LE FEU AU CHATEAU
astres, concilie la liberté de l'homme et la prescience divine, fait un cours complet d'astronomie, s'étend longuement sur les miroirs grossissants, les illusions d'optique, les rêves, les extases ; elle scrute, à son tour, les fondements du pouvoir royal et de la noblesse. A ces dissertations s'entremêlent des satires, des récits historiques ou mythologiques, dont quelques-uns (la description de l'âge d'or, l'histoire de Pygmalion) sont de petits poèmes épisodiques, qui pourraient être détachés de l'ensemble. Presque toutes ces dissertations, dont plusieurs ont été ajoutées ou allongées après coup (ce qui prouve que le public . y prenait plaisir), sont traduites, abrégées ou paraphrasées d'auteurs anciens ou modernes : de diligentes recherches ont permis de retrouver la source de douze mille vers environ, c'est-à-dire des deux tiers de l'ensemble. Parfois Jean de Meung dissimule ses emprunts, mais plus souvent il s'en fait gloire, citant ses auteurs et, parmi eux, quelques-uns même qu'il connaît fort imparfaitement et de seconde main. Ses sources, avouées ou non, sont, pour la morale, Cicéron, Horace, Boèce ; pour les jugements sur les femmes, Théophraste (par l'intermédiaire de Jean de Salisbury), Ovide, Juvénal, la lettre de Valérius à Rufin; pour la métaphysique, le Timée de Platon (d'après ime traduction latine), Cicéron, Boèce ; pour l'histoire, Tite-Live et Suétone ; pour la mythologie, Virgile, Ovide, des mythographes de la basse époque; pour l'astronomie et la météorologie, Ptolémée et Macrobe; pour la physique et l'alchimie, Roger Bacon, les Arabes Geber et Abou-Maschar. Il utilise à peine Aristote et l'Écriture sainte, et pas du tout les Pères de l'Église. Parmi les modernes il emprunte à Alain de Lille des allégories, des définitions, des ornements de style ; à Guillaume de Saint-Amoxir des arguments contre les moines. A la littérature en langue vulgaire il ne doit pour ainsi dire rien. Sa culture est donc surtout latine et païenne. Il n'admire pas seulement les anciens, il voit en eux les maîtres de la sagesse : il a foi dans ces sentences qui « gisent » en leurs livres :
Dont grans biens as genz lais feroit Qui bien les leur translateroit.
Il a joint, comme on le voit, l'exemple au conseil, et inauguré, dans son roman, cette tâche de traducteur qui devait remplir sa vie. Il a vraiment été, trois quarts de siècle avant Pétrarque et Boccace, le premier des humanistes, avec le pédantisme, l'exubérance, le défaut total de mesure et de méthode qui étaient propres à son époque.
De ce fatras qui, au premier abord, nous déconcerte, émergent des tendances, des opinions qui sont communes à Jean de Meung et à la classe à laquelle il appartient ; et aussi ime philosophie qui le distingue de la plupart de ses contemporains.
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
OPINIONS DE JEAN DE MEUNG Scs opinions et ses tendances sont nettement
SUR LA ROYAUTÉ cclles de la bourgeoisie de la fin du treizième
siècle. Enrichie, affinée, fière de son influence grandissante et avide de Taccroître, la bourgeoisie d'alors est volontiers frondeuse, hostile au pouvoir et à ses représentants, défiante des nouveautés dont elle n'a pas pris l'initiative. Jean de Meung ne croit pas au droit divin des monarchies, instituées pour perpétuer la domination des forts et l'oppression des faibles ; quand l'âge d'or, où tout était commim à tous, eut disparu, et que les vices eurent envahi le monde, les honmies les plus vigoureux se partagèrent le sol et ses richesses, qu'ils durent bientôt défendre contre ceux qu'ils avaient dépouillés ; ils s'assemblèrent alors et
Un grant vilain entre eux eslurent.
Le plus ossu de quant qu'il furent.
Le plus corsu et le greignor.
Si le firent prince et seignor :
Cil jura qu'a droit les tendroit.
Et que lor loges (a) desfendroit.
Mais ce protecteur lui-même eut besoin d'être protégé contre la violence, d'avoir des gardes et de quoi les payer :
Lors restut (b) le pueple assembler Et chascun endroit soi taillier (c) Por serjans au prince baillier ;
Communément lors se taillièrent, Et tous et toutes li baillièrent, Et donerent grans tenemens (d).
Le roi n'est donc que le fondé de pouvoir de la communauté : que l'appui de son peuple vienne à lui manquer, sa puissance s'écroulera.