les dous mos que suet a moi parler (c),
Coment me puet li cuers el cors durer?
Quant ne s'en part, certes, movdt est mauvais.
Je m'en vois, dame : a Dieu le creator Comant vo cors (i), en quel lieu que je soie ; Ne sai se ja verrai mais mon retor :
Aventure est (e) que jamais vos revoie. Par Dieu vos pri, quel part que li cors traie. Que vos convens tenés, vegne ou demor (/), Et je pri Dieu qu'ensi me doinst (g) honor, Com je vos ai esté amis verais.
Ils sont bien jolis aussi, dans leur grâce mignarde, ces vers de Blondel
Premiers baisiers est plaie D'amour dedenz cors ; Moût m'angoisse et esmaie.
Si ne pert defors (h) .
Hé, las ! pour coi m'en sui vantez !
Ja ne me puet venir santez Se ce dont sui navrez.
Ma bouche ne rassaie.
Et ceux-ci également, où Richart de SemiUi, avec beaucoup plus de simplicité, fait le portrait de celle qu'il aime :
J'aim la plus sade rien (k) qui soit de mère née... Ele a im chief blondet, ieus vairs, bouche sadete. Un cors pour embracier, ime gorge blanchete... Ele a un petit pié, si est si bien chaucie. Puis va si droitement dessus celé chaucie.
Mais cette simplicité est rare ; déjà Thibaut a trop d'esprit. Est-il bien vrai, se demande- t-il, qu'on puisse mourir de joie? Oui, certes, il le croit, et il en ferait
(a) S'il en sera jamais ainsi. — (b) Comment pourrai-je me passer. — (c) Qu'elle avait coutume de m'adresser. — (d) Votre personne, vous. — (e) Il est douteux. — (/) Que je revienne ou reste. — (g) Me donne. — (h) Même si cette plaie ne se voit pas. — (k) Jolie, gracieuse chose.
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volontiers rexpérience entre les bras de sa dame; mais ce souhait même lui est interdit, car elle en serait sûrement attristée
Ce me retient à morir seulement.
Que raison est, se je por li morroie, Qu'ele en eûst par moi son cuer dolent. Et je me doi garder à escient De courecier li (a) : qu'estre ne voudroie En paradis, s'ele n'i estoit moie (b).
Déjà chez lui apparaissent ces fades allégories que le Roman de la Rose allait mettre, ou peut-être venait de mettre à la mode : la « douce prison », par exemple, dont les piliers sont de Désir, les portes de Beau Spectacle, les anneaux de Bon Espoir, dont les portiers s'appellent (et ce trio disparate n'est pas sans nous surprendre) Beau-Semblant, Bonté et Danger.
CHANSONS SATIRIQUES La vivacité, la
ET HISTORIQUES spontanéité, si rares et presque introuvables dans la chanson d'amour, se rencontrent parfois dans les chansons satiriques et les chansons de circonstance, qui longtemps en empruntèrent le moule. Il y en a, certes, et de la plus vibrante, dans les couplets tout frémissants de dépit, dont l'obscurité même atteste les Hens étroits avec la réalité, où Conon de Béthune dit son fait à la « fausse châtelaine » qui « l'envoya en Syrie », et avertit les autres femmes que, si elles veulent l'imiter, elles seront traitées pareillement, ainsi que dans la pièce dialoguée où nous le voyons repousser si grossièrement les avances d'une coquette sur le retour :
Par Dieu, Dame, j'ai bien ouï parler de votre beauté ; mais où est-elle maintenant? De Troie aussi on m'a dit qu'elle fut de grande seigneurie ; mais on ne trouve plus aujourd'hui que la place où elle était.
Il y en a aussi dans les chansons de croisade, surtout quand elles ne se bornent pas à ressasser les lieux communs déjà développés par les prédicateurs, et traduits en beaux vers par les troubadours, mais quand elles prennent à partie par exemple
(a) Elle. — (b) Mienne.
les hauts barons qui, restés tranquillement chez eux, pillent les biens des croisés, ces lâches, pareils — c'est encore le rude Conon qui parle — à l'oiseau qui reste dans son nid pour le souiller ; quand elles invectivent contre les rois qui, tout entiers à leurs mesquines querelles, oublient ce Dieu qui, un jour, saura bien les retrouver :
Que pensent donc les rois ? Ils font grand mal, celui de France et celui d'Angleterre, qui ne vont pas venger Dieu et délivrer la sainte Croix ; mais quand ils viendront au jugement, leurs mérites apparaîtront. Dieu, à qui ils ont manqué, leur manquera et leur dira : Je ne vous connais point !
