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LA PRÉDICATION

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

Nous pouvons nous faire une idée assez exacte de la façon dont ces matériaux étaient utilisés par deux singuliers ouvrages du commencement du quatorzième siècle, où deux frères mendiants ont consigné le souvenir de leurs plus belles prouesses oratoires.

NICOLE L'un était un franciscain anglais, nommé Nicole Bozon, qui a

BOZON beaucoup écrit dans la langue à demi barbare que l'on parlait alors dans son pays. Son recueil, en une prose assez plate, se compose de cent quarantecinq morceaux sans lien entre eux, qui sont tous jetés dans le même moule : il expose d'abord les propriétés d'un animal, d'une plante, d'un objet quelconque, puis il en tire une leçon morale, qu'il accompagne de textes, bibliques ou autres, propres à la développer ; enfin il donne, en guise de confirmation, un récit historique, ou soidisant tel, une anecdote ou une fable. Ce plan n'est pas, on le voit, sans analogie avec celui du Pensez-y bien et de nombreux Mois de Marie ou de saint Joseph. Dans cet enseignement tout populaire, le dogme ne tient presque aucune place; le mysticisme en est totalement absent; la morale même y est assez vulgaire et tend plutôt à la réforme sociale qu'au perfectionnement individuel. Grands seigneurs, prélats, sénéchaux, baillis, sont rudement pris à partie : les privilégiés en général, les riches et surtout les usuriers y entendent de dures vérités ; quant aux pauvres, ils doivent prendre patience, car le jour de la revanche viendra : « Au jour du Jugement, les simples seront élevés pour leurs bonnes actions et les hautains abaissés pour leur orgueil : Dieu fera comme le tailleur de vieux qui met au corsage ce qui formait la jupe... » « Ces attaques contre les riches et les puissants n'ont, au demeurant, rien d'exceptionnel; ou en trouverait, dès le treizième siècle, de non moins âpres chez maint prédicateur français. Ce qui est peut-être plus rare et plus caractéristique, c'est la sympathie que Bozon manifeste pour les petites gens. Toutefois l'opposition des classes n'est pas encore poussée à l'excès, comme elle le sera plus tard par certains prédicateurs populaires, dont la turbulence provoquera de la part du pouvoir royal une sévère répression » (i).

TE Le dominicain qui nous a laissé l'autre recueil, tout entier

J.^ « ROSARiuM » en vers, nous a caché son nom, mais ne nous a pas laissé ignorer qu'il était originaire du Soissonnais, et qu'il avait longtemps couru, hiver

(i) P. Meyer, les Contes moralises de Nicole Bozon, p. xxv. (Société des anciens textes français ) .

comme été, le bâton à la main, mendiant et prêchant, les villes et les campagnes champenoises et normandes :

Maint chien en mon baston ont mort (a) Mes j'ai eu cuer bon et fort ; Pais ai preschié, haï descort (b).

Souvent ai hurté a tel porte Ou Charité est dedans morte.

S'il médit volontiers des vilains, c'est sans amertume :

J'ai souvent mengié de leur pain j Que que je die de villain

A Berron et en Tardenois En ai trouvé moût de courtois.

Son ouvrage, qu'il a intitulé Rosarium, est exclusivement consacré à la gloire de

la Sainte Vierge. Il est divisé en deux livres, dont chacun se composait de cinquante chapitres, mais quarante-trois, par suite de la mutilation du manuscrit, sont perdus; tous sont construits, comme chez Bozon, sur un plan uniforme :

d'abord la description d'un objet et rénumération de ses propriétés, qui sont ensuite reprises une à une et rapprochées des qualités de la Vierge ; celle-ci est ainsi comparée tour à tour à la menthe, au myrte, au persil, à une fontaine, à un château, au dé, à la terre, au soleil, au rossignol, au chameau, à la tortue, etc. Cette première partie est suivie d'un conte dévot (ou plus rarement de deux), consacré le plus souvent à un miracle de la Vierge. Puis vient, pour terminer le chapitre, soit une chanson, soit un « lai », soit un « dit », que l'auteur soude au reste par une transition de sa façon. Ces dernières pièces sont empruntées à des auteurs différents et elles sont de nature très diverse : la plupart sont pieuses, d'autres didactiques et satiriques ; on y trouve même un fabliau (i). Ce frère prêcheur, qui avait de la littérature de son temps une connaissance si étendue, avait dû vivre longtemps

(a) Mordu. — (b) Discorde.

