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LA TAVERNE

grands dont il a déploré la mort, Thibaut V de Navarre, Eude de Nevers, Anceau de l'Ile-Adam ; il ne craint pas d'adresser au roi lui-même une requête en termes d'une singulière familiarité :

Sire, je vos fas a savoir

Je n'ai de quoi du pain avoir.

D semble donc extrêmement probable que dans ses véhémentes exhortations à la croisade il n'a fait que traduire les sentiments du dévot Alfonse de Poitiers, de l'ambitieux Charles d'Anjou, du roi lui-même, et d'un groupe de seigneurs qui.

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

pour des raisons diverses, étaient d'ardents zélateurs des expéditions d'outre-mer. Le fait que ceux-ci l'ont choisi pour interprète prouve simplement que ses vers trouvaient dans le public un retentissant écho.

Je ne doute pas que ses pièces sur l'Université et les ordres aient été pareillement inspirées; la sympathie avec laquelle il parle des écoliers de Paris invite à croire qu'il avait été des leurs, et sa connaissance du latin confirme cette hypothèse (i); il avait dû conserver, parmi ses maîtres, des amis et des protecteurs, dont il est tout naturel qu'il ait embrassé la cause, mais qu'il ne pouvait désigner clairement sans risquer de les compromettre : ses satires contre les moines en effet faisaient sans doute partie de ces eantilerue indécentes in vulgari sermone qu'ime bulle d'Alexandre IV condanmait au même bûcher que le libelle de Guillaume de Saint-Amour, et il eût eu, à y être nommé, plus de péril que de gloire.

TT E STYLE DE Du Style de Rutebeuf on a pu se faire une idée par les

M^^ RUTEBEUF fragments que j'ai cités plus haut : il abonde en allitérations, calembours, rimes équivoques et autres puérilités où se complaisait alors la virtuosité du jongleur ; quand Rutebeuf, entraîné par la passion, renonce à ces niaiseries, il a de la fougue, de la fianmie, une simplicité forte qui nous touche : nul n'a développé avec plus de largeur et d'éclat les lieux commims sur lesquels vivaient, depuis un siècle et demi, les prêcheurs de croisade, en latin et en français. Il a surtout le sens du pittoresque ; il sait dessiner, en traits brefs, une vivante silhouette : le Dit des Ordres, celui des Béguines, maintes fois cité, offrent à cet égard des modèles; le douzain sur les ribauts de Grève vaut ime eau-forte de Callot et fait pressentir les meilleurs passages deViUon:*

Ribaut, or estes vos a point (a) :

Li arbre despoillent lors branches.

Et vos n'avez de robe point.

Si eu aurez froit a vos hanches ; Quel vos fussent (h) or li porpoint Et li sorcot forré a manches !

Vos alez en esté si joint (c).

Et en yver alez si cranche (i), Vostre soler n'ont mestier d'oint (e).

Vos fêtes de vos talons planches.

Les noires mouches vos ont point, Or vos repoinderont les blanches (/).

(i) Sa Vie de sainte Elisabeth est traduite du latin, de même que le Dit d'Aristote ; les allusions à l'Écriture sont chez lui très fréquentes.

(a) Vous voilà bien en point. — {b) Quels services vous rendraient. — (c) Allègres. — {d) Recroquevillés. — {e) Graisse. — (/) C'est-à-dire les flocons de neige.

LA SATIRE SOUS LES DERNIERS CAPÉTIENS Jean de Meung et Rutebeuf

ET LES PREMIERS VALOIS étaient Tun et l'autre clients de

grands personnages et le second ne fit, dans la plus grande partie de son œuvre, que traduire la pensée de ses protecteurs ; leurs apparentes hardiesses étaient donc, au fond, peu dangereuses. Les auteurs de Renan le Nouvel^ de Renan le Contrefait, de Fauvel étaient, au contraire, de petits bourgeois exprimant, à leurs risques et périls, leurs propres sentiments et ceux de leur caste ; Tâpreté dont ils usent dans la satire politique et religieuse est donc autrement remarquable et significative. Elle prouve que le peuple n'était plus alors ce qu'il avait été jusque-là, un troupeau docile et confiant en ses maîtres, quels qu'ils fussent. Dans la bourgeoisie du moins,

je viens de le dire, l'esprit critique s'éveillait de toutes parts; on commençait à s'interroger sur la cause des misères et des abus, sur la valeur des institutions et celle des hommes qui en étaient les gardiens. La royauté ne jouissait plus du prestige dont l'avait entourée la prudente sagesse d'un Philippe- Auguste, la sainteté d'un Louis IX. Les embarras financiers, les révolutions de palais alarmaient l'opinion, d'autant plus souples CLIENTS DES GRANDS PERSONNAGES. çouneuse qu'ellc était

DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS

plus mal renseignée. C'était une croyance généralement répandue que les conseillers de basse extraction, les (( serfs », les (( vilains )> dont s'entourèrent Philippe le Bel et ses successeurs ne méritaient pas la confiance dont ils jouissaient, qu'ils trompaient le roi, s'engraissaient aux dépens du royaume :

Et le roi a le nom de prendre.

Les receveurs ont l'avoir (a) Le conseil le roi prent et part Et le roy a la mendre part...

Trahis estes, chacun le pense, Par vos chevaliers de aiisine.

Qui sont delez vous au coucher De vessie vous font lanterne Ceus qui a droite et a senestre Sont entor vous ; et l'erbe pestre, Sire, vous font, et de crois pile.

Ainsi parle, s'adressant à Philippe le Bel, le chroniqueur Geoffroi de Paris, interprète de la bourgeoisie parisienne.

SCANDALES PUBLICS A LA COUR Nc scmblaieut-elles pas donner raison aux

ET DANS L'ÉGLISE plus pessimistes, ces sombres tragédies qui,

à chaque changement de règne, et parfois plus souvent, conduisaient au gibet des hommes tout-puissants la veille, ces Fouquet du quatorzième siècle, Pierre de la Brosse en 1278, Enguerrand de Marigny en 1315, Gérant Guette en 1322, Pierre Rémi en 1328? La « roue de Fortune », qui n'élève les favoris de la déesse que pour les précipiter de plus haut, paraissait l'emblème de la justice divine, vengeresse tardive des faibles et des opprimés (i). Des scandales d'une autre sorte atteignaient le prestige même de la majesté royale : en 13 14 les trois brus du roi avaient été incarcérées sous l'inculpation d'adultère; deux, disait-on, avaient avoué, et leurs complices, ou prétendus tels, avaient expiré dans d'affreux tourments. Les morts inopinées qui avaient ravagé la famille royale, éteint la branche aînée, étaient attribuées au poison : partout il n'était bruit que d'envoûtements, maléfices, sortilèges ; les procès se multipliaient, éclaboussant princes et princesses du sang; les plus hauts personnages en sortaient diminués, convaincus du moins d'étroites relations avec les plus louches aventuriers (2).

(a) C'est, en théorie, le roi qui touche ; mais en réahté ce sont les financiers

(i) La description de la « roue de Fortune » est un hors-d 'œuvre qui se Ut dans une foule de poèmes

d'alors, le Jeu de la Feidllée, la Complainte de Pierre de la Brosse, le Roman de la Rose, Fauvel, etc.

(2) Sur les « causes célèbres > des premières années du quatorzième siècle, voir les pages vivantes et

précises insérées par M. Ch.-V. Langlois, dans VHistoire de France de Lavisse, t. III, 2« partie, p. 201

et suiv.

Les consciences étaient, d'autre part, troublées par le spectacle que donnait l'Église ; les prélats et hauts dignitaires, absorbés par la poursuite des biens temporels, négligeaient les devoirs de leur charge ; la papauté était avilie, asservie à la royauté ; les ordres, jadis les colonnes de l'Église, n'étaient plus que des oligarchies financières, même ceux-là qui jadis s'étaient intitulés « mendiants » ; avec l'assentiment du pape, le plus puissant, le plus riche d'entre eux venait de sombrer dans un procès, plus fécond en scandales que tous les autres.

De ces suspicions, de ces inquiétudes, de ce malaise profond des âmes, nous trouvons un écho dans une série de poèmes dont la forme surannée et la pédantesque lourdeur ne diminuent pas l'intérêt aux yeux de l'historien.

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