T ES A côté de ces genres nobles, inspirés de grands partis pris
X^ FABLIAUX idéalistes, le douzième siècle en a cultivé d'autres qui, fondés sur une observation plus précise de la réalité, en mettent systématiquement en relief les côtés bas et comiques. Vers 1150, l'auteur du Roman de Thèbes protestait qu'il ne parlerait pas à son noble auditoire « de bergers, de pelletiers, de vilains » : il y avait donc dès cette époque, des contes dont les héros étaient des gens de basse condition. Mais nous pouvons remonter beaucoup plus haut. Dans un recueil de fables latines (aujourd'hui perdu) que traduisit Marie de France et qui existait au moins à la fin du dixième siècle, il y avait une dizaine d'historiettes comiques sans aucun rapport avec la fable. Enfin dès le huitième siècle, des manuels de pénitence enjoignent aux prêtres de refréner chez les fidèles le goût pour certaines histoires grasses, flétries des noms de fabula inanes, fahulœ ignohilium, verha stuîtiloquia.
Ce sont ces humbles récits qui bientôt furent appelés dans la langue vulgaire fabliaux (i). Ce mot, simple diminutif de « fable », est très vague : il pouvait donc s'appliquer et s'appliqua en effet à toutes sortes de petits récits fictifs, quels qu'en fussent le caractère et la portée, touchants ou comiques, se proposant ou non une fin didactique ou morale. Mais bientôt le départ se fit entre ces diverses catégories : on réserva aux récits didactiques le nom de « dit », aux petits contes de tour élégant et d'inspiration noble celui de « lai », tandis que celui de « fabliau » désignait spécialement les contes à rire, sans prétention artistique, vulgaires de sujet et de style.
Longtemps ces sortes de contes furent débités par les jongleurs, comme inter-
(i) Fabliau est une forme picarde dont l'équivalent français serait fahleau; on verra bientôt pourquoi il est légitime de conserver cette forme dialectale.
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mèdes entre des morceaux plus graves ; ils étaient à demi improvisés et par conséquent en prose. Puis un jour vint où on leur donna la forme qui s'imposait alors à tous les récits non épiques, celle du vers octosyllabique à rimes plates, un autre enfin où on les jugea dignes d'être recueillis. C'est un peu après le milieu du douzième siècle, à cette époque d'exubérante floraison littéraire, qu'ils commencent à être rédigés en vers, un siècle plus tard seulement qu'on en forme des collections. Il est donc certain que beaucoup se sont perdus, mais probable, d'autre part, que ceux-là se sont conservés qui avaient obtenu le succès le plus vif et le plus durable. Nos recueils sont assez variés et assez riches pour nous consoler de ces pertes.
Le fond n'en est nullement original. Ces contes, qu'on a longtemps attribués à la féconde imagination des Orientaux, se retrouvent, en réalité, chez tous les peuples. Partout ils ont plus ou moins subi l'empreinte des milieux qu'ils traversaient ; mais on peut dire qu'ils en ont rarement subi une plus profonde que celle dont les ont marqués nos conteurs, qui y ont beaucoup mis et d'eux-mêmes et de leur temps : on trouvera donc dans les fabliaux une fidèle image, non de la moralité, mais de la mentalité de la « menue gent » aux douzième et treizième siècles et surtout de sa vie quotidienne.
n^RsoNNAGES Ce fond est parfois extrêmement maigre : c'est un bon
± DES FABLIAUX niQt, un calcmbour encadré d'une brève anecdote, histoire d'almanach qui tiendrait en deux lignes : un Anglais malade demande à manger de l'agneau, mais il prononce anel au lieu de agnel; son camarade lui achète, fort cher, un petit âne : quand il en a goûté un morceau, il se met à rire si fort qu'il guérit (Les deux Anglais). — Une bonne vieille ne pouvant obtenir justice d'un prévôt, sa commère lui conseille de s'adresser directement au seigneur, mais d'abord de lui bien « graisser la patte » (oindre la paume). La vieille rencontre le chevalier se promenant les mains derrière le dos et, doucement, va lui frotter la paume avec un morceau de lard (La Vieille qui oint la paume au chevalier). Parfois c'est un petit drame, à l'intrigue plus ou moins simple, dont tout l'intérêt consiste dans le burlesque d'une situation ou d'une attitude : un prêtre, allant au marché sur sa jument, passe le long d'un fossé que borde une haie chargée de mûres qui la vieille et le chevalier.
lui font envie ; pour les atteindre il monte sur sa bête et s'en donne à cœur joie. Mais tout à coup il pense : « Si quelqu'un en ce moment disait : hue! », et en le pensant il le dit. La jument s'ébranle et il s'étale au milieu du fossé {Le Prêtre aux mûres).
Ce comique superficiel, à l'usage des âmes candides qu'un rien divertit, n'est pas rare dans les fabliaux; mais ce qui y domine, il faut bien le reconnaître, c'est cet esprit, non plus raffiné, mais moins innocent, qu'on est convenu d'appeler gaulois, qui se complaît aux propos gaillards, ne croit guère à la vertu des femmes et ne voit rien de plus plaisant qu'un mari trompé.