(i) Voy. A. Langlois, Notice du manuscrit français 12483, dans Notices et Extraits des manuscritSy t. XXXIX, 2e partie.

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dans le siècle, peut-être en qualité de jongleur. Son Rosarium, plus impersonnel que le recueil de Bozon, présente pour l'histoire littéraire un bien plus vif intérêt : un grand nombre de morceaux fort curieux en effet seraient aujourd'hui perdus s'il n'avait eu l'idée de les y insérer (i).

LITTÉRATURE DIDACTIQUE Le Caractère doctrinal de ces ouvrages, leur

EN VERS langue relativement savante, leur longueur même

les rendaient inaccessibles à la foule. C'est pour celle-ci au contraire qu'étaient composés les « dits », pièces de dimensions modestes et de tour familier, destinées à la récitation. Les ims, qui se distinguaient à peine des fabliaux, étaient purement plaisants, mais beaucoup d'autres avaient des visées nettement didactiques et leur nombre constitue un témoignage intéressant des goûts nouveaux qui commençaient à s'éveiller dans le plus humble public.

Dans quelques-uns de ceux-ci, le caractère didactique est peu marqué, sensible pourtant. Ce sont des pièces d'observation plaisante, mais qui invitent néanmoins à réfléchir sur un aspect de la nature ou de la société, et dans lesquelles la leçon morale est parfois expressément dégagée : tels sont les Dits des Boulangers, des Fèvres, des Bouchers, des Cordouaniers, des Tisserands, etc., destinés évidemment à être récités dans des repas de corporation et qui, après avoir fait l'éloge des divers métiers, ne manquent guère de rappeler à ceux qui les exercent leurs devoirs professionnels (2).

Un grand nombre d'autres, purement édifiants, ne se distinguent guère, si ce

(i) C'est au Rosarium que Jubinal a emprunté presque tous ceux qui ont formé son Nouveau Recueil de contes, dits, fabliaux, etc.

(2) Quelques autres sont simplement énumératifs et ne pouvaient avoir d'intérêt que pour un public très spécial ; ainsi les Dits des Moustiers, des Rues, des Crieries, des Enseignes de Paris, qui ne pouvaient vraiment intéresser que les badauds de la capitale. Mais la satire s'y glisse fort aisément : sous l'aspect inofîensif de l'énumération se déguisent dans le Dit des Ordres, de Rutebeuf, des épigrammes contre les moines de toute robe ; le Dit des choses qui f aillent en ménage est une litanie comique fort propre à dégoûter du mariage :

Ménage fait les gens doloir ; Toujours y faut, toujours y faut, Sempres en bas, demain en haut, A dam Ménage.

n'est par une allure moins solennelle, des sermons en vers mentionnés plus haut

Pour doner bon exemple, prouece et hardement Pecheeurs (a), pécheresses, qui pèchent mortelment Veul recorder un dit a touz communément. Ou chascim porra prendre moult biau chastiement.

Un ditelet vueil dire cortois et delitable... J'entent que je le die por estre pourfitable.

Voilà des entrées en matière qui se rencontrent, avec des variantes insignifiantes, à chaque pas. Nous retrouvons donc ici tous les lieux communs familiers aux prédicateurs, leurs paraboles et leurs anecdotes. Les Dits des Annelets, du Bœuf, de la Bourgeoise de Rome, des deux Chevaliers, de VUnicome et du Serpent, des trois Chanoines, du Chevalier qui devint ermite sont de véritables « exemples ,> qui, avant de descendre dans la rue, avaient été maintes fois exploités dans la chaire; la Chantepleure, les Vers du Monde, des méditations sur nos fins dernières et la vanité du siècle. Les auteurs de ces sortes de pièces sont souvent au reste (nous le savons par leur propre témoignage, ou ils se trahissent par leur façon de sentir et de parler), des prêtres, des moines, ou encore des hommes du monde, des ménestrels convertis, essayant de réparer le scandale causé par leur vie ou leurs œuvres de jeunesse :

Je vien dès ore en grant cage Si doi changer mon fol usage...

Je vous ai mains mos fabloiez,

Mes or m'en vueil du tout retrère.

Or si doi estre toz ploiez Del mal lessier et du bien fère.

