PREMIÈRE PARTIE jj'est que Ic lécit d'un songe, que
l'auteur aurait eu cinq ans auparavant, quand il en avait vingt.
« Les songes, observe-t-il, ne sont pas toujours mensongers ;
Macrobe l'a dit, et ma propre expérience
le prouve ». Il songe donc qu'on est en
mai, au temps « amoureux, plein de joie »,
qui fait palpiter tous les cœurs. L'Amant
(c'est ainsi que les rubriques le désignent)
s'est éveillé de bon matin ; après une savante
et minutieuse toilette il va « hors ville »,
goûter le troublant spectacle du renouveau.
Les prés verdissent, les oiseaux gazouillent...
C'est vraiment le temps d'aimer. Sur le bord d'une rivière aux eaux limpides il
aperçoit un verger, où s'ébattent trois fois plus d'oiseaux qu'il n'y en a dans
le reste de la France ; il y entrerait volontiers, mais il se heurte à un mur crénelé
sur lequel sont peintes « à or et azur » dix images : ce sont les portraits de Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté : ce qui veut dire que toutes les laideurs et les tristesses humaines sont reléguées hors du merveilleux enclos. En cherchant bien, il trouve dans le mur un guichet, que lui ouvre, gracieusement, une pucelle fort accorte, nommée Oiseuse (Oisiveté), qui n'a d'autre occupation que de se peigner et attifer tout le jour : aussi le travail est-il fort bien fait. Ce verger, explique-t-elle, appartient à son maître Délit (Plaisir), qui en a fait un lieu de délices, où il rassemble ses loyaux serviteurs. La compagnie est, ce jour-là, nombreuse et choisie ; les dames, dont chacune tient par la main son « bachelier », s'appellent Beauté, Richesse, Largesse,
(i) On en trouvera un excellent texte dans l'édition récemment donnée par M. Ernest Langlois (Société des anciens textes français, 1920). Voy. du même âutcxu, Origines et sources du Roman de la Rose, Paris, 1890.
Franchise (Noblesse de cœur), Courtoisie, Jeunesse; danseurs et danseuses, qui paraissent au visiteur autant « d'anges empennés », évoluent gracieusement sous
^ ^ les yeux bienveillants du dieu d'Amour, auprès de qui se
tient Doux-Regard, gardien de son arc et de ses flèches ; il y en a dix : les unes, les plus jolies du monde, mais fort acérées, font aimer ; les autres, « noires et horribles », font haïr. Invité par Courtoisie, Guillaume fait quelques tours de carole, puis il visite cet éden, qui l'enchante : au plus bel endroit il avise, sous un pin, une ravissante fontaine, dont les eaux ont la propriété de rendre amoureux quiconque s'y mire : là se noya le beau et trop fier Narcisse. Au fond brillent deux pierres de cristal où se reflète tout le jardin. Dans ce miroir, il aperçoit, protégée par ime haie d'épines, une touffe de rosiers chargée de fleurs ; une, entre autres, à peine éclose, le ravit. Quelle joie ce serait de la cueillir ! Mais le dieu d'Amour l'avait suivi, l'arc tendu; il lui décoche les cinq jolies flèches. Beauté, — qui, entrée par l'œil, lui glisse dans le cœur, — Simplesse, Courtoisie, Franchise, Compagnie, et même ime de plus, Beau-Semblant. A chaque coup, le pauvre Amant trébuche, puis essaye, mais en vain, d'atteindre la rose convoitée. Triomphant, le dieu est devant lui : « Tu es pris; rends-toi. » Docile, Guillaume fait aussitôt honmiage à son vainqueur qui, après lui avoir fermé le cœur avec ime petite clef, grosse comme le doigt, lui dicte ses « commandements ». La pratique, certes, en est rude, mais adoucie par quatre visiteurs qui rendent, en cet enfer, la vie tolérable ; Espérance, Doux-Penser, Doux-Parler, Doux- Regard. A la place du dieu qui s'évanouit, voici venir un jeune varlet fort avenant, Bel-Accueil, fils de Courtoisie, qui, après avoir fait promettre au nouveau servant d'amour d'être bien sage, lui permet de franchir la haie ; mais Guillaume, subitement enhardi, va trop vite en besogne et veut cueillir la rose. Il voit aussitôt surgir un hideux vilain. Danger (Résistance ou Refus) qui, massue en main, lui fait repasser la haie, après avoir mis Bel-Accueil en fuite. Ce farouche gardien est aidé dans sa tâche par Male-Bouche, person-