Nous voici à mille Ueues des exaltations mystiques des romanciers et des poètes lyriques. La femme, pour nos conteurs, est un être inférieur, irrémédiablement pervers et d'autant plus dangereux qu'il est plus séduisant et que son « engien » est plus subtil : « Moût sait femme de renardie! » N'essayons pas de nous garantir de ses ruses, qui ont déçu de plus grands clercs que nous, Salomon, Hippocrate, Aristote lui-même, qui fut « chevauché » par la belle Indienne. Le seul remède, c'est de la battre « menu et souvent » ; encore ce moyen ne réussit-il pas toujours, comme le prouvent l'histoire du Vilain Mire (le lointain prototype du Médecin malgré lui) et beaucoup d'autres.
Dans cette « ample comédie à cent actes divers » il n'est guère de condition qui ne joue son rôle, en dehors, toutefois, des plus élevées : vilains et bourgeois, prêtres et chevaliers, étudiants et gens de loi s'y coudoient dans un pêle-mêle pittoresque. Les personnages les plus sacrifiés sont ceux dont la vie paraît au pauvre diable qu'est le jongleur trop douce et trop grasse : le bourgeois, ventru et crédule, prédestiné aux mésaventures conjugales, le marchand, fripon et usurier, le chevalier, coureur d'aventures, expert à vivre sur le commun, à faire ripaille sans bourse délier, le curé de village gourmand, couard et paillard.
PORTÉE SATIRIQUE Cc soHt là dcs caricatures, dont on a souvent exagéré
DES FABLIAUX ig portée ; on s'est représenté les fabliaux comme une sorte d'encyclopédie satirique où la raillerie serait également lâche et cruelle, puisqu'elle s'attaque surtout aux faibles et ménage ceux dont la colère eût pu être dangereuse. M. Bédier a finement rétabh la vérité en monttant que si le fabliau met rarement en scène de hauts dignitaires, laïques ou ecclésiastiques, c'est que ces grands personnages n'avaient aucune raison d'intervenir dans ces tableaux de vie familière, que les vilains eux-mêmes y ont parfois le beau rôle, que les nobles n'y sont pas plus épargnés que les bourgeois, que, au surplus, pour ridiculiser les uns et les autres,
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il ne fallait pas au jongleur un grand courage, car on le dédaignait trop pour songer à le persécuter (i).
M. Bédier va plus loin et dénie même au fabliau le droit d'être rattaché à la satire : « La satire, écrit-il, suppose la haine, la colère. Elle implique la vision d'un état de choses plus parfait, qu'on regrette ou qu'on rêve, et qu'on appelle. Un conte est satirique, si l'historiette qui en forme le canevas n'est pas une fin en soi ; si le poète entrevoit, par delà les personnages qu'il anime un instant, un vice général qu'il veut railler, une classe sociale qu'il veut frapper, une cause à défendre. Or la portée d'un fabliau ne va guère jusque-là : elle ne dépasse pas, d'ordinaire, celle du récit qui en forme la trame. Les portraits comiques de bourgeois, de chevaliers, de vilains y foisonnent; mais aucune idée qui relie et domine ces caricatures ; la raillerie vise tel chevalier et non la chevalerie, tel bourgeois et non la bourgeoisie; et le plus souvent on peut substituer un chevalier à un bourgeois ou un bourgeois à un chevaher, sans rien changer au conte, ni à ses tendances. En ce sens, nos diseurs de fabliaux ne s'élèvent pas jusqu'à la satire, contents de rester des maîtres caricaturistes. Ils jettent sur le monde un regard ironique : clercs, vilains, marchands, prévôts, vavasseurs, moines, ils esquissent la silhouette de chacun et passent » (2).
Ce qu'ils voulaient, nos trouveurs eux-mêmes nous l'ont dit mille fois : leur seul but est d'amuser, de faire oublier un instant tristesse et soucis ; c'est la seule utilité qu'ils attribuent à leurs « bourdes » et elle leur paraît largement suffisante :
Quar grant confortement raportent As enovrez et as oiseus (a).
Se il oent (b) bon fableau dire
Si lor fait il grant alegeance Et oublier duel et pesance Et mauvaisié et pensement (c).
Que ces « risées », ces « gabets », étincelants de bonne humeur sans amertume aient amusé toutes les classes, on ne saurait en douter. Les nobles n'étaient pas tous d'esprit si rafl&né : et c'est un fait que des ménestrels de cour, conmie Jacques de
(i) J. BÉDIER, les Fabliaux, études de littérature populaire et d'histoire littéraire du moyen âge, 1893. Voy. du même auteur le chapitre : « les Fabliaux » dans V Histoire de la langue et de la littérature française, publiée sous la direction de L. Petit de Julleville, tome IL
(2) Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. II, p. 87.
(a) Aux gens occupés et oisifs, — {b) Entendent, — (c) Perversité et soucis.
Baisieux et Jean de Condé, ont composé, vraisemblablement pour leurs patrons,
des fabliaux qui ne brillent pas par la délicatesse, et que même
quelques grands seigneurs des plus authentiques n'ont pas
dédaigné de rivaliser avec eux. Le grave jurisconsulte
Beaumanoir s'est égayé à des « fatrasies », et Jean de Journi
s'accuse, au début d'un ouvrage pieux, d'avoir écrit, en sa
jeunesse, de « foux fabliaux ».