Leur but, en rimant ces récits édifiants, ces dévotes homélies, analogues aux tracts, aux opuscules de propagande que répandent aujourd'hui les zélateurs de la morale publique, était de purifier le répertoire des jongleurs, de mettre ces débitants professionnels de poison en mesure de verser aussi, à l'occasion, le remède.

D'autres dits enfin développent les préceptes de la morale courtoise : ceux du Clerc de Voudoi, dont chaque couplet commence par Dieu dit, le Doctrinal Sauvage, en quatrains graves qui rappellent ceux de Pibrac, sont de petits catéchismes de l'honnête homme ', le Dit du Courtois Donneur enseigne l'art d'être libéral ; ceux

(a) Aux pécheurs.

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de Paresse, de Cointise, de Guersoi sont des charges contre la fainéantise, le luxe désordonné des vêtements, l'ivrognerie.

BAUDOUIN Certaines de ces leçons de morale mondaine s'adressent

DE coNDÉ surtout à la haute société, seule capable de les apprécier, et empruntent à cette destination nouvelle un caractère de prétention et de froideur : plus de ces récits incroyables, certes, mais dramatiques, plus de brusques mouvements oratoires ; mais seulement les aphorismes d'un lourd bon sens, développés avec la sereine et imperturbable gravité d'un docteur pénétré de son importance ; l'idéal du genre insignifiant et ennuyeux a vraiment été réalisé du premier coup par Baudouin de Condé, qui vécut à la cour de Marguerite de Flandre entre 1250 et 1280, et y rima, en vers équivoques, des dits, allégoriques ou non, sur les devoirs du bachelier, du prud'homme, du bon prince, etc., véritable ancêtre de ces ménestrels sermonneurs qui séviront au quatorzième siècle dans les cours du Nord et dont nous aurons à suivre, jusqu'au début du seizième, la docte, solennelle et insupportable lignée.

1ky|- ORALE Dans les dits comme dans beaucoup d'autres

ITA ET SATIRE MÊLÉES œuvres du moyen âge, la morale et la satire se mêlent d'une façon à peu près inextricable : les exemples en effet ont plus de prise sur

im auditoire peu cultivé que les raisonnements abstraits et ils offrent, à un talent peu sûr de soi, plus de ressources. Les exhortations ou considérations théoriques sont donc fréquemment entrecoupées de tableaux satiriques, qui font défiler devant nous, sans aucun souci de la variété ou de l'imprévu, les « états du monde », depuis le pape et le roi jusqu'à l'artisan et au laboureur (i). Ces tableaux sont, il faut bien le dire, médiocrement intéressants, parce que les traits en sont trop généraux. C'est en vain que l'on y chercherait la précision et la variété qui nous charment dans les

(i) Des revues de ce genre formaient, dès le douzième siècle, le sujet de nombreuses pièces latines (voy. Du MÉRIL, Poésies populaires latines du moyen âge, p. 128). Elles occupent la plus grande partie de nos Dits de Triacle et de Venin, des Mais, des Patenôtres, des Planètes, du Mariage aux filles du Diable, etc.

satires d'Horace ou de Juvénal, ou même de Boileau. Ce sont toujours les mêmes plaintes et les mêmes reproches qui sont remâchés : les chevaliers sont vaniteux, frivoles, mauvais payeurs ; les prélats et abbés dissolus et cupides ; les moines grossiers, querelleurs, plus soucieux de capter les héritages et de bâtir de somptueux « hôtels » que de sauver les âmes, les médecins ignares et grippesous, les avocats retors et vénaux, les marchands fripons et usuriers, les vilains sournois, méchants et stupides; plaintes et reproches que nous retrouverons chez Eustache Deschamps et bien d'autres : on dirait vraiment que, du temps de Philippe-Auguste à celui de Jean le Bon, l'aspect du monde n'a pas changé : il faut en accuser sans doute, en quelque mesure, le peu de liberté dont jouissaient les auteurs, mais aussi et plus encore le défaut d'initiative et la paresse d'esprit de la plupart d'entre eux.

Parmi ces portraits, dont aucun n'est flatté, il en est deux que nos satiriques se sont évertués à barbouiller des plus sombres couleurs, ceux de la femme et du vilain.

