‹ Histoire des lettresChapitre 138 sur 206 · PHILIPPE DE NOVARE · texte numérisé non relu

PHILIPPE DE NOVARE

de leur nature faible et changeante, il conseille de leur laisser quelque liberté et de ne pas les surveiller trop étroitement ; il n'est pas d'avis qu'elles apprennent à lire et à écrire, si ce n'est pour être religieuses ; « car par lire et écrire de femme sont maints maus avenus » ; il veut que toutes, même les plus hautement nées, sachent filer et coudre, « car la povre en avra mestier, et la riche conoistra mieus l'uevre des autres »; qu'elles soient bonnes ménagères, (( les povres por ovrer, les riches por enseignier ». Il appuie volontiers ses préceptes, non sur des textes sacrés, bien qu'il soit fort dévot, mais sur des proverbes, des anecdotes, quelquefois sur des citations de poésies profanes, chansons de geste ou romans courtois ; il lui arrive, pour les imprimer plus fortement dans notre mémoire, de les mettre lui-même en vers. Son style, moins naïf et gracieux que celui de Joinville, est plus ferme et plus concis ; on y sent un esprit plus vigoureux et un caractère plus pondéré ; tout au plus quelques redites ou longueurs y trahissent-elles l'approche de la sénilité.

L'ENSEIGNEMENT II n'y a pas lieu de s'arrêter longuement aux traités

RELIGIEUX d'enseignement chrétien, presque tous traduits de livres latins, qui eux-mêmes se copiaient à l'infini. Un très grand nombre furent écrits en Angleterre; parmi eux il suffira de citer le Manuel des Péchés (c'est-à-dire traité de la confession) par William de Waddington, en douze mille vers octosyllabiques, la Lumière aux laïques, de Pierre de Peckham, en quinze mille vers, le Miroir des dimanches (commentaire sur les Évangiles des dimanches) par Robert de Gretham, en vingt mille vers de même mesure. De ceux qui furent composés sur le continent, le plus intéressant est la Somme le Roi, appelé aussi, d'après le contenu de la troisième et de la quatrième partie. Livre des vices et des vertus, par le dominicain Laurent Dubois, confesseur de Philippe le Hardi, qui le compila en 1279, à la demande de ce prince, d'après plusieurs ouvrages antérieurs en latin et en français. C'est un manuel complet d'instruction chrétienne, où ne manque ni l'onction ni l'éloquence, et qui est rendu plus attrayant par de piquants tableaux de mœurs : aussi fut-il maintes fois imité, abrégé, plagié, traduit en une foule de langues.

LA La forme la plus vivante et la plus variée de Tenseigne-

PRébiCATiON ment religieux était naturellement la prédication. Qu'il y ait eu, parmi les prédicateurs du douzième et du treizième siècle de très grands orateurs, on n'en saurait douter. Nous connaissons par les historiens les merveilles qu'accomplissait la parole d'un Pierre l'Ermite, d'un saint Bernard, d'un Foulque

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

de Neuilly. Mais de cette éloquence aux accents fougueux et passionnés l'écho s'est éteint à tout jamais.

Des sermons de croisade nous n'avons que de secs résumés en latin, qu'on peut même croire inexacts, tellement ils se ressemblent. Des sermons de saint Bernard et de Maurice de Sully (évêque de Paris de 1160 à 1196) nous avons des recueils en français ; mais ce sont des traductions d'originaux latins, qui eux-mêmes n'étaient que des canevas, des plans développés; ces sermons avaient au reste été prêches pour la plupart devant des clercs, et on y trouve plus de science théologique que d'éloquence. On pourrait en dire autant de tous les sermons du douzième et du treizième siècle, même de ceux qui ont été prononcés devant des laïques, c'est-à-dire en langue vulgaire. Nous ne possédons pas le texte original d'un seul d'entre eux, mais seulement des traductions latines, évidemment abrégées, d'où ont disparu toutes les qualités oratoires ; de là vient que des centaines de manuscrits qu'ils ont dépouillés avec une admirable diligence, MM. Bourgain (i), Lecoy de la Marche (2), Hauréau (3), ont pu à grand'peine extraire quelques pages qui supportent aujourd'hui la lecture.

LES A la fin du douzième siècle la prédication tendait déjà à

« EJŒMPLES » devenir plus populaire, à se mettre à la portée des plus humbles auditoires ; à partir du milieu du treizième, les ordres mendiants, issus du peuple et qui restaient avec lui en communication constante, l'orientèrent de plus en plus en ce sens. Les sermons des Dominicains sont en général plus dogmatiques, ceux des Franciscains plus mystiques ; mais, dans les uns comme dans les autres, les développements abstraits et les discussions subtiles sont volontiers remplacés par des « exemples ». « Les exemples, disait Etienne de Besançon (qui mourut général des Dominicains en 1292), émeuvent plus qu'une prédication savante » et il affirmait, d'après Bède, que de doctes théologiens ayant en vain essayé de convertir l'Angleterre, des prédicateurs sans lettres y avaient réussi en usant d'exemples familiers. Jacques de Vitry, l'un des plus fameux prédicateurs du treizième siècle, en faisait le fond de ses sermons et beaucoup d'autres l'avaient imité

Ces « exemples », extrêmement variés, consistent, soit en anecdotes, tirées de

(i) La chaire française au douzième siècle, 1879.

(2) La chaire française au treizième siècle, 2' édit. 1886.

(3) Dans l'Histoire littéraire de la France, t. XXVI, et ses Notices et extraits de quelques manuscrits fatins de la Bibliothèque nationale, 1890.

l'histoire ou de la légende, soit en fables, soit en exposés empruntés à la fantastique science d'alors, surtout à l'histoire naturelle. C'était en effet une idée universellement admise, depuis des siècles, que le monde a été créé par Dieu pour servir à notre instruction et faciliter notre salut. S 'appuyant sur les paroles de Job : « Interrogez les animaux et ils vous enseigneront... Parlez à la terre et elle vous répondra », on en était arrivé à découvrir en toutes choses de multiples et profitables <( signifiances ». Certains traités du treizième siècle qui, à l'exposé des « propriétés des choses»

ajoutaient celui de ces « signifiances », étaient pour les prédicateurs des répertoires inépuisables.

De ces exemples, propres à être introduits en tout sermon, on avait fait de bonne heure des recueils, naturellement en latin, dont plusieurs nous sont parvenus. Si l'on y cherche en vain la moindre trace d'émotion et de ferveur religieuse, on y trouve beaucoup de gaieté, de fantaisie, d'esprit et ils sont également précieux pour l'historien de la langue (car les mots français viennent fréquemment sous la plume du rédacteur pour exprimer des idées familières), comme pour celui des mœurs et de la littérature populaire.

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