CHAPITRE III
DE L'AVÈNEMENT DE LOUIS IX (1226) A L'AVËNEMENT DE PHILIPPE DE VALOIS (1328)
/. Le récit romanesque en vers; romans arthuriens, d'aventure et de mœurs. — //. Le roman en prose; Lancelot du Lac. — ///. La poésie lyrique. — IV. Les fabliaux^ les suites du Roman de Renart. — V. Littérature didactique en vers et en prose, — VL Dits moraux et satiriques. — VIL Débats et poèmes allégoriques; Guillaume de Lorris. — VIII. Jean de Meung. — IX. Poésie de circonstance et de combat; Rutebeuf. — X. La satire. — XL L'histoire. — XII. Le théâtre.
u point de vue de Tart, le treizième siècle littéraire est bien loin d'égaler le douzième. Dans les genres d'imagination il ne fait guère que le continuer, avec une élégance molle où se trahit l'épuisement de l'inspiration. Quant aux formes qu'il a créées, elles n'ont qu'une médiocre valeur poétique, mais elles renferment de très intéressants symptômes d'im esprit tout nouveau. Alors en effet naissent la curiosité scientifique, que s'efforcent de satisfaire de nombreux et copieux manuels d'enseignement, et, dans une certaine mesure, l'esprit critique, qui, avant de s'appliquer au contrôle des idées reçues, se borne longtemps à la censure des mœurs et des institutions. Au douzième siècle l'homme de lettres n'est qu'im amuseur, il n'écrit que pour divertir une élite qui a en mains la direction des affaires, mais ne tolérerait pas que quiconque s'en mêlât ; aussi peut-on parcourir toute la production poétique de cette époque, — si l'on excepte les chroniques en vers, qui n'ont de la poésie que l'apparence, — sans se douter des questions qui l'ont passionnée, des troubles
qui l'ont agitée. A partir du second tiers du treizième siècle au contraire, un grand nombre d'écrivains tiennent à dire leur mot sur les affaires du jour; la plupart se bornent à invectiver ou à se lamenter sur des maux trop visibles ; mais déjà quelquesuns s'enhardissent à proposer des remèdes. L'année 1170 marque l'apogée de la carrière du brillant et frivole Chrétien de Troyes ; cent ans après un succès sans précédent est réservé à l'indigeste pamphlet, gros d'audacieuses nouveautés, qu'est la seconde partie du Roman de la Rose. Ce rapprochement suffit à marquer le chemin parcouru. La phase idéaliste, romantique, de notre poésie est désormais close; la phase positive, rationaliste commence. « Le treizième siècle, dit M. Ch.-V. Langlois, le plus intellectualiste du moyen âge, a eu passionnément confiance dans la raison ; il a voulu tout démontrer. » Il y a donc, à certains égards, et surtout dans l'ordre littéraire, entre le douzième siècle et le treizième, ime différence analogue à celle qui sépare le dix-septième du dix-huitième.
Les causes de ce changement étaient profondes. Pendant tout le cours de ce siècle, l'Université de Paris, fréquentée par des milliers d'étudiants, recrutés pour la plupart dans les classes inférieures, fut un ardent foyer d'études et de controverses. Les querelles entre augustiniens et aristotéliciens, entre aristotéliciens modérés et intransigeants (thomistes et averroïstes) posèrent de graves questions de méthode et finirent par ébranler le principe d'autorité, fondé sur la tradition : Roger Bacon, dans le dernier tiers du siècle, fait un premier essai de la méthode « expérimenta le», qu'il a la gloire d'avoir baptisée. D'autre part, les trois ordres de l'État avaient pris l'habitude, dans des assemblées, tolérées ou même provoquées par la royauté, de discuter sur l'emploi de leurs subsides et, à cette occasion, sur la nature de leurs obligations envers le pouvoir central : des germes de vie intellectuelle et politique, de jour en jour plus nombreux, étaient donc jetés dans des couches de la société que jamais jusque-là ils n'avaient atteintes (i).
LEROMAN. coNFu- Le Tomau en prose est, dans le domaine de la fiction,
siON DES GENRES jg création la plus originale et la plus féconde du treizième siècle ; mais il tire toute sa substance du roman en vers, dont la carrière était alors loin d'être épuisée et dont il nous faut raconter brièvement la lente agonie.
(i) Voy. Histoire politique, 1. 1, p. 422, et Ch.-V. Langlois dans Lavisse, Histoire de France, t. El, 2* partie, p. 259.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
Les interminables récits de prouesses sans but et de doucereuses idylles traversées par un sort contraire ravissaient encore le public des châteaux et s'introduisaient même dans les sujets où ils étaient le moins à leur place. Aussi bien les anciens cadres étaient-ils brisés et le roman arthurien, le roman d'aventure, la chanson de geste même admettaient-ils les mêmes épisodes et les mêmes personnages ; le style seul, abondant de part et d'autre en formules et en chevilles, les différenciait ; tout cela se fabriquait à coups de recettes, à l'aide des mêmes ingrédients, où le talent n'entrait qu'en de faibles proportions. Les mêmes auteurs passaient sans effort d'un genre à l'autre et s'y jouaient avec la même aisance. Adenet le Roi, qui fut ménestrel de Henri III de Brabant (mort en 1261) et de ses fils, puis vint s'établir à la cour de Philippe le Hardi, renouvelle des chansons de geste (Berte aux grands pieds, les Enfances Ogier, Beuve de Comarchis) et compose un roman d'aventure d'une fantaisie désordonnée (Cléomadès) ; Girart d'Amiens, qui recueillit sa succession à la cour de France, écrit un roman arthurien (Escanor), un roman, féerique (Méltactn), et forme, d'un amalgame de chansons de geste renouvelées, corsé d'emprunts aux fables de Turpin et aux Grandes Chroniques de Saint-Denis, une sorte d'histoire poétique de Charlemagne (i).
LES ROMANS ARTHURIENS.