SATIRE Les diatribes contre la femme découlaient tout naturel-

DE LA FEMME lemcut de l'esprit ascétique prêché par un christianisme intransigeant : amante, épouse ou mère, la femme ne symbolise-t-elle point les liens qui nous enchaînent le plus fortement à ce monde, dont l'homme à tout prix doit se détacher? Elles étaient aussi une conséquence de ces discussions auxquelles donnait encore lieu, aux douzième et treizième siècles, la question toujours brûlante du mariage des clercs. Pour faire accepter aux prêtres et aux moines le célibat qu'elle leur imposait, l'Église n'avait rien trouvé de mieux que de vilipender la femme, de la représenter, selon la parole du sage des sages, comme la source du péché, la racine de tout mal, le plus grand obstacle au salut éternel. La plupart des accusations portées contre le sexe en général se trouvent déjà dans un factum longtemps attribué à saint Jérôme et qui acquérait, de ce chef, une grande autorité, la lettre de Valérius à Rufin, de conjuge non ducenda; on les fortifiait par des sentences tirées des Pères de l'Église ou des écrivains anciens, ou que parfois on leur attribuait gratuitement, par des exemples que fournissaient en abondance l'histoire, la légende, les contes populaires. Quel parti ne tira-t-on pas des mésaventures soidisant advenues, par la faute des femmes, à Lot, à Samson, à David, à Salomon, aussi bien qu'à Aristote, chevauché par la belle Indienne, à Hippocrate, à Virgile, exposés, dans une corbeille qui se balance à mi-hauteur d'une tour, à la risée publique?

La littérature anti-féministe en latin remplirait des volumes, dont la lecture n'au-

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rait rien de fort attrayant ; les œuvres en français ne brillent pas davantage par la nouveauté des idées ou l'atticisme de la forme ; quelques-unes pourtant sont assez agréables, comme les Proverbes sur la nature de la femme^ où est poursuivie, avec une amusante ingéniosité, la comparaison entre le caractère féminin et les divers animaux qui en symbolisent les faiblesses, V Evangile aux femmes ^ dont chaque couplet commence par un éloge ou une concession aussitôt détruite par une amère critique, le Chastie-Musarty où sont énumérées et flétries, avec une verve fougueuse, les ruses des courtisanes.

LE « LIVRE Tl est ime au moins de ces diatribes qui sort de la

DE MATHEOLus » banalité, parce que l'auteur y a mis beaucoup de luimême : elle fut écrite vers 1290 par un clerc de Boulogne-sur-Mer, nommé Mahieu, qui, ayant eu la faiblesse d'épouser ime veuve, avait perdu, en vertu de la loi sur les « bigames », tous ses droits de clergie et qui, dévoré de regrets et de rancune, entreprit de peindre sa vie misérable pour détourner ses ex-confrères de la sottise qu'il avait faite. Mais ses Lamenta sont en latin — en un latin savoureux, quoique tourmenté — et je n'aurais même pas le droit de les citer s'ils n'avaient été traduits en français, vers 1370, par un procureur au Parlement de Paris, Jean le Fèvre de Resson, et si sous cette forme ils n'avaient joui d'une certaine notoriété : dans les longues polémiques que souleva la question des femmes et du mariage, le « livre de Matheolus », admiré par les uns, honni par les autres, fut en effet souvent cité, au même titre que l'œuvre plus célèbre de Jean de Meung.

ir A SATIRE Non moins monotones et plus violents sont les sarcasmes

M^^ DU VILAIN dont est accablé le vilain, cette tête de Turc des écrivains du moyen âge. De l'affreuse misère où végétait ce paria, les satiriques ne s'aperçoivent guère (le seul auteur d^Aucassin s'en rend compte, mais ne s'en émeut nullement), sensibles seulement aux défauts qui en sont la conséquence. Le vilain, nous disent-ils, est sale, « puant », stupide, plein d'astuce pourtant, et fort capable de berner plus fin que lui; il est cupide et lâche (Poignez vilain! ), sournois et envieux, toujours mécontent et geignard : aussi mérite-t-il son sort, et encore pis :

Ça le me foule, foule, foule, 1 Fol vilain doit on huer.

Ça le me foule, le vilain I... | Et si le doit on gaber,

répètent de joyeux refrains de carole. S'il mange un bon morceau, c'est grand dommage :

Trop sont li vilain forfait

Qui menjuent ces crasses oes

Et a ces clercs si font les moes (a).

Rutebeuf se porte garant que l'on ne risque pas de rencontrer au paradis ces êtres farouches

Qui onc n'amèrent clerc ne prestre,

et nous affirme que les démons eux-mêmes, à la suite de certaine mésaventure qu'il serait impossible de raconter décemment, ne veulent pas d'eux en enfer.

