‹ Histoire des lettresChapitre 140 sur 206 · LE TOURNOI DE CARÊME ET DE CHARNAGE · texte numérisé non relu

LE TOURNOI DE CARÊME ET DE CHARNAGE

entre le Croisé et le Descroisé, de Rutebeuf, est bien, dans la pensée de l'auteur, quelle que soit la valeur des arguments dictés au « descroisé » par xm bon sens pratique et désabusé, un plaidoyer en faveur d'un nouvel effort de la chrétienté contre l'infidèle.

LES POÈMES Même dans ces œuvres légères, l'allégorie fait, on vient

ALLÉGORIQUES de Ic voir, d'assez fréquentes apparitions : dans les grandes compositions didactiques et satiriques de la fin du siècle, nous la verrons s'étaler et triompher, en attendant qu'elle devienne, pour notre littérature, au siècle suivant et au quinzième, un véritable fléau, destructeur, sinon de toute originalité de pensée, au moins de toute spontanéité de style. On ne manquait pas, il y a quelque cinquante ans, alors qu'on ne lisait guère les poètes latins du moyen âge et que la chronologie des œuvres était fort mal fixée, d'attribuer cette épidémie à la néfaste influence de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung. Il est aujourd'hui surabondamment démontré que les deux auteurs du Roman de la Rose n'ont fait que propager im mal dont beaucoup d'autres, durant des siècles, avaient souifert avant eux.

C'est à créer des types allégoriques que s'était épuisée la dernière sève de l'ima-

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

gination poétique des anciens (i) : l'Olympe de Claudien est presque uniquement peuplé d'abstractions ; Prudence avait personnifié la Foi et l'Idolâtrie, les Vices et les Vertus, Martianus Capella la Philologie, Boèce la Philosophie et la Fortune. Les poètes carolingiens, pâles copistes des pires comme des meilleurs modèles, avaient hérité de cette manie, qu'ils avaient transmise aux adroits humanistes du douzième siècle, qui devaient la transmettre à leur tour aux écrivains en langue vulgaire. Le plus illustre des poètes latins du douzième siècle, qui imissait le prestige du philosophe à celui de l'écrivain, Alain de Lille, avait montré la Nature, entourée d'un cortège de Vertus, instruisant le procès de l'homme rebelle à ses lois (De Planctu Naturae) ; il avait chargé les Sept Arts de fabriquer et d'orner le char de la Sagesse ; il avait, à l'exemple de Prudence, affronté en champ clos les Vices et les Vertus (2). De même V Architrenius de Jean de Hauteville, analysé plus haut (3), fait défiler sous nos yeux un long cortèges d'allégories.

Dès le début du treizième siècle, la poésie française, de plus en plus imprégnée d'influences savantes, était infectée : le Roman de Charité du Reclus de Molliens est un voyage à la recherche de l'exilée qui, dans le monde entier, n'a pu trouver vm asile; Guillaume le Clerc nous montre Dieu et le diable répandant à l'envi sur le monde, l'un la semence des Vertus, l'autre, la semence, bien plus féconde, des Vices. La lutte entre ces deux groupes d'entités, si brillamment et longuement décrite par Alain de Lille, devient im lieu commun que développent, vers 1235, Huon de Méri, dans le Tournoiement d'Antéchrist, et, quelque trente ou quarante ans plus tard, un anonyme dans le Tournoiement d'Enfer.

TTuoN Le premier de ces Tournoiements est l'œuvre confuse, désor-

XX DE MÉRI donnée, amusante, d'un ancien jongleur devenu moine de Saint- Germain-des-Prés, qui avait gardé sous le firoc la tournure d'esprit et le pli professionnel de son ancien métier. Dans la mêlée où paraissent, à côté des Vices et des Vertus, les dieux de la mythologie et les héros de la Table Ronde, il est lui-même blessé d'une flèche décochée par Vénus et guéri par Confession, qui bande sa plaie d'une manche empruntée à la chemise de Pénitence. L'autre, d'une allure plus raisonnable, mais plus lourde, n'est au fond qu'une revue satirique des « états du monde ».

(i) Cf. A. PXJECH, Prudence, 1888, p. 241.

(2) Anticlaudianusy chants VIII-IX, dans MiGNE, Patroîogie latine^ t. CCX.

(3) Voy. première partie, chap. iv, § 4.

Page 1