Tout cela met eu joie nos jongleurs et parfois les inspire heureusement : il y a de la verve et ime certaine sorte d'esprit

dans le morceau, en prose fort alerte, où sont décrites les Vingt-trois Manières de

Vilain (le porcin^ le canin, Vanin, semblables au

porc, au chien, à l'âne ; l'accroupi, qui, au lieu

d'aller aux champs, guette les lapins de son

seigneur, etc.), et dans la vive parodie du Kyrie

qui lui fait suite :

Kyrie eleison, biaus sire Dieus, Envoies leur hontes et dieus (b) ;

Christe Eleyson, Sire Cris,

Metés les hors de vos escris ;

Qu'ils aient brisiés les genos ;

Christe, audi nos, oés nos.

Tu Deus, sanctus, sancte

Tu leur oste toute santé.

On s'est étonné de ce débordement de haine, d'autant moins naturel que les jongleurs se recrutaient surtout dans les classes populaires. Il est vrai. Mais les vilains étaient pour eux de piè- joNOLEims et vilains

(a) Font la grimace aux clercs. — (b) Deuils.

très clients, dont Tescarcelle, au moment de la quête, ne s'ouvrait guère; puis, en accablant ces rustauds toujours prêts à chicaner le seigneur sur la corvée, Tabbé sur la dîme, ils pensaient plaire aux privilégiés, dont les bonnes grâces les faisaient vivre. Ces lourdes facéties, que leurs auteurs seraient bien étonnés sans doute de nous voir prendre si fort au sérieux, nous ont donc transmis, en somme, un lamentable écho de la lutte des classes, plus âpre alors que jamais, et jettent un sombre jour sur les misères morales qu'elle engendrait en chacune d'elles.

Pour égayer, diversifier cette matière vraiment ingrate et monotone, on eut recours de bonne heure à divers procédés où se trahit la main de lettrés imprégnés d'esprit scolastique et familiers avec la littérature latine. Les principaux, qui se trouvent souvent associés dans la même pièce, furent le recours à la forme dialoguée et l'emploi de la personnification ou de l'allégorie.

LA FORME DIALOGUÉE. La première consiste à mettre aux prises deux per-

LE DÉBAT sonnages ou deux entités et à leur faire échanger des

propos découlant de leur nature même. Ces débats ne sont qu'une forme sécularisée des exercices d'école qui servaient, depuis une haute antiquité, à aiguiser les facultés dialectiques et oratoires des futurs avocats ou prédicateurs. Nous avons les modèles latins des débats entre VEau et le Vin, VHwer et VÊtéy le Denier et la Brebis (sur la question assez puérile de savoir lequel rend le plus de services à l'homme, de l'argent ou de la laine). Nombreuses aussi sont les imitations plaisantes, rajeunies par des allusions aux mœurs, aux faits du jour, du Conftictus scolaire : la Bataille de Carême et Chantage (temps où est autorisé l'usage de la viande) décrit un tournoi grotesque entre les aliments gras et les aliments maigres, les poissons par exemple et les innombrables sortes de charcuteries ; celle des Vins (par Henri d'Andeli, qui fut probablement clerc de l'église de Paris) nous fait cormaître les grands crus d'alors et le rang que leur assignaient nos ancêtres ; la Bataille des Sept Arts, du même auteur, est pleine d'allusions à la concurrence que se faisaient les écoles d'Orléans, où fleurissaient les humanités, et l'Université de Paris, vouée à la dialectique et à la théologie ; c'est un document des plus instructifs sur l'histoire des études et des rivalités universitaires dans la première moitié du treizième siècle.

Une série de pièces semi-narratives, semi-dialoguées, qui ont des modèles latins et dont quelques-uns sont fort agréables, discute et soumet à l'arbitrage de Vénus ou de Cupidon une question fort scabreuse, celle de la supériorité en amour des clercs ou des chevaliers. On voit que ces sortes de pièces renferment une très faible dose de matière didactique ou édifiante, et parfois point du tout.

L'intention d'instruire et de moraliser est sensible au contraire dans les débats entre Synagogue et Sainte Eglise, entre un Juif et un Chrétien, entre Gilote etjehanne, entre la Folle et la Sage, dans Marguet convertie, et elle ne suffit pas à compenser dans ces trois dernières pièces une singulière grossièreté de ton. La célèbre dispute

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